Histoire des Forces Libanaises

December 17, 2012

Bachir Gemayel – Positions et vision – Libération et unification – Ed. La Résistance Libanaise – 1982

Filed under: Bachir Gemayel, Discours et Textes, Kataëb, Phalanges Libanaises — josephhokayem @ 7:09 pm

Avant-propos

 

Depuis que les menaces contre l’existence du Liban ont poussé les Kataëb à prendre les armes, on ne peut bien cerner la conjoncture libanaise actuelle sans suivre la profonde évolution des Forces de la Résistance Libanaise devenues en quelques années une des forces les plus représentatives au Liban et au Proche-Orient.

 

Le discours de la Résistance n’est pas celui des politiciens qui cherchent à avoir toujours raison. Il ne cherche pas à convaincre mais à prouver en se basant sur des faits vérifiés à l’avance. Ce discours – dont voici un second recueil – en est la preuve.

 

Il s’agit d’une ascèse politique et verbale plutôt que d’une prolixité verbeuse. Ainsi, serait-on en face de tout sauf de ces chefs ou leaders que « produisent » les caméras de TV et les photographes-reporters.

 

On y retrouve la lente mais prodigieuse ascension des Forces de la Résistance Libanaise nées dans l’angoisse et enfin arrivées à la certitude. Commencée dans l’improvisation et la réaction défensive à l’agression (1975-1976), mûrie par une étape de tâtonnements et d’organisation et enfin consacrée dans l’institutionnalisation.

 

Dorénavant, nul ne peut comprendre l’éveil de la conscience libanaise s’il ne suit avec intérêt la passionnante aventure de la sécurité dans la liberté, telles que conçues et réalisées par les Forces de la Résistance Libanaise. Dorénavant, le Liban que l’on croyait inutile et remplaçable s’affirme comme un élément indispensable pour toute stratégie au Proche-Orient.

 

Voici la réponse contemporaine à ceux qui veulent à tout prix opposer l’authenticité de la tradition à l’originalité du mérite ; à ceux qui veulent toujours voir dans le talent et la naissance, deux éléments incompatibles. Car, bien que né dans un milieu politisé, Bachir Gemayel a été formé à l’école des Kataëb, ceux pour qui la politique est une vocation ingrate, une mission périlleuse. A l’école des Kataëb, le national prime toujours le politique.

 

Les jeunes résistants libanais l’ont appris très tôt, l’ont très bien compris, l’ont vécu profondément et aujourd’hui, après des années d’indifférence et de méprise volontaire du Monde entier, les amis et les adversaires reprennent leurs thèses et réitèrent leur lutte et leur pari.

 

Le Liban est enfin reconnu victime des ingérences étrangères et des complots régionaux et internationaux. Grâce à l’héroïque résistance des Forces Libanaises et du peuple libanais, le Liban mérite aujourd’hui la vie, la liberté et l’intérêt que le monde lui porte. Voilà enfin le pari gagné et que la libération est tant sollicitée dans les régions libanaises occupées. Voilà enfin les désirs latents et refoulés devenus réalité visible et fracassante dans toutes les régions opprimées par l’occupation. C’est ce qui rendra possible la réunification du pays que les occupants veulent garder divisé pour mieux le subjuguer.

 

La satisfaction et la récompense de Bachir Gemayel est d’avoir réussi à modifier le cours des événements ; ainsi n’aura-t-il pas plus tard à se justifier et à convaincre. Souffrir et Supporter l’inconcevable, seul et incompris, en attendant de voir ses compatriotes – et même ses adversaires – admettre et dire ce que l’on disait dix et vingt ans auparavant.

 

Mais la joie du succès équilibre et rassure sans enivrer ni aveugler. La Résistance Libanaise sait que la libération d’une partie du Liban n’est pas une fin en soi. Elle doit servir de prélude et d’exemple à ce qui doit se faire dans les zones occupées du pays. « Agressés en tant que chrétiens, nous avons réagi en tant que libanais… Notre résistance et notre lutte sont pour tout le Liban et tous les libanais… ».

 

Dans un discours net, ferme et serein, mûri dans la douleur et confirmé par la victoire, Bachir Gemayel parle et s’adresse clairement :

 

*aux représentants du Monde entier leur rappelant ce que « leur haussement d’épaules a coûté aux libanais », leurs alliés du Monde Libre et leurs partenaires dans la lutte pour la liberté.

 

*aux pays arabes pour leur prouver que leurs erreurs envers le Liban, dépositaire de leurs conflits et de leurs haines n’ont pas tardé à se répercuter sur eux.

 

*aux libanais pour leur prouver que ce qui a été réalisé par les Forces de la Résistance Libanaise doit profiter à tout le Liban et qu’il leur revient d’en généraliser les sacrifices et les profits ; c’est le discours d’un homme responsable pour qui l’Etat doit naître des cendres, des larmes, des aspirations, des rêves et des sacrifices de ceux qui l’ont aimé. Mais cet Etat n’existe pas encore. Il verra le jour quand tous les libanais pourront répondre à l’appel de la Résistance Libanaise et engageront son pari. Et ses paris sont toujours gagnants. (A.N).  Mai 1982.

 

 

 

 

 

 

Ayant réussi à unifier ses effectifs militaires, et à immuniser les régions libérées, les Forces de la Résistance Libanaise, que les attentats à la voiture piégée n’ont pas réussi à pousser vers des positions désespérées, s’adressent à « l’autre bord » l’invitant à se libérer et à l’Etat libanais l’exhortant à assumer ses responsabilités sur la voie de l’unification.

 

Discours prononcé à Okaibé (Kesrouan), le 25 octobre 1980.

 

 

Le moment est propice pour faire le point de la situation au Liban.

Sur le plan libanais :

 

Nous entamons la sixième année de guerre, l’occupation palestinienne se renforce et s’étend du Sud de la rue de Damas jusqu’au Nord du fleuve Litani. L’occupation syrienne s’étend dans la Békaa et dans le Nord. La région à forte densité chrétienne recouvre sa souveraineté perdue et sa liberté, alors que les régions à forte densité musulmane sont dans la situation inverse. Le Sud est toujours sujet à l’implantation palestinienne et au démembrement territorial. Le Nord est vide de sa population en exode et de ses Résistants. L’éveil sunnite est timide. Le soulèvement chiite est hésitant. L’éveil druze ne parvient pas à se cristalliser.

Les autorités libanaises souffrent d’une faiblesse congénitale. C’est dans cette conjoncture générale que la Résistance libanaise se présente comme la seule force qui incarne la volonté de la nation.

Sur le plan régional :

 

Le Moyen-Orient s’embourbe dans le conflit israélo-arabe, la guerre irako-iranienne, le traité syro-soviétique, la course des grandes Puissances pour le contrôle des régions pétrolifères… Autant de contradictions et de facteurs de conflit, qui s’accumulent dans cette région du monde.

Sur le plan international :

 

*Changement à la tête de la direction politique soviétique.

*Elections américaines prochaines.

*Développement du potentiel militaire chinois.

*SALT II et le sort des négociations soviéto-américaines sur la limitation des armes stratégiques.

*Compétitions économiques sur les marchés mondiaux et nouvelle percée fulgurante du Japon.

*Déstabilisation générale en Europe socialiste.

*Divergences de l’Europe occidentale avec les Etats-Unis – à propos des problèmes stratégiques – et avec le tiers monde, à propos du nouvel ordre économique mondial.

C’est dans cet environnement international déstabilisé que la configuration d’une nouvelle carte géopolitique régionale devient un enjeu principal. La configuration actuelle ne répond plus aux exigences des peuples de la région :

-Les arabes ou les perses.

-Les chrétiens ou les musulmans.

-Les majorités ou les minorités.

-L’Occident ou l’Orient.

Personne n’y trouve satisfaction : car, si le traité Sykes-Picot, établit les limites géographiques de la carte actuelle, le pacte de Yalta établit les limites politiques. Mais c’était avant la création de l’Etat d’Israël, et l’apparition du phénomène pétrolier.

Les événements actuels ont pour objectif d’établir une nouvelle carte géographique qui prenne en considération les effets de la création d’Israël et de l’apparition du pétrole. Autrement dit, l’établissement d’une nouvelle carte à la dimension des minorités ethnico-religieuses et des gisements pétroliers. Le pari étant celui des révolutions et des richesses des pays de la région.

Où se situent dans ce contexte général la partie, l’Etat, la cause et la Résistance libanaises ?

Nous constatons en premier lieu une démission, concernant les responsabilités :

Au lieu que la patrie, la cause et la Résistance libanaises ne soient assumées par l’Etat libanais, c’est à la Résistance libanaise qu’incombe cette responsabilité.

La démission des responsabilités est justifiée officiellement pas la distribution communautaire. Mais c’est là un faux problème.

La Résistance libanaise – que les dirigeants des communautés religieuses le veuillent ou non – est le véritable dépositaire de la conscience politique de toutes les communautés sans exception. Elle agit dans l’intérêt de tous, et de toutes les régions, sans pour autant vouloir s’étendre à toutes les régions du pays.

Mais, s’il y a une démission face aux responsabilités de la part de l’Etat c’est surtout pour d’autres motifs. L’Etat manque de courage et d’initiative politique. Les communautés musulmanes craignent les répressions brutales des occupants. L’Etat plie devant les syriens. Le musulman devant le palestinien.

Or, rien ne justifie cette démission :

-si l’Etat libanais affrontait la Syrie, personne au Liban ne mettrait sa légitimité en doute. Bien au contraire.

-si le musulman se dressait contre le palestinien qui l’opprime, personne au Liban ne douterait de son attachement à l’Islam.

L’ensemble de ces contradictions a rendu possible une compréhension erronée des concepts « d’unification » et de « libération » que nous avons utilisés :

L’Etat libanais a mal posé le problème de l’unification. Et le musulman libanais a mal compris celui de la « libération ».

Le musulman apparaît comme s’il était contre la libération, bien qu’il en ait davantage besoin que le chrétien. Il suffit d’observer Beyrouth-Ouest et le chrétien apparaît réticent à l’égard de l’unification bien qu’il en ait d’avantage besoin que le musulman.

Mais que signifient au juste ces deux concepts ?

Nous ne voulons aucunement que l’unification du Liban se fasse au détriment de la liberté des chrétiens, ou que la libération du Liban puisse s’accomplir au détriment de la sécurité des musulmans.

Nous entendons pas « unification » l’accord des libanais sur un régime politique, économique et social, à même d’assurer l’intérêt supérieur et l’intégrité territoriale du Liban. Cette unification doit faire l’objet d’une conviction intérieure, limitée au seul Liban. Elle ne doit pas être conçue comme une tactique provisoire, en attendant la constitution d’unités régionales élargies… Cette unification est destinée à libérer le Liban de ses aliénations : les hégémonies extérieures, le fardeau palestinien. Elle doit pouvoir empêcher que le Liban ne soit l’instrument d’un échange, une carte de compromis, dans la recherche d’une solution au problème du Proche-Orient. En affirmant cela, nous ne voulons point insinuer que le maintien du palestinien et du syrien au Liban nous incitera à proclamer la partition du pays. C’est ce que désirent justement les palestiniens. Nous voulons tout simplement dire que l’unification pourrait dans ces conditions se réaliser difficilement.

Car nos 4000 martyrs ne sont pas morts seulement pour Achrafieh, le Metn, Jbeil et le Kesrouan. Mais pour que toutes les autres régions du Liban soient libérées à l’instar d’Achrafieh, Metn, Jbeil et le Kesrouan.

La partition n’a aucunement besoin de Résistance, mais de démission face aux responsabilités. Si nous poursuivons notre résistance, c’est pour assumer entièrement notre responsabilité vis-à-vis des citoyens et de la nation. C’est justement pour empêcher toute forme de partition.

La libération est le meilleur moyen pour une coexistence de liberté et d’égalité.

La libération du Liban pourrait devenir une opération aisée, si tous nos concitoyens des régions libanaises occupées, rejoignaient les rangs de la résistance. Elle doit être interprétée, non comme une velléité d’hégémonie, mais comme un acte d’union entre libanais. Car si le palestinien et le syrien font la loi chez nous, c’est parce que nous sommes divisés, désunis.

La sécurité des régions occupées nous préoccupe davantage que la sécurité dans les régions libérées. La sécurité des chrétiens dans les régions non-chrétiennes nous préoccupe autant que la sécurité des musulmans dans les régions non-musulmanes.

Les régions libérées du pays jouissent de toute sécurité. Les autres régions la réclament. Ce n’est pas par hasard, si les députés des régions occupées par les palestiniens et les syriens, réclament tout au long des consultations ministérielles d’abord la sécurité, contrairement à ceux des régions libérées.

La Résistance libanaise, l’une des rares de l’histoire des nations, lutte à partir d’un patrimoine, des traditions, quoique créées essentiellement pour défendre un patrimoine, une civilisation et des traditions. Voilà pourquoi nous ne sommes pas à la recherche d’un renouveau au Liban. C’est-à-dire d’un autre régime politique, d’un Liban stable dans le temps et dynamique dans l’espace, ayant une histoire qui échappe à toute inertie, et une géographie mobile.

Sa réaction quant aux événements de l’histoire est unique : il est tour à tour pacifique jusqu’à la faiblesse et résistant jusqu’à l’héroïsme.

Mais sa réaction quant à l’espace et à la géographie est multiple : il s’adapte à toutes les limites territoriales, les grandes comme les petites, suivant les nécessités de sa sécurité et de sa liberté.

Les frontières du Liban s’étendent jusqu’aux limites de la Turquie avec Fakhreddine II, se rétrécissent jusqu’à la montagne sous le régime de la Moutassarifia et finissent par se stabiliser dans les limites actuelles, sous le Mandat Français.

Les frontières internationales sont les frontières des intérêts internationaux au Moyen-Orient. Elles ne répondent ni aux besoins, ni à l’intérêt de notre peuple en Orient ou dans le monde.

Voilà pourquoi le nouveau au Liban, c’est l’homme non le territoire.

Qu’attendons-nous d’un nouveau régime ? Quel type de sécurité et de liberté recherchons-nous ?

Est-ce la sécurité qu’accordent les régimes musulmans aux chrétiens du monde arabe ? Ou bien celle qu’accorde le parti communiste d’Union Soviétique aux ressortissants soviétiques ?

Est-ce la liberté octroyée par les syriens en Békaa et au Nord-Liban ou celle octroyée par les palestiniens à Beyrouth-Ouest ?

Nous refusons pareille liberté et pareille sécurité. La véritable sécurité à notre sens, est celle qui protège la sécurité de la Constitution, des législations. L’autorité ne doit pas se transformer en oppression, et la liberté ne doit pas se transformer en anarchie.

D’où la question de savoir si l’Etat libanais actuel serait à même d’assurer ce changement ?

La réponse est négative, et ce, pour plusieurs raisons :

1-C’est un Etat sans sécurité. Ses frontières sont ouvertes à tout venant, sa volonté aliénée.

2-Parce que l’équipe gouvernante ne croit pas en l’opportunité d’un nouveau régime. Elle croit faire évoluer le régime lui-même. Nous croyons par contre à la transformation qualitative du régime.

3-Parce que l’Etat échoue dans toutes ses entreprises. Il n’a pu, malgré tous les pouvoirs qui lui furent accordés, ni reconstituer une armée forte ni former un gouvernement effectif, ni procéder à de nouvelles nominations administratives, ni établir sa souveraineté sur l’ensemble du territoire, ni faire intervenir l’armée là où il est nécessaire de le faire, ni faire évacuer les forces syriennes, ni mettre fin à l’occupation palestinienne, ni établir des alliances diplomatiques solides, ni matérialiser l’entente intercommunautaire, ni unifier, tout au moins, la ville de Beyrouth, ni atténuer la crise au Sud-Liban, ni protéger les minorités, ni faire rapatrier les réfugiés de Damour, d’Aïchié, du Nord et du Sud.

L’échec de l’Etat ne nous surprend guère vu la mentalité qui prévaut chez l’équipe gouvernante et vu son inadaptation aux conséquences des événements. L’échec de l’Etat est ainsi apparu comme l’échec de l’Etat du Pacte plutôt que l’échec de la formule de l’Etat dans son sens constitutionnel.

Par quoi donc peut-on remplacer ce pouvoir défaillant ?

Par un pouvoir efficace qui incarne les ambitions du peuple, ses dimensions historiques et ses espoirs dans son devenir. La Résistance libanaise n’est pas un remplaçant permanent de l’Etat et l’Etat n’est pas le remplaçant actuel de la Résistance libanaise. Le remplaçant c’est un Etat de Résistance qui assume le rôle de la Résistance et non qui tente de la désarmer. C’est un Etat dont la force ne vient pas de sa seule légalité, mais dont la légalité découle aussi de sa force. Car il est plus aisé pour la force de se trouver une légalité, à l’ombre des contingences actuelles et des changements attendus dans la région, que pour la légalité actuelle de pouvoir se conserver plus longtemps sans force…

Par où la force vient-elle à l’Etat ?

La force de l’Etat, c’est son armée. Où en est l’armée de l’Etat ? La force de l’armée de l’Etat réside dans sa cause. Où est la cause de l’armée ?

Le problème de l’armée libanaise, c’est qu’au lieu de militer pour la cause de la patrie, elle s’embourbe dans les causes de son commandement. Il est honteux que des officiers et des soldats de l’armée libanaise soient frappés par le malheur d’un commandement qui leur interdit de mettre en action le contenu de leur serment militaire quant à la préservation de l’indépendance, de la souveraineté et de la liberté de la patrie. Le commandement de l’armée rêve de palais et non point de tranchées. Il oublie que le chemin de Baabda, même, si constitutionnellement, il passe par la chambre des députés, il passe populairement par les régions libérées. Il est digne d’un tel commandement d’assurer l’avenir des palais, au lieu de rêver des palais de l’avenir. Il est honteux, pour le commandement de l’armée, de déclarer qu’il dispose de 25000 soldats, alors qu’il ne libère même pas 25 mètres des territoires sous occupation syrienne et palestinienne. Honte aussi au commandement de l’armée quand cette armée n’est ni responsable, ni même présente dans aucune région frontalière libanaise. Les quatre frontières du Liban sont la proie facile de la Syrie, d’Israël et des palestiniens, parce que le commandement de l’armée et non point l’armée elle-même préfère les rues d’Achrafieh, de Aïn el-Remmaneh et de Hadath aux frontières et aux régions libanaises occupées. Je connais des officiers et des soldats dont le cœur se déchire face à cette situation. Ils s’étaient enrôlés dans l’armée pour devenir des héros. Le commandement en a fait des fonctionnaires.

Cela relève de la responsabilité de la direction politique qui nous vient avec un commandement militaire pareil et qui nous vient aussi avec des gouvernements incapables d’incarner la volonté nationale.

Nous ne sommes plus en situation d’accepter ou d’accorder de nouvelles concessions. Toute concession ne se fera qu’au détriment du sang de nos martyrs. Nous nous engageons à sortir le Liban uni et libre de sa guerre, comme le fût la France, au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale et non comme l’Allemagne occupée, divisée.

Voilà pourquoi, je m’adresse au combattant libanais, au peuple libanais, au simple citoyen libanais, sans distinction. Je les invite à la prise de conscience politique, à l’action, en vue d’établir un nouveau régime. L’ancien régime n’était pas au bénéfice d’une communauté religieuse au détriment d’une autre : il était au bénéfice d’une classe politique composée à la fois de chrétiens que de musulmans et qui exploitait tous les citoyens libanais, chrétiens comme musulmans, sans distinction.

Il faut que l’Etat libanais d’après-guerre devienne l’instrument politique d’une véritable démocratie… Le siège des Institutions constitutionnelles ayant pour fonctions celles de faire participer le citoyen à la vie politique et d’assurer sa sécurité.

Le 13 avril 1975, le citoyen libanais s’est retrouvé sans institutions de recours. Le chrétien s’est retrouvé sans armée, alors qu’il avait manifesté dans les rues de Beyrouth et qu’il était mort pour elle. Le musulman s’est retrouvé à la merci du palestinien et du syrien, après avoir manifesté en leur faveur.

Telle fut notre expérience. Actuellement l’heure est à la négociation. Que l’on négocie une nouvelle formule de vie communautaire.

L’expérience de l’ancienne formule libanaise de coexistence n’a pas été concluante. Elle a échoué, cette formule, plus d’une fois, et dans bien des domaines en temps de paix, en temps de guerre, comme en périodes de flottement.

Cette formule libanaise ancienne échoue non seulement sur les lignes de démarcation séparant les deux Beyrouth, mais aussi sur le plan régional. Car, quand le Copte est persécuté en Egypte, le chiite en Irak, le sunnite en Iran, le chrétien en Syrie… c’est aussi l’échec de la formule libanaise.

Nous avons donné à cette formule des occasions nombreuses, variées et prolongées. Nous lui avons donné du sang et des martyrs. Nous lui avons accordé des concessions pour qu’elle puisse prouver sa viabilité. Elle n’a pas réussi. Assez d’expériences de cette sorte. Les corps des libanais ne sont pas des champs à expérimenter des formules. Il y a d’autres pays en Orient et en Occident où les expérimentateurs peuvent mettre à l’épreuve leurs formules.

L’Occident doit comprendre que le Liban n’est pas sa voie d’accès aux gisements pétrolifères. L’Orient doit comprendre à son tour que le Liban n’est pas sa tête de pont menant à la civilisation des loisirs de luxe. Au Vatican aussi de comprendre que les chrétiens du Liban ne sont pas un matériel expérimental pour le dialogue islamo-chrétien dans le monde. Le « Liban-Pont » est terminé, le « Liban-fermette » aussi, le « Liban-courtier » est fini tout comme le Liban faible, car notre acceptation du principe du « Liban-sacrifice » a fait des libanais des victimes.

Nous voulons aujourd’hui le Liban territoire stable, Etat fort, nation distincte dont l’espace aérien, maritime et terrestre ne soit violé par aucun soldat, aucun avion, aucune flotte.

Le concept du Liban a changé après le sacrifice de 4000 martyrs. Avant eux, la Cause libanaise résidait dans la façon pour l’Occident de pouvoir exister en Orient.

Aujourd’hui elle réside dans la possibilité de vie des chrétiens orientaux et des libanais au Liban même en Orient.

C’est là notre destin, nous ne le refuserons jamais. C’est là notre patrie, jamais nous ne l’abandonnerons. A chaque peuple sa destinée. Il n’existe pas un peuple digne qui se désiste de son destin. Le danger n’est pas le monopole des seuls libanais. Si le libanais est toujours menacé, dans sa sécurité et sa liberté de la part de ses voisins, il existe bien d’autres peuples, dans des pays petits ou grands qui sont également menacés dans leur sécurité et dans leur existence par des éléments d’origines diverses : les uns sont menacés de famine, d’autres de racisme, d’autres encore d’invasions passagères, d’autres enfin de ségrégation confessionnelle, de séisme cyclique ou d’inondations saisonnières.

Pas de désespoir donc, ni de lassitude, mais de l’espoir, de la confiance et de l’éveil, c’est-à-dire la victoire.

Pour maintenir et renforcer leur hégémonie sur les libanais des régions occupées, les syriens et les palestiniens essaient, par l’intoxication et les campagnes outrancières, de défigurer le vrai visage de la Résistance afin de l’empêcher d’aller au-delà des régions libérées.

 

Plusieurs rumeurs et accusations sont propagées sur « la création d’un Etat chrétien partitionniste » à l’occasion de la journée de la Promesse.

Comme à l’accoutumée, Bachir Gemayel les détrompe tous. Son appel est pour un soulèvement des libanais qui ploient sous le joug de l’occupation et sans lesquels la libération du pays reste inachevée.

 

« Journée de la Promesse », le 22 novembre 1980, fête de l’Indépendance.

Jounié – Stade municipal.

 

 

 

 

Quel serment vous ferais-je au cours de cette manifestation de la « journée de la Promesse ».

Je préfère vous rassurer quant à notre destin, et vous entretenir du Parti et de la Patrie. Nous célébrons aujourd’hui le souvenir de la fondation des Kataëb et celui de l’Indépendance et tous deux sont Promesse. Par leur lutte permanente, les Kataëb sont Promesse pour le Liban, l’Indépendance est pour le Liban Promesse de souveraineté.

Quarante quatre ans après sa fondation, le parti Kataëb a tenu quant à lui sa promesse : les martyrs de sa lutte contemplent aujourd’hui la terre du Nord, celle du Sud, de la Békaa et de la montagne. L’Indépendance, trente sept ans après sa proclamation a failli à la sienne : l’étendue de la Souveraineté se limite à quelques portions du Nord, du Sud, de la Békaa, de la capitale et de la montagne.

Si le souvenir de la fondation des Kataëb est devenu une célébration pour de nombreuses générations, celui de l’Indépendance n’est plus qu’une célébration propre à une génération seule.

C’est sans doute que le Liban a connu l’Indépendance sans que celle-ci ne se consolide alors que le parti Kataëb s’est profondément enraciné et a rayonné à travers toute la Patrie.

Le succès des Kataëb est redevable au commandement du parti, et l’échec de l’Indépendance est dû aux responsables de l’Etat. Il est clair, en effet, qu’en un-demi siècle à peu près, Pierre Gemayel est parvenu à former un parti exemplaire au Liban et en Orient, alors que les dirigeants de l’Etat n’ont pas pu édifier un Etat digne de ce nom et préserver l’entité du Liban.

Il est vrai aussi que Pierre Gemayel a réussi à maintenir durant quarante quatre ans le parti Kataëb, le seul au Liban et en Orient pour une telle durée, à l’abri de toute scission, bien que n’ayant jamais accédé au pouvoir, et en dépit de toutes les épreuves.

Les autres partis contemporains des Kataëb, même s’ils ont pu accéder au pouvoir, ont disparu, se sont divisés et se sont effrités. Deux facteurs expliquent la solidité des Kataëb : l’un, d’ordre idéologique, l’autre d’ordre disciplinaire. Sur le plan idéologique, le parti s’est intéressé au citoyen libanais à un double niveau, national et social. Il devait en effet, d’un côté lui assurer la force militaire et la protection politique, et d’un autre œuvrer en vue de lui procurer le progrès socio-économique.

D’autre part, alors que le Liban était considéré d’une manière ou d’une autre comme le visage politique de tous les chrétiens d’Orient, les Kataëb sont aujourd’hui l’espoir et la soupape de sécurité de tous les chrétiens du Liban et d’Orient.

Et tant que le Liban et l’Orient reposent sur l’existence de majorités et de minorités, je ne sais jusqu’à quel point je peux me permettre d’affirmer ceci : la force des Kataëb est aussi la soupape de sécurité de tous les musulmans et de toutes les minorités en Orient, quelque soit leur croyance.

Ce n’est point un hasard si durant les dix dernières années, le pari arabe se fait sur les Kataëb au Liban plutôt que sur l’autorité. Et ce pari ne se limite pas à un seul camp arabe. Il vient de tous, aussi bien de l’Egypte qui a adhéré au principe de la solution pacifique, que de la Syrie qui a rejeté la paix séparée, ou de l’Arabie Saoudite dont la position se situe entre les deux extrêmes, ou encore de pays producteurs de pétrole, et d’autre modérés ou extrémistes.

Tous se sont attaqués aux Kataëb. Le président Sadate, qui avait dit au début de la guerre « Otez vos mains du Liban, et entendez-vous avec les Kataëb » accuse aujourd’hui Pierre Gemayel d’œuvrer à la création d’un Etat chrétien et d’appuyer les coptes d’Egypte.

Le président Assad qui avait conclu exceptionnellement un pacte avec les Kataëb à l’issue de la Guerre des Deux Ans, entreprend depuis deux ans une guerre d’extermination contre les Kataëb et les accuse d’aider les Frères musulmans. Le colonel Kadhafi, qui a fait état contre les Kataëb et les chrétiens du Liban des pires griefs politiques et militaires, n’a pas hésité dernièrement à avouer ses erreurs et à appeler au dialogue, encore que cet aveu fût accompagné d’un autre appel en faveur de l’abandon de la religion chrétienne pour l’Islam.

Etrange comportement que le leur : ils passent tour à tour de l’éloge aux accusations. Ces changements d’attitude chez les arabes envers les Kataëb sont une preuve de faiblesse et non de force, et le signe d’un complexe d’ordre confessionnel et non le résultat d’une idéologie politique. Ce comportement démontre, par contre, que toute tentative visant à dominer les Kataëb et les exploiter à leurs fins propres, a été vouée à l’échec tant sur le plan politique que militaire.

Voici donc les Kataëb aujourd’hui, après la guerre, un parti au niveau du Liban et de la région entière après n’avoir été avant la guerre qu’un parti limité au Liban seulement. Voici aussi toutes les puissances de la région qui ont essayé de dominer les Kataëb et de les contenir, d’entrer aujourd’hui dans la tempête alors que les Kataëb en sortent. Et alors que les Kataëb sont parvenus à faire sortir le Liban de sa crise et allumer le flambeau de la liberté à tous les chrétiens d’Orient, rien ne garantit aujourd’hui que les autres pourront sortir sainement de leurs propres crises, et sans mutations.

Nous sommes enracinés au Liban et en Orient. D’autres que nous y passent pour repartir aussitôt. Il est vrai que notre position n’est pas géographiquement stable mais notre existence est permanente et continue.

Nous sommes les saints de cet Orient et ses démons, sa croix et son fer de lance, sa lumière et son feu. Car nous pouvons le brûler s’ils tenaient à brûler nos doigts, ou l’éclairer s’ils nous laissent en paix. Que l’on prenne donc garde à toute solution du problème libanais et régional qui ne prendrait en considération les vérités de l’histoire et les nouvelles données apparues avec la guerre du Liban.

Ceux qui ont cru que les chrétiens du Liban connaîtront le même sort que les chrétiens du Biafra, se sont trompés. Car la situation géographique du Biafra en Afrique est différente de celle du Liban en Orient, et le rôle culturel des chrétiens du Biafra en Afrique n’est pas comme celui des chrétiens du Liban en Orient, et enfin le milieu dans lequel vivent les chrétiens du Biafra est très différent de celui dans lequel vivent les chrétiens du Liban, entre Jérusalem et Damas.

Je puis vous rassurer. Le problème de la survie dans la liberté est surmonté. Il nous reste à aider tous les libanais à surmonter leurs propres problèmes et à se libérer de l’occupation, afin que toutes les régions libanaises deviennent libres et sûres, et que toutes les communautés culturelles deviennent elles aussi libres et en sécurité.

La tristesse que nous ressentons pour les régions libanaises occupées dépasse la joie que nous éprouvons pour les régions libérées. Car sécurité et liberté sont indivisibles dans le cadre d’une même nation et ne se complètent que s’ils couvrent toute la nation.

C’est pourquoi, nous ne voyons pas que ce jour soit celui de la proclamation de l’Etat du Liban, car plus de la moitié du territoire se trouve sous occupation et qu’une telle proclamation doit être conjointement faite par les chrétiens et les musulmans.

Seuls, nous sommes en mesure de proclamer aujourd’hui l’Etat de la partition. Tel est, pourtant, le souhait d’autres que nous et leur but pour justifier la proclamation ultérieure de l’Etat de l’Implantation. Ils ont été déçus du fait que nous ne l’ayons pas réalisé. Nous ne le ferons d’ailleurs ni aujourd’hui ni jamais. Nous ne fermerons jamais les voies de passage, malgré toutes les voitures qu’ils font exploser chez nous, et tous les moyens qu’ils utilisent en vue de pousser les chrétiens à l’exode de leurs régions et quelque soit la tension qu’ils entretiennent sur les lignes de démarcation, et encore malgré l’encerclement de la montagne. Nous allons au contraire accroître l’ouverture, et garder nos mains tendues. Le musulman libanais a besoin de nous pour retrouver sa liberté et sa sécurité, et le Liban a besoin de notre union pour recouvrer son unité, son indépendance et sa souveraineté.

Les forces d’occupation ont toutefois réussi aujourd’hui, après avoir poussé à la dissension, chrétiens et musulmans, à faire naître chez ces derniers un sentiment de peur à l’égard du chrétien. Il devient impérieux de corriger l’image le plus tôt. Le musulman se débarrassera alors de complexe artificiel de peur, et du complexe d’hostilité qu’on a fait naître chez lui. Ainsi donc se rétablira la véritable alliance libanaise, écartée jusqu’alors par l’occupation.

Le musulman était l’allié du palestinien, mais l’inverse n’a jamais été vrai. Les palestiniens n’ont plus besoin d’une couverture sunnite, chiite ou druze pour rester au Liban et plus précisément dans les zones à prédominance musulmane.

Ce serait plutôt le contraire qui serait exact. Voici, en effet, les palestiniens qui se dessaisissent progressivement dans les régions Ouest des masses populaires qu’ils avaient suscitées ou gonflées à souhait durant la guerre après s’être délestés de leaderships politiques ou religieux en les contraignant à la fuite, en les enlevant, ou en les liquidant physiquement. Voici encore l’OLP qui s’apprête aujourd’hui à s’ériger ouvertement vis-à-vis du chrétien libanais comme unique interlocuteur au nom des musulmans du Liban, comme elle s’était érigée comme unique représentant légal des palestiniens dans le monde.

De là, le problème n’est plus que les palestiniens s’arrogent la nationalité libanaise, mais que les musulmans libanais soient contraints d’acquérir la nationalité palestinienne dans un Etat-substitut palestinien, que les organisations tentent de créer sur une partie du Liban.

Après avoir agi au nom des musulmans libanais sur le plan confessionnel et militaire contre le chrétien libanais, les palestiniens sont aujourd’hui en quête de leaderships chrétiens pour effectuer avec eux un marchandage géographique et politique au détriment du musulman libanais. De notre côté, nous ne rentrerons pas dans le jeu des palestiniens et nous n’accepterons aucun peuple au monde en remplacement des musulmans libanais.

Musulmans ! Agissez donc et aidez-vous vous-mêmes, dans la même mesure que nous souhaitons le faire pour vous. Rejetez tous ces compromis erronés. Réveillez-vous de votre profond marasme. Otez la coiffe palestinienne. Le peuple polonais s’est révolté, quant à lui, contre le communisme malgré la pression soviétique alors que le musulman libanais n’a pas encore décidé d’en faire de même à l’égard des palestiniens.

Répondez à notre appel, ne croyez pas ce qu’on vous dit à notre sujet.

Nous avons besoin les uns des autres. Pour cela il est indispensable d’instaurer le dialogue politique entre nous et de mener la lutte militaire ensemble. Notre force est à votre disposition. Vous en avez besoin. Nos régions peuvent s’en passer maintenant qu’elles sont libérées. Tant que nous ne craignons pas le musulman fort, pourquoi craignez-vous le chrétien fort ? A partir du moment où le musulman libanais deviendra fort lui-même comme nous le sommes nous-mêmes, le problème libanais sera résolu. Nous sommes en quête de leaderships musulmans disposant d’une force autonome, qui ne s’appuient pas sur un fusil palestinien appelé à disparaître, ni sur un fusil syrien qui ne saurait se maintenir. Les régions occupées cherchent un chef qui les sauve. Seulement un chef ne naît pas dans une région mais dans une nation. Et son rôle ne peut se limiter à sauver une région. Il lui faut sauver la Patrie toute entière.

S’il est impossible de trouver ce chef là-bas, pourquoi ne pas confier cette mission à un leadership de sauvetage. Qu’est-ce qui empêche, en effet, de former un front islamique unifié, groupant des leaders connus ou nouveaux, pour se retrouver avec le « Front Libanais » ?

La phase historique que nous traversons impose aux musulmans de proclamer leur opinion et leur décision. S’ils rejettent l’occupation, ils doivent agir en conséquence, et s’ils l’acceptent, qu’ils le disent pour que nous sachions comment agir.

Je sais que les conseils ne sont pas bien prisés. Je penche à croire que les musulmans commencent à se sentir étrangers dans leur pays tant il s’y trouve d’étrangers. Je sais qu’ils sont désireux de nous retrouver pour participer à la bataille de la libération. Oui, nous voulons libérer et cette libération concerne plus précisément la région Ouest, pour qu’elle redevienne libanaise, non une région de plus sous le contrôle des Kataëb, comme le propagent les palestiniens afin d’empêcher le musulman d’adhérer à la Résistance libanaise.

Que peut encore l’Autorité officielle dans ce domaine ? Si elle ne s’est pas assigné comme rôle de regrouper toutes les forces actives au Liban comme première étape, quel rôle pourrait-elle jouer ? Toutes les solutions proposées par le pouvoir en vue de l’entente consistaient en fait à regrouper les forces actives autour du pouvoir actuel, dans la seule perspective de lui permettre d’achever le mandat présidentiel, bien plus que de parvenir à la véritable union entre celles-ci. Ainsi donc, au cours des quatre années écoulées, le pouvoir n’a pas réussi à regrouper les différentes parties libanaises autour d’une même table, celle de l’entente. Et si ce pouvoir ne prend pas conscience de cette lacune, rien ne garantit qu’il pourra parvenir sainement et sûrement à l’expiration de son mandat.

Les Forces Libanaises, qui ont unifié le fusil et ont fait de leurs régions le noyau du Liban libre, acceptent aujourd’hui de donner sa chance à l’Etat, pour qu’il se rattrape et joue le rôle du pont entre les groupements libanais. Autrement la légalité présente n’aurait plus sa raison d’être. Encore que le véritable pont est celui qui relie entre deux rives, et celui qui ne touche que l’une d’elles ne mérite pas une telle appellation.

Notre position se justifie par le fait que le Pouvoir, du moins à travers le récent discours du président Sarkis, a pris conscience de l’échec de ses gageures politiques et de sécurité, locales, arabes, régionales ou internationales. Le Pouvoir doit modifier ses options en adoptant les principes suivants :

1-Renoncer à l’attentisme et prendre l’initiative.

2-Susciter un climat favorisant des négociations libres entre les fractions libanaises pour la réalisation de l’Entente.

3-Restructurer l’unité libanaise de manière à assurer la véritable unité de la Patrie et la liberté du citoyen, en recourant au besoin à de nouveaux critères.

4-Restructurer l’armée en fonction des nouvelles données sécrétées par la guerre et des résultats des missions qui lui ont été imparties. Car l’armée actuelle, du fait de sa structure, ne peut être que défaillante ou partiale. Et il est regrettable de constater que ce qui pour nous est défaillance, est considéré par les autres comme interdit à l’armée, et ce que nous jugeons comme partialité, est considéré par les autres comme étant le rôle de l’armée.

5-Cesser d’exposer le problème libanais devant les instances internationales sous le seul angle du Sud. Et cesser d’exposer ce problème du Sud pour la seule défense de l’occupant palestinien. La cause libanaise ne se limite pas au Sud, et le palestinien est le principal ennemi du Liban et l’exécutant effectif d’Israël.

L’OLP, en la personne de Yasser Arafat, exécute au Liban le côté militaire des accords de Camp David, le côté pacifique étant dévolu au président Sadate. Et alors que le président Sadate réussit dans sa tâche parce qu’agissant au sein de son Etat et de son territoire, Yasser Arafat est amené à échouer assurément, car il parie sur un Etat et un territoire qui ne lui appartiennent pas. A cause de la déviation de leur ligne de conduite, les palestiniens sont maintenant rejetés par l’ensemble des libanais. Qu’ils cherchent donc un autre endroit pour s’installer. Créer leur propre Etat, accepter l’auto-administration, se disperser à travers les Etats arabes, se rallier à la Jordanie, rejoindre l’Iran, peu importe. L’essentiel, qu’ils ne restent plus là. Ils sont à présent rejetés par toutes les fractions libanaises, après l’avoir été par une catégorie déterminée. Car la présence palestinienne – militaire et démographique – constitue un double danger : danger pour le citoyen et danger pour la patrie.

La lutte contre le danger palestinien ne doit plus être du seul ressort de la Résistance Libanaise. De même cette Résistance libanaise ne doit plus être cantonnée dans une seule partie du Liban.

Ce défaut de représentation au sein de la Résistance libanaise n’est pas dû à une mauvaise structure ou constitution de la Résistance, tant au niveau de l’idéologie, de l’objectif ou du commandement, mais bien à la fragilité des structures libanaises elles-mêmes. Celles-ci sont confessionnelles, alors que celle de la Résistance Libanaise est essentiellement laïque. Et malgré tout cette Résistance reste l’Espoir de l’opprimé du Nord et de la Békaa, du réfugié du Sud, et de tous ceux qui résistent dans la capitale et la montagne. Elle protège les traditions et promet un avenir meilleur. Elle porte l’étendard de la libération à travers les « Forces Libanaises » qui ayant franchi depuis deux jours une étape considérable dans leur organisation intérieure sont devenues à même de consolider leur unité et leur permettre d’aller de l’avant au service du Liban.

Tel est le serment que nous renouvelons aujourd’hui, à l’occasion de l’anniversaire de la fondation des Kataëb et de l’Indépendance ; un serment pour rendre le Liban entièrement libre et souverain. Quelle Indépendance célébrons-nous aujourd’hui, alors que tous les symboles ploient sous le joug de l’occupation ? Qu’il s’agisse de l’ancien Palais présidentiel ; qu’il s’agisse du Sérail, de la Forteresse de Rachaya, du village de Bchémoun et de l’ensemble de l’Etat de l’Indépendance.

Quand Michel Rocard, chef de file au sein du Parti Socialiste, vient s’informer de la situation au Proche-Orient à la veille des présidentielles françaises de 1981, les syriens avaient déjà bombardé Zahlé pendant quinze jours, en décembre 1980. Il découvre dans l’accueil palestinien « chaleureusement armé » à l’Aéroport International de Beyrouth combien l’OLP est « installée » au Liban. Il confiera à son retour à Paris combien le langage et la personnalité de Bachir Gemayel étaient les seuls clairs et libres. Ceci sera un nouvel acquis à la Résistance Libanaise trop longtemps cataloguée par ses détracteurs et ceux qui l’ignoraient, comme une lutte pour des privilèges et pour le maintien d’un régime révolu. Le discours de Bachir Gemayel et les réalisations de la Résistance Libanaise ainsi que ses objectifs permettront à M. Rocard d’avouer qu’il s’agit d’une lutte pour la libération. M. Cheysson reprendra ces termes « officiellement » en novembre de la même année.

 

Discours de réception de M. Michel Rocard, le 8 janvier 1981, à Kaslik.

 

 

Monsieur,

Votre souci de connaître de la manière la plus objective les données des conflits en cours au Proche-Orient, vous a conduit à faire ce voyage d’information, à rencontrer toutes les parties, à écouter avec la plus grande attention le point de vue de chacun pour essayer de démêler l’écheveau compliqué d’une crise aux multiples facettes. L’objectivité est la condition essentielle de toute connaissance, mais ils sont peu nombreux ceux qui, en politique, acceptent de s’y plier. Il faut beaucoup de caractère pour se libérer de ses préjugés et, pour venir jusqu’à chez nous, beaucoup de courage.

Vous voici donc au milieu d’un peuple que par une nouvelle imposture dont la politique internationale est féconde on a longtemps désigné de « chrétiens conservateurs de droite ».

Les mots, bien sûr, n’ont que le sens qu’on veut bien leur prêter. Gauche, droite, sont-ce là vraiment des concepts de valeur universelle ? C’est ainsi que de toute part on a sonné le hallali des derniers fascistes ! L’on sait cependant aujourd’hui que c’était pour recouvrir une nouvelle opération de transfert de population, pour étouffer les cris de ceux qu’on égorgeait dans le Akkar, à Aïchiyé et à Damour, pour pouvoir inscrire à loisir au palmarès de ce siècle, peut-être l’un des plus cruels, un nouveau génocide.

Vous savez, maintenant, que ce pays est dans sa majeure partie occupé, que la plupart de nos gouvernants sont les otages des forces d’occupation, que certains ont été dernièrement forcés de dénoncer une démarche de la France pour que cesse le bombardement d’une ville libanaise, isolée dans la montagne, et où deux cents mille habitants étaient menacés dans leur vie et dans leurs biens. Vous savez maintenant qui sont les agresseurs et qui sont les victimes, qu’on continue à bombarder nos villes et à semer des voitures piégées dans nos rues les plus passantes, là où l’on peut faire le plus de victimes. Vous savez désormais ce que le terme d’islamo-progressiste qu’on opposait aux « chrétiens conservateurs de droite » veut dire, qu’il sert à dissimuler une nouvelle conjonction du totalitarisme et de la terreur. Relativité des mots et relativité des choses, non pas seulement dans l’espace, mais aussi dans le temps. Chez nous, Jaurès a encore les accents de Déroulède. Nous en sommes au stade de la libération du territoire. Tel est, pour le moment, l’essentiel de notre programme.

Les châtiments exemplaires sont peut-être nécessaires aux vieilles nations pour leur donner un élan de renouveau. Notre vraie libération passe aussi par le changement de nos institutions. Notre démocratie n’était que formelle, une caricature de votre système politique. Ici le citoyen n’a jamais été qu’un instrument du pouvoir, d’un pouvoir qui tournait pour lui-même. L’on dit encore chez nous que les rapports de la bureaucratie avec le citoyen restent empreints de l’esprit de domination qui prévalait jadis dans la manière de gouverner des ottomans, ce que vos sociologues pourraient traduire par le terme de despotisme oriental. Or cela doit nécessairement changer, et le changement s’est, en tout cas, déjà opéré dans les esprits.

La faiblesse des pays du Tiers-Monde est d’avoir imprudemment emprunté à l’Europe ses institutions, en oubliant qu’elles sont le fruit d’une expérience historique particulière. Ce n’est alors que du placage sur des réalités sociales différentes qui fausse totalement la vie politique de ces nations. La redécouverte aujourd’hui de notre identité par cette guerre de résistance et de libération, tel est le plus grand cadeau, il est vrai, bien amer, que nous ont fait nos agresseurs.

Monsieur,

Voici, en peu de mots, l’état de notre situation présente. Permettez-moi, ce soir, au nom de notre authenticité libanaise ciselée par une histoire plusieurs fois millénaire, trempée aujourd’hui dans l’épreuve cruelle d’une guerre qui entre bientôt dans sa septième année, de vous souhaiter, ainsi qu’à Madame Rocard, la bienvenue au Liban.

L’ouverture au dialogue, la liberté de s’exprimer dans toute négociation, le retour aux sources, à l’authenticité, grâce à la guerre, la détermination invincible d’un peuple qu’on ne peut ni museler ni anéantir, la nécessité de garanties nationales pour l’Etat libanais.

 

Voilà ce que Bachir Gemayel déclare sereinement à « L’Orient-Le Jour » du 23 juin 1981, tandis que se poursuit le drame de Zahlé qui durait depuis le 30 mars. C’était une semaine avant l’épilogue de cette nouvelle guerre contre les libanais, qui avait motivé la création d’une cellule de crise à la Maison Blanche et l’envoi de M. Philippe Habib qui effectuera plusieurs navettes. Zahlé avait révélé au monde le vrai visage annexionniste de la Syrie dans la Békaa, les missiles syriens installés le 29 avril avaient démasqué le jeu soviétique dans la stratégie syrienne au Liban. Comme l’OLP, la Syrie se joue du Liban au service des intérêts de Moscou, contre Tel-Aviv et Washington.

 

 

Introduction

 

Cette image a quelque chose de bouleversant, sans doute à cause de cette barricade isolante, et surtout à cause de cette attitude de Bachir Gemayel, pensive, recueillie, solitaire. Est-elle le symbole d’une communauté incomprise, rebelle, ou le reflet d’une ouverture débouchant soudain sur l’impasse. Bachir Gemayel a 33 ans, il est aujourd’hui un homme puissant qui contrôle les destinées d’une large fraction du peuple libanais. Il se distingue de l’ancienne classe politique par un refus des compromissions, par son incessante critique des pratiques sociales et politiques en vigueur, et par son désir de réaménager la société en fonction des nouvelles réalités issues de la guerre.

Certains considèrent ses pratiques politiques trop autoritaires, trop musclées, trop extrémistes. Il est même parfois contesté, au sein de sa propre communauté, par ceux qui lui reprochent d’avoir monopolisé le pouvoir en faveur d’un parti unique et d’avoir uniformisé le paysage politique. Ses adversaires du « Mouvement National » l’accusent de s’être aliéné à Israël. Bachir Gemayel répond qu’il est fermement attaché à la souveraineté et à l’indépendance du pays, que la résistance à toute forme d’occupation cimente les nations et que son combat concerne l’ensemble des libanais.

Au fil des questions et réponses, on discerne chez Bachir Gemayel une volonté réelle de mettre fin à la guerre, une détermination à participer à la reconstruction du pays sur des bases nouvelles. Cependant, le radicalisme politique qui s’exprime dans l’interview publiée ci-dessous ne peut constituer à lui seul un programme politique. Bachir Gemayel ne l’ignore pas, surtout lorsqu’il réitère sa volonté de dialoguer, ou plutôt « de négocier » avec l’autre bord. Cette nécessité d’instaurer un dialogue d’où seraient exclues les surenchères propres aux temps de crise est d’ailleurs perceptible dans les propos de M. Walid Joumblatt, leader du « Mouvement National », dont une interview sera publiée dans notre prochaine édition.

Si l’on prenait à titre d’exemple le programme de la Gauche auquel fait référence Walid Joumblatt, dans son interview, on pourrait dire, sans risque de se tromper, qu’il recueillerait plus facilement l’adhésion des « Forces Libanaises » que celle de certains leaders traditionnels même musulmans. C’est dire à quel point la division actuelle du pays peut paraître factice, et combien peut paraître souhaitable le libre choc des idées, dans un Liban où la parole demeure, hélas, au canon.

***

-Concernant ce qui a été appelé « votre compromission israélienne » ou plutôt votre « couverture israélienne », quelles sont les garanties que vous réclamez pour y mettre fin ? Est-ce que ces garanties concernent la communauté chrétienne uniquement ou, d’une certaine manière, l’ensemble des libanais ?

 

-Tout d’abord, il n’y a ni compromission, ni couverture israélienne. Quant aux garanties, elles devront être nationales et non communautaires : les garanties spécifiques à une communauté déterminée devront naturellement découler des garanties accordées à l’ensemble du Liban. Le chiite, le sunnite et le druze ont autant besoin de garanties que le maronite. Chacun de nous a désormais besoin de garanties. Les garanties que nous avons réclamées consistent à accorder aux druzes de la montagne autant de droits qu’aux maronites…c’est ce que Mohamed Kholi, de bonne ou de mauvaise foi, a retransmis très maladroitement à ses interlocuteurs musulmans et palestiniens qui, d’ailleurs, ont évité de tomber dans le piège. L’obtention de garanties par une seule communauté ne peut se faire qu’au détriment des autres. Ce serait absurde. Nous voulons obtenir des assurances militaires et politiques : que nos régions ne soient plus bombardées comme elles l’ont été jusqu’à ce jour, qu’elles ne connaissent plus de nouvelles invasions, que la défense de nos zones soit assurée par une force légale – l’armée libanaise – ou alors, si ce n’est pas possible, qu’on nous reconnaisse le droit de défendre nous-mêmes nos zones. Que l’on nous reconnaisse donc un minimum de légalité pour être en mesure de nous défendre, dans le cas où l’Etat se trouverait dans l’incapacité de le faire. Il est vital, également, qu’on nous laisse la possibilité de discuter entre libanais des moyens de mettre fin à cette crise. Les arabes devront garantir les premières étapes de l’entente et prévenir surtout les réactions hostiles pouvant provenir des syriens.

-Les américains et les saoudiens parraineraient-ils de telles garanties ?

 

-Je crois que l’initiative américaine, l’initiative Philip Habib, pourrait déboucher sur une telle perspective. Je souhaite que le face-à-face libano-syrien ait un contrepoids arabe. Les palestiniens sont restés relativement tranquilles depuis le 2 avril, mais nous avons toujours besoin d’un contrepoids à la présence syrienne.

-Et l’entente nationale ? Plus on en parle dans les discours, plus on s’en éloigne sur le terrain. Comment la concevez-vous ? Votre père, par exemple, considère le Rassemblement Islamique comme un interlocuteur valable. C’est là une vision traditionnelle. Est-ce que votre vision négligerait le Mouvement National dont l’approche est quand même plus avancée et plus réelle ?

 

-J’ai eu, le 2 juin 1976, une réunion avec feu Kamal Joumblatt. C’était une réunion très positive…Le courant a passé. Nous n’avons pas pu aller plus loin, parce qu’à ce moment-là, la bataille de la montagne avait repris.

Nous avons, quand même, maintenu un contact indirect entre nous. Je rappelle cette rencontre car elle est révélatrice de notre attitude quant à la nécessité du dialogue. Nous sommes de ceux qui peuvent regarder la réalité en face et tirer les conclusions qui s’imposent. Nous n’avons jamais été réfractaires à n’importe quel type de contact, et nous n’avons jamais posé de veto à l’encontre de qui que ce soit. Nous avons eu, par le biais d’intermédiaires, des contacts avec Georges Haoui, le secrétaire général du PCL, et avec beaucoup de responsables, parmi les plus doctrinaires, du Mouvement National. Le problème n’est pas vraiment celui de l’interlocuteur, mais des conditions véritables d’un dialogue. Je parlerais plutôt des conditions d’une négociation. Le dialogue aurait dû avoir lieu avant 1975. C’est d’une négociation qu’il s’agit aujourd’hui. Les palestiniens l’ont empêchée de 1975 à 1978, ils voulaient que celle-ci passe par eux, au nom de l’Islam et du Mouvement National. Aujourd’hui, les syriens veulent que la négociation passe par eux au nom de l’Islam, du Mouvement National et des palestiniens.

-Vous considérez le Mouvement National comme un mouvement islamique ou laïc ?

 

-Je répondrai d’une manière détournée. La collecte d’armes opérées par les syriens après le 2 avril dans la région de Jezzine a englobé les chrétiens du Mouvement National. Dans un village comme Machghara, les chrétiens du PSNS ont été sommés de remettre leurs armes simplement parce qu’ils étaient chrétiens.

-Six ans après, estimez-vous que votre « guerre de libération », cette guerre pour la souveraineté et l’indépendance, qui s’est aujourd’hui transformée en « guerre de résistance », a abouti ? Ne se retrouve-t-on pas dans une situation encore plus dépendante et surtout moins souveraine qu’avant 1975 ? Qu’avez-vous spécifiquement apporté à votre communauté ?

 

-Kissinger, les syriens et les arabes voulaient implanter un corps étranger au Liban en essayant de résoudre le problème palestinien, devenu crucial, aux dépens d’un peuple mercantile, avide, égoïste et amorphe. Une réaction de rejet et de refus a contré cette tentative de partition. Nous avons voulu nous défendre, nous avons été alors taxés de « partitionnistes », « d’agents d’Israël », « d’isolationnistes ». Nous avons été présentés comme une caste accrochée à ses privilèges. Est-ce que défendre Sleiman Frangié à la présidence de la République et les commandements successifs de l’armée signifiait pour nous la défense de nos privilèges ? Cela en valait-il vraiment la peine ? Aujourd’hui notre cause est plus claire, et on commence à mieux nous comprendre. Il est certain que nous ne pouvons pas réaliser la libération du pays tout seuls. Mais, face aux syriens, nous n’avons d’autre choix que la résistance. Les habitants de Zahlé ne le savent que trop bien. Un peuple qui refuse de plier l’échine ne meurt pas. Personne ne pourra anéantir la foi et la détermination d’un peuple qui endure avec autant de courage, depuis sept ans, un tel drame. Ils peuvent tuer Kamal Joumblatt, il y aura toujours un Joumblatt, un jour, pour dire « non » aux syriens. Ils peuvent détruire Achrafieh, il y aura toujours quelqu’un pour la rebâtir. Ils peuvent encercler Zahlé, ils réussiront tout juste à détruire des champs de cerises, des immeubles, des hôpitaux et des écoles, à affamer une population, à la massacrer, mais la détermination de 200000 habitants n’en demeurera pas moins vivace. Aujourd’hui, c’est dans ce refus que se trouve édifiée notre indépendance. Je crois qu’il y avait dans la communauté chrétienne un idéal à l’état latent, un esprit de sacrifice extraordinaire que cette guerre a fait éclater. L’un des principaux acquis de la communauté réside dans cette soudaine prise de conscience, un véritable retour aux sources qui s’est opéré sur tous les plans. Cette guerre aura été pour nous le moyen de nous dégager de cette pesanteur mercantile et de nous débarrasser de ce levantinisme dans lequel nos esprits s’étaient embourbés depuis 1943. Le pacte de 1943 est venu étouffer chez nous tout esprit de sacrifice, tout esprit de résistance. Tout, chez nous, se résumait à une question d’argent, de maroquins, de pistons, de bakhchichs, de « maalech », de « ça ne fait rien », de « demain on verra ». La résistance s’est opposée à cette mentalité corrompue.

Désormais, tout ne se marchande plus, mais se mérite et se construit positivement. Jamais nous ne réussirons à sortir de cette crise si une véritable révolution intérieure, préalable à la réforme générale, ne s’effectue pas en chacun de nous, chrétiens et musulmans. Nous devons tous nous remettre ne question. Ni le saoudien, ni l’européen, ni l’américain ne vont régler nos problèmes intérieurs. Ils peuvent tout au plus nous aider à alléger les interférences étrangères. C’est dans cette perspective, d’ailleurs, que nous nous employons à faciliter au maximum la mission constructive de l’Arabie Saoudite et du Koweït qui essaient de ramener la sécurité et la paix au Liban. La solution viendra de chez nous, elle est dans l’avènement d’un libanais nouveau qui, lui seul, porte les prémices d’un réel changement.

-Comment ressentez-vous le fait minoritaire ? Eprouvez-vous d’ailleurs un sentiment spécifiquement minoritaire et, pour vous, cette guerre a-t-elle finalement été provoquée par une peur minoritaire ou était-elle la conséquence de la peur d’une minorité au pouvoir qui redoutait la perte de ses privilèges ? Etait-ce une peur politique ou une peur « ethnologique » ?

 

-C’était une peur physique. En 1975, il a été dit qu’il suffisait de cinq palestiniens pour nous jeter à la mer. Nous n’avons pas eu un réflexe minoritaire, mais un simple réflexe de citoyens qui refusent la soumission. Nous avons refusé de vivre en gens de « dhimmi ». La communauté chrétienne a un rayonnement prestigieux dans le monde arabe. Nous sommes bien acceptés par notre environnement et nous le demeurons, quels que soient les pièges qu’on nous tend.

-Est-ce dû au fait que vous étiez une minorité au pouvoir, une minorité dirigeante ? La seule communauté qui ne connaisse pas vraiment un sentiment minoritaire, une peur minoritaire, c’est la communauté sunnite.

 

-Tout d’abord, nous ne sommes pas une minorité et nous n’avons jamais été au pouvoir. Pour les sunnites, il s’agit d’un sentiment hérité de l’Empire Ottoman. C’est sans doute pour cela qu’il a été plus facile aux communautés druze et chrétienne d’organiser leur autodéfense et de se doter de leaderships nationaux. Cette nécessité n’a pas existé chez les sunnites, ce qui a forcé les palestiniens à parler en leur nom. Hier, c’était Abdel-Nasser, aujourd’hui c’est Yasser Arafat…ou même Hafez el-Assad. Je n’ai jamais ressenti un complexe de minoritaire mais, en 1975, j’ai eu peur pour ma liberté et ma sécurité.

-Et les privilèges ? Certains chrétiens ont eu peur de perdre leurs privilèges.

 

-Il vaut mieux perdre ce genre de chrétiens. Ceux-là ont considéré leurs responsabilités comme autant de privilèges.

-Qu’est-ce que, selon vous, la spécificité libanaise : vient-elle de la présence d’une minorité d’élite chrétienne dans un environnement arabe sous-développé ou est-ce tout simplement de la conjonction de deux cultures ?

 

-Je refuse le concept d’élite que vous évoquez : c’est, essentiellement, la fusion de deux cultures. Nous maintenons notre option fondamentale qui réside dans le principe de la coexistence et de l’unité du Liban. Nous rejetons toute idée de partition. Il s’agira, cependant, de définir un nouveau cadre politique qui accordera les garanties de sécurité et de liberté à chacun de nous. Nous avons aussi la conviction que nous avons un rôle à jouer dans l’émancipation du monde arabe dans lequel nous vivons. Et nous avons le sentiment très modeste d’apporter notre contribution à son évolution. Nous avons joué dans le passé un rôle important dans la renaissance de la culture arabe face à la domination ottomane. Nous ne nous sentons pas du tout étrangers à ce monde. Nous voulons y vivre en paix.

-Et les divisions au sein de la communauté chrétienne, comment comptez-vous les dépasser ?

 

-Il y a lieu de distinguer entre les leaderships d’une part et la communauté chrétienne d’autre part. C’est là un problème crucial, épineux. L’attitude de certains leaders chrétiens jusqu’à présent a été très égocentrique : la plupart préfèrent voir le temple s’écrouler sur leur tête plutôt que d’appuyer une solution qui ne viendrait pas d’eux. Nous avons déjà assisté à une série de drames découlant de cette absurdité. Beaucoup d’occasions ont été manquées. Certaines solutions ont pu être maladroites, les difficultés sont grandes mais il faut les dépasser. Une révolution au niveau de nos mœurs politiques est inévitable. Autrement, ces conflits vont demeurer, dégénérer peut-être, rendant les solutions encore plus difficiles à trouver. Que chaque maronite cesse de songer à la présidence de la République, que chacun de nous s’abstienne de rechercher le prestige des apparences ; essayons d’avoir un peu plus d’humilité et de rigueur. J’insiste sur la rigueur. Il y a dans notre communauté, et surtout dans notre classe politique, un manque de rigueur effroyable.

-Vous critiquez le pacte de 1943 dans son expression institutionnelle. En outre, concernant la crise de 1975, il est de plus en plus évident qu’il ne s’agissait pas seulement des palestiniens ni des politiciens en place, mais d’une véritable crise de structure. Souscrivez-vous donc aujourd’hui à cette thèse qui fut longtemps celle de la gauche ?

 

-J’ai été l’un des premiers à dépasser le pacte de 1943. Le choc de la guerre et l’ampleur de la crise imposent de sérieux changements. Il faut, désormais, envisager l’avenir sur la base de structures nouvelles qui correspondent aux réalités issues de la guerre. Les soubassements profonds de notre vie nationale, qui ont été à l’origine de la création de l’Etat du Liban moderne, doivent être conservés. Ces soubassements sont :

*Le système démocratique libéral.

*Le régime parlementaire.

*L’économie libre.

Toutefois, il est nécessaire de donner une impulsion résolument moderne au système démocratique libéral pour lui éviter les deux écueils de l’anarchie ou du totalitarisme ; et au régime parlementaire pour le rendre réellement représentatif, ainsi qu’à l’économie libre pour qu’elle soit le vecteur privilégié de la justice sociale.

Mais tout cela est littérature tant que le pays demeure occupé. Tout serait faussé si l’on essayait de jeter les bases d’une nouvelle société en situation d’occupation. Dans un tel cas, nous devrions subir les exigences syriennes…Prenons l’armée, par exemple. On désigne aujourd’hui six commandants en chef de l’armée avec une hiérarchie militaire et un système pyramidal des plus complexes de manière à ce qu’un officier ne peut même plus déplacer un barrage d’un endroit à un autre. Le commandant en chef de l’armée est devenu quelqu’un qui règne mais qui ne gouverne pas. On nous a imposé d’effriter notre armée pour plaire aux syriens ; demain on nous obligera à effriter la justice, l’éducation, la politique étrangère…pour plaire également aux syriens ou à d’autres.

-Envisagez-vous une forme quelconque de décentralisation ? Estimez-vous que la décentralisation est rendue nécessaire par des impératifs psychologiques, et où situez-vous la cassure à ce niveau ?

 

-La cassure était latente depuis 1958. Elle a éclaté au grand jour en 1975 avec la bénédiction de l’administration américaine, de certains pays européens et du monde arabe, qui voulaient régler à notre détriment le problème palestinien. Aujourd’hui, cette cassure s’est greffée sur un conflit aux dimensions internationales. Il est temps, pour nous libanais, de revenir à nous-mêmes et de nous réunir autour d’une table afin d’éviter que cette cassure ne soit définitivement consommée. Si tout le monde faisait preuve d’honnêteté et de patriotisme, nous pourrions nous entendre sur une plateforme minimale. Mais il y a toujours quelque chose d’absurde qui régit la politique dans ce pays. Je prends à nouveau, par exemple, la polémique sur l’armée. En 1973, l’armée a été l’objet d’une cabale extraordinaire après le raid israélien sur la rue de Verdun. Saëb Salam a même démissionné, car il reprochait à l’armée de n’avoir pu empêcher le raid israélien. Il y a quelques jours l’Irak a été attaqué par Israël. Tammouz est plus stratégique que Verdun, n’est-ce pas ? Pourtant, le monde arabe s’est regroupé autour des dirigeants irakiens sans traiter l’armée irakienne comme il traite – ou plutôt maltraite – l’armée libanaise. Mais pourquoi donc ne critique-t-on pas l’armée syrienne, qui prétend assurer la sécurité de l’Etat libanais ? Il y a des incursions israéliennes quotidiennes dans le Sud et à Damour. Pourquoi l’armée syrienne ne défend-elle pas les palestiniens ? Pourquoi alors, dans cette logique des choses, le chef du gouvernement syrien, al-Kasm, et Saddam Hussein ne démissionnent-ils pas ?

-Une fois les problèmes politiques réglés – entendre la question nationale qui domine aujourd’hui – les problèmes sociaux vont surgir. Comment les envisagez-vous ? Où vous situez-vous ? Du côté des masses défavorisées ou du côté des couches aisées ?

 

-Je serais toujours aux côtés des défavorisés, des persécutés et des opprimés. J’ai été amené à traiter depuis deux ans, avec mes camarades du parti, du secteur des affaires sociales et du travail. Je me suis senti très à l’aise dans ce domaine. Ma principale expérience aura eu lieu le 5 avril 1979, à la veille de la grève générale de la CGTL, lorsque j’ai réuni les représentants du patronat (banquiers, industriels et commerçants) et de la CGTL. La négociation a duré sept heures, et nous avons pu présenter au Conseil des ministres un accord auquel avaient souscrit les deux parties. Les Kataëb ont toujours considéré qu’une situation sociale saine est primordiale pour le pays, et une situation sociale saine impose un équilibre, une entente entre patrons et ouvriers. Les Kataëb ont réussi par la concertation à éviter des crises sociales aiguës. D’ailleurs le parti est à l’origine du Code du travail, et Cheikh Pierre a été le promoteur de la sécurité sociale au Liban.

-Vous développez une théorie pluraliste et vous pratiquez sur le terrain une politique de parti unique. Comment conciliez-vous votre désir de démocratie et de liberté avec certaines formes d’autoritarisme ?

 

-Nous sommes attachés au pluralisme parce que nous considérons qu’il y a deux grandes familles spirituelles dans ce pays qui doivent vivre en pleine harmonie et qui doivent coexister autour d’un dénominateur commun. Je refuse le principe d’un parti unique. Je vois très bien le sourire des lecteurs. Je vous dirai franchement qu’il y a un an, nous étions confrontés à un dilemme : l’hémorragie devenait de plus en plus forte. Fallait-il rester les bras croisés ou agir ? L’Histoire jugera.

-Les Forces Libanaises apparaissent de plus en plus comme l’appareil militant de Bachir Gemayel. Comment définissez-vous aujourd’hui les FL par rapport au parti Kataëb, par exemple ?

 

-Les FL sont l’organe exécutif du Front Libanais, elles sont sous les ordres du président Chamoun et de Cheikh Pierre et je tiens à le réaffirmer : les Forces Libanaises ne sont en aucune façon un parti politique. C’est un courant qui a su rallier une multitude de jeunes qui ne voulaient pas s’engager dans les partis politiques et désireux de servir un idéal aux côtés des adhérents aux partis politiques membres du Front Libanais. Les FL ont souvent été le cadre qui a aidé à dépasser certaines considérations locales partisanes, afin de mobiliser la jeunesse.

-Ne sont-elles pas surtout un instrument de militarisation de la jeunesse ? Ne craignez-vous pas les effets de cette militarisation ?

 

-Il n’y a pas de militarisation, mais un engagement motivé par un idéal. Nous devons prendre les armes pour défendre notre liberté et notre sécurité. C’est de notre survie qu’il s’agit. Cette même jeunesse bâtira un jour le Liban. Nous tentons actuellement des expériences passionnantes dans les coopératives agricoles. Il n’y a pas d’armes dans ces coopératives, il y a des tracteurs, des animaux, la terre, la nature. Nous menons également une expérience nouvelle qui consiste à créer des villages-pilotes. Nous voulons de plus en plus prôner un retour à la terre, un retour aux sources. C’est là que réside le salut du Liban. Nous ne voulons plus d’un Liban courtier.

-Votre relations ou plutôt votre lien avec l’Occident, quel est-il au juste ? L’Occident est en crise, alors quel Occident ? On a parfois l’impression que vous vous attachez aux valeurs les plus périmées de l’Occident. Les Kataëb se reconnaissent comme un parti d’ordre qui privilégie des valeurs aujourd’hui vétustes et remises en question en Occident.

 

-Nous sommes partie intégrante du Machrek, et nous comptons le rester et remplir pleinement notre mission. Il y a une décadence certaine en Occident, une nouvelle définition des choses peut-être. Les Kataëb ne sont pas une émanation de l’Occident. C’est un parti né de l’Histoire du Liban et quoique faisant partie du Machrek, nous partageons les mêmes valeurs du monde libre : un régime politique libéral, une conception du pouvoir démocratique. Un jour, l’Occident sentira la nécessité de revenir ici, aux sources. L’Occident doit se renouveler. Il y a une décrépitude des grandes valeurs humaines qui ont créé le rayonnement de l’Occident. Cette décadence des mœurs, des valeurs, de la morale, entraîne nécessairement une décadence politique, alors qu’en face il y a un bloc monolithique, une société soumise à un système totalitaire.

-Seriez-vous tenté par un système totalitaire ?

 

-Je ne connais pas de tentation totalitaire, bien au contraire ; je suis en train de la combattre et au lieu de nous aider dans notre résistance contre l’envahisseur, l’Occident nous conseille d’abdiquer, nous recommande de ne pas déplaire à l’agresseur. Voilà comment nous payons les frais de cette décadence. Les syriens sont encouragés dans leur agression par la complaisance et l’inertie de l’Occident.

-L’Occident trouve ses intérêts dans le pétrole, les marchés d’armes, les devises, les pétrodollars, les centrales nucléaires…

 

-Oui, mais tout passe. Seule demeure la détermination d’un peuple.

-Quelle leçon en tirez-vous ?

 

-Compter sur nous-mêmes. C’est pour cela que cette guerre a duré sept ans et qu’elle pourrait peut-être encore durer…Nous n’abdiquerons pas et nous n’abandonnerons pas les principes pour lesquels nous avons combattu.

-Aujourd’hui, en juin 1981 et d’une manière conjoncturelle, si je vous demandais, Bachir Gemayel : Que voulez-vous ? Que répondriez-vous de manière réaliste ?

 

-Etre libre. Je suis disposé à consentir tous les sacrifices pour ma liberté. Je ne veux pas être un réfugié dans mon propre pays ou ailleurs. Lorsque les syriens me demandent des actes de foi et des déclarations de repentir, ce ne sont que des prétextes pour étouffer encore plus ma liberté et occuper davantage mon pays. Mais cela ne signifie nullement le rejet d’une solution politique de la crise libanaise.

-Bachir Gemayel, les gens vous connaissent peu…

 

-Et très mal.

-Si vous deviez vous définir par rapport à un courant de pensée, qui êtes-vous ?

 

-Je ne suis pas un intellectuel, je me définis par mon action. Je suis proche d’une vision humaniste de la vie…Une philosophie personnaliste qui privilégie l’homme dans sa dignité et son intégrité.

-N’avez-vous pas peur de sacrifier votre vie personnelle à la politique, aride, changeante et finalement peu enrichissante sur le plan humain ?

 

-Aujourd’hui, ce n’est pas de politique qu’il s’agit, mais d’un combat pour la survie. Je lui sacrifie ma vie personnelle.

-Est-ce que la politique vous épanouit ?

 

-La politique me pèse…

-Quel est le dernier film que vous avez vu ?

 

-« Private Benjamin », lors de l’inauguration d’une nouvelle salle avant le 2 avril. Le cinéma me relaxe.

-Trouvez-vous le temps de lire ?

 

-J’essaie de m’astreindre à une discipline de lecture, mais le temps me manque parfois.

-La musique ?

 

-Oui, beaucoup de musique classique. Beethoven et Mozart.

-Etes-vous fasciné par le pouvoir ?

 

-Non, le pouvoir ne me fascine pas, mais parfois il y a des responsabilités à assumer.

-C’est une vision morale. Le pouvoir est quand même grisant. Toute la vie tourne autour du pouvoir.

 

-J’ai sans doute la chance de ne pas m’arrêter à de telles considérations. Le pouvoir ne me dit rien. Le parti pourrait me faire remplacer demain que je n’y objecterais pas. Mon père m’a appris une chose primordiale : garder les pieds sur terre.

-Est-ce que vous pensez à la mort ?

 

-Non.

-L’angoisse de la mort ?

 

-La guerre nous a peut-être permis de vaincre cette idée.

-N’avez-vous pas peur de mourir ?

 

-Si, je ne suis pas un surhomme.

-Est-ce que cette guerre vous a changé ?

 

-Non, mais elle m’a permis de découvrir certaines choses qui existaient à l’état latent en moi, d’en développer d’autres, insoupçonnables. Et de dépasser certains égoïsmes.

-Auriez-vous voulu être un autre ?

 

-Oui : Bachir Gemayel, avocat.

Au terme de sa visite de quatre jours au Liban (25-28 août 1981) à l’invitation des Forces de la Résistance Libanaise, la délégation du M.R.G. (Mouvement des Radicaux de Gauche) a publié un communiqué reconnaissant que Bachir Gemayel lui « est apparu comme une vivante, courageuse et excellente illustration de l’esprit nouveau ».

Ce nouvel esprit est « la profonde détermination d’une nouvelle génération qui veut permettre au peuple libanais de s’épanouir dans un contexte de liberté, de respect mutuel et de progrès social ».

De même, c’est dans leurs contacts et leurs constatations – tout comme à travers le discours net et vivant de Bachir Gemayel à leur réception – que les membres de la délégation ont pu « constater la volonté commune de construire l’avenir dans le respect des différences de sensibilité et de traditions, et dans un souci commun d’unité nationale et d’intégrité territoriale ».

A.T.C.L. (Kaslik), le 27 août 1981.

 

Monsieur le Président,

Messieurs,

Chers amis,

Le Liban qui vous accueille ici, dans cette zone libre que nous avons réussi à arracher à l’occupation syro-palestinienne, n’est pas le Liban d’une communauté, d’une caste, ou d’un parti, c’est le Liban de tous. Pour les libanais des territoires occupés, c’est le Liban de l’Espoir, la promesse de leur libération prochaine, de l’unité retrouvée, de la restauration de l’Etat dans la plénitude de sa souveraineté.

Les chrétiens du Liban ont toujours assumé dans la défense de ce pays et de sa liberté la charge la plus lourde. Une fois de plus, nous fûmes les premiers de tous les libanais à supporter les premiers chocs, à tenir tête à l’envahisseur. Des milliers de nos camarades y ont sacrifié leur vie, des milliers d’autres, invalides, leur avenir, et leur jeunesse. C’est le tribut que nous payons depuis des siècles à la fatalité de la géopolitique.

Cependant, de plus en plus précise, de plus en plus concrète, une prise de conscience de leur responsabilité s’est progressivement manifestée dans les autres communautés du pays, qui conduit leurs populations à résister à leur tour aux occupants syriens et palestiniens. Ils résistent désormais au grand jour, à Tripoli, à Saïda, au Liban-Sud, dans la Békaa, dans la banlieue Sud-Ouest de Beyrouth.

Aussi bien la réunification du Liban va-t-elle bon train. Elle se fait aujourd’hui, non pas comme on nous le suggère d’ici et de là sur un tapis vert, autour d’un café turc – qui est la forme levantine du calumet de la paix – ou par des embrassades, mais comme nous l’avons voulu, par une même résistance opposée à l’occupant.

Sans doute fallait-il plus de temps et beaucoup d’effort à nos compatriotes des autres communautés pour se libérer des mythes inhibiteurs que leur spécificité socioculturelle leur impose en les liant idéologiquement aux pays voisins. Leur mérite en est d’autant plus grand.

Le nôtre c’est de n’avoir jamais accepté la moindre aliénation à n’importe quel pays, ni de nous être laissés envoûter par des idéologies fumeuses.

Dès l’origine, les chrétiens du Liban ont joué correctement le pacte de l’indépendance.

Il stipulait pour l’essentiel qu’aucune communauté du pays ne pouvait entretenir de liens privilégiés avec une puissance étrangère qu’elle soit d’Orient ou d’Occident.

Malgré la montée des périls depuis que la Syrie et d’autres pays voisins ont sombré dans le totalitarisme, en dépit des menaces, des tentatives de mainmise sur le Liban, comme celle de la RAU en 1958, et de la subversion qui minait l’Etat, nos dirigeants sont demeurés fidèles à la lettre et à l’esprit du Pacte.

Mal nous en prit. Le Liban s’est finalement trouvé isolé, sans alliés, presque sans amis, en tout cas sans appui, baignant dans une sorte de neutralité inconsistante. C’était ouvrir la voie à toutes les convoitises. Pour les « grands » dictateurs, de tous les temps, et sous tous les cieux, la neutralité, les règles du Droit International, les droits de l’homme ne sont que chiffon de papier.

La Syrie n’a jamais caché son dessein d’annexer le Liban, ou à défaut, de le « satelliser ».

Nostalgiques des omeyyades, les dirigeants de Damas ont toujours rêvé d’étendre leur hégémonie sur l’ensemble de la région, d’où leurs frictions permanentes avec l’Irak, la Jordanie, et aujourd’hui avec les palestiniens, d’où aussi leur refus de reconnaître, depuis qu’il existe, l’Etat libanais.

A la faveur de la guerre libano-palestinienne, suscitée et programmée largement par Damas, la Syrie a fait entrer ses troupes au Liban sous prétexte d’aider l’Etat libanais à rétablir l’ordre et la sécurité dans le pays, en y réduisant la présence armée palestinienne, et, comme on l’a fait croire aux Etats occidentaux, de dompter l’OLP, afin de faciliter la solution du conflit israélo-arabe. Et c’est ainsi que s’est accompli aux yeux du monde ébaubi un abus de confiance sans précédent dont nous sommes aujourd’hui les victimes.

Sans alliés, sans protecteurs, les petits peuples deviennent rapidement la proie des prédateurs. Le Liban est aujourd’hui à la recherche d’alliés puissants, non pas pour susciter de la compassion, mais pour bénéficier de leur appui, pour l’aider à sa libération. Nous avons frappé à la porte de pays arabes qui, comme nous, autant que nous, sont menacés par la subversion, qui comme nous, autant que nous, ont sort lié avec le monde libre.

A ces pays amis, à tous les autres pays du monde libre qui voudraient nous soutenir, nous n’avons à offrir que notre fidélité, et la tranquille puissance d’un peuple confiant dans son avenir, attaché à ses droits et à ses libertés, et où de nombreux jeunes gens ont encore le courage de mourir pour les défendre.

Solidité de notre société : dans les pires conditions, elle est parvenue à surmonter des contradictions internes, inhérentes à n’importe quel groupement humain, et nous avons réussi le tour de force à faire se conjuguer mieux que dans n’importe quel autre pays sécurité et liberté.

Sept années de guerre, et sept mois de bombardement incessant de nos villes et de nos villages n’ont pas ébranlé le moral d’une population rompue à l’endurance.

Sept années de guerre, et sept mois de destructions massives de nos établissements publics et privés n’ont pas réussi à abattre notre économie. Et voici le libanais qui reconstruit, et voici le libanais qui investit, et, tandis que la guerre continue à faire rage, voici le libanais qui pare ses cimes et ses côtes de centres de loisirs, en prévision des lendemains qui chantent.

Messieurs,

Le Liban a pour vocation de rester ouvert au monde arabe auquel il est fondamentalement attaché, avec lequel il est en rapport constant de développement et de progrès. La nature de cette mission lui impose de rester attentif à tout ce qui peut faciliter, améliorer les rapports du Monde arabe avec l’Occident, de baliser les voies, d’élargir les horizons.

Avec la France, il est difficile de déceler toutes les choses communes qui existent entre nous, de les nommer, de les énumérer, elles sont incrustées dans l’inconscient collectif de nos deux peuples.

Au Moyen-Orient, le Liban est encore le pays où la France a le plus d’institutions : des établissements d’enseignement, des centres culturels, des entreprises commerciales. L’Hôtel-Dieu de France qui en est l’un des plus beaux fleurons pourrait devenir le centre hospitalier le plus important du Moyen-Orient. Quelle institution plus vivante cependant que cette longue et profonde complicité culturelle, qui depuis si longtemps nous permet d’ourdir ensemble, par un même discours, dans un même langage, le complot de la liberté.

En répondant à « l’invitation des Forces de la Résistance Libanaise » comme l’a souligné lundi dernier le communiqué du MRG annonçant votre visite au Liban, votre Mouvement lève finalement cette redoutable équivoque qui pesait sur le sens réel de notre lutte.

Dans un monde où la désinformation constitue l’un des aspects les plus destructeurs de la subversion moderne, nous savons qu’il vous a fallu beaucoup de courage intellectuel pour avoir entrepris ce « voyage radical de gauche en Orient ».

Nous qui savons si bien – de par la douloureuse expérience que nous vivons – la haine implacable qui s’acharne sur le Liban, nous nous devons d’admirer également votre courage physique.

Notre lutte est nationale. Elle ne se situe ni à droite ni à gauche. Il ne s’agit pas d’une guerre civile mais bien d’une résistance populaire dont l’objectif est la libération de tout le sol libanais.

Nous savons maintenant que vous nous avez compris, et que vous vous proposez d’informer objectivement l’opinion française et vos partenaires politiques sur la Cause libanaise.

Permettez-moi de vous exprimer notre profonde reconnaissance et de lever mon verre à la liberté et à l’indéfectible amitié de la France et du Liban.

L’assassinat de l’ambassadeur de France au Liban, Louis Delamare[1], le 4 septembre 1981, avait bouleversé les milieux politiques et diplomatiques au Liban et dans le Monde et annulé la réception prévue le jour même en l’honneur de la délégation parlementaire allemande CDU/CSU.

 

Cependant le discours de Bachir Gemayel n’en prenait pas moins de l’ampleur dans la mesure où il décriait la conduite syrienne au Liban. Il y rappelait que seule l’Occupation est synonyme de partition et que la libération recherchée par tous les libanais, et à laquelle les Forces de la Résistance Libanaise ont voué leur lutte, veut empêcher « les lignes de séparation », tracées par la double occupation syro-palestinienne, de devenir aussi « consacrées » que le triste Mur de Berlin.

 

Monsieur le Président,

Monsieur le Chargé d’affaires de la République Fédérale d’Allemagne,

Mesdames, Messieurs,

Chers amis,

Le Liban a aussi son « Mur de la Honte » : ce triste privilège que nous partageons avec votre pays.

Si j’ai tenu à commencer mon mot de bienvenue par le rappel d’une réalité aussi brutale – alors que nous nous sentons proches de votre peuple et du courant que vous représentez par nombre de valeurs et d’idéaux – c’est pour réaffirmer une fois de plus notre volonté inébranlable à œuvrer pour la réunification du Liban.

Beyrouth – comme Berlin – est une ville coupée en deux, une ville déchirée, une ville martyre où les « voyous » syriens, sûrs de l’impunité que leur confère l’absence d’une solidarité internationale active avec le Liban, font régner et la terreur destructrice de leurs orgues de Staline et le terrorisme policier de leurs sanglantes répressions contre toutes les composantes de la nation libanaise.

Beyrouth – comme Berlin – subit dans sa zone occupée ce totalitarisme arrogant commun à toutes les occupations étrangères.

Beyrouth – comme Berlin – connait dans sa région libérée la quiétude qu’apporte la pleine jouissance par le citoyen de ses droits à la liberté et à la sécurité intérieure.

Mais cette liberté et cette sécurité sont menacées par deux dangers, à savoir :

*une mainmise totale de Damas sur l’ensemble du territoire national, préambule à l’annexion du Liban à la Syrie.

*l’implantation dans notre pays des 600000 palestiniens qui s’y trouvent. Auquel cas, le Liban se transformerait en un second Cuba, dont l’action déstabilisatrice s’exercerait à l’encontre des pays riverains de la Méditerranée et de l’hinterland arabe.

Ce double danger que nous affrontons depuis bientôt sept ans devient plus impatient et plus agressif parce que les modifications que connait la scène internationale depuis le début de 1981 ont réduit sa marge de manœuvre politico-militaire. Les ennemis de la Résistance Libanaise ont recours à tous les moyens avant que ces changements géopolitiques défavorables à leurs desseins n’atteignent le seuil de l’irréversible.

Monsieur le Président,

Mes amis,

Dans cette phase critique que traverse notre pays nous lançons un pressant appel aux pays amis de la paix, aux Etats du monde libre pour qu’ils apportent leur soutien efficace et désintéressé au peuple libanais avide de liberté et de démocratie.

La République Fédérale d’Allemagne, grâce à sa place privilégiée au sein de la CEE et de l’Alliance Atlantique, grâce également aux solides amitiés dont elle dispose auprès des pays arabes, peut contribuer utilement au rétablissement de l’indépendance, de la souveraineté nationale et de l’intégrité territoriale du Liban.

Un Liban maître de son destin est également nécessaire d’une part au monde arabe auquel il est attaché et dans lequel il compte poursuivre son rôle de promoteur et d’autre part à l’Occident auquel il se sent lié par une communauté de valeurs morales.

Certes, le Liban est un pays méditerranéen. Mais n’oublions pas que la Méditerranée mêle ses eaux à celles de l’Atlantique ; et si nous sommes concernés par toutes les questions du Moyen-Orient, nous sommes loin d’être indifférents aux problèmes qui inquiètent légitimement les gouvernements solidaires entre eux dans un cadre atlantique.

C’est vous dire combien nous entendons être ouverts simultanément à notre environnement géographique et humain et aux dimensions culturelles qui nous rattachent à la civilisation universelle.

Au début de cette brève allocution, j’ai fait allusion aux idéaux et aux problèmes que nous avons en commun avec le peuple allemand et avec l’Union Chrétienne. En lisant les programmes fondamentaux de l’Union Démocrate-Chrétienne et de l’Union Socio-Chrétienne, j’ai été frappé par la similitude existant entre les concepts de base que vous préconisez et ceux pour lesquels nous luttons. Je me permettrai de citer quelques têtes de chapitres qui balisent les programmes de l’Union Chrétienne allemande et qui concordent avec nos aspirations les plus profondes : « Liberté, Solidarité, Justice, Dignité Humaine, Démocratie, Société Pluraliste, Paix Sociale… ».

Deux idées de base ont surtout retenu notre attention. Il s’agit du « droit à l’autodétermination » et de « l’indivisibilité de la nation ».

Les quatre-cinquièmes de notre territoire ploient sous le joug de l’occupation. Tant que cette situation durera, tant que nos concitoyens – à quelques religion ou parti qu’ils appartiennent – ne peuvent exercer leurs droits dans leur plus entière plénitude, les Forces Libanaises sont les « fidéi-commissaires d’un ordre de liberté » – (et c’est là une expression empruntée à votre lexique) – pour tous les libanais.

Nous comptons faire bénéficier les diverses communautés libanaises des acquis que notre résistance a portés et portera au crédit d’un Liban un et indivisible dans la richesse de ses spécificités historiques.

Pas de discrimination. Pas de persécution. Pas de proscriptions. Pas de partition.

Monsieur le Président,

Messieurs les membres de la délégation,

Votre présence ici ce soir est pour nous beaucoup plus qu’un réconfort moral. Elle consolide notre conviction que le monde libre prend davantage conscience de ses responsabilités internationales et qu’une nouvelle solidarité, bâtie sur le respect mutuel, doit s’instaurer à l’échelle planétaire.

La défense de la liberté, la protection accrue des libertés exigent une vigilance renforcée et constante pour conjurer les périls qui menacent, ici et là, la démocratie dans le monde.

Au même titre que la Pologne et l’Afghanistan, le Liban requiert de vous, occidentaux, une sympathie engagée, et un appui politique réel qui effacera chez les peuples opprimés le traumatisme causé par une certaine démission du monde libre qui heureusement commence à réagir à ce glissement vers son propre démantèlement.

Les courageuses prises de position de votre pays et surtout celles de votre Union à l’égard de la tragédie libanaise n’ont jamais fait défaut. Elles ont permis l’épanouissement d’une amitié grandissante entre nos deux nations.

Au nom de cette amitié, je voudrais exprimer notre chaleureuse gratitude pour le soutien que votre Union apporte à la Cause Libanaise.

Vive la République Fédérale d’Allemagne

Vive le Liban.

Dans son discours à la section Kataëb de Ghadir, le 8 novembre 1981, Bachir Gemayel définit pour la première fois l’attitude de la Résistance Libanaise quant aux prochaines élections présidentielles. Il pose un refus catégorique à tout « Babrak Karmal » que les syriens tenteraient d’imposer au Liban pour servir leurs intérêts.

 

De même, constate-t-il combien tous les organismes nés dans l’esprit de la Résistance – y compris ceux à caractère socio-économique – ont dépassé en efficacité et en crédibilité les institutions de l’Etat libanais qui se sont effondrées parce qu’il leur manquait l’essentiel : une âme, un esprit, l’engagement, l’authenticité.

 

 

Je remercie les comités populaires pour l’énorme travail qu’ils sont en train de faire afin de réaliser la participation au niveau des décisions et de l’exécution concernant tout ce qui touche à notre résistance et à notre action prospective. Celle-ci est nécessaire pour élaborer les grandes lignes de l’avenir et bâtir l’infrastructure de la société de demain. Ce sont les structures vermoulues du passé qui ont été à l’origine de la tragédie que nous vivons : une tragédie qui a provoqué cent mille morts et la destruction quasi-totale d’un pays ; qui a provoqué aussi une guerre qui dure déjà depuis sept longues années. Les causes qui ont été à l’origine de la catastrophe n’ont pas encore disparu.

Il faut que les comités populaires soient capables d’assurer la participation du peuple aux décisions ayant trait à la vie quotidienne ; peut-être ces comités seront-ils appelés un jour à assumer de plus grandes responsabilités et à se transformer en véritable institutions. Je suis certain que les comités populaires ont une vision claire de leur action et que celle-ci s’étendra à tous les villages et cazas des régions libérées. J’espère également qu’ils pourront s’implanter dans d’autres régions aussitôt qu’elles seront libérées en vue de jouer le rôle qui est le leur. Il incombe à ces comités, à l’avenir, d’être prêts et actifs sur le triple plan social, culturel et politique, car nul ne sait ce que nous réserve le futur.

Il est du devoir de ces comités de mettre fin aux abus qui se font sur le littoral car nous n’avons pas besoin d’une superficie supplémentaire : les 10452 Km2 du Liban sont amplement suffisants.

Le littoral appartient à la collectivité. Si la nature nous an donné de beaux rivages, il est nécessaire d’en prendre soin. Tel est notre capital, tel est notre trésor. Les Forces Libanaises sont disposées à aider moralement et matériellement les comités dans leur œuvre de salubrité publique.

A cette occasion, la question qui se pose est la suivante : l’Etat est-il encore capable de nous défendre, de recouvrer et de sauvegarder la souveraineté, l’avenir ? Après sept ans de guerre, après l’effondrement des institutions étatiques les unes après les autres, nous nous demandons : le pouvoir peut-il encore récupérer son autonomie, peut-il encore nous assurer la sécurité au cas où il aurait l’aide morale et politique dont il a besoin ?

La question mérite d’être posée, car il est légitime de se demander si l’Etat mérite réellement que nous lui accordions notre soutien pour assurer notre sécurité, au lieu que nous assurions nous-mêmes la sécurité et la défense du pouvoir, comme cela est le cas actuellement.

Notre génération n’a que trop enduré : 4000 morts tombés sur le champ d’honneur, sans compter que nous maintenons nos positions sur les lignes de démarcation. Il importe, en conséquence, de réévaluer la situation depuis 1975, 1943 et même depuis 1861. Une telle réévaluation s’impose d’autant plus que nous nous trouvons à la croisée des chemins. Je ne parle pas en tant que chrétien, mais en tant que libanais et au nom de tous les libanais qui ont traversé cette douloureuse épreuve. Il ne faut pas qu’une fraction des libanais soit condamnée à payer le tribut du sang tous les cinq ou dix ans. Il n’est pas permis, chaque fois qu’il y a un conflit au Proche-Orient, que le Liban soit transformé en champ d’expérimentation et le libanais en victime. En tant que libanais, je veux disposer moi-même de mon sort et de mon avenir, à l’image de tous les citoyens vivant dans des pays indépendants de la région. Je veux disposer d’une autonomie de décision, et non que le palestinien et le syrien me dictent la politique de leur choix.

Les syriens ont fait de l’élection du président de l’Assemblée un prélude de ce que seront les élections présidentielles qui se dérouleront au cours des mois prochains. Grâce aux pressions qu’ils pourront exercer, les syriens seront à même d’amener un homme lige, un autre « Babrak Karmel » qui sera à leur solde. De cette manière, Damas aura réussi à obtenir d’une manière démocratique ce qu’il n’a pu avoir par la force des armes.

La prochaine étape sera décisive dans la vie de la nation. Elle pourrait être le commencement de la fin de la crise libanaise au cas où serait élu un président fort, soucieux de la souveraineté de son pays, soucieux de sa liberté et de son indépendance et dont la principale préoccupation serait de libérer le pays de l’occupant. Si le nouveau chef de l’Etat était ou devait être un simple agent de la Syrie, un traître, eh bien, notre résistance alors serait légitime, à l’instar des peuples qui refusent l’asservissement et l’enchaînement.

A ceux qui complotent contre la nation pour amener au pouvoir un président fantoche, un agent de la Syrie, nous disons que nous ne le laisserons pas accéder au pouvoir. Nous refusons un président dont la tâche serait de gérer la crise et donc de la maintenir. Nous voulons un président digne des 4000 victimes de cette guerre, ou rien du tout. Les syriens peuvent, par les pressions et la corruption, convaincre la majorité des députés de voter pour l’homme qu’ils auront désigné.

En dépit de tout cela, nous continuerons à représenter la légitimité véritable et la légalité authentique. Différentes options se présenteront alors à nous et nous ferons le choix qui nous permettra de libérer le Liban. Un second Damour n’est plus possible dans nos régions : c’est une vérité d’évidence et le peuple doit nous croire. L’expérience de Zahlé en est la meilleure preuve. En tant que Résistance Libanaise, nous avons atteint après le 2 avril deux objectifs principaux :

1-Nous avons prouvé à l’occupant syrien qu’il ne peut se jouer de notre sort. Nous avons la capacité de nous défendre, et je le dis en toute modestie bien que nous ne soyons pas encore une armée régulière. Un peuple déterminé à résister, aucune puissance ne saurait le détruire.

2-Le second objectif est politique et il est, sans conteste, le plus important.

Le monde entier commence à nous comprendre : l’Amérique, l’Europe, la France, les arabes. Et l’on commence même à nous délivrer des certificats de bonne conduite. Ils reconnaissent que nous n’œuvrons pas pour la participation, que nous ne sommes les agents de personne, que nous ne sommes pas une minorité privilégiée opprimant une majorité démunie et pauvre. Dommage qu’ils n’aient pas réalisé tout cela en avril 1975 ! Ce succès, nous l’avons obtenu après un calvaire de sept ans. Un temps précieux a été perdu depuis l’Indépendance. C’est maintenant que la véritable Indépendance est en train d’être réalisée. Et à quel prix !

L’Occident a commencé à nous comprendre. Au début il pensait que les forces d’occupation syriennes étaient des forces légales, un facteur de stabilité au Liban, empêchant les luttes intestines et les confrontations entre chrétiens et palestiniens. Aujourd’hui, et grâce à notre résistance, l’Occident réalise que la Syrie est un facteur d’instabilité, qu’elle encourage le terrorisme et l’expansion du communisme, ce qui constitue un grave danger pour les régimes arabes modérés.

Les grandes puissances sont convaincues que la Syrie a fait fausse route et nous demandent d’étudier les moyens en vue d’obliger Damas à retirer ses troupes du Liban. Aujourd’hui le compte à rebours a commencé pour les syriens au Liban et si nous avons l’appui de nos amis à l’étranger, ces derniers n’ont pas encore une vision claire des moyens pratiques à mettre à exécution. Ils tentent de convaincre les syriens de quitter notre pays sans perdre la face. Que nos amis s’inspirent de l’exemple du Tchad. Quand le président de ce pays a demandé le retrait des troupes libyennes, cela fut fait dans un délai de quatre jours. Pourquoi ? Parce que les grandes puissances et l’opinion publique mondiale étaient d’accord à ce sujet. Si le président Sarkis venait à demander le retrait des soldats syriens, aurait-il l’appui effectif des grandes puissances ? Si un tel appui est garanti, je suis convaincu que le président Sarkis exigera le retrait des troupes étrangères du Liban.

Nous remercions l’Arabie Saoudite, le Koweït et la Ligue arabe de partager avec nous les problèmes posés par la Syrie et le communisme.

Les pressions auxquelles sont soumis ces pays sont probablement plus fortes que celles qui s’exercent sur nous.

L’attaché administratif de l’ambassade saoudienne à Beyrouth n’a-t-il pas été blessé récemment par des éléments armés non libanais ? Et l’ambassadeur français Louis Delamare n’a-t-il pas été assassiné par des éléments non libanais ? Il est temps que les Etats soucieux de régler la crise libanaise proclament la vérité tout haut et qu’ils disent clairement que c’est Damas qui est derrière ces deux attentats.

Nous remercions le Comité arabe quadripartite (notamment l’Arabie Saoudite, le Koweït et la Ligue arabe) pour les efforts déployés en vue de résoudre notre crise. Nous leur affirmons encore une fois que nous sommes avec eux et que nous acceptons les conditions impossibles posées par la Syrie. Il ne s’agit pas là d’une reddition, mais nous le faisons pour que les arabes soient les témoins de la mauvaise foi des dirigeants syriens. Nous ne refusons pas la réouverture des passages entre les deux secteurs de la capitale, à laquelle s’opposent les syriens. Nous ne refusons pas la constitution d’un Comité de contrôle du littoral à laquelle s’opposent les palestiniens. Tantôt Damas accepte la présence de l’armée libanaise et des FSI, tantôt la Syrie refuse l’armée, ou encore elle s’oppose à toute présence d’unités de sécurité afin de créer un vide sur le plan de la sécurité. Telles sont les conditions obstructionnistes qui entravent l’action du Comité arabe de vigilance.

Le Comité arabe quadripartite, en dépit de l’attitude syrienne, a obtenu ce que nous voulions. L’armée libanaise demeurera sur ses positions, malgré l’insistance des syriens pour son retrait. Et nous savons que demain les syriens feront tout leur possible pour s’opposer à l’exécution des décisions du Comité arabe de vigilance.

Il est clair aujourd’hui que les arabes, les américains, les européens et les musulmans libanais – et je sais bien ce que disent entre quatre murs les musulmans libanais – savent pertinemment que Damas n’est pas un élément de stabilité au Liban. Ils savent que les syriens rejettent le Document de travail libanais, signé par les présidents Sarkis et Wazzan, et qui prévoit leur retrait du Liban.

Que nos frères de Beyrouth-Ouest ne se laissent pas leurrer par les prétendues mesures de sécurité, qui n’ont pour objectif que de mieux les asservir. Ces méthodes peuvent être valables dans des villes syriennes, mais pas chez nous. D’ailleurs la plupart des attentats, qui ont eu lieu dans les régions asservies, sont l’œuvre des syriens.

En tout cas, la sécurité est indissociable de la liberté. Et la liberté n’existe pas à Beyrouth-Ouest ou dans les régions dominées militairement par l’occupant syrien.

Il faut nous préparer à endurer encore davantage : d’autres difficultés nous attendent et nul ne connaît les arrières pensées de la Syrie. Nous avons instauré, depuis l’année passée, le service militaire obligatoire dans les écoles et avons mis sur pied différents comités populaires et organismes pour faire face à toute éventualité.

Ce ne sont ni les délégations étrangères, ni les discours, ni les congrès qui libèreront notre pays. La libération de notre patrie est une œuvre collective et de longue haleine.

Pour trouver une solution au contentieux syro-libanais redevenu grave lors de la guerre de Zahlé (avril-juin 1981), le Comité quadripartite arabe fut ressuscité pour la troisième fois…

Il n’avança guère dans ses travaux et dut remettre ses réunions à plusieurs reprises : il s’agissait, une fois de plus, des entraves syriennes nées de leur volonté de monopoliser le droit de « gérer » la crise libanaise, empêchant les autres instances arabes et internationales de la régler.

 

Le discours du 29 novembre 1981, au 45e anniversaire de la fondation du Parti Kataëb, à Antélias, sera un tournant décisif dans la recherche de toute solution politique en perspective et dans l’itinéraire que prendront les élections présidentielles déterminantes pour l’avenir et l’identité du Liban.

 

Ce discours, considéré par d’aucuns comme une initiative politique, servira à définir toutes les attitudes hostiles ou accueillantes. Le plan de règlement et l’invitation à la négociation adressée aux syriens en vue d’obtenir un retrait digne pour le Liban et rassurant pour la Syrie, furent la preuve de l’assurance et de la liberté de choix et de décision qui marquent l’attitude des Forces de la Résistance Libanaise. Celles-ci restent redevables aux Kataëb d’avoir réalisé et fait au Liban ce que l’Etat libanais se devait de réaliser et d’assurer à ses citoyens : la sécurité militaire, la défense des libertés et la prospérité harmonieuse.

 

 

Quarante cinq années écoulées depuis la fondation du parti Kataëb, ce n’est pas seulement une tranche d’âge – l’âge est de l’ordre de l’éphémère – mais une page d’histoire, et c’est l’entrée dans la postérité. Les années qui s’accumulent nous engagent dans le futur avec des forces accrues en vue de nouvelles performances. Aujourd’hui, si, malgré le deuil qui frappe la nation, nous tenons à fêter cet anniversaire, c’est avec le sentiment qu’ayant accompli notre devoir national jusqu’au bout, et au-delà, nous méritons bien cet anniversaire.

Le parti Kataëb a donné à l’Etat libanais ce que l’Etat et ses institutions étaient en devoir de donner aux Kataëb comme à tous les autres citoyens. Ainsi, sommes-nous devenus pour les libanais le pôle du salut. Ils nous ont toujours trouvés à leurs côtés dans les moments difficiles. Nous n’avons jamais accepté de faire la moindre concession, malgré toutes les sollicitations dont nous avons fait l’objet. Nous n’avons jamais craint les dangers et ne nous sommes jamais dérobés devant le sacrifice, ni demandé d’éloigner de nous le calice. Tout ceci est dans la tradition du parti qui a toujours considéré le sacrifice comme la seule voie de la résurrection. Aussi avons-nous été forgés dans la tourmente, et façonnés par les multiples défis auxquels nous nous sommes heurtés et auxquels nous avons toujours répondu. Les persécutions que nous avons subies, loin de nous affaiblir n’ont fait que nous durcir, et c’est ainsi qu’aujourd’hui le parti des Kataëb est devenu un facteur déterminant dans la stratégie moyen-orientale.

A l’heure où se discute le sort des peuples de la région et de leurs Etats respectifs, le destin au Liban dépend dans une très large mesure de la position des Kataëb. Ces derniers s’identifient au Liban dont ils sont le véritable bouclier. Le Liban, c’est leur raison d’être, et ils sont pour lui la garantie de sa pérennité.

Le pari que Pierre Gemayel a fait sur le Liban n’a pas changé, en dépit de toutes les vicissitudes de la politique régionale et internationale. Bien au contraire, les événements qui se sont produits dans la région au cours des années n’ont fait que le renforcer, et aujourd’hui, l’éveil des musulmans vient confirmer la justesse de ce choix.

Ainsi, chaque génération de « Kataëb » est-elle passée par le fil d’une épreuve, et a témoigné du bien-fondé de ce pari. La génération des fondateurs du parti a eu le privilège de les avoir toutes traversées, sans jamais faillir, et sans se décourager. Persévérant jusqu’au bout, elle a fini par gagner.

Le pari de Pierre Gemayel, c’est aussi le pari de Camille Chamoun, avec qui nous sommes liés par un même choix idéologique, et engagés dans un même combat. La guerre conduite ensemble n’a fait qu’approfondir notre alliance.

Aussi bien, l’unité du Liban a-t-elle été et demeure-t-elle le projet, tandis que sa division a été et demeure le projet des autres. Cependant, il ne peut y avoir de véritable unité sans allégeance absolue de tous les libanais envers le Liban. De même, il ne peut y avoir de liberté au Liban sans sécurité pour tous les libanais.

Unité du Liban, et unité fondée sur l’allégeance totale de tous les libanais, liberté et sécurité, tel est en résumé l’objet de notre combat. C’est un choix ancien auquel nous demeurons attachés et pour la réalisation duquel nous sommes déterminés à lutter jusqu’au bout. Nous n’accepterons jamais plus de solutions partielles, et des demi-mesures, car tout compromis sur ce plan se traduit par la perte définitive de nos droits. Sept ans de guerre suffisent. Les arabes et le reste du monde ont fini par comprendre notre position et sont aujourd’hui convaincus du bien-fondé de notre cause.

De même que nous refusons les compromis, nous rejetons toute solution fondée sur une protection étrangère du pays. Compromis et protection étrangère relèvent d’ailleurs d’un même ordre de solution, d’une même école de pensée. Nous sommes en mesure d’assurer nous-mêmes notre propre sécurité, sans être une charge pour personne, ni un fardeau pour les chrétiens d’Occident, ni une épine dans le flanc des musulmans d’Orient. Nous avons confiance dans notre capacité de pouvoir jouer un rôle déterminant et positif au Moyen-Orient, non pas seulement sur un plan culturel, mais aussi sur le plan des rapports stratégiques qui intéressent la région, sans que soit portée nulle atteinte à la souveraineté de notre Etat. L’un des enseignements tiré de cette guerre est qu’un Liban dispensateur de seules valeurs culturelles et morales est devenu pour le monde actuel un fait superfétatoire et archaïque, tandis qu’un Liban inséré dans le réseau de relations qui intéressent les rapports stratégiques dans la région s’impose désormais comme une nécessité vitale. La position des uns et des autres n’a du reste changé à notre égard qu’à partir du moment où nous nous sommes imposés à tous par notre résistance.

Il est paradoxal que le parti Kataëb, pierre angulaire de cette Résistance, se soit contenté jusque-là de voler chaque fois que cela était nécessaire, au secours du pays, laissant à d’autres le soin d’exercer le pouvoir une fois le danger écarté. Il est temps de mettre fin à cette pratique. Tenter d’accéder au pouvoir n’est pas une honte, mais un devoir. Car c’est par l’exercice du pouvoir qu’on peut bâtir un Etat solide, moderne et dynamique. La vertu n’est pas de renoncer au pouvoir, mais de l’exercer dans un esprit de renoncement.

Nous voulons d’un président ayant une vision nationale qui confine aux frontières du rêve, et en mesure de pouvoir fixer des relations harmonieuses entre les différentes composantes du pays.

Nous ne voulons pas d’un homme dont toute l’ambition serait d’exercer le pouvoir pour le pouvoir.

Nous voulons d’un président qui se soit incliné ne serait-ce qu’une fois sur la tombe d’un martyr ; d’un président qui sache entrer en de saines colères, menacer, refuser, décider de manière ferme et trancher.

Nous voulons d’un président qui sorte le Liban de l’état de crise endémique où se succèdent les projets de solution, et qui sache mettre fin à la crise par une solution qu’il imposerait.

Mais comment les libanais pourront-ils élire librement un président de cet ordre, alors que trente mille soldats syriens, des milliers d’agents, et six cent mille palestiniens bivouaquent sur notre sol ? Le retrait de l’armée syrienne du Liban est une nécessité et une condition sine qua non au déroulement d’élections présidentielles libres.

Du reste, que fait encore l’armée syrienne au Liban ? Si elle y est pour mettre au pas les palestiniens, et les empêcher de faire obstacle à un règlement pacifique de la crise du Moyen-Orient, l’OLP a déjà devancé le régime syrien dans la recherche d’un tel règlement. Si elle y est pour empêcher les heurts entre libanais et palestiniens, les rapports de ces derniers avec les libanais sont bien meilleurs aujourd’hui que ne le sont les relations syro-palestiniennes.

Si les forces syriennes sont encore ici pour procéder à la partition du Liban, n’ont-elles pas à cet égard épuisé toutes leurs ressources sans avoir abouti au moindre résultat, car la volonté des libanais de vivre ensemble est plus forte que tous les projets de partition. Enfin, si elles y restent pour en découdre avec les chrétiens du Liban, pour occuper tout les restes du pays, leurs tentatives passées sont déjà suffisantes pour les en dissuader, briser définitivement leurs rêves annexionnistes et leur faire renoncer, une fois pour toutes, à leurs projets.

Les batailles livrées par les Forces de la Résistance Libanaise, qui n’ont fait que répondre aux agressions que nous subissons, ont été planifiées et exécutées par les syriens. Depuis le début des hostilités, nous sommes victimes d’une guerre que nous n’avons pas voulue : tant en 1975 après l’incident d’Aïn el-Remmaneh, qu’en 1978 lors de la guerre des Cent Jours, et récemment après le 2 avril, la Résistance Libanaise s’est toujours trouvée en position de légitime défense. Il en sera ainsi tant que sa lutte reste cantonnée à l’intérieur du territoire libanais tel qu’il est constitutionnellement et internationalement défini. Soutenir le contraire c’est se rendre complice d’un plan qui vise à la partition du pays, à la perte de la Souveraineté de l’Etat, et à la désintégration de ses institutions.

Le Liban est-il menacé aujourd’hui de partition, ou bien risque-t-il d’être l’objet d’un partage ? J’estime pour ma part que le Liban n’est pas en danger de partition entre chrétiens et musulmans. Il risque en revanche d’être l’objet d’un partage au bénéfice d’étrangers, syriens et palestiniens. Il est bien certain que lorsqu’on écrira demain l’histoire, on ne dira pas que la Syrie a préservé l’unité du Liban, mais qu’elle a œuvré à son détriment.

Il ne fait aucun doute que le rôle joué au Liban par les syriens l’est tantôt au profit des Etats-Unis d’Amérique, tantôt à celui de l’Union Soviétique, mais il n’a jamais été dans l’intérêt du Liban ni dans celui des arabes ; c’est pourquoi, il ne saurait servir de base à une solution de la crise libanaise.

Bien au contraire, il assure une couverture arabe à l’expansion du communisme international au Liban et dans toute la région du Proche-Orient. La nature même de la présence syrienne au Liban et les alliances conclues par les syriens dans les régions occupées du Liban, notamment dans la Békaa et dans la zone Ouest de Beyrouth, sont très significatives à ce sujet.

Du reste, tandis que le Régime syrien prétend que la Békaa est une zone stratégique dont dépend la sécurité de la Syrie, Israël prétend de son côté que c’est là une zone stratégique dont dépend la sécurité d’Israël. Ainsi la Békaa, qui est limitrophe d’Israël et de la Syrie, est-elle considérée comme stratégique par chacun de ces deux pays, et par conséquent dangereuse pour la sécurité de l’un et de l’autre. Seule la prise en main de la sécurité de la Békaa par les autorités libanaises pourra rassurer toutes les parties tout en contribuant à consolider l’unité du pays et à sauvegarder la souveraineté de l’Etat.

En réalité, la Syrie ne cherche pas dans la Békaa à s’assurer une sécurité mais à s’approprier un territoire, à l’instar de ce que font les palestiniens au Liban-Sud. Or, le Sud du Liban qui était une région calme et sûre lorsqu’il se trouvait sous le contrôle de l’armée libanaise, est désormais la région la plus explosive du Proche-Orient, dès lors qu’il est devenu une zone d’opérations pour les palestiniens. C’est qu’à la thèse palestinienne, selon laquelle le Sud doit servir de théâtre à leurs opérations militaires, les israéliens répondent par la thèse opposée, selon laquelle le Sud doit être regardé comme une zone stratégique dont dépend la sécurité des localités frontalières israéliennes.

Ainsi donc, si la Syrie persiste à invoquer un prétendu problème de sécurité pour annexer la Békaa, cette région se transformera nécessairement en un autre Liban-Sud avec toutes les conséquences que cela pourra impliquer, depuis l’envoi de troupes internationales jusqu’à la scission de cette région en deux zones distinctes : Békaa du Sud du Litani d’un côté, et Békaa du Nord du Litani de l’autre. Il ne faut pas oublier du reste que le fleuve du Litani qui se déverse au Liban-Sud prend sa source dans la Békaa, et la traverse.

La Syrie joue donc aujourd’hui dans la Békaa le rôle que jouent les palestiniens au Liban-Sud, dans le cadre du plan qui vise à l’implantation des palestiniens au Liban et au démembrement du territoire libanais, en vue de son partage entre les différentes parties prenantes de la région.

En outre, la zone Ouest de Beyrouth a été pratiquement transformée par l’occupation syrienne en base de départ au terrorisme international vers les pays arabes et vers le reste du monde. Aussi, l’occupation syrienne sert-elle de couverture à ce terrorisme en lui assurant une liberté d’action qu’il ne peut trouver nulle part ailleurs. Or cette occupation semble devoir se poursuivre, voire même s’amplifier, depuis que de nouvelles mesures militaires ont été prises par les syriens dans la zone Ouest de Beyrouth, mesures dites de sécurité, et qui ne sont en réalité que des actes de répression. Peut-on parler de sécurité lorsque toute liberté est abolie, et que l’on vit à l’ombre de l’occupation ?

Lorsqu’on a connu la sécurité imposée par les ottomans du temps de Jamal Pacha, ou celle des nazis à Paris, ou encore celle instaurée par les communistes en Afghanistan, on comprend quel genre de sécurité ont établi aujourd’hui les syriens dans les régions occupées du Liban. C’est la soumission à leur volonté, que les syriens ont obtenu sous le couvert de prétendues mesures de sécurité. Leurs agissements rappellent à cet égard les campagnes menées autrefois par les ottomans en vue de soumettre à leur tyrannie les habitants du Mont-Liban. On trouve du reste ici le même système de répression en cours, aujourd’hui, dans les villes syriennes elles-mêmes.

Le musulman libanais refuse l’occupation. Il est à l’heure actuelle à la recherche de moyens qui lui permettent d’entrer en rébellion. Il n’a cependant pas encore trouvé ni l’instrument adéquat, ni l’organisation capable de diriger son action. Nous apprécions de notre côté cet éveil de plus en plus croissant des musulmans, et nous comprenons parfaitement les difficultés qui s’opposent à leur libération. Nous souhaitons toutefois qu’ils puissent les surmonter, sachant bien qu’une telle entreprise exige beaucoup de sacrifices et d’héroïsme.

Que tous les libanais se retrouvent un jour unis par une même résistance à l’occupation constitue la meilleure garantie de leur union à l’avenir dans le cadre d’un même Etat, où ils jouiront de droits égaux, en fonction de ce qu’ils y auront apporté.

Et combien grands sont notre joie et nos espoirs que cette union se réalisera enfin au regard des nouvelles prises de position des leaders musulmans, qui ont passé aujourd’hui du simple appui sentimental à notre cause commune à un véritable appui politique, voire même, quelquefois, à l’action militaire.

Il est grand temps que nous nous retrouvions entre libanais, au sein d’une collectivité spécifique. Les chrétiens qui ont refusé tout au long de la Guerre des Deux Ans que le palestinien devienne l’autre partenaire dans la formule de coexistence, rejettent de même aujourd’hui les tentatives des communistes, visant à se poser comme les nouveaux partenaires dans ladite formule.

C’est pourquoi je réitère aujourd’hui l’appel que j’avais lancé l’an dernier à la même occasion lors de « la journée de la promesse ». Ma foi dans cet appel se raffermit de jour en jour. Il est grand temps que nous nous retrouvions entre libanais pour élaborer un nouveau système constitutionnel au principe de coexistence, trouver des mécanismes juridiques qui assurent la sécurité et la liberté aux diverses composantes socioculturelles du peuple libanais, définissant équitablement les droits et les obligations de chacune, compte tenu du caractère particulier des uns et des autres, de leurs coutumes et de leurs traditions.

Ceci ne saurait se limiter à accorder de nouveaux postes dans l’Administration publique aux uns et à doubler les moyens se sécurité aux autres. Ce n’est pas en accordant des postes supplémentaires dans l’Administration publique que les droits des uns seront consacrés. Et ce n’est pas en augmentant le potentiel militaire des autres que leur sécurité sera consolidée. Les droits de tous seront assurés lorsqu’on aura réussi à créer un même sentiment national, de sorte que l’Etat devienne comme un même arbre que nous planterons ensemble, et dont nous nous occuperons avec soin, et non pas seulement un fruit que chacun cherchera à cueillir pour soi. Ce sentiment national, je le vois naître dans les esprits de tous les libanais, tant dans les régions libres que dans les zones occupées. Toutefois pour qu’un tel sentiment se développe dans les zones occupées du pays, il lui faut un certain cadre de sécurité.

Pourquoi l’armée libanaise ne se déploie-t-elle pas dans ces zones ?

Vingt trois mille soldats libanais devraient suffire à y ramener la sécurité et la liberté.

A Zahlé, il a suffi de quatre vingt dix combattants pour défendre la ville et faire face, avec l’aide des habitants, à l’armée syrienne durant trois mois. L’armée libanaise avec ses milliers d’hommes ne peut-elle rendre l’honneur et la dignité aux habitants de Beyrouth-Ouest, dès lors que les leaders de Beyrouth-Ouest le souhaitent ardemment ?

L’attente d’un feu vert ou d’une décision politique pour que l’armée accomplisse son devoir est absurde. Les réserves émises à l’encontre de l’armée ont toujours existé, depuis l’Indépendance, avec cette différence qu’à l’heure actuelle ceux qui font ces réserves sont les étrangers et non plus les musulmans libanais qui, eux, regrettent d’avoir un certain jour tablé sur d’autres forces que celles de l’armée nationale.

Aujourd’hui, les musulmans sont les plus acharnés à réclamer l’armée libanaise, et un jour viendra peut-être où les palestiniens eux-mêmes réclameront des forces libanaises pour les protéger des syriens. Le Régime syrien essaye en effet, et plus particulièrement après le sommet de Fez, d’imposer son diktat aux palestiniens par l’intermédiaire de l’ALP et d’autres groupuscules qu’il a créés au sein même des organisations palestiniennes, tout comme il agit envers les musulmans libanais en les plaçant sous la tutelle d’organisations communistes. Et c’est ainsi que le Régime syrien cherche à arracher aux libanais leur indépendance, et aux palestiniens leur liberté d’action.

Cependant, pour en revenir aux palestiniens, il ne faut pas oublier que ces derniers ont eux aussi dévié de la ligne de conduite que leur dictait leur présence sur le sol libanais, présence provisoire et qui doit se faire dans le respect de la souveraineté et des lois du pays hôte – tout comme les syriens ont dévié du rôle qui leur était assigné au Liban. En occupant de vastes régions du Liban, les palestiniens s’exposent au danger de perdre entièrement leur cause. Leur présence au Liban équivaut actuellement à une implantation, de sorte que la communauté internationale n’a plus de raison de rechercher une solution qui donnerait aux palestiniens un territoire propre et une entité spécifique, dès lors qu’elle les voit se constituer en Etat sur le territoire libanais. Du reste, lier le sort du Sud-Liban à celui de la rive occidentale du Jourdain, comme le fait l’OLP, rend la solution du problème libanais aussi difficile que celle du problème palestinien.

Il faut que les palestiniens assainissent, coûte que coûte, leurs rapports avec le Liban. Il n’est pas concevable en effet de voir l’OLP essayer de régler ses problèmes, avec toutes les parties au Moyen-Orient par des voies diplomatiques et pacifiques, tandis que le seul langage utilisé avec les libanais reste celui des armes. Aussi, est-il indécent de voir les palestiniens respecter l’accord de cessez-le-feu instauré entre eux et Israël, tandis qu’ils refusent de respecter la souveraineté du Liban et ses lois. D’une manière plus générale on peut difficilement tolérer que tout le Proche-Orient fasse actuellement l’objet des transactions diplomatiques en vue de règlements pacifiques tandis qu’on ne réserve au Liban que des solutions militaires.

Il est donc urgent de réexaminer le dossier des rapports libano-palestiniens. Cet appel que nous lançons aux palestiniens, nous le lançons également aux syriens. Aux uns et aux autres, nous disons que ce qui compte le plus à nos yeux, ce n’est pas ce qui a pu exister dans le passé ou ce qui existe à l’heure actuelle, mais c’est ce que nous pourrions faire ensemble dans l’avenir.

L’assainissement de nos rapports avec les palestiniens et les syriens peut se réaliser par des négociations directes entre des derniers d’un côté, l’Etat libanais et les forces agissantes sur le terrain de l’autre, ou même d’une manière indirecte par l’intermédiaire du Comité de vigilance arabe. D’ailleurs, si nous avons accepté au départ la création d’un tel Comité, c’est bien pour qu’il puisse accomplir pareille tâche. Par là même nous avons voulu que le règlement de la crise se fasse sous l’égide de l’Arabie Saoudite, du Koweït et de la Ligue Arabe, et que ceux-ci soient témoins des agissements syriens et palestiniens au Liban.

Cependant, il faut bien le reconnaître, c’est nous jusqu’à présent qui aidons le Comité de vigilance arabe à accomplir sa mission plus qu’il ne nous aide lui-même à sortir de la crise. Une pareille situation ne saurait se prolonger, sans quoi, les facilités que nous accordons vont être traduites en concessions et ceci aura un effet contraire, celui de faire durer la crise. Or nous refusons et combattons un tel état de choses. D’ailleurs, si la crise devait se prolonger, elle finirait nécessairement par atteindre les différentes capitales arabes qui sont en réalité la véritable scène où le conflit aurait dû se dérouler.

C’est pourquoi l’Arabie Saoudite qui tient à réussir dans le rôle qu’elle s’est assigné au Proche-Orient, devrait commencer par réussir sa mission au Liban. Or le succès de son action politique, aussi bien au Liban que dans le reste du Proche-Orient, est lié au rétablissement de la sécurité ici et là. Limiter le rôle saoudien au sein du Comité de vigilance arabe au seul aspect politique du problème, ne saurait suffire à assurer le succès des travaux de ce Comité. Que l’Arabie Saoudite et le Koweït agissent donc, et nous sommes prêts à coopérer entièrement avec eux, comme nous le ferons du reste dans le cadre de toute autre initiative sincère, qu’elle soit arabe ou non.

Il reste cependant que la confiance que nous plaçons dans tel ou tel Etat ne doit pas être exploitée, par celui-ci pour négocier des solutions aux dépens du Liban en échange de fermer les yeux, par exemple, devant les agissements syriens au Liban moyennant une acceptation par ces derniers de telle ou telle solution proposée à la crise du Proche-Orient.

En réalité nous n’épargnons aucun effort susceptible de contribuer au règlement de la crise dont nous souffrons. Pour nous, sauver le Liban passe avant toute autre considération.

Aujourd’hui, avec l’apparition de plusieurs projets de solutions internationales et arabes pour le Liban, nous jugeons opportun de proposer, dans une optique libanaise, notre conception de la solution de la crise libanaise. Conception basée sur les points suivants :

A) Les principes fondamentaux

 

1-La base de tout règlement de la crise libanaise est dans le recouvrement du Liban, de sa souveraineté sur tout son territoire, et le recouvrement par l’Etat libanais de ses pleins pouvoirs, exercés d’une façon générale et permanente.

2-Le retour en Syrie des forces syriennes qui se trouvent au Liban, et le renforcement des mesures proprement libanaises, capables, dans le cadre de la souveraineté nationale, de conserver le territoire libanais comme source de tranquillité pour la Syrie.

3-La soumission de l’OLP avec toutes ses ramifications et les institutions qui en dépendent, aux exigences de la pleine souveraineté libanaise. Le passage des relations libano-palestiniennes de l’état d’hostilité à l’état de confiance, de façon que cela soit conforme au caractère transitoire de la présence palestinienne au Liban.

4-L’affirmation du consensus des libanais que tout conflit entre eux n’exige nullement le recours aux armes, mais l’adoption de négociations politiques comme moyen d’édifier la formule de l’entente libanaise. Cette formule, du fait du pluralisme libanais, est appelée à rester sujette à un renouvellement et à un examen continuels. A condition que toute formule s’appuie sur les constantes qui garantissent l’entité libanaise :

a.         L’unité du territoire.

b.         La liberté, la sécurité et la justice pour tous les libanais dans un régime démocratique garantissant les libertés publiques et l’égalité aux citoyens.

c.         L’appartenance naturelle du Liban à son environnement et l’adhésion de l’Etat libanais à la Ligue des Etats arabes, avec les droits et les devoirs relatifs.

B) Les cadres pratiques

 

1-Travailler à préserver le caractère libanais du Sud, par une initiative de l’Etat en vue d’y assurer tous les services socio pédagogiques et les projets de développement entravés ou suspendus. Ceci comme préambule au recouvrement par l’Etat libanais de sa pleine souveraineté sur le Sud sous tous ses aspects.

2-le Comité de Vigilance arabe, après l’adjonction des parties arabes qui le désirent, devra se transformer au niveau des ambassadeurs en « Commission Opérationnelle » qui aura pour tâche d’exécuter avant le 15 janvier 1982, les mesures suivantes dans la capitale libanaise :

a)Cessez-le-feu définitif.

b)Retrait des troupes syriennes, et de l’Armée de Libération Palestinienne.

c)Contrôle de la présence palestinienne.

d)Création d’une force de sécurité formée dans son commandement et sa composition provisoirement des forces libanaises actives, qui se chargerait du maintien de l’ordre dans la zone géographique précisée en collaboration avec les Forces de Sécurité officielles.

Après le règlement du cas de la capitale, le Comité précité, passera progressivement au règlement de la situation dans les autres régions du Liban, à condition d’achever ses travaux dans un délai ne dépassant pas le 15 mai.

3-Le président de la République libanaise prendrait l’initiative de former, sous la présidence du Premier ministre libanais, une délégation nationale chargée (avec la collaboration du Comité de Vigilance arabe) des contacts nécessaires et spécialement avec le gouvernement syrien et l’OLP, en vue de négocier avec eux les moyens susceptibles d’établir des relations normales et stables garantissant à l’Etat libanais se recouvrer sa souveraineté et son autorité entières.

Nous ne proposons pas cette initiative, qui comprend les principes fondamentaux et les cadres pratiques précités, pour qu’elle soit admise spontanément par ceux qui nous appuient et refusée spontanément par nos opposants. Il s’agit d’une initiative politique ouverte et sujette à discussion. A travers elle, nous visons à transférer le conflit des antagonistes au Liban et à son propos, du plan militaire au plan politique, pour trouver une proposition pratique qui nous sortirait de la crise. Sinon ce serait l’impasse qui ouvrirait la porte à toutes les autres éventualités.

Toutes les éventualités sont possibles dans la phase que nous traversons actuellement. Je reste cependant confiant dans la capacité que nous avons à surmonter toutes les difficultés, et ma foi dans l’avenir est aujourd’hui plus grande que jamais. La situation actuelle va se transformer progressivement. D’ores et déjà, je vois poindre à l’horizon cette nation libre et tranquille à laquelle nous aspirons. Ne soyons donc pas découragés par ces difficultés. Aujourd’hui, il ne se tient pas de réunion au niveau régional et international, sans que le Liban ne soit au centre des discussions et ne fasse l’objet des résolutions qui y sont adoptées. La période d’isolement est désormais révolue, et le véritable danger écarté.

Ma foi dans la victoire finale ne tient pas à des éléments de détail qui sont la trame des jours qui passent. Elle procède de beaucoup plus loin. Elle est liée à l’histoire et à la civilisation de notre pays. Cette victoire c’est le fruit de tous les sacrifices consentis tout au long des périodes sombres que nous avons vécues. C’est le prix qu’ont payé 5000 martyrs tombés au champ d’honneur. C’est le mérite des efforts de tout un peuple dont les fils se sont répandus à travers les continents. C’est celui d’une jeunesse qui accepte encore de mourir pour que vive le Liban.

Notre victoire est le fruit de notre résistance, et nul ne mérite de partager avec nous. Nous sommes capables de résister encore plus, bien plus que ne le croient ceux qui tablent sur l’effondrement de notre société. Et en définitive, ou bien la paix que connaissent les autres nations s’étendra jusqu’au Liban, ou la guerre qui sévit au Liban atteindra les autres nations ; il n’y a pas d’autre alternative.

Vivent les Kataëb

Vive le Liban.

Aux membres de la Commission des Affaires Etrangères de l’Assemblée nationale française, MM. François d’Harcourt et Louis Odru, Bachir Gemayel tient le langage qu’ils ont eux-mêmes pratiqué dans la Résistance française.

Car, entre le Liban, et tous les français à quelque tendance qu’ils appartiennent, il y a une complicité séculaire.

C’est le même complot de la liberté que nos deux consciences continuent à ourdir depuis des siècles.

 

Le 13 janvier 1982, Beyrouth – Achrafieh.

 

 

Messieurs,

Vous êtes en plein milieu de la Résistance Libanaise. Les personnes ici présentes sont à divers titres quelques-uns de ses chefs, de ses guides, de ses organisateurs, ou simplement, et pour la plupart, des combattants de la première heure.

Notre joie est grande de vous accueillir parmi nous, comme vous devez bien le ressentir ; même joie, toutes les fois que nous avons l’occasion de recevoir ici des représentants de votre pays. Elle traduit une affection qui paraît toute naturelle entre nos deux peuples, tant elle est ancienne, sincère et gratuite. Elle procède non pas tant du fait que nous partageons dans une large mesure votre langue et votre culture, mais plus profondément d’une même sensibilité à l’égard des aspirations de l’homme à la liberté et à la justice. La vocation de la France à l’universalité, et c’est ce qui fait sa grandeur, c’est d’avoir constamment voulu, au prix de bien des sacrifices, répandre ces valeurs à travers le monde. Le Liban a toujours servi de relais à l’accomplissement de cette mission. Relais non pas seulement à l’échelle du Moyen-Orient où son rôle de médiateur n’est plus à démontrer, mais partout où il se trouve des libanais de par le monde, en Afrique, en Amérique, en Océanie. C’est en cela que consiste essentiellement le lien qui nous unit de manière si étroite.

Même vocation, mêmes tourments : l’exercice de la liberté est périlleux. C’est qu’elle est naturellement contagieuse aux peuples qui en sont privés. Aucun régime despotique ne peut s’accommoder d’un voisinage où les principes de la liberté et de la justice priment toute autre considération. D’où les affrontements inévitables entre régimes totalitaires et démocraties. Jadis l’Europe des monarchies absolues s’est liguée contre la France révolutionnaire pour s’en défendre. Vous répondîtes par Valmy et par Jemmapes, les premières victoires de la Résistance française. Depuis lors, chaque fois que le despotisme est remonté dans les pays voisins du vôtre, on tenta de vous étouffer.

Le Liban est depuis sept ans victime lui aussi de son « arrogance » d’être un pays de liberté, dans une région vouée depuis toujours au despotisme. C’est parce que Zahlé offre le spectacle d’un printemps permanent qu’on a tenté de la détruire. Pour avoir servi de refuge aux exilés politiques des pays voisins, chassés par les putschs, les pronunciamientos et les règlements de compte entre dictateurs ; parce que la presse est libre, que l’Etat refuse de pratiquer l’autarcie, que la tolérance est érigée, non seulement en dogme constitutionnel, mais en vertu nationale, c’est pour tout cela que le Liban est aujourd’hui occupé aux trois-quarts par des forces étrangères, que le pays est démembré, l’Etat démantelé. Et c’est parce que cette zone où nous nous trouvons reste libre, qu’elle est aujourd’hui encore cernée de tous côtés par une armée dotée d’un équipement sophistiqué et que ses habitants sont menacés par un réseau meurtrier de missiles.

Zone libre, territoire occupé, voici un langage qui vous est familier. Il exprime à lui seul tout un programme, celui auquel nous œuvrons sans cesse à partir de ce bastion : obtenir le retrait de toutes les forces étrangères qui occupent le territoire national, reconstituer l’unité du pays par un système rigoureux fondé sur la liberté et la sécurité de tous ses habitants, rétablir l’Etat dans la plénitude de sa souveraineté.

Face à des échéances redoutables qu’attend cette année la conjoncture régionale, il est impératif que ce programme se réalise au plus tôt, que toutes les nations qui s’intéressent à la paix au Moyen-Orient déploient les efforts les plus sérieux pour son succès. Il constitue la meilleure manière de désamorcer l’explosion qui y couve. Pays de liberté, ouvert à tous les courants, même – hélas ! – aux plus pernicieux, à l’harmonie entre les différentes familles spirituelles qui le composent, le Liban ne risque guère de constituer une menace pour quiconque. S’il existe aujourd’hui des dangers qui planent de part et d’autre de nos frontières, ils sont le fait de l’occupation du Liban par des forces étrangères qui trouvent commode et moins coûteux à leur propre pays et à ses habitants, de faire de notre territoire leur champ de manœuvre.

Jamais l’occupation d’un pays, son dépeçage, son annexion par un autre ou sa destruction n’ont servi la Paix. Ce ne fut là bien au contraire, que germe de troubles et de guerres. Veut-on du realpolitik, il y a là un enseignement tiré de l’histoire vécue des nations, beaucoup plus fiable que tous les échafaudages bâtis sur les élucubrations abstraites des stratégies en chambre.

« Rendre la sécurité et la paix au Liban, c’est les assurer, du fait même, à tous les autres pays de la région ». Monsieur Alexandre Haig ne s’y trompe pas à le déclarer tout haut. Depuis sept ans, nous n’avons cessé de le dire. Pour nous, c’est une vérité première qui a toujours nourri notre espoir de recouvrer un jour la paix dans notre pays, dès lors que la guerre en dehors risquait, si elle se déclenchait, de tourner à une catastrophe planétaire. Voilà ce qu’il faudra dire à la France et à l’Europe.

Messieurs, vous êtes ici les bienvenus. Au peuple français que vous représentez, à l’honorable Assemblée dont vous faites partie, voulez-vous porter un message de paix et d’amitié de la part de la Résistance Libanaise, et tous ensemble ici présents, levons notre verre à la France, au Liban, et au triomphe de la liberté.

« Ce n’est pas l’unité de la nation qui est en cause. C’est le territoire qui doit être réunifié ».

Tel est le point de départ du discours de Bachir Gemayel à la délégation socialiste du Parlement européen, en visite à Beyrouth le 24 février 1982.

Devant l’intérêt que la situation au Liban continue de susciter à l’Europe, Bachir Gemayel rappelle aux parlementaires européens, qui ont à plusieurs reprises manifesté leur appui au Liban, que la solution du problème libanais était pressante et qu’elle primait le règlement de la crise au Proche-Orient dont elle ne pourrait attendre l’épilogue.

Sinon, les clivages creusés et maintenus par l’occupation syro-palestinienne rendront la réunification de plus en plus difficile, voire dépassée.

Excellences, Mesdames, Messieurs,

Le voyage que vous effectuez au Moyen-Orient témoigne une fois de plus de l’intérêt que l’Europe porte à cette région charnière, et caisse de résonnance aux conflits qui agitent le monde. En ce moment précis où le Moyen-Orient est de nouveau en proie à la fièvre, il est réconfortant de voir combien l’Europe demeure préoccupée par nos problèmes, soucieuse du maintien de la paix entre les différents pays de la région, toujours prête à contribuer à leur développement. Il était naturel que votre curiosité des choses du Moyen-Orient vous conduise au Liban, et plus particulièrement, dans cette portion du territoire libanais que la Résistance a réussi à arracher à l’occupation syro-palestinienne. C’est ici que se trouve le dernier bastion de la liberté, sur quoi repose l’indépendance nationale, et qui permet d’assurer à l’Etat un minimum de souveraineté. Au nom de cette Résistance, au nom des Forces Libanaises, permettez-moi de vous souhaiter la bienvenue dans ce Liban libéré.

Est-il besoin de souligner combien la défense du pays contre des forces supérieures en nombre et en qualité d’équipement a coûté de sacrifices tout au long de sept années de guerre ?

Mais l’on ne vient jamais à bout des peuples résolus à se défendre, et bien que le Liban offre encore aujourd’hui l’aspect d’un pays émietté, que les trois quarts de son territoire sont entre les mains de l’adversaire, nous savons, vous savez, tout le monde sait, que pour nous la partie sera gagnée.

Depuis le début des hostilités, nous n’en avons pas douté un seul jour, tandis que partout dans le monde on sonnait déjà le glas de la mort du Liban.

Le peuple libanais est constitué de groupes socioculturels différents enserrés, dans ces montagnes que vous voyez à l’horizon, et motivés par le même désir de liberté. Echapper à l’oppression, c’est ce qui a conduit jadis nos aïeux à s’établir sur cette terre rude, sans ressources naturelles, qui n’a d’autre avantage que de constituer un relief dur à l’agresseur. Quand on connaît l’histoire de ce peuple, son endurance dans les épreuves, la tranquille opiniâtreté du montagnard replié dans ses rochers à l’affût de l’ennemi, on mesure l’inanité de cette folle entreprise qui consistait à faire de notre pays une patrie de substitution aux réfugiés palestiniens, ou à dissoudre notre entité dans un vaste ensemble moyen-oriental.

L’unité d’une nation n’a pas besoin d’être reconstituée, elle existe, ou la nation elle-même n’existe pas. C’est la réunification du territoire qu’il reste aujourd’hui à réaliser. Elle passe par le retrait des forces étrangères. Sa réalisation ne dépend nullement de facteurs internes. Il est vrai que pour fausser le problème, et retarder ce retrait, l’on soutient, comme on vous l’a certainement dit, qu’il y a à cela un préalable, l’entente entre libanais. C’est là un leurre grossier, une manœuvre dilatoire des syriens pour retarder leur départ. Ils font tenir ces propos par des libanais à leur solde, ou par des personnes qui ne mesurent pas suffisamment leur portée dans leurs déclarations, et les amplifient à souhait.

Comment croire en effet qu’à la sécurité que leur apporterait l’Etat par l’intermédiaire de son armée, les habitants des régions occupées préfèrent cohabiter avec le terrorisme et vivre à la merci de mercenaires à la solde d’on ne sait qui, pour on ne sait quoi.

Non, il faut mettre un terme à cette farce de l’entente et passer aux choses sérieuses, vider le vrai problème celui de l’occupation du pays par des forces étrangères.

Ces forces, comme il se doit, œuvrent nuit et jour à la division. Si l’unité de la nation n’est pas altérée pour autant, il est à craindre, cependant, que la perversité du temps ne creuse davantage la coupure actuelle, et n’approfondisse les différences, par de nouvelles habitudes qui se créent de part et d’autre. En Allemagne, en Corée, en Chine, la division de l’Etat en deux remonte déjà à plusieurs décennies. Ailleurs, l’Inde, le Pakistan, Chypre se sont scindés en nations différentes. On voit par là combien l’enjeu est redoutable. Pour nous, sept ans de séparation, c’est déjà beaucoup. Nous n’en supporterons pas davantage. Nous ne laisserons pas passer un nouveau sexennat sur une telle situation.

Il faut craindre aussi le retard que la persistance de la crise entraîne dans le développement du pays. La guerre a laissé partout des ruines. Aucun point du pays n’y a échappé. Elle a porté un coup sévère à notre industrie naissante, anéanti notre industrie hôtelière, paralysé le tourisme, retardé les travaux d’infrastructure. A la veille de la guerre, le Liban était en tête des pays du tiers-monde, et même dépassait certains pays européens au plan du revenu par tête d’habitant. Beyrouth passait pour être l’une des plus grandes places financières du monde. Il est vrai que l’ingéniosité du libanais, sa remarquable faculté d’adaptation, ses efforts, sa foi dans la pérennité du pays ont permis à la population de maintenir un niveau de vie décent. Mais ceci n’a pu être réalisé qu’au prix d’énormes sacrifices.

Ainsi, de quelque côté qu’on se place, il apparaît urgent de mettre fin à la guerre. Il y a en ce moment des échéances qui ne supportent plus les atermoiements.

Le Moyen-Orient est en pleine ébullition. La crise libanaise a peut-être permis jusque-là de résorber une part importante des conflits qui sous-tendent les rapports entre les pays et les peuples de la région. Tous ces courants tumultueux se sont brisés aux pieds de nos montagnes. Mais voici, maintenant, que les ondes de choc refluent vers leurs points d’origine. C’est dire, qu’aujourd’hui, la paix au Moyen-Orient est gravement compromise.

L’on entend dire souvent que la solution de la crise libanaise est liée au règlement du problème palestinien, et que celui-ci constitue la clé de voûte d’un règlement global du conflit. Nous disons, pour notre part, que tant que le Liban n’est pas stabilisé, son territoire entièrement libéré, et l’entière souveraineté rendue à l’Etat, il est vain de songer à établir une paix définitive.

Par sa place centrale au cœur de l’ordonnancement moyen-oriental, son rôle de promoteur de la culture et de la technologie occidentale dans le monde arabe, son système politique et économique, le Liban détient la clé de la guerre et de la paix. La dernière expérience de Camp David le montre bien. Alphonse de Lamartine qui faisait jadis en Orient un périple comme le vôtre, et qui était poète donc visionnaire, l’avait très bien compris. « En Egypte, disait-il, il y a un homme, au Liban, il y a un peuple ».

Rien ne peut mieux favoriser aujourd’hui un affrontement armé syro-israélien, que de laisser l’armée syrienne bivouaquer au Liban face à Israël. A quoi aura-t-il servi que des forces onusiennes viennent séparer les deux armées au Golan, dès que celles-ci vont se retrouver vis-à-vis, à quelques kilomètres de là, de part et d’autre de la frontière libanaise ? Et pourquoi la FINUL au Liban-Sud, tant que l’OLP dispose d’une partie du territoire libanais pour y lever des armées, stocker des munitions, organiser des raids et constituer un véritable Etat ?

Voici dans ses grandes lignes ce dossier libanais qui a fait couler beaucoup d’encre et beaucoup de sang. Nous ne ménageons aucun effort pour convaincre les syriens et les palestiniens de mettre un terme au conflit. A cette fin, nous avons proposé que des négociations aient lieu entre ces derniers et l’Etat libanais sous l’égide d’un comité arabe dont font partie l’Arabie Saoudite et le Koweït. Les arabes vont, viennent, se réunissent, font des déclarations, émettent des vœux pieux. Toutes ces démarches se sont heurtées jusque-là à l’intransigeance des occupants. En réalité tout le monde est d’accord que la vraie solution de la crise consiste dans le retrait des forces étrangères. Mais comment venir à bout d’une politique de « j’y suis, j’y reste » ? Ce sont les moyens de persuasion qu’on n’a pas encore trouvés. Il faut que toute la Communauté Internationale prenne ses responsabilités, et que nous œuvrions tous ensemble pour que de part et d’autre, on n’en arrive pas aux plus radicaux.

Je lève mon verre à la Paix.

Aux cent cinquante délégués représentant vingt pays du Monde Libre, à la Première Conférence Internationale de Solidarité avec le Liban qui consacre le premier triomphe diplomatique de la Résistance Libanaise, Bachir Gemayel qui les prend à témoins, les invite à aider le Liban à régler politiquement son contentieux avec la Syrie.

Au moment où la conjoncture régionale laisse prévoir des bouleversements dramatiques, Bachir Gemayel prouve à ceux qui ont laissé un jour, dans un haussement d’épaules, le Liban victime de ses voisins syriens et de ses hôtes palestiniens, que seul un Liban libre et indépendant peut rassurer ses voisins syriens et israéliens.

Ainsi, ce discours inaugural de la Conférence Internationale de Solidarité avec le Liban qui tracera la ligne des débats et inspirera les résolutions finales, sera d’une portée politique remarquable non seulement pour une politique libanaise mais aussi pour une politique proche-orientale de la Communauté Européenne et des autres pays du Monde Libre, qui s’en feront un écho pratique.

 

En reconnaissant avec la Résistance Libanaise, la réalité de la guerre contre le Liban qui se trame depuis huit ans, les amis du Liban devenaient plus conscients donc plus capables de l’aider à sortir de la crise.

 

Beit-Méry le 2 avril 1982.

 

 

Excellences, Mesdames, Messieurs,

A vous tous ici réunis, je voudrais adresser au nom de votre hôte, qui est la Résistance Libanaise, nos remerciements d’être venus si nombreux exprimer votre solidarité avec un peuple qui souffre et qui souffrira encore longtemps. A ceux d’entre vous qui viennent de loin, ceux qui sont venus d’Allemagne Fédérale, d’Argentine, d’Australie, d’Autriche, de Belgique, du Brésil, du Canada, des Etats-Unis d’Amérique, de France, de Grèce, d’Italie, du Mexique, de Norvège, du Royaume-Uni, de Suisse, aux Représentants du Parlement Européen, de l’Union Maronite Mondiale, de la Ligue américano-libanaise, je voudrais leur souhaiter, un à un, la bienvenue au Liban.

Votre présence parmi nous est en elle-même un signe d’amitié. Cependant, l’amitié ne s’impose pas, ni se négocie. C’est un long apprivoisement du cœur et de l’esprit. Pour ceux d’entre vous qui ne nous connaissent pas assez, c’est l’occasion peut-être aujourd’hui de l’amorcer, de la développer ; pour ceux qui nous connaissent depuis longtemps, qui, à maintes reprises, nous ont exprimé leur sympathie, assuré de leur soutien, je dirai que c’est une bonne occasion pour eux et pour nous d’éprouver à nouveau cette amitié.

Nous sommes un peuple qui cultive la liberté comme le bien le plus précieux de l’homme. Cela signifie que ce n’est pas ici que vous trouverez des vérités constituées de toutes pièces obligatoires et intangibles.

Votre participation, Mesdames et Messieurs, à ce congrès n’implique pas que vous soyez nécessairement convaincus par nos actes et d’accord avec nos options. C’est vous dire combien il nous importe que l’échange d’idées, les discussions, même si elles pourraient prendre quelquefois un ton fort, il faudrait même je dirai qu’elles prennent parfois un ton fort, soient empreintes de la plus grande objectivité, exprimées dans un climat de confiance et de liberté absolue. Nous gagnerons beaucoup plus à entendre des critiques qu’à écouter des compliments. Quant à nous, notre devoir étant de vous informer, nous veillerons à ce que cela soit fait de la manière la plus conforme aux données les plus éprouvées. Cependant, étant nous-mêmes partie à un conflit, et à un conflit armé, vous ne nous en voudrez pas, si d’aventure, il nous arrivait d’y mettre un grain de passion.

Pourquoi le Liban ? Pourquoi faut-il que dans ce Moyen-Orient il y ait encore un pays qui ne soit pas tout à fait comme les autres ? Pourquoi tout à coup cette muraille qui semble barrer la voie au chercheur d’or noir qui vient d’Occident, cette montagne qui tourne le dos au désert ?

Vous êtes sans doute nombreux à chercher une réponse à cette question. Je ne vous cache pas que nous nous la posons quelquefois nous-mêmes.

Pays du lait et du miel. Impérissable printemps. C’est vrai ! Mais le Liban est aussi un pays aux mille problèmes, une terre dure, rocailleuse dans l’ensemble, pauvre en ressources naturelles, un peuple constamment menacé, voué à l’effort permanent, aux tourments, aux sacrifices.

Excellences, Mesdames, Messieurs,

Le 2 avril 1981, il y a un an jour pour jour, un abominable crime était perpétré contre le Liban par les forces d’occupation syriennes. Ce jour-là à dix heures du matin, alors que depuis plusieurs semaines la ville de Zahlé était déjà soumise pour sa part à un bombardement continu, dans la zone libre de la Capitale la population vaquait tranquillement à ses occupations. Les rues étaient bondées de monde et, dans les écoles, les enfants, à cette heure, s’ébrouaient gaiement dans les cours de récréation. Sans raisons et subitement, venant de toute part, craché en même temps par des centaines de bouches à feu installées sur les collines qui surplombent la ville, un déluge d’enfer s’est abattu sur celle-ci, visant en priorité les écoles, les rues, les carrefours, les issues de la ville, s’étendant progressivement sur les habitations, les hôpitaux, les églises.

En choisissant le 2 avril comme jour d’ouverture de cette « Première Conférence de Solidarité avec le Liban », nous avons voulu marquer, d’un point rouge, afin qu’elle reste gravée dans la mémoire des hommes, cette date où, pour venir à bout de la volonté de vivre des libanais, les forces d’occupation du pays ont poussé leur entreprise jusqu’à l’ultime degré de l’horreur. Tentative renouvelée de génocide des chrétiens du Liban ? Comment appeler autrement cette action soutenue depuis déjà sept ans par massacres, bombardements de la population civile, terrorisme urbain, destructions systématiques des établissements publics et privés…pour tuer le plus de gens possible et contraindre les survivants à partir ou à se soumettre ?

Pourquoi les chrétiens ? Non pas tant sans doute pour répondre à quelque obscure impulsion de fanatisme musulman, comme on pourrait être tenté de le penser. Cette idée ne nous a jamais effleuré l’esprit. Du reste, le fanatisme religieux, lorsqu’il existe, n’est que l’aspect second d’un projet politique à objectif essentiellement profane.

Si au cours de sept années de guerre, les palestiniens d’abord, les syriens ensuite, se sont acharnés sur les chrétiens du Liban, c’est bien pour des considérations froidement stratégiques. Parce que les chrétiens constituent la charpente fondamentale de la Résistance Libanaise, parce qu’ils sont l’élément clé qui donne au Liban sa spécificité par rapport à tous les autres pays du Moyen-Orient. Parce que, pour tous les ennemis de la liberté dans cette région, ils sont cette communauté dont les sources culturelles postulent la liberté comme condition première à l’épanouissement de l’homme et à son développement.

Cependant, agressés en tant que chrétiens, nous nous sommes défendus en tant que libanais. Ayant clairement conscience de la responsabilité qui nous incombe en raison même de la place considérable que nous occupons dans la vie nationale, nous n’avons jamais lésiné devant les sacrifices qu’il a fallu consentir pour défendre le pays, tout le pays ; et c’est ainsi que notre résistance a eu finalement raison du complot tramé contre le Liban, elle a donné le ton à nos compatriotes musulmans de se ressaisir et de s’organiser. Aujourd’hui dans le Sud du pays les chiites sont en guerre ouverte contre les palestiniens. A Tripoli, dans le Nord, les sunnites se battent contre les syriens. Ils ont même réussi, il y a déjà quelques semaines, à les bouter hors de la ville.

Ainsi le vœu que nous formulions, il y a quelques temps, de voir toutes les composantes de la nation se soulever contre l’occupant est en train de se réaliser, il se réalise. Le compte à rebours pour la libération de tout le pays a commencé. Les jours de l’occupation par l’étranger de notre sol sont déjà comptés. Avec cela qu’on ne vienne plus nous chicaner sur l’unité du Liban, et l’avenir de cette unité. Cette unité n’a jamais fait défaut quoiqu’on ait dit et quoiqu’on dise.

Que le peuple libanais relève de groupements différents du point de vue religieux, n’a jamais été un véritable handicap à l’unité nationale. La diversité au sein d’une nation n’a rien de dramatique, bien au contraire, elle peut être source de richesse et donc de puissance. Chaque pays, chaque peuple a ses structures, qu’elles soient de type horizontal ou vertical. Ce qui a nui au peuple libanais, ce qui a provoqué et renforcé le cloisonnement entre les communautés, les classes, les familles, c’est la mauvaise organisation de cette diversité et l’exploitation abusive qu’en a faite une classe politique repue et toujours insatiable. Ce sont aussi les pressions irrédentistes exercées de l’extérieur, que ni nos dirigeants, ni les puissances amies, ni les organisations internationales (Ligue arabe, ONU) n’ont tenté de contenir. Et voici que pour réussir leur entreprise de mainmise sur le Liban, palestiniens et syrien ont présenté cette diversité comme si elle était la raison même de cette guerre. Aussi bien pendant longtemps, celle-ci fut-elle qualifiée de guerre civile. Il arrive encore jusqu’à présent qu’on le dise. Il arrive encore jusqu’à présent aux syriens de poser comme préalable à leur retrait, ce qu’ils appellent l’entente entre libanais, tandis qu’ils déploient tous leurs efforts pour empêcher les libanais, chrétiens et musulmans, de se rencontrer.

En réalité, il n’y a sur ce plan aucun problème majeur, si ce n’est la réorganisation des rapports juridiques entre les divers groupements, c’est beaucoup plus un problème technique que politique.

Etat fédéral, état unitaire, les juristes finiront bien par trouver les mécanismes satisfaisants, et les élus du peuple finiront bien à leur tour par s’entendre sur un texte, et s’il n’est pas bon à l’usage, ils ont tout loisir pour le modifier, une fois, deux fois, autant de fois qu’ils le voudront.

Notre action de résistance et de libération se situe à un autre niveau, celui de la nation. Et à ce niveau là, nous postulons que l’unité existe, sans quoi il n’y aurait même pas de nation. A ce niveau là nous n’acceptons que l’unité, nous parions sur l’unité, et nos paris sont toujours gagnants.

Excellences, Mesdames, Messieurs,

A ceux d’entre vous qui abordez l’Orient avec « des idées simples », elles risquent aujourd’hui de ne pas vous suffire pour le comprendre. Faut-il aller jusqu’à se mettre, comme dirait Pascal, dans un état d’abêtissement ? Pour saisir les véritables réalités de nos pays, il faut se départir des schémas logiques, des concepts, des catégories d’Occident, et user bien davantage d’émotion que de rationalité. Il convient aussi de ne pas se laisser envoûter par le verbe.

L’Orient est beaucoup plus éloigné de vous dans le temps qu’il ne l’est dans l’espace. Au Moyen Age les pèlerins, les Croisés, les marchands, lorsqu’ils abordaient ces rivages, pouvaient encore espérer comprendre ce qui s’y passe. Ayant bousculé le rythme de l’évolution, comme l’ont fait les peuples d’Europe au cours des deux ou trois derniers siècles, l’intelligence de l’Orient est devenue à ces peuples beaucoup plus confuse.

Il faut savoir surtout que dans les déserts qui nous entourent, il continue de souffler un vent d’absolu, que la mentalité religieuse est le seul dénominateur commun aux peuples de la région, et la versatilité, dans les rapports sociaux et politiques, la seule constante. C’est vous dire combien vos dirigeants, vos diplomates, vos journalistes, et même, et surtout, vos orientalistes doivent mettre de l’eau dans leur vin en traitant des affaires d’Orient, en tentant de résoudre les problèmes d’Orient, en portant des jugements sur les peuples orientaux.

Pourquoi faire le Liban ?… A cette question, de nombreux hommes politiques, de nombreux diplomates, de nombreux journalistes, de nombreux orientalistes pouvaient encore répondre en 1975 par un haussement d’épaules. Ce haussement d’épaules nous a valu près de sept années d’isolement, beaucoup de jugements téméraires ; il nous vaut encore aujourd’hui beaucoup d’incompréhension. Un haussement d’épaules qui, s’il n’avait pas eu lieu, nous aurait épargné pas mal de difficultés, et peut-être même un certain nombre de victimes.

Lorsque la guerre éclata au Liban le 13 avril 1975, le monde était à la détente. Les pays du Moyen-Orient se remettaient lentement de l’orage automnal que fut pour toute la région la guerre du Kippour. Satisfait de son demi-succès au Canal, Sadate s’apprêtait discrètement à engager des négociations de paix avec Israël. Le monde arabe savourait la victoire qu’il venait de remporter dans sa guerre du pétrole, le Shah régnait en souverain sur la Perse et en gendarme sur le Golfe. Les Etats-Unis traumatisés par leur guerre du Vietnam s’apprêtaient à quitter ce pays, et l’Europe se sentait de plus en plus en mal de puissance. Toutes les conditions semblaient réunies pour établir la paix au Moyen-Orient. Il restait à résoudre le problème palestinien. On a cru, le plus simplement du monde, qu’il suffisait pour cela de trouver aux palestiniens un territoire sur lequel ils auraient édifié un Etat, et de manière plus simpliste encore, on a pensé que ce territoire pouvait être le Liban.

La Résistance Libanaise a déjoué tous les plans, et a fait tomber ce bel échafaudage. Après deux ans de guerre, les palestiniens perdirent Tall el-Zaatar, position clé dans leur dispositif d’étranglement de Beyrouth. L’armée syrienne, à son tour, n’a pu avoir raison de la Résistance. Elle tenta de soumettre les agglomérations chrétiennes qui constituaient le seul obstacle à la mainmise générale de la Syrie sur le Liban, en bombardant la population civile. A l’heure actuelle, les forces syriennes sont loin d’être arrivées à leur fin, tandis que la révolution gronde dans leur pays.

Cependant, c’est dans tout le Moyen-Orient que la terre tremble. Regorgeant de pétrole et d’armes, minés par la subversion, tenus en respect par le terrorisme palestinien, champ de manœuvre aux superpuissances, les pays de la région vivent sur un baril de poudre.

La crise du Moyen-Orient ne se limite plus à l’heure actuelle aux seules dimensions du conflit israélo-arabe, elle le dépasse, le transcende, et s’étend à tous ces pays.

En fait, la crise du Moyen-Orient est, comme nous le disons souvent, une crise mobile. Elle se déplace dans le temps et dans l’espace. C’est l’expression contemporaine de la fameuse question d’Orient dans ses deux volets : la protection des minorités et la rivalité des grandes puissances. Du reste, les deux aspects de la question sont liés : la tension entre les minorités attisant la rivalité des grandes puissances, et la rivalité des grandes puissances provoquant bien souvent des tensions entre les minorités. On retrouve aujourd’hui les mêmes données. En marge de la crise israélo-arabe, et de la crise libano-syrienne et libano-palestinienne, la guerre entre l’Iran et l’Irak apparaît à bien des égards comme un conflit entre sunnites et chiites, et risque de gagner certains pays du Golfe qui comportent une large fraction de population chiite. Ajouter à cela la déstabilisation en cours de la Syrie due aux tensions entre sunnites et alaouites, la révolte des kurdes qui couve sous la cendre, et, ce qui n’arrange pas les choses, le réveil partout de l’intégrisme musulman. Tout cela mijoté dans un regain tous azimuts de la guerre froide. Liban, Syrie, Israël, Irak, Iran, Emirats, pour ne citer que ces pays, semblent pris tout à coup par un même vertige de mouvement centrifuge. Le Moyen-Orient serait-il à la veille de voler en éclats ?

Ce mouvement a commencé par le Liban. Dès les premiers temps de la guerre libanaise, nous avons dit et prédit aux américains, aux européens, aux arabes, que cela risquait de mal finir pour tout le monde. Que susciter un problème n’a jamais aidé à en résoudre un autre. Que c’était là une véritable aberration. Or voici que par une sorte de choc de retour, la déstabilisation du Liban entraîne aujourd’hui celle de toute la région.

Cela n’est pas une vue de l’esprit. Le Liban est par rapport à tout le reste du Moyen-Orient un véritable microcosme où vibrent tous les problèmes de la région.

Pour les chrétiens du Proche et du Moyen-Orient, y compris ceux du Pakistan et jusqu’en Inde, de même pour toutes les minorités opprimées, dans l’un ou l’autre pays – minorités ethniques ou religieuses – il constitue un phare, un pôle d’attraction, le cap de Bonne-Espérance. La liberté dont tous les citoyens jouissent, à quelque communauté qu’ils appartiennent, joue comme une sorte d’amortisseur entre les unes et les autres, et come un amortisseur entre celles-ci et le pouvoir. Au Liban, tous les angles sont érodés, c’est le pluralisme sans barrières.

Porter atteinte au Liban, c’est porter atteinte à la liberté. C’est faire perdre aux différents peuples de la région le dernier espoir qu’ils ont de pouvoir en jouir, un jour ou l’autre, en bénéficier à leur tour. C’est détruire leur rêve de libération.

Ainsi les problèmes du Moyen-Orient sont-ils aujourd’hui trop complexes pour pouvoir faire l’objet d’une solution globale, comme on dit. Dans une telle situation, il est de bonne méthode de réduire les difficultés en les isolant les unes des autres, en les déconnectant les uns des autres, comme fait un artificier lorsqu’il procède au désamorçage d’une machine infernale. Cela revient à dissocier les différents problèmes et à les résoudre cas par cas.

« Rendre la sécurité et la paix au Liban, c’est les assurer à tous les autres pays de la région », a pu déclarer récemment M. Alexandre Haig. C’est par le Liban qu’une stratégie de paix devra commencer. Aussi faut-il se hâter de dissocier la crise libanaise de celle du Moyen-Orient.

Excellence, Mesdames, Messieurs,

Or, de tous les problèmes qui se posent dans la région, celui qui présente le moins de connexités avec d’autres, c’est le contentieux libano-syrien. Il en est presque indépendant.

Le contentieux libano-syrien a pour origine la volonté de la Syrie d’étendre son hégémonie sur le Liban. Tout part de ce dessein, tout converge vers ce dessein. C’est l’alpha et l’oméga de tous les conflits qui ont éclaté entre la Syrie et le Liban depuis l’Indépendance et même avant l’Indépendance. Est-il facile aux dirigeants syriens de renoncer à ce rêve et d’établir avec l’Etat libanais des rapports normaux, comme entre Etats souverains ? Cela doit être possible, cela est nécessaire, cela est salutaire.

Aujourd’hui la Syrie n’a plus rien à gagner au Liban, bien au contraire, désormais, en y maintenant ses forces, elle ne peut qu’y perdre. Les dirigeants syriens le savent tout autant que nous. Il ne tient qu’à eux d’en tirer les conséquences. Il ne tient qu’à eux de se dégager du guêpier libanais. En politique, il faut beaucoup de courage et une grande hauteur de vue pour se résoudre à changer de cap. Les dirigeants syriens n’en manquent pas, ils l’ont montré dans le passé. Leur intérêt autant que le nôtre, mais encore plus celui de la région toute entière est en jeu. Le règlement du contentieux libano-syrien sera ce premier nœud qui, en se dénouant, permettra de fil en aiguille de débroussailler tout l’écheveau.

Du haut de cette tribune, et vous prenant à témoin délégués d’une quarantaine de nations d’Europe, d’Amérique, d’Océanie, je voudrai une fois de plus m’adresser aux dirigeants syriens les conjurer de tout entreprendre pour mettre fin à leur contentieux avec le Liban et pour commencer à donner l’ordre à leurs forces armées de se retirer du territoire libanais afin que l’Etat puisse y rétablir sa propre souveraineté. Qu’on ne nous objecte pas que l’Etat libanais n’a pas les moyens de le faire. C’est faux. Il est tout disposé à étendre son autorité à tous les lieux qui auraient été évacués par l’armée syrienne et il est parfaitement en mesure d’imposer aux réfugiés palestiniens et l’ordre libanais et le respect des lois libanaises. Quant à nous, nous sommes prêts à lui donner tout notre appui, et à lui livrer nos armes. Mais nous ne ferons pas bouger d’un pouce notre dispositif de défense tant qu’il restera sur le sol libanais une force armée étrangère.

Est-il indispensable de continuer à jouer au petit soldat ? Il y a dans les pays du Moyen-Orient, bien plus difficile à faire et beaucoup plus prestigieux : arracher l’homme au sous-développement en le délivrant de sa condition de sujet à laquelle il est encore réduit depuis l’origine des temps, implique beaucoup plus d’audace qu’il n’en faut pour jouer les Napoléon dans les rues de Beyrouth et d’ailleurs.

Toujours en quête d’absolu, l’homme du Moyen-Orient se laisse facilement envoûter par les mirages. Un grain de rationalité lui permettrait de mieux trouver ce qu’il cherche sans se laisser manger par la guerre. Le Moyen-Orient a aujourd’hui besoin d’un héros, un héros qui pourrait lui faire l’économie d’une révolution.

Excellences, Mesdames et Messieurs,

Ne m’en veuillez pas trop de vous avoir laissé pénétrer dans ce bazar oriental où l’on se dispute tant ! Les habits chamarrés dissimulent mal, là, l’uniformité qui gouverne les cœurs et les esprits, et l’homme qui se détache dans la somptuosité du décor est un être pauvre et asservi.

Le Liban c’est autre chose. Après la traversée du désert, c’est la montée vers les cimes. Enserrée sur un territoire d’un peu plus de 10000 Km2, une population de 3.300.000 personnes ressortissant de 16 communautés religieuses différentes, a choisi la liberté. Mais l’exercice de la liberté est périlleux, d’autant plus que pour les Etats voisins du nôtre, elle risque d’être contagieuse à leur population. En Orient, l’exercice de la liberté, c’est encore une aventure, et c’est pourquoi, refuser de disparaître dans le creuset d’un système qui n’existe que pour l’asservissement de l’homme, nous vaut d’être l’objet, chaque quelque temps, d’une expédition punitive.

Pays dépourvu de ressources naturelles, environnement hostile : le libanais est sans cesse sollicité par les défis. Beau joueur cependant, il prend un malin plaisir à les relever, et même, bien souvent, à doubler la mise dans un permanent corps à corps avec une sévère fatalité.

Le discours politique de Bachir Gemayel, devenu un catalyseur des réactions et des comportements politiques dans le pays, avait permis une meilleure prise de conscience des libanais de leur réalité politique et de ses coordonnées.

 

De même avait-il mieux révélé aux amis du Liban, ce qu’ils avaient longtemps ignoré, mépris ou compris avec des schèmes et des concepts incohérents.

 

Mais son discours social viendra compléter l’idéal politique vécu qu’il avait défini auparavant. Il s’agit d’un nouveau « contrat social » qui complète et confirme la cohésion politique née dans la lutte pour la libération.

Cette dernière a besoin, pour que la réunification se fasse sur des bases solides et durables non seulement d’un nouveau pacte politique inspiré du martyre mais aussi d’un nouveau contrat social où la liberté, l’égalité des chances, la productivité, l’orientation et la participation sont autant de moyens pour parvenir à l’harmonie sociale recherchée.

 

Stade municipal de Jounié, le 1er mai 1982, Fête du Travail.

 

 

Le parti « Al-Kataëb al-Loubnaniya » est concerné par la fête du travail autant que par la fête de l’Indépendance. Pour la fête du travail, il a voué sa lutte socio-économique, et pour l’indépendance, sa lutte politico-nationale.

Le parti Kataëb a fait du travail la devise de son hymne, et le titre de son journal. De même, les ouvriers et les étudiants ont constitué la majorité de son assise populaire, et sont rapidement devenus la majorité de sa base pour la défense du Liban, afin qu’il demeure la Patrie de la Liberté et de l’Homme.

Les problèmes du travail liés aux ouvriers et aux patrons ont toujours été une préoccupation majeure de Pierre Gemayel, tant au sein du parti, qu’au Parlement et au gouvernement. La première loi du travail adoptée au Liban en 1946 était le fruit d’un projet Kataëb. L’adoption de la loi sur la sécurité sociale et l’assurance-maladie en 1963 est le résultat d’une revendication incessante des Kataëb.

Les problèmes du travail sont une obsession Kataëb, en ce sens que toutes les recommandations des congrès annuels Kataëb, ont été couronnées par des résolutions concernant l’aspect socio-économique. Le service des Affaires Sociales du parti Kataëb a même organisé annuellement un congrès spécialisé dans ce domaine, ceci bien que le parti ait gelé, en raison des circonstances politiques ses Congrès Généraux. Il a même institué les comités populaires dans les villages, les régions et les villes libanaises libres afin qu’ils soient un facteur de soutien aux citoyens et à la Résistance face aux défis quotidiens sur le double plan socio-économique. Car Pierre Gemayel a toujours cru qu’il ne peut y avoir d’entité forte sans une foi solide, qu’il ne peut y avoir d’entité forte sans une économie solide. La foi façonne l’entité et l’économie la développe. Une Nation puissante est la résultante d’une foi inébranlable en l’homme et la terre et le résultat d’une économie solide au service de la terre et de l’homme.

La foi patriotique est l’âme, l’économie en est le corps ; la foi est l’essence, l’économie l’existence. Nul ne peut exister hors de la terre et de l’homme, et une économie sans âme se retourne contre l’homme et la terre.

Nous voulons une foi qui développe l’économie et une économie qui conforte la foi. Une foi sans économie est pareille au Droit sans la force. Et une économie sans âme est pareille à la force sans le droit. Le Liban que nous voulons est le Liban du droit protégé par la force, le Liban de la foi renforcé par l’économie. Une économie forte s’inspire à son tour d’une foi forte et cette dernière s’inspire à son tour d’une économie forte. Un Liban fort procède des deux.

La guerre a détruit l’Etat sans abattre la patrie. Après avoir traversé l’enfer de la guerre, cette patrie tracera les contours du nouveau Liban, un Liban fort qui donnera naissance à une nouvelle société. Et de cette nouvelle société émergera un nouveau contrat social. De même que l’Etat nouveau aura besoin d’un Pacte National nouveau, de même la société aura besoin d’un nouveau contrat social. Et de même que la Résistance Libanaise a proposé récemment un projet politique, la voilà aujourd’hui proposant son projet social, fondé sur des bases essentielles qui constituent le contrat social auquel nous aspirons. Ce nouveau contrat social s’appuie sur cinq critères essentiels : la liberté et la planification comme principe, la productivité et l’égalité des chances comme méthode, et la participation comme application. Nous refusons une liberté qui serait à la limite du désordre, car le désordre est ennemi de la liberté. Nous refusons le dirigisme car celui-ci est contraire à la productivité. Nous refusons de même une productivité sauvage qui mènerait les libanais à s’entre-dévorer ; mais nous voulons une productivité équitable qui rend les libanais solidaires réalisant ainsi la justice, l’équité et l’égalité des chances.

Et comme nous réclamons une liberté organisée dans le cadre de la planification, aussi exigeons-nous une planification qui renforce la liberté. Nous ne voulons pas la productivité pour la productivité, mais pour l’égalité des chances. La productivité garantit l’égalité des chances, et l’égalité des chances stimule la productivité.

La Liberté, la planification et l’égalité des chances ne peuvent s’établir que par le biais de la participation comme méthode d’organisation et d’administration. Le contrat social se réalise par le truchement d’un triangle organisationnel : l’Etat, les patrons et les ouvriers. C’est la participation, meilleur moyen pour l’instauration d’une société contemporaine.

Comme les circonstances actuelles ne favorisent pas l’élaboration d’un programme détaillé, exécutif ou technique du contrat social nouveau, je me contenterai de définir nos cinq critères politiques dans le domaine socio-économique :

1) Nous voulons une société libre. Et la liberté est un tout indivisible. Un régime libre ne peut s’établir dans le cadre d’une économie non libérale. Par conséquent, nous proclamons notre attachement au libéralisme économique, comme nous sommes attachés à un Liban libre. Le libéralisme économique est le premier critère fondé sur deux bases : l’initiative privée et la propriété privée. Le libéralisme économique développe l’initiative privée dont il se nourrit. Le système de liberté des changes et de financement avec le secret bancaire constituent le meilleur cadre pour l’initiative des libanais. De même que la propriété privée, y compris la propriété des moyens de production, est un droit naturel qu’il faut sauvegarder et que le titulaire doit exercer à son profit et au profit des autres. Ce libéralisme économique basé sur l’initiative privée et sur la propriété privée est le fondement même du libéralisme politique. La liberté économique équivaut à nos yeux à la liberté politique. Dans cette optique, nous considérons que l’intervention de l’Etat dans l’économie doit viser à l’assainir et non à la diriger. Il faut que l’Etat se libère des séquelles du passé et des erreurs du présent, car il n’est plus admis ni permis que le système des monopoles et des privilèges persistent. Il n’est plus admis ni permis de tolérer la politique de l’accaparement et des abus. De même il n’est plus admis ni permis d’être complaisants envers le trafic d’influence, les pots de vin et la corruption. A chacun selon ses compétences, à chacun selon ses aptitudes. Demain prendra fin le temps du favoritisme, et viendra le temps du jugement.

2) Nous voulons une société de planification. La planification est un tout et se complète elle-même. Aucune société ne se transpose d’une situation arriérée à celle du développement sans une planification globale et complète qui se base sur l’élaboration des cadres d’un plan d’orientation générale qui organiserait tout le territoire national et assurerait l’infrastructure nécessaire à toutes les activités économiques et sociales. L’objectif de ce plan d’orientation est la distribution des activités de manière équilibrée et coordonnée à travers tout le territoire en prenant en considération les richesses naturelles, les ressources et les particularismes de sorte qu’aucun secteur ne se développe au détriment d’un autre, qu’aucune région n’en dévore une autre ou ne vive à ses dépens.

Il n’est plus admis ni permis que les activités se développent de manière arbitraire comme si toutes les terres du Liban sont bonnes à tout usage, y compris la dégradation et la désertification. Il n’est pas non plus admis ni permis que les plans d’urbanisme des villages et des villes se limitent à leur répartition en zones ni uniquement à la délimitation des facteurs d’exploitation du bâtiment. Comme si la terre du Liban était une terre abandonnée sans identité, sans fonction, sans spécificité. Il est temps de consacrer le territoire à l’exploitation qui lui convient ou le distingue.

Les régions fertiles seront consacrées à l’agriculture et à ce qui s’y rapporte ; les autres régions à l’industrie et à tout ce qui en découle, quant aux belles régions, elles seront vouées aux services vitaux tels que l’habitat, aux sites touristiques et sportifs et à tout ce qu’ils exigent.

Ainsi l’homme sera-t-il lié à la terre, dont tout déracinement crée un vide psychologique et un égarement intense chez le citoyen, et ouvre en même temps une brèche suffisamment large pour être exploitée par l’occupation et les étrangers. L’exode interne a marqué le peuple car le déracinement du citoyen de son village ou de son terroir, a été accompagné par le danger de le détacher de certaines valeurs et de lui faire perdre une certaine spiritualité. La présence syro-palestinienne, à travers son occupation de certains villages libanais et leur dépeuplement, visait l’éradication de la fusion séculaire entre le libanais et sa terre. Mais que les occupants ne s’illusionnent pas : si nous avons été chassés par la force de certains villages, nous allons les imiter en renonçant à notre patrimoine, nos villages, notre terre, notre patrie, comme ils l’ont fait eux-mêmes pour leur patrie et leurs « hauteurs ».

3) Nous voulons une société de production, car la production relève de l’énergie humaine plutôt que des ressources naturelles. Le Liban possède des matières premières limitées mais il est riche en ressources humaines. En premier lieu, la production veut dire une exploitation complète de nos richesses naturelles, fussent-elles peu nombreuses, en reconsidérant le secteur agricole, les produits alimentaires, les produits agricoles.

De même, la réactivation du secteur industriel par une politique de prêts, en sauvegardant la valeur de la livre libanaise comme base fixe de notre potentiel économique, en améliorant le réseau routier et celui des communications…Mais, en second lieu, la production signifie surtout l’habilitation d’une jeune génération productive et apte à assimiler le développement scientifique et technologique. Car la production commence sur les bancs de l’école et se termine à l’usine, au laboratoire ou au bureau. Il n’est plus permis ni admis que notre économie persiste dans sa dépendance de l’étranger, ni soit basée sur les passe-droits et les spéculations. Il n’est plus admis ni permis de continuer à appliquer des programmes scolaires qui produisent des chômeurs ou une jeunesse vouée au désespoir et à l’émigration. L’avenir du Liban est lié à sa capacité de rester un pays différent c’est-à-dire supérieur. Or, la supériorité est liée à la capacité des libanais de jouer le rôle de pionniers dans le domaine scientifique et technologique, rôle qui nous incombe comme un devoir. Comme le libanais a été dans le passé l’Esprit civilisé dans son environnement régional et comme nous demeurons aujourd’hui, malgré tout, la première banque du monde arabe, ainsi il nous sera demandé avec insistance demain d’être le cerveau technologique du Moyen-Orient.

4) Nous voulons une société où les chances sont égales. L’égalité des chances est le but de la production car la production est importante pour l’individu mais elle l’est aussi comme fonction sociale. Par conséquent, il faut suivre une politique qui consiste à relever une tranche ascensionnelle du revenu global pour l’investir dans le domaine social. Je déclare que tout libanais a droit à une vie digne et partant, à un salaire qui lui assure les moyens d’une existence digne. Il n’est plus admis ni permis que le travail soit soumis aux lois du marché, il faut qu’il soit basé sur la justice et l’égalité.

Je déclare que tout libanais a droit de fonder sa famille, et par là, à un salaire lui permettant le mariage et la procréation, de garantir un foyer, l’éducation et la culture de ses enfants, de leur assurer les services sociaux dont ils ont besoin. De même tout libanais a droit à des garanties sociales qui ne laisseraient plus un seul enfant sans école, un seul malade sans soins ni un seul vieillard sans assistance.

Je déclare que les ouvriers ont un droit naturel de fonder leurs syndicats et leurs unions. Le mouvement ouvrier au Liban doit être de plus en plus responsable dans la vie sociale et économique. Par contre, il n’est plus permis ni admis de se contenter de la législation sociale actuelle, mais il importe de trouver des structures syndicales nouvelles et d’établir une législation des conventions collectives comme cadre aux contrats individuels. Il n’est pas permis qu’il y ait réticence entre patrons et ouvriers, surtout au Liban, où la cause nationale dépasse toutes les autres considérations, exige une unification des efforts de toutes les factions et une transformation de toutes les entités et de tous les intérêts particuliers, en un corps unifié au service du Liban. Par ailleurs, il n’est plus permis qu’il y ait réticence entre les citoyens à quelque classe sociale qu’ils appartiennent puisque leurs fils ont combattu ensemble, résisté ensemble, ont connu le martyre ensemble à la même barricade et sont devenus ainsi égaux par leur martyre pour la cause libanaise. La solidarité sociale est la voie de la paix sociale, de même que la solidarité nationale est la voie de la paix politique.

5) Nous voulons une société de participation, car la participation est un mode de vie et d’administration. Nous avons suivi ce système, le cinquième et dernier point de ce nouveau contrat social, depuis que nous avons commencé à nous préoccuper des questions économiques et sociales. Nous avons réussi à résoudre certains problèmes qui paraissaient difficiles ou insolubles, en adoptant le système de la participation.

Il n’est plus admis ni permis que l’ouvrier reste étranger au patron ou le patron étranger à l’ouvrier, et l’Etat indifférent aux deux. Et comme nous réclamons l’édification de syndicats ouvriers organisés et de groupements organisés de patrons, nous réclamons l’instauration d’un organisme commun aux ouvriers et aux patrons, assurant ainsi un cadre pour la concertation et l’harmonie permanente et continue entre les deux ailes du travail. Nous réclamons aussi la législation de la participation tripartite des travailleurs, des patrons et de l’Etat pour l’examen des questions économiques et sociales. Nous appelons à l’encouragement de la participation au sein de l’institution économique afin qu’elle se développe et prospère comme un seul groupement de travail ayant pour but de garantir les intérêts et ambitions du patron, de l’ouvrier et de l’économie nationale sans pour autant sacrifier les intérêts d’une partie au bénéfice des autres. Il n’est plus permis ni admis que nous considérions le patron cupide et l’ouvrier anarchiste ou que l’Etat persiste dans sa carence. Le patron est un facteur essentiel de l’économie, il la développe, la fait progresser et la promeut. Il doit satisfaire à ses devoirs sociaux aussi intensément qu’il protège ses droits économiques.

L’ouvrier est un élément essentiel de la production, qui accroît les richesses et les ressources. Et dans la mesure où l’ouvrier a des droits sacrés sur la société, il a également des responsabilités certaines envers cette société. Nous n’admettons pas que l’on traite le patron libanais de cupide, mais au contraire nous le considérons généreux ; nous n’admettons pas que l’on traite l’ouvrier libanais d’anarchiste mais au contraire nous le considérons responsable, et nous ne reconnaîtrons pas ni n’admettrons un Etat qui faillit à la réalisation de la participation, car souvent à travers notre expérience pratique, nous avons rencontré un civisme supérieur chez le patron, et un sens aigu des responsabilités chez les ouvriers.

C’est pour cela que les patrons, les ouvriers et toutes les puissances socio-économiques sont appelés à se réunir et à se concerter en vue d’élaborer les cadres, les lois, les règlements et la législation nécessaires à nos principes pour une politique socio-économique.

Et si l’Etat a échoué jusqu’à présent dans l’organisation des relations entre les patrons et les ouvriers, on ne peut en blâmer le patron ni l’ouvrier, mais le pouvoir qui ne sait profiter au citoyen ni en tirer profit.

Les patrons libanais et les ouvriers libanais ont un potentiel qui, s’il avait été mis à profit par l’Etat à travers la participation, aurait causé une explosion économique avancée et une société homogène, à l’exemple des économies développées par les libanais dans nombre de pays de la région.

Les circonstances actuelles sont favorables à la mise en place de ces principes socio-économiques, et si les désastres de la guerre sont nombreux, l’un de ses bienfaits, si l’on peut s’exprimer ainsi, est qu’il met fin à un état d’esprit qui procède du replâtrage lorsqu’il s’agit d’entreprendre des réformes et qu’il permet de reconstruire la société à la base, sur des fondements nouveaux qui assurent à tous la liberté, la justice, la sécurité et l’égalité.

Vive les Kataëb,

Vive le Liban.


[1] Louis Delamare avait œuvré au rapprochement des libanais ce qui ne manquait pas de déplaire aux syriens. Son dynamisme lors du siège de Zahlé et les déclarations de M. Cheysson – après sa brève visite à Beyrouth fin août – reconnaissant la guerre au Liban comme celle de la libération d’un peuple, ont été autant de griefs qui pousseront les syriens à se débarrasser de ce « gêneur ». La presse et la télévision françaises révèleront les dessous de cet assassinat en avril 1982 et attireront par là à la France d’autres représailles (attentat rue Marbeuf, assassinats de français au Liban).

December 2, 2012

CONNAISSANCE DES KATAEB LEUR DOCTRINE ET LEUR POLITIQUE NATIONALES Dans les déclarations, messages, Articles et lettres officielles, depuis 1936 De PIERRE GEMAYEL CHEF SUPERIEUR DES KATAEB

Au service du Liban

 

CONNAISSANCE

DES

KATAEB

 

 

LEUR DOCTRINE

ET LEUR POLITIQUE

NATIONALES

 

 

Dans les déclarations, messages,

Articles et lettres officielles, depuis 1936

De

PIERRE GEMAYEL

CHEF SUPERIEUR DES KATAEB

 

 Voici un recueil qui n’a pour but que de présenter notre Mouvement en utilisant les documents divers que l’Evénement a provoqués, et auxquels le temps, sans y porter atteinte, donne au contraire une valeur plus grande.

Quand le lecteur aura jeté un coup d’œil attentif sur le principal des écrits et des déclarations de notre Chef, faits depuis 1936, nous sommes assurés que sa bonne foi découvrira et proclamera, avec nous, pour que la vérité soit dite et le bien désigné, la lucidité, la loyauté, la persévérance et le courage qui ont constamment accompagné la fidélité à une doctrine nationale, claire et forte.

E.J.B

*Les Kataëb sont un Mouvement d’action et de doctrine, au service du Liban, par l’éducation et la politique nationale.*Foi, discipline, désintéressement, courage et persévérance : tels sont nos principes d’action.

*Nous croyons à la Réalité libanaise. Notre patrie est une entité distincte, historique et physique, une et indivisible.

*L’existence de la Nation libanaise – ayant une vocation historique de culture et de tolérance – est un fait que nous nous sommes donnés pour mission de maintenir, de défendre et de renforcer.

*Pas de Religion d’Etat. Nous réclamons la suppression du confessionnalisme et le respect des valeurs spirituelles.

*Indépendance complète et souveraineté pleine et entière.

*En dehors de toutes les formules inconciliables avec l’indépendance : unité, union, fédération, confédération.

*Nous n’avons jamais accepté le Mandat. Nous en avons critiqué l’application et démontré la faillite.

*Il faut assurer aux travailleurs une vie heureuse de dignité et d’honnêteté, dans un ordre national basé sur la concorde et l’élimination de la lutte des classes.

*L’enseignement, libre et officiel, doit être dirigé dans un sens national. La neutralité à l’égard du Liban est inadmissible.

*Le régime politique doit être un régime d’autorité, de probité, de compétence et de patriotisme.

VUES SUR L’ESSENTIEL

 

Un matin de novembre 1936

 

Un matin de novembre 1936… jeunes hommes en chemises kaki défilaient au pas cadencé dans les rues de Beyrouth. Les citadins ahuris, mais déjà conquis, se pressaient sur le parcours. Un mouvement était né, sans précédent dans ce pays : une manifestation de volonté collective appuyée sur une stricte discipline.

Comme tout fait nouveau, le mouvement des Kataëb ne manqua pas de fournir matière à controverse. La louange fut vibrante mais elle ne réduisit pas la critique. Celle-ci, du reste, revêtit le plus souvent un caractère de sincérité et de loyauté auquel, il convient de rendre justice.

Dès la première heure, l’on fit aux Kataëb un reproche d’importance. Se grouper, disait-on, s’exercer s’enthousiasmer, s’enhardir en commun, tout cela est excellent. Tout cela ne peut que favoriser les élans d’une jeunesse généreuse. Mais cela suffit-il ? Suffit-il à une force naissante de proposer un idéal purement verbal et un jeu gratuit ? Et cet idéal, si élevé qu’il soit, et ce jeu si grisant qu’on l’imagine, ne risquent-ils pas l’un et l’autre de conduire à la désillusion qui guette toute agitation vaine, si cet idéal et si ce jeu ne sont adaptés aux disciplines d’une tâche constructive ? En d’autres termes un mouvement peut-il durer sans un programme politique défini ? Une action peut-elle être utile si elle n’est d’abord politique ? Peut-on sérieusement songer à opérer des réformes valables, si dès le principe on s’interdit tout geste politique ?

L’argument, certes, est loin d’être spécieux ; et il paraît difficile de le combattre dans l’abstrait. Mais en l’espèce portait-il ?

A cela l’expérience a répondu.

Telles qu’ils ont été conçus et créés, les Kataëb durent et n’ont rien perdu de leur vitalité initiale.

Croit-on cependant qu’ils eussent agi avec plus d’efficacité si dès le début ils avaient pris une position politique ? En toute bonne foi, nous ne le pensons pas.

Pour s’attaquer efficacement à une matière il faut d’abord forger l’outil. Ne fait pas la guerre qui veut ; et il est de mauvaise stratégie de mettre en ligne des recrues non encore entraînées. La première étape du guerrier est la salle des agrès ; son premier coursier, le cheval de bois…

Insuffisamment formés et trempés, prématurément lancés sur le terrain miné des intrigues politiques, les Kataëb eussent couru le risque de se désagréger en factions partisanes. L’heure de l’action utile les eût trouvés démunis et impuissants.

Leur sagesse aura précisément constaté dans cette limitation de leur activité à l’effort de formation. Formation de l’âme et du corps hors laquelle il n’y a ni citoyen, ni cité.

Ainsi, en s’abstenant de toute démarche trouble ou rapetissante, en se ralliant autour d’un idéal simple et fort, à l’abri de toute corruption comme de toute illusion, en accomplissant enfin avec la fidélité d’une conscience vigilante, des besognes à la foi élevantes et utiles, les Kataëb sont devenus un organisme cohérent et sûr qui aura résisté à l’épreuve du temps et aux pièges d’un sort parfois contraire. Au service de la plus noble des causes, les Kataëb auront su préparer et entretenir un instrument d’action toujours intact, une force actuellement disponible.

*Le Mouvement des Kataëb est titulaire de la Médaille d’honneur du Mérite libanais en vermeil et de la Médaille de la Libération Nationale.*Il a été fondé en novembre 1936. Le décret présidentiel numéro 1474/EC du 17 novembre 1937 en a ordonné la dissolution. Le décret présidentiel numéro 126/K du 27 novembre 1943 a annulé cette dissolution.

*Le premier drapeau du Liban indépendant a été dessiné, exécuté et élevé au siège de l’Autorité légale en novembre 1943, par les dirigeants des Kataëb, comme en témoignent les déclarations écrites, et inscrites sur le drapeau même, de S.E. le président de la République et des principaux responsables de l’Exécutif et du Législatif libanais. Ce drapeau est précieusement gardé au siège central du Mouvement.

*Le Mouvement a organisé en 1945 le premier Congrès National des Emigrés qui a été suivi de deux autres et d’un développement méthodique de l’étude des problèmes de l’émigration libanaise. Il a également organisé le Congrès Agricole en 1944 qui a été suivi de plusieurs autres et de l’institution d’un Comité exécutif qui se réunit régulièrement.

*De 1939 à 1942, au Jour de l’An, il a organisé des journées populaires en faveur des classes nécessiteuses.

*Un programme de conférences et de causeries d’éducation nationale et de culture générale est annuellement réalisé.

*Une « Semaine Nationale » de culture, d’études et d’art est organisée annuellement à Beyrouth et dans certaines centres importants du Liban.

Des idées claires, au départ

 

Les Kataëb sont une organisation de jeunesse patriotique.

Leur but est essentiellement NATIONAL : ils tâchent de former une Nation Libanaise, consciente de ses devoirs et de ses droits, dans un Etat indépendant et souverain.

A cet effet, ils s’efforcent :

-de former des citoyens ayant un idéal national ;

-de préparer les jeunes à remplir toutes leurs obligations civiques, en accord avec les notions de Patrie et de Famille ;

-de développer en eux le sens du dévouement et l’esprit de sacrifice, de discipline et d’entraide ;

-d’entretenir la fraternité ;

-d’inculquer aux adhérents le sentiment de l’honneur, du devoir et de la loyauté ;

-de former leur caractère et de les accoutumer à la tolérance et au respect absolu des libertés d’autrui.

-Pour mieux atteindre leur but national, ils travaillent au développement de l’économie libanaise, et à l’amélioration de la condition sociale des classes populaires. Ils cherchent, enfin, à inspirer à la jeunesse l’amour et la pratique des sports.

-Les Kataëb s’efforcent de faire connaître le Liban dans le passé, le présent et l’avenir, au point de vue historique, géographique, économique, constitutionnel, administratif, social, littéraire et artistique.

A cet effet, ils organisent des cours et conférences, éditent des brochures à l’usage de leurs adhérents.

Ces moyens sont également utilisés sur le plan civique.

Pour développer les sports, ils propagent l’enseignement rationnel de la culture physique par des professeurs spécialisés, organisent des entraînements, marches, excursions et campements et instituent des équipes de toutes sortes.

-Les Kataëb forment une institution nationale libanaise pure, ne revêtant aucun caractère confessionnel au racial.

-sont essentiellement désintéressés,

-s’étendent à toutes les régions du Liban et font appel à tous les libanais, du Liban et de l’étranger,

-méprisent toute politique de clan, de clocher et de personnes,

-interviennent dans les affaires d’ordre national, uniquement par l’organe de leur Chef Supérieur et suivant des décisions et des ordres écrits,

-combattent les doctrines antinationales tendant à la destruction ou à la diminution du Liban actuel,

-sont pour une démocratie ordonnée et disciplinée, considérée comme un idéal vers lequel il convient de tendre et auquel les esprits et les caractères seront progressivement formés,

-croient que le Liban se maintiendra et se développera, avant tout, par la Justice.

Aussi, est-ce la notion de Justice qui leur dicte la ligne de conduite à adopter pour la solution, notamment, du problème social.

-sont enfin pour la perpétuation des bonnes traditions libanaises et pour le principe du progrès dans les autres domaines, progrès à atteindre par des réformes hardiment appliquées.

Organisation

 

A la tête des effectifs et des rouages des Kataëb se trouve le Chef Supérieur, qui assure la direction du Mouvement et le représente auprès des Autorités, des tribunaux et des tiers. Il procède à toutes les nominations et révocations et décide, seul, de toutes les dispositions à prendre dans l’intérêt des Kataëb.

Le Chef Supérieur est aidé dans ses fonctions par un Secrétaire Général nommé par lui, et par les Chefs de Services.

Les Services des Kataëb sont les suivants : Cadres – Finances et Matériel – Emigration et Immigration – Questions sociales – Education Nationale – Jeunesse Etudiante – Réalisations économiques – Lois et règlements – Contrôle.

Chacun de ces services est divisé en bureaux et chaque bureau en départements.

Le Règlement Général, actuellement en vigueur, a été décidé le 21 septembre 1942.

Le Code de Discipline date du 25 mai 1942.

LE STATUT NATIONAL 

-Les libanais, résidents et émigrés, forment une société politique réunissant les éléments nécessaires et suffisants d’une Nation.

-Pour la Nation libanaise, la croyance en Dieu et l’institution de la Famille sont des bases fondamentales.

Si le libanais est libre, dans le for inviolable de sa conscience, de ne pas avoir la foi, il ne peut propager l’athéisme, ainsi que toute doctrine incompatible avec l’existence de Dieu ou avec l’institution de la Famille.

-Le Liban est un Etat indépendant. Sa souveraineté a pour limites la Morale et le droit naturel.

-La légalité régit l’Etat.

-La Justice est le fondement de tout pouvoir. Elle commande le maintien et le progrès du Liban.

-Tous les libanais sont égaux devant la loi. Aucune distinction ne doit être faite entre eux à cause de la race, de la confession religieuse ou des opinions politiques, sociales ou philosophiques.

-Le libanais exerce les libertés de conscience, d’expression, de réunion, d’association, dans le cadre du « Statut National ».

-L’Etat veille au respect et à l’application du « Statut National ».

-Héritier d’une civilisation millénaire, ouvert à la connaissance et riche des cultures orientales et occidentales, le Liban est un foyer de liberté et de rayonnement des valeurs spirituelles et humaines.

Un patrimoine à défendre : la Nation libanaise

 

LE LIBAN, REALITE PHYSIQUE ET HISTORIQUE

 

Le Liban est une réalité physique et historique.

Réalité physique, il est doté de frontières nettement dessinées et de ressources variées, qui lui donnent, malgré son petit territoire, unité et prospérité naturelles. L’unité libanaise est indivisible, toutes les régions du Liban étant également indispensables à son bien-être et à son développement.

Réalité historique, le Liban moderne, reprenant la succession de l’antique Phénicie, s’est constamment imposé, depuis six siècles, à l’attention du monde. Qu’on veille bien se rappeler le rôle décisif qu’il joua politiquement et militairement, dans l’Histoire de l’Orient, sous Fakhreddine le Grand, sous l’émir Youssef, sous Béchir le Grand et dans la crise internationale de 1840. Depuis 1860 l’Europe et le Monde ont eu souvent à constater la réalité Libanaise. Qu’on veuille bien se souvenir aussi de la mission culturelle qu’à l’instar de la Phénicie, le Liban a remplie dans les temps modernes. « Si notre langue n’est pas morte, a dit le roi Ibn Saoud, c’est au Liban qu’elle le doit ».

LA NATION LIBANAISE

 

La réalité libanaise a été assurée par la recherche et la défense méthodiques et constantes, au cours de six siècles, de l’indépendance totale dans l’intégrité territoriale. A cet effort de tous les jours entrepris par la principauté libanaise, la masse du peuple a participé d’une manière continue depuis l’Assemblée nationale de Semqania en 1697, au mouvement de 1840, à la révolution démocratique de 1859. Après 1860, la succession administrative des émirs échut aux gouverneurs généraux que nous donna la garantie internationale, tandis qu’une légion de volontaires s’est chargée d’affirmer sous tous les cieux l’Idée libanaise.

Peuple laborieux et pacifique, le Liban a pourtant eu ses martyrs innombrables depuis l’émir Qorqmas, Fakhreddine le Grand et l’émir Youssef, aux milliers de guerriers inconnus morts, les armes à la main, pour la défense du sol national, aux victimes de l’autre guerre.

Or ce long passé d’efforts, de sacrifices et de dévouements, qui est à l’origine de la réalité libanaise, est la définition même de la Nation.

On a également écrit que la Nation est « un groupement qui se perpétue historiquement, unifié par une idée qui est une volonté d’existence… Ce n’est pas seulement le nombre (qui compte), car il y a eu, dans l’histoire, des Etats très petits qui ont laissé des documents importants dans l’art de la littérature ». La continuité, qui apparaît d’une façon éclatante dans notre Histoire est l’expression de la volonté perpétuelle d’existence du Liban. A cette volonté, aussi bien qu’à la nature du pays, le Peuple libanais est redevable de ses meilleures qualités et des services qu’il a rendus à la civilisation.

La continuité libanaise, dont nous participons à notre tour, est par conséquent notre raison d’être, car elle fait de nous une Nation. Cette raison d’être est pareille, sinon supérieure, à celle de toute autre nation libre, grande ou petite. Le maintien, la défense et le renforcement de cette réalité qui s’appelle la nation libanaise, voilà notre dogme fondamental.

CE QUE NOUS REJETONS

 

Nous combattons par la suite toutes les théories qui portent atteinte d’une manière ou d’une autre, à la nationalité libanaise.

C’est ainsi que nous rejetons, comme fausse et dangereuse, la théorie d’un Liban chrétien ou d’un Liban musulman. C’est ici à Beyrouth, ville de tout temps islamo-chrétienne, qu’est née l’idée libanaise chez les précurseurs de Fakhreddine qui, comme lui-même, étaient musulmans ou druzes. Nos émirs, qui s’intitulaient « chefs des druzes », étaient indifféremment chrétiens ou musulmans. On raconte que le grand Bachir fit bastonner des curieux qui cherchaient à connaître la religion du prince. L’honneur de la Nation libanaise est d’avoir ignoré les questions religieuses à l’époque où celles-ci dominaient partout ailleurs.

Le confessionnalisme qui, depuis 1860, nous a fait tant de mal, est d’origine étrangère. Il importe de le détruire par tous les moyens.

Nous rejetons la théorie d’une Syrie géographique en tans qu’elle dénierait la réalité physique du Liban. Cette théorie œuvre d’orientalistes asservis à des politiques d’impérialisme, ne repose sur aucun fondement historique. « Les montagnes, les fleuves, a dit Renan, tantôt séparent, tantôt réunissent ».

Nous rejetons la théorie d’une nation arabe qui engloberait le peuple libanais. Le fait que nous constituons nous-mêmes une Nation libanaise est, par définition, incompatible avec une pareille théorie. La communauté de langue est un élément de rapprochement, mais ne saurait constituer une nation. C’est ce qu’atteste l’Histoire de la Suisse, des pays anglo-saxons, des pays de l’Amérique du Sud et des pays arabes eux-mêmes.

Nous rejetons enfin toutes les théories qui, au nom de la force, voudraient nous dénier le droit à la liberté. Dire que, laissé à lui-même, le Liban ne pourrait se défendre contre une agression d’un Etat plus fort, c’est poser le problème de la sécurité collective et celui de toutes les petites nations. Un pareil argument ne prouve rien parce qu’il prouve trop. Ne laisser vivre que les Etats capables de se défendre seuls, ce serait condamner à la mort tous les pays d’Europe qui ont été envahis par les armées nazies. La Russie même réclame l’aide alliée parce qu’elle ne peut pas se défendre, indéfiniment, à elle seule. Qui oserait en déduire que, pour ce motif, la Russie ne peut pas vivre indépendante ?

LES DROITS ET L’AVENIR DU LIBAN

 

S’étant constituée elle-même par un labeur plusieurs fois séculaires, la Nation libanaise a le droit et le devoir de conserver pour elle-même tout le patrimoine des ancêtres, de le conserver libre de toute servitude. Ce droit se traduit, dans le langage juridique, par l’indépendance absolue et la souveraineté complète.

C’est seulement sur la base de la reconnaissance et de la réalisation effective de ce droit que nous accepterons et que nous chercherons à asseoir notre sécurité par la conclusion de traités avec les pays voisins ou lointains. Les Nations Unies ont reconnu solennellement en 1941 l’indépendance et la souveraineté du Liban. Mais cette reconnaissance implique que nous devenons les maîtres de notre foyer.

Quant aux nations voisines, l’amitié du Liban pour elles s’est notamment manifestée par le rôle qu’il a joué dans la reconnaissance arabe et qui donne un droit spécial à leur estime et à leur compréhension. Estime et compréhension doivent signifier la reconnaissance formelle de nos droits et de notre avenir tels que nous les entendons. La cause du Monde arabe n’en sera que mieux servie puisque, sur les bases de complète égalité, indépendance et liberté, il sera possible au Liban de traiter avec les Etats frères. Si dans le passé, la nation libanaise a pu rendre quelques services à la cause arabe, elle est appelée, dans un avenir meilleur, à lui en rendre de plus grands encore.

Conscients de la réalité de notre nationalité et des droits et obligations qui s’y rattachent, nous devons et nous pouvons tout mettre en œuvre pour assurer la restauration complète de notre dignité et de notre liberté. Cette restauration dépend d’abord de nous-mêmes, elle est la condition de notre développement dans la paix et la prospérité.

C’est ainsi que nous comprenons les principes fondamentaux de notre nationalité. Tout libanais qui a le courage de se dépouiller quelque peu des préjugés misérables des clans et des clochers partage, nous en sommes sûrs, nos sentiments et nos convictions.

A tous les libanais qui savent ou sentent que nous avons raison, à tous les libanais qui, soucieux de leur dignité et de l’avenir de leurs enfants, veulent que nous ayons raison, nous disons ceci. Le temps presse. Il n’est plus aux hésitations. Rejoignez vite nos rangs afin que nous fassions prévaloir ensemble l’intégrité de notre patrimoine national ».

P.G

Une liberté chère entre toutes : la liberté de conscience

 

Le Liban, pour nous c’est la patrie dont tous les fils sont égaux, sans distinction de race ou de religion. C’est le pays où chacun se sent « chez soi », fût-il de vieille souche libanaise, ou établi de fraîche date.

Le Liban, c’est le foyer de toutes les libertés et, en tout premier lieu, de la « liberté de conscience ».

Nous n’entendons pas la liberté de conscience dans son acception étriquée et dénaturée, consistant à simplement tolérer l’exercice des cultes.

Nous l’entendons dans son seul véritable sens de liberté complète et absolue, permettant à tout citoyen de croire ou de ne pas croire, de pratiquer ou de ne pas pratiquer, et même de changer de religion comme il le veut et quand il le veut, suivant sa conviction intime et la voix sacrée de sa conscience.

Nous l’entendons dans son application pratique, répugnant à toute immixtion de l’Etat dans les questions religieuses, en vue, par exemple, de contraindre les citoyens à suivre certaines prescriptions comme le jeûne ou la prière.

Nous voulons que la religion, régissant les rapports de l’individu avec Dieu, soit pratiquée dans l’intimité du cœur plutôt que dans la pompe et l’ostentation officielles, et serve à rapprocher les citoyens plutôt qu’à les aigrir les uns contre les autres par la différence de traitement dont, ailleurs, elle est la base.

En un mot, nous rejetons vigoureusement toute idéologie théocratique qui, dans d’autres pays, est le fondement de la constitution : nous sommes pour une législation civile, laïque, respectueuse des religions, mais excluant toute sujétion à un droit canon déterminé, fût-il chrétien ou coranique.

Voilà le Liban que nous voulons !

Or, nous considérons que les traits caractéristiques du Liban, tels que nous les avons définis, le distinguent très nettement de tous ses voisins du Proche-Orient, et c’est la raison pour laquelle l’indépendance complète du Liban – vis-à-vis de l’Orient tout aussi bien que de l’Occident – est une nécessité absolue.

L’APPEL DU CHEF A LA FEMME LIBANAISE

 

COMPAGNE ET CAMARADE DE LUTTE

 

 

« Compatriotes,

Le temps est venu de faire appel à vous, pour participer avec nous, dans une large mesure, à la vie de la cité.

Depuis longtemps déjà, quelques-unes parmi les libanaises ont rendu à notre Mouvement, dans des postes divers, d’éminents services, collaborant discrètement à notre action, soutenant activement et loyalement la propagande de notre doctrine et de notre politique.

Désormais nous considérons comme insuffisante, cette activité limitée et fragmentaire.

Les cadres du « Groupement féminin des Kataëb » étant formés, nous ouvrons grand’ouvertes, à toutes les libanaises, dans la Mère-Patrie comme dans les pays d’émigration, les portes de notre organisation.

A vous toutes nous faisons appel.

Vous pouvez consacrer une partie de votre temps et de vos efforts à l’action nationale organisée.

L’honneur de servir le Liban vous appartient au même titre qu’à nous. Votre rôle est grand et le travail exige le dévouement d’un grand nombre..

Il vous sera loisible de rester dans vos associations culturelles, dans vos œuvres de bienfaisance, dans vos activités sociales, mais en venant avec nous sachez que nous vous convions à l’action politique disciplinée et organisée pour exercer avec nous vos droits civiques dans leur plénitude et vous mêler efficacement à la vie de la Nation.

Vivent les Kataëb. Vive le Liban ». (27/3/48)

La femme libanaise ne devait pas manquer à l’appel des Kataëb.

Elle fut présente, avec la foi, avec le dévouement, avec l’enthousiasme qui lui sont propres.

Des dames, des jeunes filles de chez nous répondirent au premier appel de Pierre Gemayel, héraut de la Patrie libanaise. Elles s’enrôlèrent sous le drapeau blanc orné du Cèdre immortel.

Avec la ferveur et l’ardeur qui surmontent tous les obstacles, elles ont pris la place qui les attendait dans le grand mouvement national.

Pendant plus d’un an, elles se sont formées aux nécessités de la vie active d’un parti, à la discipline des militantes. Elles ont étudié, elles ont vu, elles ont observé, elles ont appris ; elles ont vécu pleinement l’idée qu’elles sont aujourd’hui destinées à défendre et à propager.

Aujourd’hui, elles sont avec nous, dans les rangs.

Salut, camarades ! Bonne chance !

E.B.

Les statuts du « Groupement Féminin » ont été fixés et promulgués par le Chef le 1er mars 1941.

Par décision numéro 1/GF en date du 1/3/41 le responsable de la création et de l’organisation du Groupement a été désigné.

Les circonstances de la guerre rendent sa tâche très difficile.

Par décision numéro 3/GF en date du 15 décembre 1947 une équipe en partie renouvelée, entreprend de nouveau avec le même responsable une action méthodique et persévérante.

Le Chef adresse le 27 mars 1948 son Message à la femme libanaise.

LA JEUNESSE CULTIVEE ET INSTRUITE NOUS ENVOIE DES MILITANTS

 

CODE D’HONNEUR DES KATAEB ETUDIANTS 

« Devant Dieu et devant les hommes,

Je m’engage, sur mon honneur,

 

A affirmer la primauté du Spirituel dans ma vie intérieure comme dans mon action ; et nourrir à l’égard des autres la tolérance et le respect pour leurs doctrines et pratiques religieuses.

A demeurer, dans ma conduite et ma pensée, fidèle aux dogmes de l’honnêteté, de la loyauté et de la justice.

A développer mes facultés intellectuelles par une culture générale et précise et approfondir mes connaissances pour bien comprendre, bien juger et bien agir.

A m’acquérir une personnalité caractérisée par l’intransigeance sur les principes, la dignité dans les relations sociales, le sérieux dans l’effort – et servie par un corps robuste et sain.

A préparer par ma formation mon avenir professionnel que je réaliserai avec compétence et probité, initiative et énergie.

A témoigner à l’égard de la famille déférence et affection et donner mon appui pour sauvegarder et fortifier cette cellule première et nécessaire de la vie collective et de la Nation.

A créer et cultiver en moi le sens social et contribuer, par mon dévouement, à l’établissement d’un Ordre et d’Institutions justes.

A croire en la Patrie libanaise, gardienne de nos libertés, de nos traditions et de notre idéal – et lutter pour la maintenir dans son véritable destin de civilisation et de rayonnement, et pour la diriger dans sa vocation séculaire d’indépendance et de grandeur.

A participer effectivement à l’œuvre d’épuration, de construction et d’éducation entreprise par les Kataëb, et me soumettre spontanément à toutes leurs directives dans l’honneur, la discipline et la persévérance.

A me porter enfin défenseur de toutes les valeurs humaines et nationales, désignées comme telles par ma conscience et par mon Mouvement ».

EXTENSION DES KATAEB : MOUVEMENT ET PARTI

 

Le Mouvement des Kataëb a commencé par être une Organisation de jeunesse, une Ecole d’éducation nationale, pour une génération qui souffrait d’un manque presque total de sens national et civique. Il est venu combler un vide. Pour la première fois dans l’histoire du Liban et dans celle des pays du Proche-Orient, fut fondé, non pas un parti, mais un « Mouvement » qui s’efforça de former des citoyens ayant un idéal national.

Pour réussir dans leur mission, les Kataëb devaient nécessairement avoir une organisation solide, bien hiérarchisée, avec un seul Chef pour commander et prendre les décisions, organisation admettant une liberté entière pour adhérer au Mouvement et pour le quitter et basée sur une discipline rigoureuse quant à la tenue dans le Mouvement et même dans la vie civile.

Aussi le Mouvement n’a-t-il jamais entrepris une propagande directe pour attirer des adhérents.

Il a toujours eu un Code de Discipline pour réprimer les « infractions » commises par les membres actifs, et le Conseil de discipline a toujours eu un ascendant très fort sur les prévenus, à l’instar des tribunaux militaires.

Quant au principe du commandement unique, il a dû être adopté moins de six mois après la fondation des Kataëb, le 1er mai 1937, après que les membres de l’ancien « Comité Directeur » se soient désistés en faveur de l’un d’eux, M. Pierre Gemayel, devenu Chef Supérieur et réélu à ce poste en 1943 et 1946.

Les Kataëb se devaient également, pour mieux réussir dans leur tâche, de se placer sur un terrain national pur, en dehors et au-dessus des partis et des confessions religieuses et sur un terrain général, méprisant toute politique de clan, de clocher et de personnes et toute intervention dans les affaires locales ou particulières.

Quelques années d’efforts ont suffi pour que les Kataëb s’imposent définitivement au respect de leurs concitoyens et des étrangers vivant au Liban. Leur travail interne, agissant en profondeur, portait déjà ses fruits : les adhérents, formés à l’école du Mouvement, se distinguaient par une personnalité propre ; les manifestations extérieures du Mouvement commandées exclusivement par l’intérêt national ou général étaient toujours couronnées de succès.

Le Mouvement a acquis un très grand prestige en novembre 1943 après qu’il eut assuré, pendant douze jours, les responsabilités directes des événements révolutionnaires contre le Gouvernement illégal formé par le représentant de la Puissance Mandataire.

L’indépendance ainsi acquise devait être installée et défendue : une action politique directe s’est avérée indispensable et un élargissement de l’action des militants du nationalisme libanais fut naturel et indispensable.

L’année 1945 a marqué une étape importante dans ce sens.

L’occasion s’est présentée par la mort de Sélim Takla, ministre des Affaires Etrangères, député du Mont-Liban, survenue au début de février 1945. Les élections complémentaires, pour pourvoir au siège laissé vacant par ce décès, ont été fixées au 4 mars 1945. A l’époque la discussion du Protocole d’Alexandrie, qui contenait des clauses contraires à la souveraineté du Liban, battait son plein et le Pacte du Caire n’était pas encore signé. Les Kataëb ont donc décidé de présenter un candidat aux élections partielles du Mont-Liban pour faire entendre leur voix au sein du Parlement à l’encontre principalement du Protocole d’Alexandrie.

Un pas de plus dans le développement du Mouvement a été franchi par la participation des Kataëb aux élections générales du 25 mai 1947. Par la présentation de candidats dans la plupart des circonscriptions électorales, la création d’un parti politique au sein du Mouvement s’accentuait.

Mais les Kataëb restent encore et demeureront une organisation de jeunesse, pour continuer à former les nouvelles générations aux disciplines requises des bons citoyens et des hommes.

J.C.

QUELQUES ACTIVITES POLITIQUES

 

Depuis 1941, les Kataëb ont participé directement à la vie politique du Liban, notamment :

-en 1941, en organisant la grève et en manifestant contre le gouvernement Dentz – Eddé – Beyhum – Arlabosse ce qui provoque le 4 avril la démission de MM. Eddé et Beyhum et la formation du gouvernement Naccache – Daouk, en collaborant étroitement avec les autorités au cours des événements de juin (attaque et entrée des Alliés au Liban).

-en 1942, en provoquant, le 21 juillet, la démission de M. Daouk, à cause des difficultés du ravitaillement.

-en 1943, en approuvant avant sa publication la déclaration ministérielle du 7 octobre, en travaillant directement à la modification de la Constitution qui eut lieu le 8 novembre et en dirigeant la révolution populaire du 11 au 12 novembre.

-en 1944, en s’opposant aux manœuvres et aux intrigues qui ont provoqué les incidents du 27 avril, et en critiquant fortement certaines dispositions du Protocole d’Alexandrie du 7 octobre.

-en 1945, en présentant un candidat aux élections partielles du 4 mars, en collaborant à la mise au point du Pacte de la Ligue des Etats arabes signé au Caire le 22 mars, en empêchant les fauteurs de troubles de créer le désordre en juin au moment des événements de Syrie.

-en 1946, en critiquant violemment certains abus dans la gestion administrative du pays.

-en 1947, en participant intensément à la campagne électorale et aux élections du 25 mai et en protestant énergiquement contre la falsification et l’atteinte à la liberté qui les marquèrent, et en réclamant, depuis, la dissolution de l’assemblée issue de ces élections.

PUBLICATIONS

 

Plusieurs publications, de toutes sortes, répandent la doctrine, la politique et l’organisation des Kataëb parmi toutes les classes de la population et à l’étranger. Ce sont, notamment :

LES PERIODIQUES :

 

De 1939 à 1946, un hebdomadaire bilingue (arabe et français) ACTION – AL AMAL,

Depuis novembre 1946, un grand quotidien de langue arabe : AL-AMAL.

Depuis le 3 octobre 1948, un hebdomadaire de langue française : ACTION.

LES CIRCULAIRES MENSUELLES :

 

Editées par le Service de l’Emigration et de l’Immigration et le Service Régional.

LES BROCHURES :

 

En langues arabe et française : Statuts – Règlement général et Code de Discipline – Statuts du Groupement Féminin – Appel à la Jeunesse – Directives – Règlement des Correspondants et Représentants à l’Etranger.

En langue arabe seulement : Histoire et Faits – Les jeunes sur le terrain – Témoignages – Règlements et directives pour la création de permanences Kataëb dans les régions.

TEMOIGNAGES OFFICIELS

 

 

 

« Foyer du patriotisme le plus pur, Ecole du dévouement désintéressé, votre Mouvement doit demeurer… au premier rang des militants de la Cité »

 

 

 

SON EXCELLENCE CHEIKH BECHARA EL-KHOURY, PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE

1-Message de décembre 1943

 

Je suis heureux, Jeunesses des « Kataëb » de vous féliciter aujourd’hui, au début de votre huitième année, pour vos efforts méritoires et les services rendus à la cause de notre Patrie.

Je suis également satisfait de voir les résultats tangibles de votre incessant labeur reconnu par le Gouvernement, qui vous a permis de vous réorganiser.

Ce retour à la légalité, qui a d’ailleurs si nettement caractérisé la vie politique nationale de ces dernières semaines, est un sûr garant de l’établissement et du maintien d’un ordre social normal en vue de la grande tâche de reconstruction qui incombe aux pouvoirs publics.

Pour cette tâche, je fais appel à votre collaboration. Le Liban, maintenant plus que jamais, a besoin de l’initiative et du concours de tous ses enfants. Le Liban indépendant compte sur sa jeunesse. Il compte sur vous.

Vous avez déjà grandement contribué à ce réveil de la conscience nationale qui est la condition même de notre indépendance. Vous avez compris que le premier devoir était d’avoir une âme d’homme libre et de citoyen.

Je vous engage à persévérer.

Continuez, avec l’aide de Dieu, votre noble mission.

Foyer du patriotisme le plus pur, Ecole du dévouement désintéressé, votre mouvement doit demeurer, en dehors et au-dessus des partis et des clans, au premier rang des militants de la Cité, des artisans de la concorde et de l’union entre les différents éléments de la Communauté libanaise.

Gardez au cœur de cette jeunesse ardente et fière la flamme de l’enthousiasme et l’amour de la noblesse. Donnez-lui, sans relâche, le sens de la discipline et de la dignité.

Je sais, qu’aux heures graves, vous êtes prêts à tous les sacrifices. Sachez aussi dans le calme et la paix, puiser constamment en vous-même, en votre idéal, dans les traditions de notre pays, la force nécessaire pour mieux servir.

Vive le Liban, Vive sa Jeunesse.

2-Message de novembre 1945

 

Je suis heureux de vous adresser mes sincères félicitations à l’occasion du dixième anniversaire de la fondation de votre Mouvement, à vous qui êtes un groupe de choix parmi la Jeunesse du Liban.

Vous participez de façon si sensible au développement et au progrès de votre Patrie et vous prouvez chaque fois – chose très louable – un éveil de la conscience nationale.

Si j’avais quelque recommandation à vous faire ce serait de vous dire de remplir avec le plus de perfection possible tout votre devoir. Que votre conscience vous porte à améliorer et à embellir votre action. Que votre idéal soit cette patrie que nous aimons et que le service du Liban demeure votre unique devise.

Les « Kataëb » qui rassemblent un groupe choisi de la Jeunesse libanaise sont l’une des quelques organisations qui travaillent dans le domaine national. Et leurs adhérents ont des activités diverses.

Puissent toutes ces organisations s’unir et marcher sous un même drapeau, le drapeau du Liban !

Puissions-nous du moins voir une Fédération Libanaise de ces organisations groupant leurs comités directeurs et unifiant leur commandement. C’est un pas que les « Kataëb » doivent faire et ce sont eux qui peuvent réaliser ce vœu qui me tient à cœur. Si vous le faites, « Kataëb », vous aurez ajouté à vos services pour la cause libanaise un grand service très appréciable. Et vous aurez l’honneur, alors, d’avoir unifié les rangs, supprimé les barrières et les divergences.

Je connais votre Chef, sa dignité, son patriotisme et son enthousiasme au service du Liban. Et je me plais à penser, en formulant mes vœux au début de votre année nouvelle, que mon souhait peut se réaliser par vous. Que le mérite de cette entreprise vous revienne, avec la grâce de Dieu dont dépend le succès.

SON EXCELLENCE M. ALFRED NACCACHE, CHEF DE L’ETAT, CHEF DU GOUVERNEMENT

 

Novembre 1941

 

A la veille de l’événement capital de la proclamation de notre indépendance, je suis heureux d’adresser à la jeunesse ardente et généreuse de mon pays cet appel qu’elle m’a demandé et que me dictent mon affection pour elle et mon souci de son avenir.

L’indépendance ne se proclame pas seulement. Elle se mérite.

Elle se mérite plus encore après qu’avant sa proclamation. Elle exige des vertus que les jeunes possèdent : le désintéressement et le courage d’abord. Aimer le devoir et le regarder en face, même s’il réclame le sacrifice de soi, telle est la première condition, la pierre d’angle de l’édifice libanais.

Le civisme demande aussi des volontaires. Jeunes gens, enrôlez avec vous sous cette bannière le plus grand nombre possible. Soyez toujours ces serviteurs bénévoles de la Cité, respectueux de l’ordre et de la loi, ces « Kataëb » si utiles à notre vie publique et à notre vie nationale. Bientôt le civisme sera la loi commune.

 

Union enfin, Union toujours ! Je n’ai pas besoin de rappeler que les fauteurs de troubles et les agents de divisions, pour la plupart des profiteurs, sont les ennemis parfois inconscients de notre Patrie. Sous quelque étiquette qu’ils se cachent, que votre vigilance les démasque, les désarme ou les neutralise.

Jeunes gens de mon pays, dans les circonstances décisives que nous traversons, je fais appel à vous et je vous propose cette devise : union de la jeunesse pour l’unité libanaise.

SON EXCELLENCE M. HABIB ABICHAHLA, ANCIEN PRESIDENT DE LA CHAMBRE DES DEPUTES, ANCIEN VICE-PRESIDENT DU CONSEIL DES MINISTRES

 

Décembre 1943

 

Les Kataëb ont eu une influence prépondérante sur le réveil national libanais. Elles ont orienté vers un même idéal les hommes politiques d’une part et l’opinion publique. Et c’est ainsi que, grâce à elles, le Peuple et le Gouvernement libanais se sont retrouvés, sont redevenus « un » après avoir été divisés par 20 ans de Mandat.

Témoin oculaire des événements de novembre, je puis aussi et je dois dire ce que furent les Kataëb à l’œuvre. Ces jeunes gens ne craignent aucun danger et ne reculent devant aucun sacrifice dans leur action au service du Liban. Ils venaient chez nous à Bchémoun prêts à faire tout ce qu’on pouvait leur demander. Tout au long de la crise, ils assurèrent la liaison entre notre gouvernement régulier réfugié dans la montagne et la population de la capitale. Ils veillèrent au maintien de la grève générale jusqu’à la dernière minute. Et quand les despotes crurent pouvoir décapiter la résistance nationale en emprisonnant M. Pierre Gemayel, chef supérieur des Kataëb et des Najjadé, ces deux organisations se placèrent immédiatement sous la direction d’un autre membre des Kataëb, Maître Joseph Chader…

Je transmets aux Kataëb le salut de Son Excellence le Président de la République en y joignant le mien et l’expression de notre gratitude.

SON EXCELLENCE M. SABRI HAMADE, PRESIDENT DE LA CHAMBRE DES DEPUTES

 

Décembre 1943

 

J’entendais parler de vous, sans vous connaître, Jeunesses courageuses des Kataëb, jusqu’au jour où je vous ai vues dans la sainte et terrible lutte. Je vous ai alors admirées et je compris comme devait être la jeunesse.

Je vous ai vues soldats au service du Liban, dans les heures les plus difficiles et graves quand, répondant à l’appel de la patrie, vous avez tenu votre place à côté de vos chefs, de vos ministres et de vos députés, pour la défense du droit spolié, de la dignité lésée, de l’indépendance violée.

Nous pouvions compter sur chacun d’entre vous pour porter le message du gouvernement légal retranché derrière le rempart de poitrines des vaillants libanais à une Nation révoltée qui soutenait et approuvait ce même gouvernement.

Vous avez été les patriotes chargés de responsabilités qui ont accompli parfaitement les tâches importantes qu’on leur confiait. Rien ne vous retenait de faire votre devoir.

Je vous ai vues, veillant les nuits, traversant les vallées et les montagnes, conduites et dirigées par l’ombre de votre Patrie. Et je compris alors la sublime signification de votre devise : « Au service du Liban ».

Au Chef suprême des Kataëb, le grand patriote Cheikh Pierre Gemayel, à ses camarades grands et jeunes, et plus particulièrement à ceux qui nous ont accompagnés les jours de la lutte sainte, j’envoie le salut de la Chambre des Députés Libanaise et mon salut personnel. Nous n’oublierons jamais les services rendus au Liban par les Kataëb durant les journées dont dépendait notre sort.

SON EXCELLENCE M. RIAD SOLH, PRESIDENT DU CONSEIL DES MINISTRES

 

Décembre 1943

 

Je suis heureux, et je pense que tous les libanais et les amis du Liban le seront autant que moi, d’avoir moi-même épinglé le Mérite Libanais sur ce drapeau et sur cette poitrine… Je connais le Chef des Kataëb et plusieurs de ses camarades, et ma déclaration ministérielle a emprunté quelques-uns de ses points essentiels à leur programme. Aux Kataëb revient également le mérite d’avoir hissé avant le Gouvernement le nouveau drapeau libanais sur les édifices publics. Mon gouvernement est un gouvernement de révolution et de bouleversement et il restera tel jusqu’à ce que le Liban obtienne l’exercice de l’intégrité des prérogatives auxquelles son indépendance lui donne droit. Dans cette œuvre révolutionnaire, je compte surtout sur les Kataëb et les Najjadé, espérant voir bientôt toute la Nation libanaise rassemblée en une seule phalange au service de la Patrie.

SON EXCELLENCE M. SALIM TAKLA, MINISTRE DES AFFAIRES ETRANGERES

 

Décembre 1943

 

La Jeunesse libanaise a répondu à l’appel du devoir. Consciente de ses responsabilités et de l’importance de la Cause qu’elle avait à défendre, elle n’a rien ménagé pour le triomphe du droit et le rétablissement des libertés publiques.

Ses sacrifices et ses efforts, joints à ceux de la Nation entière, marquent l’étape la plus réconfortante de l’histoire libanaise au 20e siècle.

Pour les observateurs lucides de notre évolution politique, un tel événement n’a pas été surprenant. Il confirme d’une manière éclatante la confiance de nos meilleurs amis et de nos grands patriotes dans les saines et fortes réactions de notre peuple.

Mais il faut également affirmer que depuis plusieurs années déjà un changement profond s’était opéré dans nos mœurs. Une mentalité nouvelle s’était développée et a gagné peu à peu toutes les classes de la population.

Dans ce changement essentiel et précieux, les Kataëb ont joué un rôle de premier plan. Elles ont rempli leur mission d’éducation avec une persévérance et une ténacité dignes de tout éloge.

Aux témoignages de sympathie et d’encouragement que leurs amis leur manifestent à l’occasion de leur nouvelle année de combat et de la reconnaissance officielle, je joins mes vœux les plus sincères.

QUELQUES COMMENTAIRES… DANS LA PRESSE DE LANGUE FRANCAISE

 

-JEUNESSE EN MARCHE… (par Michel Chiha).

-JEUNESSE QUE VOICI…

UNE POUSSEE SOUDAINE

HOMMAGE AU CHEF

LE PREMIER CARRE A GROSSI

UNE DECLARATION CENSUREE (par Georges Naccache)

-VOICI NOS PREUVES

UN MOUVEMENT QUI NOUS DEPASSE

SOUTIEN DE L’INDEPENDANCE

JOUR D’ANNIVERSAIRE

MANIFESTATION D’UNION (par Charles Hélou)

-UN CORPS, UN ESPRIT, POUR UNE DOCTRINE (par Dikran Tosbath)

-LES ANNEES DIFFICILES

MOTEURS… ET FREINS (par Kesrouan Labaki)

-CE N’ETAIT QU’UN PETIT GROUPE… (par Ibrahim Makhlouf)

-CETTE JEUNESSE NOUS FAIT HONNEUR

IL LEUR SERA BEAUCOUP DEMANDE (par Khalil Gemayel)

-UNE FORCE EN MARCHE (par Nagib Dahdah)

JEUNESSE EN MARCHE (Michel Chiha – novembre 1948)

 

Les mouvements de jeunesse ont un premier privilège, c’est qu’on n’y vieillit point. L’âge peut venir ; par définition, l’enthousiasme et la fougue demeurent ; mais alors l’expérience et la sagesse les accompagnent. Tout est donc pour le mieux maintenant au service de la République et de la cité.

Après une masse d’efforts, de luttes, d’épreuves et de succès, s’ouvre devant les Kataëb la course de la dixième année. Du soldat anonyme comme du Chef, de toute l’organisation et de toute la hiérarchie, il faut reconnaître qu’ils ont mérité de la patrie.

A tous les degrés, les dévouements se sont multipliés. Et il n’est qu’équitable de constater qu’à aucun appel, il n’a été répondu du côté des Kataëb par l’indifférence ou l’absence.

Après la leçon des faits, après la méditation des événements, après une longue réflexion et une longue patience, une doctrine des Kataëb s’est édifiée qui définit le Liban comme il est et qui s’interdit de bâtir sur des illusions et sur des chimères.

Le visage du Liban en tant que nation est l’un des plus originaux de l’univers. Les Kataëb l’ont ainsi compris et aimé. Elles ont mis la lumière sur ses traits vénérables. Elles ont connu qu’il était fait, avant tout, d’un amour profond de la dignité humaine et des libertés légitimes. Elles ont compris qu’il y fallait, pour le maintien de l’ordre et de la paix, des réserves inépuisables de fermeté, de bonne volonté, de tolérance. Au Liban, en effet, tous les libanais, s’ils sont frères, ne sortent pas du même moule ; ils n’ont pas une conception identique de la civilisation en marche. Il en est qui vont vite et d’autres lentement ; mais la diversité fait à la fois la difficulté et le charme. C’est ici une merveilleuse variété de types humains, de croyances, de coutumes, de pensées et de gestes, qui se fond finalement dans les traditions et dans l’unité indestructible de la patrie.

Cela montre aussi qu’on ne peut qu’avec précaution et mesure faire ici les lois. Les statuts personnels en sont la preuve éclatante. En cela, avec des variétés et des nuances beaucoup plus marquées, nous pouvons nous comparer à la Suisse, ce très grand petit pays, cette république montagnarde et citadine, qui est le modèle de l’équilibre et des vertus politiques.

Avec la permission du Chef, nous aussi nous entrerons dans cette nouvelle année des Kataëb sous les signes non équivoques du courage, de la détermination, de la sagesse et de la concorde. Et nous attendrons suivant la coutume, qu’elle soit féconde en initiatives heureuses, en manifestations de l’abnégation patriotique et du civisme.

Les temps sont tels qu’on ne peut plus, dans un pays petit ou grand, rien faire de suffisant sans la coordination des forces vives. Les Kataëb élèvent leurs fanions à l’articulation principale des forces libanaises. Elles sauront se maintenir sur le terrain providentiel où les énergies dispersées se retrouvent, où les mains se tendent, où les pensées s’unissent, où les rangs se serrent, où les grandes décisions s’élaborent, où bat, à un rythme puissant, le cœur même de la patrie.

JEUNESSE QUE VOICI… (Georges Naccache – novembre 1940)

En remontant à ce matin gris d’un autre novembre où s’opéra le premier rassemblement, ce n’est pas sans une légitime fierté que les fondateurs et les continuateurs des Kataëb peuvent aujourd’hui mesurer tout le chemin accompli.

1936-1940…

Aux dernières heures de la paix du monde, dans la prescience d’un écroulement où se trouveraient menacées ses traditions et ses libertés les plus chères, une jeune élite libanaise lançait, il y a quatre sans, son premier appel.

La vigueur et l’ampleur du mouvement, sa foudroyante fortune, les dizaines de milliers d’adhésions qu’il emporta en quelques semaines, son action heureuse dans tous les domaines où le service public exigeait la mobilisation des dévouements et des énergies, attestent à quel point un tel mouvement répondait à l’aspiration la plus ardente de toute cette jeunesse, à ses besoins les plus profonds.

Honneur à ce jeune chef, vigilant et brave ! Honneur à cette troupe ardente et disciplinée !

Ils ont su éviter les multiples écueils, échapper à la mainmise des clans et des partis, faire échec à tous les assauts des politiciens, pour dédier leur entreprise au seul service de la Communauté qui inspire et commande toute leur doctrine et toute leur action.

Ce court passé, mais si riche en actes et en résultats, est le meilleur garant de l’avenir.

Oui ! L’on peut faire confiance aux jeunesses que voici : elles tiennent les principales chances de la sauvegarde et de la durée de ce pays.

UNE POUSSEE SOUDAINE (par Georges Naccache)

 

Si nous recherchons les causes plus profondes desquelles est né ce mouvement, nous les trouverons dans notre vocation la plus humaine : un besoin de se perdre, un goût de (se) risquer – un premier essai de sortie (de soi), d’arrachement (de soi), de dépassement (de soi).

Je dois dire, puisque j’en fus témoin, que nulle sorte de spéculation intellectuelle, nulle attitude d’aucune sorte ne fut à l’origine de ce dessein. Ce fut bien plutôt une poussée soudaine et violente – un grand mouvement physique collectif.

-Se perdre pour se retrouver, disions-nous…, se perdre pour se sauver. Et cette Jeunesse n’a appris à se sauver qu’en désapprenant de se réserver.

Les Kataëb ? Première introduction du Social dans l’Intelligence et la Sensibilité libanaises : la libre soumission aux règles et aux disciplines qui porteront à ses conditions optimes la vie de la communauté.

(Un mouvement populaire d’encadrement bourgeois).

C’est son caractère proprement révolutionnaire.

C’est la nouveauté extrême de cette entreprise sous un climat où les conditions de vie faisaient de chacun le prisonnier de son rêve.

Une méprise donna le signal, il y a 3 ans, du premier choc. Heureuse méprise !

Et honneur à ceux, (même si nous en fûmes), par qui le premier scandale est arrivé.

HOMMAGE AU CHEF (Georges Naccache – 21 novembre 1942)

 

Mon cher Pierre,

Il est beaucoup question de construire un « monde de demain ». Qui n’a pas en poche sa petite Charte d’Atlantique ? Or l’infirmité la plus cruelle de notre humaine condition est qu’il nous est impossible de concevoir un demain qui ne soit pas fait des plus pesants éléments d’hier. Dans ce futur idéal, notre esprit ne projette rien d’autre que notre Passé. C’est ce qui fait la fadeur écœurante de toutes ces spéculations et la prétentieuse imbécillité des doctrinaires et des polémistes qui n’arrêtent point de se chanter pouilles et de se battre sur des concepts falots et des formules surannées.

Mais vous, Pierre, et les 30000 jeunes gens qui vous entourent, vous savez au moins une chose et il n’y a pas que cette chose, pour vous, qui compte. Dans le monde qui se fait, et de quelque façon qu’il se fasse, le Liban a sa place. Il la garde. Entre la mobilité de la mer et du ciel, il y a, par ici, quelques vieilles roches qui n’ont pas bougé depuis un certain nombre de millénaires ; elles resteront où elles sont. Nous y resterons comme nous sommes. Les voyageurs amis, nous les y accueillerons selon leurs figures et leurs mérites, mais en ne cédant rien de nous.

Je puis en porter témoignage, puisque vos Kataëb nous les avons vu naître ensemble : ce fut, essentiellement, cela, très simplement cela. Un maintien et un refus, une revendication et un rejet. Vous pouvez, grand Pierre, en tirer une légitime fierté. Je ne crois pas qu’il y ait un mouvement au monde qui puisse se flatter d’avoir accompli en 1936 une prise de position qui demeure valable pour 1942 – et au-delà… Je sais aussi tout ce que cette réussite doit à votre vigilance. Vous avez su soustraire vos Kataëb à toutes les annexions – les fermer à toutes les intrusions. Ce ne sont pas les occasions ni les tentations qui ont manqué. Votre jeunesse allègre tentait tous les vieux singes. Vous leur avez ri au nez et vous avez passé…

Votre seule habilité, mon cher Pierre, est dans cette loyauté virile du cœur. Vous avez compris, à l’heure où se cognaient toutes les idéologies et toutes les doctrines – où nul ne savait plus sur quel plan s’opérait la nécessaire rencontre de l’Autorité et de la Liberté – vous avez compris qu’il n’y avait rient à prendre à ces modes étrangères. Votre seule ambition était d’opérer un rassemblement de jeunesse. Vous saviez que ce rassemblement a sa valeur en soi, sa vérité…

Et vous voici, maintenant, à votre 6e anniversaire. Beaucoup d’idées et beaucoup d’idoles périront encore autour de nous, mon cher Pierre : mais nous n’y avons rien engagé de nous-mêmes : qu’elles meurent de leurs justes morts. Votre devise, celle de votre mouvement, parce qu’elle exprime les trois seules valeurs constantes de l’honneur et du bonheur humains, suffit à assurer votre durée. « Dieu, Famille, Patrie » : il aura fallu un cataclysme universel, des déluges de feu et de sang, pour que l’humanité soit ramenée à ces lois les plus naturelles de sa conservation. Les états qui ont prétendu s’en écarter sont en train de se dissoudre sous nos yeux. « Dieu, Famille, Patrie » : vous aviez, mon cher Pierre, la bonne recette. En retranchant Dieu, on ne voit pas très bien ce qui serait gagné, mais nous savons tout ce qui y a été déjà perdu et tout ce qui pourrait encore être perdu…

LE PREMIER CARRE A GROSSI (par Georges Naccache – 3 novembre 1944)

 

Sept ans ont passé depuis la sortie de Baabda. Le petit carré a grossi. 30000 commémorent, aujourd’hui, ce premier rassemblement d’un matin de 1936 où nous étions 300 garçons qui n’avaient rien à mettre en commun qu’une espérance et une décision.

Tout est changé, rien n’est changé. Au centre du cataclysme cosmique, le vieux roc libanais a tenu. Quelques cicatrices, à peine… Et c’est, dans la tristesse de l’exil universel, une très douce fierté que de se savoir et de se retrouver pareils sur cette terre depuis mille ans si merveilleusement la même.

« Action, organe de combat », continuera son combat ; mais il n’oublie pas que ce combat de la liberté se mène au Pays de l’Amitié et de la Fidélité parfaites.

UNE DECLARATION CENSUREE (Georges Naccache – 21 novembre 1942)

 

Mon cher Gemayel,

Vous m’avez fait l’amitié et l’honneur d’un entretien au cours duquel vous m’avez exprimé le vœu le plus profond de la Jeunesse nationale dont vous avez opéré le rassemblement. Je vous dois au moins la politesse de vous faire savoir pourquoi notre rencontre n’a pas eu sa suite : votre appel à « l’unanimité nationale », transmis à la « Revue du Liban », a été censuré.

Je ne sais pas si l’interdiction prononcée par la censure vise le papier lui-même, ou votre personne. Peut-être bien, en somme, les deux… A vrai dire, vous avez abordé un sujet terriblement scabreux. Si les libanais entendaient votre appel et s’avisaient « de s’aimer eux-mêmes et de s’aimer entre eux », cela risquerait de déranger bien des calculs et de renverser bien des positions. N’ayons aucune illusion là-dessus. Quand vous travaillez à l’union des libanais, vous êtes un perturbateur de l’ordre établi. L’ordre établi ne peut se maintenir qu’à la condition que les libanais continuent à se battre entre eux ; et s’ils risquaient d’oublier leurs querelles, vous pouvez compter sur les prochaines élections pour les raviver.

C’est aussi une prétention terriblement saugrenue, croyez-moi, et follement attentatoire à la paix publique et à l’harmonie des rapports internationaux que de demander, comme vous le faites, que des hommes d’Etat libanais s’appuient sur une opinion libanaise pour défendre les intérêts libanais. Où irons-nous, je vous demande de réfléchir un peu ? Est-ce que les protocoles de Genève et la Charte du Mandat se concilieraient avec d’aussi profondes subversions ? Depuis 1920, les jeux sont ainsi faits, la carte politique libanaise ainsi établie, et nous sommes invités à n’y rien changer : il y a d’une part les Sérails et il y a, d’autre part, le pays. Etablir la communication entre le Gouvernement et l’Opinion, « relier le Sérail et la rue », comme vous le proposez, c’est une entreprise de sombre anarchie et que tous les gens en place désavoueront hautement.

Nous voilà, du moins, prévenus. Et vous pouvez le dire à vos amis… Cet incident suffira à les fixer sur la manière dont on entend pratiquer la liberté d’opinion à la veille des élections.

VOICI NOS PREUVES (par Charles Hélou – 25 novembre 1940)

 

Nous aussi, nous pouvons nous aligner pour repartir la tête haute, au commandement. A nous aussi, on peut dire d’aller, de venir, de faire cent pas. « Je dis à l’un de mes hommes : va ! Et il va. Et à l’autre : viens ! Et il vient ». Ainsi s’exprimait le centurion qui, à son tour, ne demandait qu’à savoir pour bien faire et pour obéir. Nous aussi nous pouvons nous imposer cette discipline, cette bonne foi qui n’est pas la bonne foi de tout le monde, cette honnêteté qui est scrupule, qui ne comporte pas de réticence, pas de réserve, pas d’arrière pensée. Nous aussi, nous savons renoncer à ruser avec nous-mêmes, à discuter et à tergiverser – pour nous reconquérir.

Nos preuves, les voilà sur le terrain où, depuis une lumineuse journée de novembre, nous avons retrouvé nos certitudes et nos titres. Aujourd’hui encore, ce qui fait la dignité et la cohésion des Kataëb, c’est que dans les moments de découragement et de doute, un pays tout entier cherche en elles des raisons de confiance et des motifs de fierté. Elles lui donnent la mesure et l’image, elles sont le signe même de sa volonté de redressement.

Elles ont assumé cette lourde responsabilité, en s’affirmant. Les voilà maintenant engagées. Ce qui leur a été remis ne peut plus être repris. Le mouvement qu’elles ont déterminé les dépasse. Tout un avenir annoncé par leurs clameurs les engage. Il ne dépend plus d’elles, il ne dépend de personne d’anéantir ces promesses, de briser cet élan.

Elles ont – qu’elles le sachent ! le périlleux honneur d’être l’espérance et la vie même de ce pays.

UN MOUVEMENT QUI NOUS DEPASSE (par Charles Hélou – 21 novembre 1942)

 

Pour prouver le mouvement, marcher…

Du mouvement, il n’est pas d’autre preuve. C’était déjà – voici des millénaires – celle du grec qui, avant son contradicteur, avançait.

Certes, avancer ! Mais la tête haute. D’un pas assuré comme une conquête. D’un rythme égal – issu de chacun pour s’imposer à tous.

Un mouvement. Le cheminement de milliers de jeunes – et de quelques idées. Des idées claires mais essentielles à la vie même de la cité, des principes de vie aussi vieux que notre civilisation, aussi neufs que tous les recommencements. Une devise – Dieu, Famille, Patrie – qui est une nécessité d’hier et de demain.

Un mouvement…

A un discours, il est toujours possible d’opposer un autre discours. A un argument, un autre argument. Mais quel argument ou quel discours pouvait ou peut encore entraver la ferme, la droite et générale poussée que tout le pays a vue ?

1936-1942 : six ans déjà depuis ces premières randonnées en formations serrées qui furent nos premiers titres. Que sert aujourd’hui encore d’invoquer d’autres exemples ? Mille autres exemples de solidarité, d’entraide sociale, de dévouement risquent de s’écrouler devant le préjugé. « La vérité en marche » a besoin de semelles. Pour avoir raison de l’ignorance ou de l’erreur – les syllogismes, les déductions ni les inductions ne valent le retentissement de ces premiers pas cadencés sur un terrain durci.

« …Et comme on peut marcher les pieds dans ses souliers… » 1942 nous trouve encore en route. Avec quelques siècles de traditions, de foi, d’espérance derrière nous – et devant nous.

Nous voici engagés dans un Mouvement qui nous dépasse. Dans les circonstances dramatiques où s’élabore le Liban de demain, nous avons moins que jamais le droit de souffler ou de reculer.

Nous savons que l’avenir de ce pays ne peut être assuré que par la vertu des mêmes disciplines qui, en dépit de l’exiguïté de son territoire, on fait son histoire et sa grandeur.

Dieu, Famille, Patrie : pour que le Liban vive nous voulons que notre devise demeure sa loi. Nous voulons que notre mouvement soit le sien. Le mouvement : le seul équilibre jamais réalisé entre l’ordre et la liberté.

SOUTIEN DE L’INDEPENDANCE (par Charles Hélou – novembre 1942)

 

A travers de vastes réunions, les Kataëb n’ont pas cessé d’être la manifestation la plus pure d’une jeunesse que les obstacles n’embarrassent pas, ni le respect humain : qui ne craint pas le risque ni les responsabilités : qui enfin espère parce qu’elle agit. Car l’espoir n’est pas fait seulement d’optimisme béat. C’est le privilège de ceux qui peinent à la tâche et prennent ainsi conscience de leur valeur. C’est la connaissance que le lutteur a de sa force, de sa résistance, des ressources dont il dispose et qui lui assureront le triomphe final.

Les Kataëb sont jeunes, forts, déterminés : ils sont bien vivants. On n’a plus besoin de leur recommander de maintenir et de servir un juste équilibre en ce Liban indivisible mais cependant si divers ; sur le plan politique ils ont atteint l’âge de la maturité et ils le montrent chaque jour. On sait enfin qu’ils sont et qu’ils demeureront un des premiers remparts de ce pays, à tout moment, en toute circonstance, que ce soit de l’intérieur ou de l’extérieur que vienne le risque ou la menace.

Et l’indépendance libanaise n’a certainement pas plus ferme soutien.

JOUR D’ANNIVERSAIRE (par Charles Hélou – 21 novembre 1944)

 

Ce n’est pas du premier qu’il faut se souvenir – mais du dernier : « le jour du dernier jour ». Nous le savons, Seigneur.

Les commencements sont tous pareils : une grande espérance, un grand élan. C’est la suite qui compte, et c’est la fin. C’est la persévérance et c’est la fidélité.

Le départ eut lieu un matin de novembre. Mais qu’est-ce que partir ?

Au vrai, il n’y a jamais de départ, mais des retours et des recommencements. En d’autres temps, pour surmonter d’autres épreuves, le Liban a connu d’autres Kataëb : plus justement encore, si l’on s’en tient à l’esprit, les mêmes Kataëb, les mêmes hommes, les mêmes chefs.

Ce ne sont pas quelques années, ce sont des siècles de lutte que les Kataëb peuvent, un 21 novembre, évoquer et revendiquer.

Nous participons à un « Mouvement » qui manifestement nous dépasse.

Dans l’œuvre éternellement renouvelée de défense de toutes les valeurs libanaises, cette génération ne fait que marquer sa place. Il ne nous appartient de rien créer, Seigneur – mais d’accepter le travail qui nous revient, les responsabilités qui nous incombent, et notre quote-part de défaites et de succès.

Ce n’est pas le destin du Liban qui peut être mis en cause, mais le sort de nos entreprises et de nos résolutions.

Les médiations – d’ordre personnel – que doit comporter un anniversaire comme celui-ci, sont une préparation à un autre examen de conscience, à un autre jugement.

Quand il s’agira pour nous de revenir à notre terre charnelle, en laissant tomber la cape, le manteau, le couteau et le masque – l’important, l’essentiel, ce sera d’avoir rempli notre rôle, d’avoir tenu notre rang.

MANIFESTATION D’UNION (par Charles Hélou – 28 mai 1945)

 

La valeur de ce dimanche phalangiste qui a enthousiasmé tout Beyrouth, se situe en-dehors des considérations de chiffres. Si imposants que soient les chiffres, ils ne signifient pas tout, ils n’expriment pas tout.

Ce n’était pas une manifestation de force que voulait nous donner cette jeunesse libanaise qui défilait en chantant. Mais une manifestation d’union, de discipline, de foi.

A ce rendez-vous exceptionnel, des hommes étaient venus des horizons les plus divers – des régions, des classes, des métiers, des habitudes de penser, des modes de sentir les plus variés – pour affirmer un même esprit, une même fidélité, une même espérance. Et, contagion de l’exemple, il suffisait de cette présence, pour déchaîner partout, à travers les rues, une même clameur.

C’est dans ces conditions que les Kataëb faisaient leur rentrée dans cette Place des Canons où (nous ne l’oublions pas) ils avaient été, une première fois, en 1937, accueillis par les forces conjuguées de la Sûreté, de la Gendarmerie et de la Police, à coups de matraque et à coups de feu.

Revanche de la vérité et de la justice ! Chacun y reconnaîtra aussi un signe des temps. Il est clair qu’un pouvoir proprement national ne peut que se féliciter des concours précieux qui lui sont offerts. C’est le privilège de toute politique nationale de réaliser, autour de principes clairs et simples, l’unité de toutes les forces de la patrie.

UN CORPS, UN ESPRIT, POUR UNE DOCTRINE (par Dikran Tosbath – 21 novembre 1944)

 

Qu’en huit ans, ce noyau de jeunes purs et décidés que nous vîmes, pour la première fois, en 1936, défiler guêtrés de blanc, fiers de leur uniforme, fiers surtout de leurs couleurs, dans les rues de Beyrouth pour former ce meeting si peu houleux, mais combien impressionnant – parce que c’était la première fois et que c’était sérieux, que c’était discipliné – de Furn el-Chebback, soit devenu cette force, cette masse compacte, homogène, animée de la même foi, du même patriotisme, du même esprit de sacrifice et d’abnégation, du même enthousiasme que la première heure, confond plus d’un observateur sceptique.

Il y a huit ans on se disait :

-c’est un mouvement qui aura vite fait de disparaître !…

-Ca ne fera pas long feu !

-Pareille initiative peut-elle durer dans pareil pays ?

Ces jeunes ont infligé le démenti le plus cinglant aux conformistes. Ces jeunes, avec précision, avec minutie et surtout avec dignité se sont d’abord construits.

Les chefs – hommage à Pierre Gemayel – ont tendu à former d’abord l’esprit des Kataëb. Il fallait constituer avec des éléments variés, un Corps, un Esprit pour une Doctrine.

C’est lorsque ces éléments sont arrivés au stade de la maturité absolue, lorsque ces jeunes ont senti qu’ils pourraient et qu’ils devaient être les gardiens vigilants d’un Liban uni, d’une République saine, lorsqu’ils se sont jugés capables de s’imposer, pour le plus grand bien de tous, qu’ils ont décidé de construire un Liban à leur taille, un Liban digne, un Liban fier.

Ce Liban Souverain, les Kataëb l’ont créé.

Mais là ne finit pas leur mission. Leur mission vient juste de commencer. Les américains ont une expression très heureuse pour proclamer la fin d’une période de stage qui annonce le début d’une vie nouvelle ; ils disent le « commencement day ».

Les Kataëb sont donc au commencement. C’est parce qu’ils ont atteint un but qu’ils restent plus vigilants, encore et plus décidés : car il ne suffit pas d’avoir un Liban indépendant, encore faut-il que ce Liban conserve son indépendance, que ce Liban soit toujours plus noble, toujours plus digne de l’amour et de l’estime et de ses citoyens et de tous les étrangers qui suivent avec intérêt l’évolution de cette jeune République.

Les Kataëb veilleront à ce que cette République soit la République modèle telle que l’ont conçue non seulement les Kataëb, mais tous les libanais conscients de leur dignité.

On peut – on doit – faire confiance aux Kataëb.

LES ANNEES DIFFICILES (par Kesrouan Labaki – 23 novembre 1947)

 

Sur le terrain national, pendant onze difficiles années, Pierre Gemayel et ses Kataëb ont été de bons serviteurs de la patrie. Au moment où les meilleurs des libanais ont pu hésiter ou se tromper, les Kataëb ont accompli d’instinct les gestes qu’exigeait le salut immédiat du Liban.

En 1943, ils ont participé à la Révolution de novembre. Ils y ont joué un rôle déterminant. Ils ont jeté dans la balance tout le poids d’un libanisme intransigeant. L’Etat leur a déjà témoigné sa reconnaissance. Et les patriotes que le zèle de Pierre Gemayel avait pu alors effaroucher, ont eu, depuis, l’occasion de manifester à l’égard du Chef des Kataëb, une plus juste compréhension.

MOTEUR… ET FREIN (par Kesrouan Labaki – 23 novembre 1947)

 

1945 a permis aux Kataëb de donner toute leur mesure.

Que ces jeunes hommes conduits par un jeune Chef soient descendus, à plusieurs reprises, dans la rue, n’était pas, somme toute, étonnant. Mais qu’ils se soient dressés, avec une curieuse audace, au travers de la voie des fanatiques et des démagogues, a forcé l’admiration des plus réticents.

Le rôle des Kataëb en juin 1945 ne fut pas moins décisif qu’en novembre 1943. Sans Pierre Gemayel et ses Kataëb, nous nous serions assez probablement laissé entraîner aux pires excès. Nous aurions perdu, du fait même, quelques-unes de nos meilleures positions et sapé les fondements moraux de l’indépendance.

Fonctionnant tour à tour, comme moteur et comme frein, les Kataëb ont, depuis, largement contribué à maintenir le Liban dans une attitude digne et sage. Aujourd’hui la position internationale du Liban n’est nullement précaire… Les hommes qui nous gouvernent ont, bien entendu, leur part de mérite. Mais sans la vigilance des masses libanaises – et plus particulièrement des Kataëb – nous ne serions peut-être pas, aujourd’hui, en aussi bonne position.

CE N’ETAIT QU’UN PETIT GROUPE… (par Ibrahim Makhlouf)

 

Ce n’était qu’un petit groupe, une poignée d’hommes, une envolée de jeunes.

Ils étaient cinq ou peut-être six, mais ils portaient en eux l’idéal de tout un peuple. Chacun venait droit de chez lui, de son labeur. Ils se sont rencontrés tout simplement à l’heure fixée par le destin. Une idée les avait réunis. Cette grande idée qui devait créer le Mouvement, ce Mouvement qui allait devenir une force, cette force qui sut imposer la discipline, cette discipline qui assemble aujourd’hui 35000 hommes au service de la Patrie.

Toute l’Histoire des Kataëb est là, dans ce départ, dans cette idée, dans ce Mouvement.

Nous n’évoquerons pas ici leur courageux passé. Il est tout entier dans le présent, ce présent qui sera l’avenir de demain.

Le Mouvement se confond dans le destin même de la Patrie.

Les Kataëb n’improvisent pas ; elles décident, puis elles montent la garde.

Vigilantes sentinelles, ces jeunes au cœur ardent et généreux, quand l’heure sonne pour la décision, ils s’élancent, leur chef en tête, vers les plus graves actions. En politique, ils ont bouleversé les caprices du hasard, et mâté ses impondérables.

Ils sont la force et l’espérance. La Nation les aime et les veut comme ils sont, comme ils pensent, comme ils agissent.

Ils étaient cinq, mais ils portaient en eux l’idéal de tout un peuple.

Heureux anniversaire d’une poignée d’hommes qui s’étaient élancés dans l’avenir avec une foi d’apôtres !

Une poignée d’hommes – une idée – un mouvement…

Les grands destins se sont faits ainsi.

CETTE JEUNESSE NOUS FAIT HONNEUR (par Khalil Gemayel – 19 novembre 1945)

 

Célébrer un anniversaire, c’est nécessairement remuer des souvenirs.

Les Kataëb peuvent aujourd’hui, en commémorant leur fondation, jeter un regard en arrière et se réjouir de l’œuvre accomplie. Leur passé est là qui témoigne d’une rare fidélité aux principes que leur mouvement avait adoptés dès le premier jour.

Servir le Liban – le servir sans rechercher les faveurs : voilà un programme qui paraissait chimérique. Pourtant d’innombrables libanais – appartenant à toutes les classes – y ont cru et continuent à y croire. La persécution et la calomnie sont demeurées impuissantes en face d’une doctrine qui ne variait, ni ne transigeait.

L’indépendance du Liban, les Kataëb l’ont revendiquée à un moment où il était méritoire de le faire. Elles se sont exposées avec courage.

L’expérience a prouvé que la jeunesse de chez nous sait défendre les droits légitimes du Liban, qu’elle est toujours prête à accepter des risques et à consentir des sacrifices.

Cette jeunesse, on l’a vue à l’œuvre et elle nous fait honneur.

Il est bon de célébrer des anniversaires, de s’arrêter un moment pour reprendre haleine, de se recueillir pour observer le chemin parcouru. Les Kataëb, année après année, procèdent à une sorte de bilan ; elles font la somme des progrès réalisés depuis leur naissance ; elles se remémorent la joie des jours heureux et la peine des heures difficiles.

Mais la jeunesse sait mieux encore tourner ses regards, confiante et enthousiaste, vers l’avenir. Et c’est à l’avenir que nous pensons – un avenir de paix, de concorde et de dignité nationale – en nous associant à la fête des Kataëb.

IL LEUR SERA BEAUCOUP DEMANDE (par Khalil Gemayel – 25 novembre 1946)

 

Les Kataëb célèbrent aujourd’hui dans une atmosphère nouvelle, le dixième anniversaire de leur fondation. Leur mot d’ordre est toujours le même et, aussi, leur programme qui se résume en quelques mots : « Au service du Liban ». Ces quatre mots ont fait le tour du pays et, par-delà les frontières, le tour de nos colonies d’émigrés dispersées à travers le monde.

Si les convictions n’ont pas changé, si le désir de servir avec enthousiasme et désintéressement est demeuré ce qu’il était il y a dix ans, les méthodes, elles, ont évolué : les Kataëb proclament aujourd’hui leur intention de participer directement à la gestion de la chose publique. C’est là une noble ambition légitime chez une jeunesse qui a fait ses preuves dans la lutte pour l’indépendance nationale et qui aspire à poursuivre cette lutte dans tous les domaines.

Les Kataëb seront présents aux prochaines élections : le souhait de ceux qui les admirent et attendent beaucoup d’eux, est de les voir descendre dans la mêlée et contribuer au redressement intérieur que réclame la masse des libanais. Mais il leur sera beaucoup demandé, parce qu’ils ont beaucoup reçu…

Mais le passé est garant de l’avenir. Les Kataëb ont revendiqué l’indépendance à un moment où il était quelque peu téméraire de s’élever contre l’ordre établi. Maintenant que l’indépendance est devenue une réalité, les Kataëb continueront à suivre la même voie – une voie tracée par dix années d’efforts, d’abnégation et d’intransigeance. Les compromissions, ils les rejetteront comme ils les ont régulièrement rejetées depuis qu’elles ont prêté le serment de servir fidèlement le Liban.

Nous ne répéterons pas la formule d’usage : « Place aux jeunes ». La jeunesse du Liban – consciente de ses devoirs et du rôle qu’elle peut et doit jouer – se chargera elle-même de se tailler une place de premier plan pour conduire la patrie vers un meilleur avenir.

La phase de la préparation est terminée. Voici, on nous l’affirme, l’heure de l’action.

UNE FORCE EN MARCHE (par Nagib Dahdah – novembre 1944)

 

Les Kataëb révèlent une force et confirment un sentiment.

La force : c’est une jeunesse ardente et disciplinée, répandue dans toutes les régions du Liban, parmi tous les milieux et les classes de la société.

Force du nombre d’abord : les rassemblements massifs dont nous sommes témoins en sont la preuve.

Mais c’est aussi et surtout une Force par l’organisation du mouvement et par l’idéal patriotique qui l’anime.

L’obéissance au Chef et le service exclusif du Liban sont les deux traits distinctifs, le caractère propre des Kataëb. Ils sont la cause et l’explication de leur force.

Une force en marche. Nés en 1926, ils se sont constitués méthodiquement au cours de huit années entières de travail intérieur.

Depuis un an ils sont descendus dans l’arène, exerçant une action prépondérante et notoire au service du Liban, « et du Liban seul ». On sait ce que l’indépendance libanaise et l’union nationale leur doivent.

Et ils ne font que commencer.

Mais l’action des Kataëb s’est exercée essentiellement sur les esprits. Elle a créé dans beaucoup de milieux libanais un sentiment de patriotisme précédemment inconnu. Il y a, à travers le pays, à n’en plus douter après les dernières manifestations, un grand courant de sympathie pour les Kataëb. C’est un fait qui n’a rien d’inquiétant : loin de là, il est un motif d’espoir. Car les jeunes gens que l’on acclame ne parlent que libanais. Ils n’associent le nom de la Patrie à aucune formule d’au-delà des frontières. Ils ont le courage de croire et de propager que l’avenir du Liban ne peut se décider qu’au Liban et entre libanais. Quand le sentiment public est favorable à de tels apôtres, c’est un présage excellent.

Cette force et la faveur qu’elle rencontre peuvent être considérées comme une garantie de l’avenir libanais. Un peuple uni autour d’une jeunesse décidée a des raisons de ne pas craindre les revers de la fortune.

Enfin, une œuvre intérieure d’une très haute importance attend ce Mouvement de Jeunesse.

NOTRE MOUVEMENT

 

…NATIONAL LIBANAIS

 

Au lecteur nous devons une explication. Ce recueil porte la transcription en lettres latines, du mot par lequel est désigné en langue arabe le Mouvement que les libanais d’expression française ont jusqu’à ce jour appelé « Les Phalanges Libanaises » ainsi que la plupart des étrangers.

Cette transcription, que nous faisons de propos délibéré, est en effet un acte qui nous paraît conforme à l’esprit du Mouvement.

Plus encore elle est, depuis plus de deux ans, conforme à la volonté des dirigeants qui l’ont utilisée dans les documents officiels, tels que les décisions et les communiqués que l’on a cru nécessaire ou utile de publier en langue française.

C’est un geste symbolique et d’une portée doctrinale qu’il importe de marquer aux premières pages de ce travail, pour attirer l’attention du lecteur des textes étrangers sur la spécificité du mouvement que nous lui présentons, et pour dissiper sans retard injustifié, toute équivoque ou tout malentendu possible.

La spécificité des Kataëb apparaîtra nettement, au cours des développements qui vont suivre, et plus particulièrement dans les exposés relatifs à la doctrine.

Disons tout de suite que nous considérons, et cela en toute objectivité et sans oublier les multiples facteurs qui entrent en ligne de compte, que ce mouvement est la conséquence d’une évolution historique morale et sociale du peuple libanais, qu’il est un aboutissement de siècles de pensée et d’effort, et qu’il est aussi à l’orée d’un progrès et d’un perfectionnement humain sur lesquels il manifestera son influence et qu’il marquera d’une empreinte tenace et salutaire.

Les équivoques qu’il faut éclairer et les malentendus qu’il faut dissiper ont leur origine dans deux faits que nous rapprocherons l’un de l’autre pour les expliquer l’un par l’autre.

A l’époque de la formation des Kataëb, au temps de la première rencontre et à la veille du premier appel à l’union des forces vives de la jeunesse de notre pays, partout dans le monde se manifestait un éveil admirable des générations nouvelles.

Favorisé et souvent provoqué, presque toujours contrôlé par les dirigeants des peuples en voie de redressement, cet éveil permettait de grands espoirs et ouvrait de larges horizons. Ce que l’on a appelé « les Mouvements de jeunesse » devenaient des foyers d’éducation civique et nationale, des centres de regroupement pour les éléments saints et vigoureux de chaque peuple en route vers des destinées héroïques et belles.

Il serait vain d’énumérer les multiples dénominations qu’avaient à cette époque – en 1936 – les rassemblements et les organisations de jeunesse. Tant de vocables alors, tant d’expressions, tant de formules, tant de slogans furent mêlés au cours de ce second épisode de la guerre mondiale : ils sont devenus par la suite les noms d’écoles de formation militaire et se confondent aujourd’hui dans le souvenir de la majorité de l’opinion publique avec des systèmes, avec des fautes, avec des crimes ou – plus justement souvent – avec des échecs.

Quelques-uns toutefois demeurent présents et vivants. L’essentiel des méthodes demeure aussi, utilisé sous une forme ou sous une autre, en insistant sur tel aspect, sur tel point de vue, sur telle orientation plutôt que sur telle autre.

Mais le plus important, et qu’il y a lieu de souligner, je veux parler de la place primordiale accordée aux jeunes générations dans le développement des nations, le plus important reste acquis malgré toutes les transformations du monde, malgré cette lutte acharnée de six ans au cours de laquelle de terribles bouleversements ont modifié les aspects les plus habituels des choses et des collectivités humaines.

L’éveil de la jeunesse libanaise eut lieu presque à la même période que celui des autres jeunesses du monde. De là à les comparer et même à rechercher des ressemblances et plus encore à déplorer des imitations et à accuser des filiations serviles – il n’y avait qu’un pas.

Pour franchir un tel pas, une coïncidence, à l’époque insoupçonnée, devait offrir des facilités, inutiles certes, mais acceptées quand même avec enthousiasme par les adversaires, les sceptiques, les dénigreurs et les pêcheurs en eau trouble.

Les fondateurs de notre Mouvement, dans l’intention de marquer d’une part le caractère ordonné, discipliné, organisé d’un tel rassemblement de jeunesses, et d’exprimer par ailleurs son caractère dynamique, vivant, progressif, emporté vers un idéal, choisirent le pluriel du mot arabe Katiba que les linguistes définissent ainsi : « groupe d’hommes réunis en section ».

Et quand il se fut agi de trouver le mot français correspondant, le souvenir d’Annibal le phénicien et des légions grecques et romaines les porta au choix de l’appellation « phalanges ».

Or il se trouvait qu’à la même période, de l’autre côté de la Méditerranée, dans l’Espagne troublée et déchirée par la guerre civile, un groupe de combat, une formation paramilitaire et en même temps mouvement d’éducation nationale et rassemblement de jeunesse, adoptait le même nom.

L’intervention pro-phalangiste de l’Italie fasciste et de l’Allemagne hitlérienne dans cette lutte fratricide attira l’attention du monde sur les ressemblances et les attaches indiscutables entre les militants du fascisme italien et hitlérien, et leurs gouvernements d’une part et ceux du phalangisme espagnol d’autre part.

Ce second fait ne devait pas manquer d’avoir aussi sa répercussion sur certaines accusations qui furent portées à l’époque sur les Kataëb et dont nous retrouvons de temps en temps quelques échos tardifs dans les commentaires de personnes si peu renseignées qu’elles paraissent vraiment tout à fait ignorantes de l’histoire libanaise et de ces dix dernières années.

Nous devions cette explication préliminaire au lecteur qui nous fait l’honneur de compter sur notre objectivité.

Les Kataëb n’ont rien caché au peuple libanais. Ils ont donné au cours de ces dix années, tant de preuves de leur volonté inébranlable de servir le Liban, et le Liban seul, qu’ils se seraient fait un devoir de reconnaître, sans nulle fausse honte, si, à l’origine de leur action, un élément étranger avait eu quelque influence.

Leur mérite n’en aurait pas été moindre. Bien au contraire. Ils auraient forcé une fois de plus l’admiration de tous par un effort de libération intérieure, aussi difficile tout au moins qu’un travail de libération de l’étranger.

Mais les Kataëb ne doivent rien à l’étranger. L’inspiration qui a été à l’origine de leur existence est uniquement libanaise.

Elle provient du plus profond de la conscience nationale d’un peuple soucieux, depuis les siècles les plus reculés, à réaliser une personnalité propre et une existence individuelle, gardant une place de choix parmi les éléments les plus humains de l’humanité.

Aucune imitation, aucun copiage, aucun asservissement moral ou matériel à telle ou telle organisation nationale ou internationale.

De multiples preuves, chacune d’elles décisive en soi, pourraient être invoquées. Que l’on fasse appel aux exemples tirés de l’action politique quotidienne, au cours de ces années qui ont vu passer sur notre sol des armées ennemies ou des occupants alliés aux intérêts contradictoires ou divergents – ou que l’on examine le budget ou la comptabilité d’un mouvement qui n’a jamais accepté les offres généreuses de quiconque et qui a vécu, on peut bien l’affirmer sans crainte d’être contredit, dans la pauvreté la plus simple et souvent la plus gênante – nous gageons que personne ne pourra y relever aucun signe d’aide étrangère.

Les archives elles aussi, offrent pour qui sait bien regarder, des preuves innombrables.

On se rend compte alors de l’effort méritoire déployé pour faire une œuvre originale, adaptée aux réalités libanaises, limitée par les conditions morales et historiques, adaptée et modelée par les résultats et les enseignements d’une expérience quotidienne et d’un travail d’un nouveau genre.

L’examen des archives est d’un intérêt considérable sur ce point, comme sur beaucoup d’autres d’ailleurs.

Relevons encore le fait suivant : tant que la confusion, le malentendu ou l’équivoque pouvaient paraître encore possibles, principalement chez certains libanais et dans l’esprit des autorités étrangères qui détenaient au Liban quelque pouvoir, les dirigeants des Kataëb ont tenu à garder l’appellation Phalanges. Ils ont tenu à laisser leur action et leur constant effort prouver, mieux que ne le feraient les démentis et les changements spectaculaires, leur indépendance, leur liberté et leur personnalité.

Malgré des demandes réitérées et multiformes, ils ont toujours refusé à s’incliner devant les caprices ou les volontés soit d’une certaine opinion publique soit des puissants du jour.

Après la dissolution de 1937, des propositions précises leur furent faites : leur Mouvement serait autorisé à la condition d’adopter une autre appellation. En 1942, au cours de la présidence de M. Naccache et à d’autres occasions encore, les propositions furent renouvelées : elles furent refusées avec netteté.

Une telle intransigeance a été souvent pour eux, on s’en rend parfaitement compte, la cause de difficultés très grandes. Elle les maintient, jusqu’à la fin de 1943, dans l’illégalité apparente, avec tout ce que cela comporte d’ennuis incessants, de gênes, de limitations à leur expansion et à leur épanouissement.

Sur ce point, qui paraîtrait à un observateur superficiel de minime importance, les Kataëb ont tenu parce qu’ils ont voulu y manifester un état d’âme : cette ténacité que l’on voit en maints autres détails et qui demeure le gage le plus solide qu’ils offrent à leurs amis et le motif le plus valable pour la confiance qu’ils inspirent.

Aujourd’hui les choses ont changé. Leur geste ne risque plus d’être interprété comme un recul, comme une hésitation, comme un marchandage ou comme une abdication.

Forts de ce qu’ils sont, convaincus d’avoir fait plus qu’il n’était nécessaire pour dissiper, sans discussion possible, les doutes les moins justifiés et les plus légitimes, ils considèrent qu’il est temps de replacer ce détail dans son véritable cadre, de lui donner son exacte mesure et sa relative importance.

Les Phalanges libanaises ont fait leurs preuves. Les Kataëb continuent…

PIERRE, LE CHEF

 

Les Kataëb ont apporté un message. Ils ont eu une mission à remplir. Ils ont beaucoup fait. Beaucoup reste à faire. Leur œuvre n’est pas de celles qui sont nécessairement limitées à une période donnée. Elle a commencé : je crois qu’elle n’est pas prête de finir.

Pour un très grand nombre de libanais, pour tous les adhérents à une organisation qui groupe aujourd’hui plus de quarante mille citoyens, ce Message est d’abord le flambeau aux mains d’un homme, la mission est d’abord l’œuvre inspirée et dirigée par un homme.

Ah ! Certes, la multitude des concours qui ont permis d’obtenir les résultats présents, est une chose admirable. Et l’on n’insistera jamais assez pour la part d’activité si efficace du militant anonyme.

Mais la présence d’un homme, l’action d’un homme, d’un chef incontesté et d’un chef aimé, fut un facteur premier, essentiel dont on doit tenir compte et auquel il faut accorder la place et le rang qu’il mérite.

Il faut parler de Pierre, de Pierre Gemayel qui fut et demeure un grand animateur, qui a porté les risques dans les jours difficiles et dont le nom, aujourd’hui est un symbole, un signe de ralliement à l’intérieur de nos frontières et un appel au-delà, pour les libanais du monde et pour les étrangers.

Il faut parler de Pierre sans lequel rien de ce qui a été réalisé par le mouvement sur le plan national et international ne se serait fait tel que nous le voyons ; parce que dans chaque acte, dans chaque décision, dans chaque événement, il eut son influence, son intervention et – nous pouvons en témoigner pour l’avoir expérimenté de longues années quotidiennement – son action définitive, indiscutée, incontestée – parce que dans tout ce qui a été fait, ce qui a été dit, il y a sa manière et son empreinte. Et parce qu’aussi l’auteur de ces lignes, militant du rang, se réjouit de reconnaître, lorsqu’il s’agit du Liban et de ses droits, dans ses propres accents, ses enthousiasmes et ses révoltes l’écho de ceux de Pierre.

Il faut parler de Pierre et nous ne croyons pas, en ce faisant, de donner prises aux reproches superficiels et stupides de quelques faux intellectuels, influencés par des propagandes récentes et des slogans simplistes de polémique facile, qui se hasardent de temps en temps à blâmer l’attachement à un homme, l’obéissance à ses ordres et la confiance inébranlable que ses camarades lui témoignent. Car ce ne sont pas là, les effets d’un mouvement d’humeur, d’un enthousiasme passager ou d’une sentimentalité bienveillante. Bien au contraire, c’est les événements de chaque jour, les expériences de la totalité des collaborateurs du Chef à tous les degrés de la hiérarchie administrative de notre Mouvement, le témoignage des amis, des sympathisants et des adversaires qui ont suivi l’effort de notre jeunesse – c’est tout ceci à la fois qui donne à l’adhésion collective et individuelle des militants son caractère raisonnable et raisonné. Et plus le temps passe, plus apparaît avec une netteté évidente la bonne et la juste et l’exacte inspiration des quelques jeunes de la première heure.

L’éternelle question posée à propos du succès éventuel ou acquis des entreprises humaines est bien celle qui a trait au rôle et à la place de l’homme, particulièrement de celui qui a la responsabilité de l’initiative et de la direction. La réussite des institutions est-elle conditionnée plus par leur propre organisation intérieure que par la valeur, la compétence et le dynamisme de ceux qui en ont la charge ? Suffit-il que l’institution soit perfectionnée dans la forme, autant que faire se peut, pour que la fin qu’on lui assigne soit inéluctablement atteinte ? En d’autres termes, il s’agit de savoir qui, de l’homme ou de l’institution est le plus essentiel, le plus indispensable.

Toute réponse catégorique à ce dilemme serait fausse, parce qu’incomplète et peu nuancée. Mais l’intérêt qu’il soulève apparaît tout de suite. La vie n’est pas faite de compartiments étanches : on ne peut séparer l’homme de l’œuvre, ni l’instrument, si parfait fut-il, de l’ouvrier qui en dispose.

Dans une institution aussi grandement humaine qu’un Mouvement national la part de l’homme responsable est considérable. Rien ne peut remplacer sa présence vigilante et active, et tout dépend de l’intensité de ses interventions et de la valeur de sa participation. A lui incombe la lourde tâche d’engager l’ensemble du groupe dans telle ou telle voie, de choisir la direction la plus opportune selon lui, de régler la marche collective selon les nécessités de l’heure et les considérations du moment, de freiner l’entrain ou de susciter l’enthousiasme, de calmer ou d’exciter la foule, de réagir sans tarder selon la doctrine préalablement établie et compte tenu de la réalité ambiante.

C’est vers le chef que tous les militants se tournent quand l’obstacle surgit à l’improviste, quand les embûches se dressent apparemment insurmontables. C’est de lui que tous attendent le regard encourageant, le mot animateur et le geste irremplaçable.

Parmi toutes les organisations nationales et les communautés politiques de ce pays, les Kataëb ont la chance d’avoir un chef dont le prestige est indiscuté même par ses adversaires et dont les qualités sont reconnues de l’ensemble des citoyens.

Cet avantage provoque la colère de beaucoup et devient pour certains un motif de dénigrement de la valeur intrinsèque de notre Mouvement. Ils affirment voir en cela le signe d’une faiblesse. « Votre principal atout, se plaisent-ils à dire quelques fois, est la personnalité de celui qui est à votre tête. Vous spéculez sur les garanties incontestables qu’il offre au peuple libanais pour le revendiquer comme une garantie de la noblesse de vos desseins et de la pureté de vos intentions ».

A la partie destructrice et négative de ce discours, nous croyons ne pas devoir répondre, car ce serait à notre sens une impardonnable indélicatesse à l’égard de notre chef, qui plus que personne connaît la grandeur de la tâche qu’il assume et qui estime avec justice les hommes qui le suivent et collaborent avec lui. Et de ce prétendu grief nous ne retiendrons que la place éminente qu’il accorde à celui que nous avons choisi pour guide, à l’homme dont le rôle primordial, si déterminant et si efficace, demeurera toujours pour nous un titre de gloire et une garantie.

Nous avons choisi l’homme aux mains duquel nous pouvions livrer le destin de notre organisation nationale et déposer notre plus précieuse richesse. Nous lui avons confié le soin de veiller sur le fruit de tant de labeurs, de tant d’efforts et de sacrifices, de protéger ce dépôt contre les assauts du dehors et les trahisons possibles du dedans.

Il sera, comme il l’a déjà été, le gardien de notre foi incarnée, réalisée par un rassemblement jamais égalé dans les annales libanaises, celui des valeurs les plus saines, des énergies les plus décidées au service public.

Il maintiendra, comme il a si courageusement maintenu, notre idéal dans sa pureté, notre loyauté dans sa simplicité, notre force dans sa cohésion. Il sera le premier responsable en face de nos ennemis et de nos amis, en face de toutes les autorités légales et réelles du pays, au cours de la mêlée ou dans la tranquillité de l’ordre. A lui les honneurs : c’est notre drapeau. Contre lui d’abord les attaques : c’est notre représentant.

C’est le même homme, tant que Dieu nous le gardera, pour les années à venir – comme il l’a été pour les années écoulées. Non seulement nous n’avons rien à lui reprocher mais bien au contraire nous avons à le remercier et à nous féliciter.

Notre reconnaissance se rehausse à nos yeux et aux yeux qui de prêt ou de loin regardent notre mouvement par ce qui s’y ajoute d’affection humaine, d’attachement et d’amitié. Ce n’est pas seulement un chef que nous avons en tête de nos rangs, c’est un homme auquel nous relient mille liens : ceux du cœur, ceux de l’intelligence, ceux de la raison.

Sa présence n’est le résultat ni d’un laborieux compromis, ni d’une désagréable et pénible lutte d’intérêts. Il n’a pas fallu, pour qu’il soit là, de fatigantes intrigues et de longues campagnes électorales. Nul n’a craint un quelconque ballotage. L’unanimité s’est faite d’une manière admirable. Et à n’importe quel moment nous sommes certains qu’elle se refera, avec la même spontanéité et le même élan. Point de tractations, point de marchandages. Il ne s’agissait pas d’un butin à partager, d’un poste à briguer. Il s’agissait de quelque chose de grand et de beau : le vouloir vivre en commun, en ordre, en discipline de toute une jeunesse, la défense des intérêts de la patrie, la sauvegarde du nationalisme libanais dans son intransigeance et sa sagesse.

L’on dira ce qu’on voudra : le salut pour notre pays, dans les temps présents surtout, réside dans la libre acceptation d’une stricte discipline : pour les individus elle est d’ordre intérieur et moral d’abord, elle est dans la libre acceptation d’une autorité respectée et juste ensuite ; pour la collectivité elle est dans les institutions et plus particulièrement dans les organisations du pouvoir et de la hiérarchie. Un chef. Oui, un chef. A qui nous obéissons. A qui il faut obéir. Un seul chef responsable, devant Dieu, devant sa conscience et devant le peuple. Et, en égard à cette immense et grave responsabilité, nous lui laissons les mains libres. C’est dire que nous ne le chicanons pas sur les détails. A lui de trouver les meilleurs moyens d’exercer son pouvoir.

A quoi nous servirait un chef si nous ne le laissons pas gouverner, si nous ne l’aidons pas à gouverner, si nous lésinons avec lui et sapons son autorité ?

Notre confiance a été donnée. Elle le sera tant qu’il le faudra. Elle ne peut être reprise qu’en cas de trahison. Le risque est grand, direz-vous. Il est certes à la mesure de la tâche à accomplir. Et avec un homme tel que celui que nous avons choisi, le risque vaut la peine d’être couru.

Nous avons fait avec lui ce chemin, Pierre de notre attachement et de notre fierté ! Nous avons pensé de grand rêves côte à côte, au long des années. Et nous voici encore, à une halte nouvelle, pleins de grave ferveur à la pensée que, malgré tout, il est encore avec nous et que nous sommes avec lui. Lumineuse clarté de la fidélité, étonnant pouvoir de la fidélité !

Si nous pensions un instant au chemin parcouru, si nous jetions un regard sur cette merveilleuse trajectoire qui commença le jour de notre première rencontre, il nous faudrait une sérénité inaccoutumée et une lucidité émouvante pour en dessiner les lignes essentielles, et pour retrouver au-delà de toutes les contingences, les profonds mobiles et les plus réelles impulsions.

Le respect marqua notre départ et jamais plus l’estime ne devait s’éclipser. Elle augmentait par contre de jour en jour, alimentée par les événements, renforcée par une continuelle fréquentation. Ce qui nous retenait et forçait notre admiration non seulement demeurait pareil à lui-même mais encore devenait à chaque instant plus net et plus apparent. Aux quelques premières raisons, cent autres s’ajoutaient. L’enthousiasme, le courage, l’intrépidité, l’amour de la patrie nous apparurent dès une certaine époque vertus ordinaires. D’autres vertus encore plus rares nous retinrent : la ténacité et la persévérance, le risque accepté sans relâche ni fatigue, la bienveillance attentive et discrète, la compréhension délicate et l’amitié affectueuse.

C’est alors qu’intervint dans ses rapports avec ses camarades, cet élément si rare, ce ciment si efficace et qui ne peut exister qu’entre des êtres prédestinés : l’affection. Il y eut dès lors entre lui et eux cet ineffable lien que nul ne pourra rompre. Toujours il les verra autour de lui rassemblés en cohortes résolues et intrépides : leur foi regarde vers lui, leur volonté les retient auprès de lui, leur cœur vibre pour lui : nul ne saura les disperser.

Nous qui sommes autour de vous, Chef, la troupe fidèle, pour les jours pénibles comme pour les jours heureux, pour obéir à vos ordres, comme pour soutenir vos efforts. Nous qui clamons votre nom comme un cri de foi, comme un cri de fureur, de révolte et d’indignation, comme une affirmation que nous redisons sans cesse malgré les forces (et les inerties) qui conspirent à l’étouffer. Nous qui sommes, de par Dieu, les militants d’une juste cause que vous nous indiquez, que vous incarnez et que vous défendez. Nous qui sommes de par Dieu, vos compagnons, vos camarades et vos amis – groupés dans l’effort et le service, nous réaffirmons notre attachement et renouvelons devant tous le serment de fidélité.

L’engagement à l’égard de moi-même, je l’ai toujours tenu de vous appeler Chef, sans y rien ajouter, sans abandonner cette noble appelation pour une autre plus familière et plus intime.

Mais il faut bien aussi, par tout l’attachement que j’ai pour toi, par toute l’amitié que tu me portes, par cet indicible émoi – cette mâle assurance – que ta voix suscite et que ta présence recrée, par cette communauté enfin à laquelle nous participons et pour laquelle nous vivons, il faut bien que le cri du cœur devienne si fort qu’il déchire le voile de l’insensible discipline et de l’imperturbable protocole.

Déjà lorsque nous t’appelons le chef certains haussent les épaules. Pauvres gens ! Ils ne comprennent pas le pouvoir indispensable ni l’obéissance nécessaire. Parler de ton autorité les choque, parler de tes ordres les révolte. Ils déclarent volontiers que tu es un « homme sympathique », un très aimable meneur de foules. Pour tout dire ils n’hésiteraient pas à te réduire à un politicien.

Tant pis pour eux. Leur désillusion sera grande.

Pour nous qui voulons risquer avec toi, à chaque instant, les biens les plus précieux, tu demeures le Chef et l’Ami. Pierre nous avons choisi la même route, nous ferons chemin ensemble, quoi qu’il advienne.

Pierre notre chef : la plus libre discipline, volontaire et précieuse, la plus tenace et ferme certitude.

Pierre notre Ami : douceur de l’affection fraternelle, réconfort de l’amitié inéluctable, nécessité de la vie, force contre la mort, invisible lien, sceau d’une séparation irréelle.

Roc auquel nous avons aimé nous amarrer (montagne de chez nous !), roc toujours visible. Souvenir inaltérable !~

Nous avons regardé le même ciel, aimé le même coin de terre, voulu la même liberté. Tu sais bien, depuis ce jour-là, que nous sommes avec toi. Depuis cette rencontre, nous ne devons plus nous séparer. Plus besoin de serments, plus besoin de formules. Ceux qui en ont cherché dans notre Mouvement, dans nos rangs, sont partis déçus. Et cela est bien.

Notre pacte c’est d’abord une vie fraternelle, un même esprit, une même espérance.

Sur ce rivage ou par-delà les mers nous évoquons ton image et les ondes le soir racontent tes exploits : le courage n’a pas de frontières. Le Liban est partout dans le monde attentif ceux de ses enfants les plus chargés de responsabilités.

« Tu porteras toute la hauteur de ta taille. Et tel, tu pourras t’avancer, un bras tendu pour écarter la foule avec un doux courage…

Et tu seras sauvé pour toute une vie d’homme ».

LE LIBANISME, UNE DOCTRINE

 

Nous sommes des nationalistes. Nous sommes des nationalistes libanais. Nous l’avons été dans les jours sombres, les jours difficiles, alors que le mandat était florissant et impérial, quand on haussait les épaules et se moquait de nous ; quand nous n’étions simplement que des jeunes exaltés, pleins d’illusions et qu’autour régnait l’acceptation, la servitude, le renoncement. Ce n’est pas le succès qui nous a convaincu. « C’est la nuit qu’il est beau de croire à la lumière ». C’est la nuit que nous avons cru, c’est quand tout semblait perdu que nous croyions à l’indépendance.

Nous verrons peut-être, un jour, tourner la roue du destin ; de grands changements peuvent se produire. Nous perdrions ce que nous possédons, ce qui a été donné serait repris. La force, brutale ou insidieuse, directe ou hypocrite, l’emporterait que notre cœur ne changerait pas, que notre foi demeurerait toujours la même. Et, à travers toutes les vicissitudes, la flamme sera maintenue – lumineuse et passionnée.

S’il fallait remettre en cause, chaque fois que nous parlons du Liban, et son existence historique en tant que territoire indépendant et son existence nationale en tant que collectivité nettement différenciée des autres qui l’entourent, nous commettrions à mon sens une erreur très grave et resterions à piétiner sur place au lieu d’avancer, à regarder les murs chancelants de la vieille demeure au lieu de construire la cité nouvelle.

Ainsi, plusieurs points essentiels sont-ils, pour nous, indiscutés.

1e Le Liban a eu, à travers les siècles, une existence historique personnelle qui s’est manifestée plus nettement, plus clairement durant certaines périodes.

2e La collectivité humaine qui a vécu sur le sol libanais a gardé, malgré les événements politiques quelquefois défavorables au développement de sa personnalité, un caractère spécifique, des habitudes propres, une manière toute particulière de vivre en communauté.

3e Ce groupe a cherché, très certainement depuis le début du 18e siècle, à s’organiser intérieurement sous la direction d’un pouvoir public, tantôt fort tantôt faible et dans le cadre d’un Etat jouissant d’une grande autonomie pour les questions intérieures mais dont l’indépendance, du point de vue du droit international public, fut discutable. Cette organisation s’est faite également par l’action d’une élite consciente de sa mission, courageuse dans l’accomplissement de son devoir, animée d’une foi irrésistible et d’une volonté tenace – élite soutenue par un peuple jaloux de sa liberté, avide d’indépendance, messager de culture, apôtre de tolérance, gardien des valeurs spirituelles, amoureux de la beauté.

4e Les libanais n’ont accepté le Mandat que comme une étape essentiellement provisoire vers la reconnaissance internationale de leur indépendance et se sont élevés contre ce régime dès qu’il a commencé à faillir à son but, dès qu’il s’est révélé comme une forme, à peine mitigée, d’impérialisme et de colonisation. En tout cas, ils considèrent aujourd’hui leur droit de peuple libre indiscutable, leur souveraineté établi en fait et en droit, et ils entendent agir en conséquence. A tout observateur impartial, le rôle des Kataëb dans cette évolution et dans cette consolidation de la souveraineté paraît de première importance. L’histoire de ces dix dernières années en apportera l’irréfutable témoignage.

Observons tout de suite que si les Kataëb parlent de Nation libanaise ils ne prétendent pas que le Liban a atteint actuellement un degré de transformation intérieure tel que tout progrès dans le sens de la formation civique et des réalisations institutionnelles soit déjà acquis, ou encore moins dépassé, qu’il n’y a plus d’amélioration à envisager.

De même nous ne prétendons pas, sur le plan de la politique internationale avoir utilisé toutes nos possibilités, mis en valeur tous les atouts, assuré toutes les garanties.

Bien au contraire. Beaucoup reste à faire. Et c’est dans ce but que les nationalistes libanais s’efforcent à penser libanais. Politiquement. Socialement. Economiquement.

Il reste à bien penser une véritable doctrine d’action, à bien mener une véritable politique d’éducation.

Le Nationalisme Libanais est d’abord un Acte de Foi, une manière de concevoir l’homme et le monde, une adhésion à un système philosophique.

Nous ne sommes pas de ceux qui prônent une doctrine inhumaine, outrancière et excessive, mais une doctrine profondément enracinée par les tendances les plus réelles et les plus nobles de la personne, mais une mystique où l’échelle des valeurs demeure sauvegardée où le national n’est point considéré comme une fin en soi, où la Nation n’est point cet être abstrait, omnipotent et universel auquel tout doit être assujetti, où l’intérêt national n’est pas avant tout force et puissance.

Nous songeons d’abord à l’homme, à l’épanouissement de sa personne, au développement de toutes ses possibilités, et notre souci demeure d’abord de le placer dans le cadre le mieux choisi, le plus digne, pour en faire une valeur, morale, intellectuelle et sociale…

Nous croyons à un ordre international basé sur la justice et l’équité, un ordre qui garantisse l’existence des petits états, leur assure le moyen de bénéficier des richesses du monde, leur accorde le droit de vivre à l’intérieur de leurs frontières une vie conforme à leurs traditions et coutumes et au génie propre de leur peuple, un ordre enfin qui ne puisse point permettre à la force de primer le droit, au puissant d’asservir le faible, au riche d’affamer le pauvre.

Mais il y a dans cette adhésion du cœur et de l’esprit, plus qu’un acte de foi, plus que l’affirmation d’un credo.

Il y a la réaction d’un homme qui refuse d’être un misérable ou un déshérité, l’appel profond de la dignité individuelle qui porte chacun de nous à prononcer certains refus essentiels, à manifester certaines révoltes salvatrices.

Le nationalisme libanais est également un refus.

Nous ne pouvons accepter d’être des apatrides, titulaires de passeports Nansen, astreints régulièrement à la servitude des visas de séjour, aux visites interminables aux bureaux de contrôle, en quête de terres hospitalières, de maison de famille. Nos services iraient toujours au plus offrant et notre sang vaudrait celui des mercenaires ?…

Nous ne pouvons accepter cela parce que nous avons une patrie, belle entre les plus belles, attrayante entre les plus attrayantes, que la grande majorité des habitants de ce monde nous envierait certainement s’il lui était donné de la connaître de plus près…

Nous avons pitié de la race des déracinés parce qu’il y a, pour nous, un ensemble de biens légués par les générations qui nous ont précédé, parce que nous avons nos traditions formées par une longue expérience, modelées par la nature, parfaites par l’intelligence.

Nous ne sommes pas des internationalistes, ayant délibérément, par conviction ou par intérêt, renoncé à l’idée d’une patrie organisée en Etat, d’une patrie prenant conscience de ses traits distinctifs, ayant une place spéciale dans le concert des patries, ayant un rôle à jouer, une mission à remplir, pour ne garder qu’un vague sentimentalisme pour une parcelle de la mappemonde que nous avons plus particulièrement connue et aimée, pour un repère où nous avons vécu quelques années de notre enfance et de notre adolescence. Et la grande unité des peuples et des continents nous paraît, malgré le raccourcissement des distances et le rapprochement des pôles, comme une illusion et une utopie…

Nous n’adhérons pas à cette conception du monde parce que nous constatons tous les jours les antagonismes inévitables et les divergences d’intérêts entre les races et entre les groupements humains, et parce que nous apprécions, au contraire, les avantages de tous ordres que nous réserve la foi en Notre Nation, le maintien de Notre Nation.

Accepterions-nous, alors, d’être de simples naturalisés, porteurs d’une carte d’identité, de même valeur qu’une carte de ravitaillement ou qu’un carnet de route ? Sur ce point encore nous opposons le refus le plus catégorique. Nous souffrons suffisamment, je pense, dans notre vie collective, de la présence de pareils êtres pour ne pas renouveler aujourd’hui encore l’avertissement que nous n’avons, pour notre part, cessé de donner : « Il n’y a plus de place pour les indifférents et pour les tièdes, qui n’est pas avec nous est contre nous. Tous les naturalisés doivent participer à la vie Nationale. Ils n’ont qu’une seule alternative : combattre avec nous, construire avec nous, ou bien s’en aller. Autrement tant pis. Ils paieront. Et ce ne sera pas agréable… ».

Ni apatride. Ni déraciné. Ni internationaliste. Ni humanitariste. Ni simple naturalisé.

Alors quoi ?

Simplement nationaliste. C’est-à-dire un homme qui porte à sa patrie un amour efficace, et actif, qui veut se sentir là chez lui et réagir aux honneurs et aux injures qui lui sont faites et dont il participe.

Un homme qui aime la gardienne tutélaire de sa famille parce qu’elle en est l’extension et le prolongement. Un homme enfin qui croit dans la légitimité du droit souverain pour son peuple, suffisamment différencié des autres, de se constituer en un Etat distinct et indépendant ; car ce peuple est nécessaire…

Le Nationalisme Libanais est l’acceptation d’une Mission.

Nous voulons maintenir les vertus qui, à travers l’histoire, ont caractérisé les hommes de chez nous. Et nous les développerons.

Attachés à leur sol, attachés à leur liberté, ils ont vécu dans cette intransigeance et dans cet amour.

Le Liban a été pendant une partie de son Histoire un pays refuge. Aujourd’hui sa mission est plus grande encore. Elle exige plus d’efforts, plus de science, plus de constant labeur, plus de clairvoyance. Il y a des Etats qui ont charge de culture. A cet égard le Liban est la grande Nation par excellence. « La plus grande nation n’est pas le plus grand Empire, écrivait un jour A. Suarez : c’est le contraire assez souvent ». Ne haussons donc pas les épaules et ne soyons pas effrayés.

N’oublions pas aussi que notre patrie a une mission spirituelle, une vocation – si je puis ainsi m’exprimer – de défense et de propagation de l’humanisme véritable ainsi que des valeurs spirituelles. Pour être à même de rendre ces services inappréciables que l’Orient entier attend de lui, notre pays doit être intérieurement préparé. Il doit sans tarder devenir un Etat modèle, remarquable par ses institutions, envié pour son organisation, fier d’une éducation civique largement répandue dans la masse de ses habitants, dispensateur avec méthode et générosité des ressources de l’intelligence et du savoir.

Tel est l’objectif à atteindre ; il doit s’inscrire dans nos âmes et s’y affermir par notre volonté inlassable, car comme le destin de nos personnes, de nos individualités, est inscrit au fond de nous-mêmes, le destin de notre patrie l’est également.

Le nationalisme libanais, avons-nous dit, est une FOI et un REFUS, c’est l’acceptation d’une MISSION.

Pour être plus précis, encore nous dirons qu’il est surtout une manière d’agir, une politique dans le présent et pour l’avenir.

Le Nationalisme Libanais, une Politique.

Cette politique se caractérise, nous allons le voir, par une fermeté et une intransigeance dans la défense du principe fondamental, par des exigences et des revendications indispensables et par un souci d’éducation et d’organisation.

Le principe fondamental est clair : nous voulons un Liban qui soit pleinement et parfaitement une Nation et nous voulons que cette Nation soit réellement indépendante. Là-dessus aucune concession ne peut être admise. Si elle est tolérée, tout s’écroule. Tout le reste, l’accessoire, n’aura plus de raison d’être. Ce sera, vainement, du rapiéçage, de l’opportunisme, des compromissions… en attendant la débâcle et la fin.

Il faut être sur ce point extrêmement méticuleux et réservé.

Il importe donc d’être ferme dans la défense du principe.

Nous nous heurtons d’abord au problème confessionnel.

Le nationalisme refuse à la confession religieuse tout caractère de groupement politique. Encore moins n’admet-il pas de donner à l’ensemble du pays un caractère confessionnel déterminé. Parler du Liban maronite, chrétien (très chrétien) ou du Liban musulman est une aberration et une flagrante inexactitude. La tolérance n’est pas nécessairement la vertu d’une majorité. C’est un esprit public indifférent aux statistiques. Donc pas de religion d’Etat, pas de politique confessionnaliste.

Et c’est ainsi que nous sommes contre « ceux qui règlent leur conduite politique en ne songeant qu’à une politique d’hégémonie religieuse, trop temporelle et trop peu spirituelle » à quelque religion qu’ils appartiennent.

Rejetant le confessionnalisme politique, le problème des minorités religieuses n’a plus ni l’importance ni l’envergure qu’on lui a si longtemps accordée. Il n’y a plus que des libanais astreints aux devoirs, jouissant de la plénitude des droits du citoyen : un seul critère est désormais admis : la valeur personnelle au service de la Patrie.

La formule du Liban pays-refuge (des minorités opprimées ou des individus) est une formule dangereuse.

Certes ce pays a donné asile, à certaines périodes de son histoire et, dernièrement encore, à des populations malheureuses fuyant le massacre et la tyrannie. Certes il a accueilli les persécutés de la foi et leur a assuré la tranquillité et la paix dans la liberté de leurs croyances et de leurs convictions.

Noble attitude qui a augmenté son riche patrimoine d’honneur, de noblesse et d’hospitalité toujours généreuse.

Mais partant de ces faits, vouloir lui assigner cette unique mission, vouloir en faire une sorte de « no man’s land » à la disposition de tout le monde, sujet à l’intervention de toutes les puissances soi-disant protectrices de chacune des minorités raciales ou religieuses, cela ne peut être accepté.

Disons-le sans de faux ménagements, sans hypocrite délicatesse : le Liban ne peut, ne doit accepter des réfugiés que dans la mesure où l’intérêt des libanais n’est pas lésé et à la condition que les nouveaux-venus respectent et apprécient notre hospitalité. Et au cas où leur séjour devrait se prolonger, leur reconnaissance doit se manifester, non plus négativement par une certaine réserve et par leur éloignement de la vie politique, mais positivement par une participation efficiente au bien commun, par leur intégration progressive, volontaire et de bonne foi, dans la communauté nationale.

VOLONTE D’UNE GENERATION

 

Dans la mêlée nos camarades ont tenu contre les tentations du dedans et du dehors. Voulant être eux-mêmes d’abord, rien de ce qui n’était pas leurs préoccupations nationales ne pouvait les attirer, encore moins avoir dans leur comportement la première place ou sur leur politique une influence déterminante.

Ils ont préféré s’occuper de ce qu’ils peuvent faire pour leur pays, au lieu de passer leur temps à discuter ou à rêver de ce que l’étranger pouvait lui apporter de bien ou de mal. Ce sont des points sur lesquels nous ne pouvons rien – ou presque. Comme le disait un célèbre nationaliste : « Le plus grand des dommages que puisse subir un peuple est d’axer sa politique intérieure sur des parti-pris de politique extérieure. Alors pourquoi perdre notre temps en vœux stériles, en rêves qui, ne pouvant agir sur l’événement, seront vides et vains » ?

A l’intérieur de nos frontières, le premier devoir qui se soit imposé à eux fut l’indépendance la plus intransigeante à l’égard des querelles de personnes et de clans. Ils furent en-dehors et au-dessus des divisions. Ils le demeurent.

Quand les uns et les autres employaient les mots confus et à double sens, les slogans trompeurs et stupides pour aboutir à l’incohérence des pensées, à la ruine de l’éducation et à la dégradation des caractères, ils ont choisi des mots simples et clairs qui sont allés droit au cœur de tous les libanais, des mots vrais qui ont réveillé les dévouements oubliés et le courage assoupi.

Ce n’est pas parce que tant de gens dénigrent le gouvernement (je veux dire tous les gouvernements) ni parce que tant d’autres rabaissent le citoyen (j’entends tous nos concitoyens) ni parce que les plus méprisables ridiculisent la Patrie (je veux dire le sentiment national et notre petit pays) – qu’ils acceptent de ne plus croire à l’Autorité, au Civisme et à la Nation. Car ils admettent que l’Autorité est nécessaire aux gouvernants, le Civisme au-dessus des citoyens et la Patrie plus noble que les nationaux.

Par la faute des politiciens, le mot politique a pris une signification déplorable. Ils ambitionnent de lui rendre son véritable sens pour qu’il devienne le signe de la recherche du bien de tous, du travail à l’intérêt général, du service public dans l’honnêteté et la fidélité. Dans leurs rangs, il n’y a point de place pour les égoïstes et les bourgeois, encore moins pour les profiteurs, les intrigants et les tarés.

Le Liban foisonne de pseudo-intellectuels, de donneurs d’idées. Il est sursaturé de vantards, de vaniteux et de prétentieux « qui tranchent de tout comme s’ils possédaient la vérité par révélation mais qui défendent avec la même assurance les causes les plus contradictoires, selon que l’orgueil ou la commodité les appellent ici ou là ». Demandez-leur de venir se mettre à l’ouvrage et de peiner à la tâche, demandez-leur d’aller au bout des conséquences de leurs affirmations et de leurs déclarations, vous verrez ce qu’il en résultera et vous les estimerez comme il se doit.

Beaucoup ont de l’esprit « et savent tourner une phrase, arranger un sophisme et briller en conversation par d’agréables acrobaties verbales ».

Mais EUX s’inquiètent plutôt de réaliser quelque bien, de construire et maintenir par leurs amitiés, leurs actes et leurs paroles un édifice social capable de résister, comme la Montagne, à tous les courants. Arrivés à l’âge d’homme sans avoir encore travaillé pour leur pays, ILS ont pris conscience d’avoir envers lui, une grande dette et que l’heure de servir ne pouvait être reportée à plus tard. L’heure de servir venue, ILS ont dirigé à l’instant leurs efforts vers ce seul but, avec foi, persévérance et ténacité.

C’est une génération qui revendique la loyauté pour devise. Ses erreurs, ses fautes, son lourd héritage, elle les reconnaît et les accepte. Elle entend les réparer et retrouver sa liberté.

Avant d’agir elle sent l’impérieux besoin de s’interroger, de mettre en ordre ses réflexions sur elle-même et sur le monde. Toutes les décadences, les faiblesses ont à leur origine un relâchement de la vie intérieure, un abandon des certitudes essentielles, celles de l’ordre intellectuel comme celles de l’ordre spirituel et moral. Cette génération possède un dogme et des exigences qui sont pour elle le critère de ses actes, de sa doctrine et de ses jugements. Elle s’honore d’aller à l’extrême limite de l’option faite, dût-elle s’arracher à elle-même ses amitiés, et porter avec peine, pendant longtemps, l’épuisant fardeau devenu son partage. Elle en arrive – à la fois – à scandaliser les tièdes, à décevoir les « irréprochables » et à étonner les réguliers.

C’est une génération qui a la ferveur des choses sérieuses. Elle aime penser aux espérances de l’avenir.

Elle a le droit, elle a le devoir d’être fière.

PRIMAUTE DU SPIRITUEL : NATION ET RELIGIONS

 

Ceux qui règlent leur conduite politique en ne songeant qu’à une politique d’hégémonie religieuse, trop temporelle et trop peu spirituelle, qui utilisent plutôt la religion pour des fins politiques et considèrent les livres sacrés comme des recueils de constitutions et la Maison de Dieu comme une tribune et un forum…

…ne comprendront jamais ce qu’est une Nation et douteront toujours de notre sincérité…

A QUELQUE RELIGION QU’ILS APPARTIENNENT…

 

Pourquoi ne pas en parler à cœur ouvert, afin que tout malentendu soit dissipé ?

Pourquoi s’enfermer dans un mutisme apparent, nuisible aux uns et aux autres ?

Pourquoi laisser étouffer le moindre essai d’éclaircissement sous je ne sais quel prétexte de prudence et d’opportunité ?

Pourquoi enfin se taire sur l’un des problèmes les plus angoissants et qui se trouve à l’origine de beaucoup de nos misères : celui des véritables relations entre Nation et Religions ?

Il existe. C’est une des réalités les plus tangibles qui couve sous la trame d’événements de façade. A chaque occasion, elle apparaît.

Les uns ferment les yeux pour ne pas voir, comme l’autruche cache sa tête, pressentant le danger. Ils disent : « Soulever des questions aussi graves ! C’est risquer de toucher du doigt des mésententes pénibles. Faisons comme si de rien n’était. Marchons sur la corde raide (dût-elle se rompre !) sans regarder ni devant, ni derrière, ni autour… Si la corde se rompt, tant pis. Tant mieux aussi, car nous n’aurions eu à l’avance aucune inquiétude. Vivent les aveugles… ».

Les seconds nient la vérité religieuse. La solution pour eux n’est que la négation pure et simple de l’un des éléments du problème. « Débarrassons-nous du sentiment religieux : il n’a que faire dans notre vie. Construisons la cité sans en tenir compte. Un seul et unique idéal : la Nation. Mettons-le au-dessus de tout parce que le reste est inutile ». Ils échafaudent un système nationaliste totalitaire, ils érigent et prônent une Religion Nouvelle, totalitaire comme les autres, exclusive, accaparante, unique. Ils acceptent l’apostasie, prétextent la conversion et se perdent dans leurs chimères.

Mais il arrive qu’un tel idéalisme ne soutienne pas suffisamment ses mystiques. Ils retombent alors dans un matérialisme écœurant.

…Ceux-là sont une minorité. Le plus grand nombre utilise une telle doctrine, pour des besoins égoïstes, dans des buts intéressés : un écran derrière lequel ils cachent leurs manœuvres.

D’autres enfin, asservis par l’habitude, soumis à l’influence oppressante du milieu, encouragés par des circonstances spéciales, ont basé leurs activités politiques sur des intérêts confessionnels, et confondu, volontairement souvent, inconsciemment quelquefois, les deux ordres de valeurs…

Le déroulement de la vie publique dans notre pays, n’est hélas que le témoignage attristant de ce mal essentiel.

Pour nous, Kataëb, sans considérer la Nation comme un être omnipotent, principe et fin de lui-même, auquel devraient être assujettis les individus et les collectivités, les convictions et les libertés, nous croyons au contraire devoir restreindre notre domaine…

Nous travaillons sur le plan national, social et économique, en reconnaissant la primauté du spirituel.

Nous luttons pour créer le regroupement sur le plan national, seule condition de vie collective dans notre pays,

« pour préparer les citoyens à remplir leurs obligations civiques en accord avec les notions de Patrie et de Famille,

-pour développer en eux le sens du dévouement et l’esprit de sacrifice, de discipline et d’entraide,

-pour entretenir la fraternité,

-pour leur inculquer le sentiment de l’honneur, du devoir et de la loyauté,

-pour former leur caractère et les accoutumer à la tolérance et au respect absolu des libertés d’autrui ».

Nous considérons que le culte public et privé des religions doit être libre. Et celles-ci ont le droit de s’organiser conformément aux règles de leurs hiérarchies et de leurs disciplines respectives. Elles ont le droit de se constituer en associations ou organisations auxquelles l’Etat reconnaît l’existence civile et la personnalité juridique.

« La défense des valeurs spirituelles, l’exaltation de l’idéalisme, la rééducation morale de la Nation sont à la base de notre action. Et c’est précisément parce que nous ne discutons pas Dieu, la vertu, la foi, les sources de la vie spirituelle, la valeur de la vérité religieuse » – que nous nous refusons à confondre la politique avec l’action religieuse, et faisons notre possible pour éviter les malentendus.

Que toute liberté soit laissée à la religion pour son action. Mais qu’il n’y ait aucune mesure de force, qu’il n’y ait pas de religion d’Etat…

Nous mépriserions l’homme qi cacherait ses convictions sous le boisseau, et croyant posséder la lumière et la vérité, déclare se placer dans une morne indifférence, autant que nous méprisons celui qui utilise sa religion en la rabaissant à la mesure de ses intérêts.

Notons enfin que la confusion des intérêts spirituels avec les intérêts matériels des peuples, est nuisible au développement et à la pureté de la vie religieuse elle-même. Surtout dans un pays comme le nôtre, aux vieilles traditions d’une religiosité peu éclairée et d’un tour d’esprit étroit dans les luttes de partis.

Nuisible à la Nation, nuisible à la Religion, tel est le sombre mal qui persiste à couver en nous et que nous avons essayé de déceler à la lumière de la vérité.

EN-DEHORS ET AU-DESSUS DES PARTIS

 

Non pas seulement en-dehors des divisions locales, pour être à notre tour un clan de plus, un groupement d’intérêts égoïstes. Mais au-dessus des partis, indépendamment de toute ambition individuelle.

Un parti travaille d’abord pour lui-même, en vue de faciliter son hégémonie prochaine, sa mainmise sur toutes les activités qui l’environnent. Il s’engage nécessairement dans les petites luttes, dans les chicanes et les discussions de détails. Ses revendications, si elles coïncident parfois avec l’intérêt général, n’en demeurent pas moins assez souvent, mêlées de très près à des considérations personnelles, à la réussite de quelque dessein particulier.

Le parti s’oppose à tout ce qui n’est pas lui, sans distinguer entre le bon et le mauvais, considérant avec la même méfiance les hommes et les opinions. Toutefois pour se développer et gagner aisément la bataille, il s’allie à tel et tel, il se joint à des organismes existants. Quels qu’ils soient, il leur demande aide et appui et ne peut, par la suite, refuser de répondre à leur appel. Cette collaboration, imposée par le vouloir-vivre et surtout par un égoïsme militant, risque de devenir complicité et compromission. Car, si l’on n’a pas pris soin dès la première heure de garder une stricte indépendance, on risque de réussir difficilement et lentement, si l’on n’a pas précisé exactement les limites dans lesquelles on entend collaborer avec autrui, il devient presque impossible, par la suite, de s’opposer au courant des passions et des influences.

Nous voulons travailler pour le Pays et contribuer dans la mesure de nos forces à construire la Patrie rêvée, et débarrasser ce qui sera la Nation de demain des habitudes et des routines néfastes. En ce sens il est permis de parler de l’esprit des Kataëb, qui est un état d’âme, une attitude morale à l’égard de tout ce qui forme la structure sociale, nationale d’un peuple. Aussi, rien ne sera-t-il épargné de notre part pour faciliter et développer les entreprises vraiment utiles ; les hommes sincères, désireux de servir, trouveront toujours dans nos rangs le meilleur accueil.

Mais comme nous-mêmes ne sommes que des militants de la Cause, comme la valeur de chacun et sa place dépendent grandement de son renoncement et de sa fidélité, il est bon de rappeler que l’on saura toujours refuser les activités inutiles ou nuisibles et que les hommes ou les choses à combattre seront combattus.

LE KATAEB INCONNU

 

Le monde connaît les Kataëb. Le monde reconnaît dans leur Chef bien aimé tous les Kataëb, de la capitale et de la province, toutes ces cohortes disciplinées et graves qui défilent parfois, mettent l’ordre souvent et sont présentes toujours.

Il retrouve dans cet homme qui supporte avec une égale force les attaques les plus violentes et les honneurs des grands capitaines, tous ses compagnons, ses frères, les Kataëb du rang.

Cela est bon. Cela est juste, vrai, nécessaire.

Mais ce premier entre les braves a toutes les fois qu’il prend la parole dans le cénacle de ses camarades ou devant la foule multiface, fait rejaillir sur l’anonyme militant la part de mérite et de responsabilité qui lui est due.

Comme le Chef, nous rendrons à ce Kataëb inconnu, parce que jamais nommé, l’hommage d’un concitoyen et le témoignage d’un ami qui le regarde, l’approche et l’admire depuis plusieurs années déjà.

Qui dira la somme de sacrifices cachés, discrètement accomplis, que forme l’ensemble admirable d’un Mouvement National aux prises avec la vie, engagé sans répit dans une lutte quotidienne pour la défense d’un idéal, l’instauration d’un ordre, le triomphe d’une justice ?

Qui saura raconter, comme le plus bel exemple et la plus utile leçon, les mille détails d’une besogne souvent ingrate mais indispensable, ce fourmillement infatigable des cellules d’un même corps ?

A les prendre une à une, ces multiples actions paraissent infructueuses et insensées. Elles feraient hausser les épaules aux moins sceptiques, sourire les intellectuels ingénus, et se révolter les vaniteux aveuglés par leur passion. Mais pour qui apprend à les intégrer dans l’unité du chef-d’œuvre et sait apprécier dans la multitude des notes l’harmonie du poème symphonique. Elles acquièrent une noblesse insoupçonnée et une grandeur à la mesure d’un acte modifiant le destin.

Parler des Kataëb, c’est évoquer l’image de ces milliers de visages rayonnants d’enthousiasme, c’est admirer les silhouettes viriles de ces hommes (chacun seul et tous ensemble) absorbés par l’exécution de leur tâche, fidèles à la mission qui leur est confiée.

Comment oublier la garde imperturbable postée devant la salle de réunions, à la porte du Chef, à l’entrée de la Maison, devant les tribunes, dans une tenue impeccable, sobre et forte ? Et l’estafette chargée du courrier, des ordres de mission et d’autres instructions, insouciante de la pluie ou du soleil, infatigable malgré les distances, emportée par son fougueux élan ? Et l’instructeur de l’école des cadres, le commentateur des règlements répétant maintes fois ses explications aux nouvelles recrues ? Et le technicien des commissions d’études plongé dans l’examen des lois, l’analyse des textes et la rédaction des rapports ? Et le responsable des branches, des départements et des bureaux dans les services, accomplissant avec le désintéressement le plus absolu un travail semblable par son envergure et sa portée à celui des administrations de l’Etat ? Et le correcteur d’épreuves, et l’expéditeur du journal, et le distributeur de tracts, et le colleur d’affiches ?…

Il y a encore d’autres, plus inconnus encore, plus effacés. Ceux-là n’ont même pas la satisfaction de porter l’insigne, d’affirmer ostensiblement leur adhésion. Ils doivent agir en silence parce que le mouvement doit être présent partout où les intérêts du pays et sa propre défense l’exigent.

On ne dit pas suffisamment que les Kataëb sont « l’école du sacrifice anonyme ». Nous pensons accomplir un devoir en le proclamant : les Kataëb ont prouvé par leur vie que même dans le domaine de la politique nationale, le détachement avait sa place, et que c’était le meilleur atout.

APPEL A LA JEUNESSE

 

Jeunesse de chez nous, c’est à toi que nous ferons appel, toujours.

Jeunesse du Liban, qui porte sur ton cœur le Cèdre argenté, n’écoute pas les chuchotements insinuants ni les phrases bien faites.

Jeunesse nouvelle, espérance d’un peuple entier, ne prête pas l’oreille à d’autres voix que celle d’un chef aimé, sorti de tes rangs, parce que tu l’as voulu et parce qu’il le mérite.

Tu as montré à maintes occasions que rien n’arrêterait plus ton élan vers l’idéal, chaque jour plus attrayant, chaque jour plus précis.

Dans l’ordre, dans le respect de la discipline, continue ta marche en avant.

Sur la route les obstacles sont importants, tu le sais.

Et d’abord cette union que tu souhaites, que tu désires ardemment : on en parle, on dit qu’elle est impossible ! Toi, tu y crois. Tu l’as déjà réalisée dans tes rangs. C’est beaucoup. Ouvre tes bras, largement, à tous. Car tu as la charité qui n’est ni la pitié ni la ruse mais le respect de l’homme. Mais la fraternité. Mais cette main tendue sans hypocrisie, sans arrière-pensée de trahison.

On t’accuse d’être de tel ou tel clan, à la remorque de telle ou telle confession. Mais toi, tu sais que tu es libre et que tu sers le Liban seul.

On te reproche de n’avoir pas avec toi l’unanimité. Tu le sais, et cela t’afflige. Mais tu sais d’autre part que ceux qui restent loin le font délibérément. Parce qu’ils ne veulent pas de cette Patrie qui est tienne, ni de ta liberté plus chère que ta vie.

Mais reste ferme. Soutiens hautement ta volonté déterminée de maintenir le Liban, pour lui-même d’abord, et pour tout ce qu’il représente, ensuite.

Affirme que tu n’entends collaborer qu’avec des hommes sincères, capables de séparer un idéal national de tout autre idéal confessionnel.

Affirme que la Nation de tes vœux les plus ardents est une nation où liberté et tolérance sont effectivement sauvegardées, où l’exclusivisme n’est prononcé contre personne – sinon contre les ennemis de la patrie.

Des voix se sont élevées pour révéler des expériences infructueuses. Qu’importe les échecs passés. Par ton attitude sans défaillance, tu convaincras les sceptiques qu’un résultat sensible et suffisant peut être atteint. Tu feras tout le possible en y mettant le temps qu’il faudra.

Ne te soucie pas, outre mesure, d’être incompris, puisque tu peux défier les plus insolents. Nul ne pourra te convaincre de trahison, nul ne pourra te dire : « J’ai la preuve dans tes actes ou dans tes écrits que tu as confondu rite et nation, patrie et confession ».

Car là est ton mérite le plus certain, contre lequel rien ne saurait prévaloir : alors que d’autres entretenaient les sentiments de particularismes religieux et politiques, alors qu’ils multipliaient les barrières dressées à l’intérieur du pays, tu as voulu te placer en-dehors du religieux, en respectant le spirituel. Sans équivoque, tu as choisi l’action nationale, sociale et civique. Tu as opté loyalement. Tu as délimité ton domaine, placé sur un plan distinct.

Certains t’ont demandé de disparaître, pour des raisons supérieures, pour donner la preuve de ton esprit civique et de ton véritable sens national. Ils ont invoqué ce que tu chéris le plus : l’esprit de devoir, de discipline et de sacrifice. Ils en ont appelé à tes devises, à tes programmes qui ont toujours subordonné les considérations de personnes et de sentiment à l’intérêt supérieur de la Nation.

Disparaître ! Jamais tu n’as pu y songer. D’ailleurs le voudrais-tu que tu ne pourrais le faire. C’est une éventualité de plus en plus impossible. On ne sépare pas des cœurs qui s’aiment malgré les éloignements, malgré les silences étouffants, même si l’on essaye de leur faire croire qu’ils n’arriveront jamais à être ensemble. On n’enlève pas la foi avec des mots et des phrases.

Ton existence maintenant ne dépend plus de toi. Tu as suscité de grandes espérances qui ne peuvent être déçues.

Jeunesse de mon pays, tu continueras à servir, attendant avec sérénité les chances inconnues qui peuvent t’être réservées par l’événement.

A l’heure où balancent les destins du monde, défends-toi contre ceux qui s’insinuent dans tes rangs pour t’affaiblir. Défends-toi contre le doute.

Ne cède pas aux entraînements de la paresse ou de la lâcheté.

Soit lucide et souple. Garde un esprit calme, un cœur attentif et une Foi inébranlable !

DOCTRINE ET POLITIQUE NATIONALES, exposées dans les Messages, Déclarations, Articles, Ordres du jour, Lettres officielles de M. PIERRE GEMAYEL, CHEF SUPERIEUR DES KATAEB DEPUIS 1936

 

LE PREMIER MANIFESTE – 21 novembre 1936

 

Ce qu’il faut dire dès à présent de ce mouvement, c’est que jamais Mouvement, à sa naissance, n’a semblé répondre aussi exactement, aussi directement, aux nécessités définies d’une vie nationale donnée.

Le Liban qui touche enfin à son indépendance instaurée dans le cadre de ses frontières naturelles, le Liban qui sort enfin du long sommeil où l’avaient jeté les divisions et les querelles des meilleurs de ses enfants, veut atteindre par-dessus les dissensions personnelles et les différences religieuses à la paix politique et morale, à l’ordre, à l’union.

Telle est aujourd’hui la condition de notre existence.

Tel est aussi notre objectif :

-superposer aux vieux idéaux confessionnels un idéal national,

-opérer la synthèse, dans les formes modernes de l’Etat, de toutes les forces morales qui animent les diverses familles spirituelles du pays.

Un tel Mouvement n’est fait par personne et contre personne, il ne peut exister et réussir que par la volonté de tous et dans la collaboration de tous.

Cette collaboration première entre libanais demeure en effet la condition indispensable de l’établissement et du maintien de rapports harmonieux avec tous nos voisins au moment où se posent pour les deux Etats frères du Liban et de la Syrie les mêmes problèmes capitaux.

L’INDEPENDANCE EST UNE CREATION CONTINUE

 

Ces problèmes créent pour nous des responsabilités nouvelles.

L’indépendance que nous allons acquérir n’est pas – nous ne voulons pas qu’elle soit – un accident d’un jour.

Nous savons tous que ce ne sont pas les fictions juridiques, que ce ne sont pas les Pactes et les Traités qui font un peuple libre.

L’indépendance d’un pays doit être une création continue, l’affirmation constante d’une perpétuelle volonté d’être et de durer. Elle comporte des obligations et des charges permanentes, l’acceptation d’efforts et de sacrifices quotidiens, la soumission à de rigoureuses disciplines.

C’est du sentiment de ces nécessités que sont nés les Kataëb qui représentent toutes les forces de notre plus proche avenir.

Nous savons quelle foi patriotique ardente anime nos camarades, nous savons combien a pesé à chacun de nous un trop long et douloureux isolement, une trop humiliante inaction.

A nous de faire la preuve que nous ne sommes pas indignes des espoirs qui sont placés en nous.

A nous de faire que ce Liban soit une patrie vivante – et une patrie durable.

PREPARER LA JEUNESSE AUX OBLIGATIONS DE L’INDEPENDANCE (12 janvier 1937)

 

Les Phalanges Libanaises ne constituent pas un parti politique. Elles sont et veulent demeurer une organisation nationale. Leur but est de préparer la jeunesse aux obligations qui résultent pour elle de l’indépendance. Elles ont jusqu’à présent donné mille témoignages de leur fidélité à ce but. Elles ne font mystère ni de leurs intentions, ni de leurs méthodes, ni de leur nombre. Elles ne sont pour, ni contre personne. Elles sont pour le Liban.

FACE AUX MENEES SEPARATISTES : APPEL AU PEUPLE (12 juin 1937)

 

Outrés par les bruits que certaine presse étrangère avait fait courir au sujet du détachement de la ville de Tripoli et de son annexion à la Syrie ou d’une atteinte à la souveraineté de la nation libanaise, les organisations des Jeunesses libanaises avaient décidé spontanément, au cours d’une réunion plénière tenue au domicile de M. Pierre Gemayel, Chef Supérieur des Kataëb, de lancer un appel au peuple libanais afin d’organiser des manifestations à Beyrouth et dans tout le Liban, dans la matinée du dimanche 13 courant.

A cet effet, un manifeste a été publié et répandu dans toutes les régions du pays.

Le but de cette manifestation étant de protester contre les menées séparatistes, et la remise en discussion du statut territorial libanais définitivement déterminé par le traité franco-libanais et les nombreux messages et actes internationaux – il a été entendu que cette démonstration serait ajournée si le Haut Commissariat français faisait paraître un communiqué au nom du gouvernement de la République Française, démentant formellement toutes ces rumeurs et affirmant solennellement une fois de plus le respect absolu de la souveraineté nationale et de l’intégrité territoriale du Liban.

A la suite du manifeste lancé par les formations de jeunesse accueilli avec enthousiasme par tous les éléments libanais, sans distinction de confession, M. le capitaine Dejoux, attaché au bureau diplomatique du Haut Commissariat, a convoqué ce matin M. Pierre Gemayel, chef supérieur des Kataëb et M. Toufic Awad, président général de l’Unité libanaise, à qui il a demandé de renoncer à la manifestation de dimanche.

Les deux chefs ont souligné au représentant de M. le délégué du Haut Commissariat le caractère légitime et nécessaire de cette démonstration nationale, au moment où un grave danger menace les droits sacrés du Liban.

M. le capitaine Dejoux a démenti catégoriquement tous les bruits qui circulaient à ce sujet et a déclaré être prêt à affirmer officiellement par un communiqué que la question de l’intégrité territoriale libanaise était déjà définitivement tranchée et qu’elle ne pouvait plus être remise sur le tapis.

A 13h, le communiqué suivant était ainsi délivré à la presse :

« Des rumeurs relatives à de prétendues tractations susceptibles de mettre en cause l’intégrité territoriale du pays ont provoqué une vive émotion au Liban.

La campagne ainsi déclenchée est dénuée de tout fondement.

Le Délégué Général du Haut Commissariat croit devoir rappeler à cette occasion à la population libanaise que les dispositions du traité franco-libanais, comme les déclarations répétées du Gouvernement français, doivent constituer pour elle des apaisements définitifs et suffisants quant à la sauvegarde des limites territoriales actuelles du pays ».

Satisfaits par les déclarations catégoriques et formelles du représentant de la France, qui sont venues s’ajouter à toutes les précédentes, et aux instruments officiels parvenus au Liban du Quai d’Orsay et de la Société des Nations, et confiants dans la parole donnée par la Puissance mandataire, les chefs des organisations de jeunesse ont décidé de renoncer, dans les circonstances actuelles, à la manifestation projetée.

Tout en remerciant le peuple libanais pour l’accueil qu’il a réservé à leur pressant appel, les chefs des dites formations renouvellent leurs engagements de veiller avec vigilance à la protection des droits définitivement acquis par le Liban quant à l’intégrité territoriale, à l’indépendance et à la souveraineté de la nation libanaise.

TRACT DISTRIBUE A L’OCCASION DE LA FETE DU PREMIER SEPTEMBRE 1937

 

 

LIBANAIS,

 

Les Kataëb vous rappellent la haute et permanente leçon du Premier Septembre :

-Soyez unis dans le culte des mêmes souvenirs, dans la fidélité aux mêmes traditions, dans l’observation des mêmes disciplines qui ont fait et maintenu le Liban.

-Faites table rase des querelles personnelles, pour restituer sa place, qui est la première, à l’idée de relèvement moral et national.

-Ayez le respect de tout ce qui est national.

-Travaillez à la coopération de tous les éléments sains du pays.

-Veillez, dans toute la mesure de vos moyens, à l’éducation civique de la jeunesse, dès l’enfance.

Il faut que l’anniversaire en 1937 du 1er Septembre nous replace tous dans l’atmosphère du 1er septembre 1920, faite d’une commune volonté de servir, d’une foi commune dans les destinées du Liban.

LIBANAIS,

 

Le sort de votre pays dépend de vous !

APRES LA DISSOLUTION (19 novembre 1937)

 

Nous étions la seule organisation nationale indépendante, personne ne pouvait nous acheter. Nous ne nous sommes jamais prêtés aux combinaisons louches ; nous avons toujours voulu nous tenir en-dehors de l’activité des partis et on ne peut raisonnablement pas nous reprocher d’avoir directement ou indirectement mis en péril l’unité libanaise.

Bien au contraire, nous avons toujours défendu le Liban en-dehors de toute question de confession ou de parti. Pour dissoudre les Kataëb, il faudrait supprimer les 8000 Kataëb.

10 décembre 1937

 

L’épreuve qu’ils ont eue à surmonter ne fait que raffermir les jeunes dans leur volonté de servir. Elle leur a permis, en se retrouvant et en se reconnaissant, d’obtenir eux-mêmes et de donner une preuve éclatante de leur vitalité, de leur abnégation – ainsi que de la profondeur des répercussions que peut rencontrer, au Liban, dans la presse, toute œuvre désintéressée de relèvement, tout désir sincère de regroupement des forces morales.

Ce n’est donc jamais en vain que, dans notre pays, on fait appel au sentiment de l’honneur, de la dignité nationale, du devoir, de la concorde.

Le courant national, ainsi créé, légitime toutes les espérances. La jeunesse libanaise, quelles que soient les circonstances, ne laissera pas ces espérances se perdre ni se gaspiller.

« NI FASCISTES, NI COMMUNISTES…SIMPLEMENT LIBANAIS » (25 mai 1938 – après l’incident du Club Chark)

 

Je voudrais que tout le monde soit pénétré de cette idée que les Kataëb n’ont qu’un idéal : servir la Cause Libanaise, défendre le Liban, amener tous les libanais, à quelque confession ou caste qu’ils appartiennent, à placer notre petite (mais combien belle, mais combien chère) Patrie, au-dessus de tous les intérêts de clans, au-dessus de toutes les considérations de partis.

J’ai déjà eu l’occasion de proclamer que les Kataëb sont, en parole et en fait, l’avant-garde des défenseurs de la Démocratie.

D’ailleurs, il n’est que de se souvenir d’événements récents, pour acquérir la conviction que notre Formation n’a jamais manqué l’occasion de défendre, par les moyens en son pouvoir, les libertés, les droits et la dignité du Peuple Libanais.

Qu’il me soit permis de le dire une fois pour toutes : nous n’appartenons pas plus aux fascistes que nous ne nous réclamons des communistes.

Nous sommes simplement des libanais dans toute la plénitude du terme et de la chose, avec tout ce que cette qualité de libanais implique de force, de noblesse et de beauté.

Quant à ce qu’on a indûment appelé « l’incident » de dimanche, il est évident qu’il a été complètement dénaturé.

Au cours du meeting organisé par un certain nombre de nos compatriotes en l’honneur des deux députés communistes français, un groupe de Kataëb enthousiastes, au gré de qui cette manifestation semblait n’être pas intégralement libanaise, jugèrent devoir entonner l’Hymne National en signe de protestation.

La nouvelle m’en ayant aussitôt parvenue, je leur transmis l’ordre de se retirer ; ce qu’ils firent sur-le-champ.

Certains journaux ont tenté d’insinuer que les Kataëb avaient eu l’intention d’attaquer les organisateurs de la réunion, à la sortie du Club Chark. Pure imagination !

Nous sommes animés du plus profond esprit démocratique. L’avenir témoignera, comme le passé, de la noblesse de notre idéal et de la bienfaisance de notre action.

Liban d’abord ! Telle est notre devise, tel est notre programme, telle est notre doctrine : le travail dans l’ordre et dans la liberté !

29 mai 1938

 

Je fais aujourd’hui cette déclaration pour convaincre encore une fois le peuple libanais du fait que les Kataëb sont toujours un exemple pour la patrie libanaise.

Plus d’une fois j’ai déclaré que nous sommes profondément démocrates. Les événements qui se sont déroulés depuis quelque temps ont montré que nous savons défendre nos libertés, ainsi que les droits du peuple libanais sans distinction de rite, ni de confession.

Nous ne sommes ni fascistes ni communistes, nous sommes des libanais profondément attachés à nos traditions, avec tout ce que ce mot comporte d’obligations et de devoirs. Notre but essentiel est de réaliser la véritable union nationale.

Je me dois ici de faire cette mise au point au sujet de l’incident de dimanche, que certaine presse a voulu déformer ; quelques camarades se trouvaient par hasard à la Place des Canons au moment où le parti communiste recevait les députés français. Jugeant que cette manifestation ne répondait pas à leur véritable sentiment national, ils ont alors crié : « Vive le Liban », « Vive les Kataëb », à la suite de quoi ils entonnèrent l’hymne national libanais.

Ayant appris cela, je leur ai donné l’ordre de se disperser. Ce qu’ils firent immédiatement.

Voilà les faits tels qu’ils se sont passés. Il n’y avait aucune préméditation dans le fait de la présence des Kataëb. Ils n’étaient pas là pour créer des incidents.

Je le répète, nous sommes démocrates, et l’avenir démontrera encore plus que ne l’a fait le passé, la noblesse de notre idéal démocratique.

S’il se trouve en-dehors de nous des gens qui ne s’intéressent qu’aux problèmes idéologiques qui divisent le monde – pour notre part, nous limitons notre action au domaine purement libanais.

Nous voulons vivre et progresser avec le peuple, soucieux toujours de maintenir l’égalité entre tous les éléments de la nation pour une action commune pour le Liban.

A LA DISPOSITION DES AUTORITES POUR LA DEFENSE DU PAYS, EN CAS DE GUERRE

 

Lettre au président de la République (28 septembre 1938)

 

Excellence,

A un moment où le spectre hideux de la guerre réapparaît et où toutes les forces vives de la Nation doivent converger pour atténuer les malheurs qui risquent de s’abattre sur notre Pays, les Kataëb que je représente se doivent d’offrir leur humble aide aux Autorités militaires et civiles agissant au Liban.

En ces circonstances dramatiques, tous mes camarades sont, en effet, pour leur Patrie.

L’aide promise n’affectera pas le travail des sections spéciales que les Kataëb ont décidé d’organiser, en temps de guerre, pour la lutte contre la famine et les maladies.

Je vous prie d’agréer, Excellence, les assurances de ma haute considération.

Aucun député ne nous représente… (4 novembre 1938)

 

Une vague de mécontentement général gagne le peuple et sa jeunesse ; ce qui nous pousse à déclarer que « nous en avons assez ! ». Nous avons assez de ces comédies qui se jouent sur le théâtre de notre cher Pays. Nous avons déjà eu l’occasion de dire à plusieurs reprises que nous voulons avoir au Parlement des hommes capables de représenter avec honneur la jeunesse libanaise, toutes ses ambitions. Cependant les derniers événements nous ont donné une fois de plus raison de dire que ce Parlement est incapable de nous représenter. Ses gestes ridicules commandent son renvoi sur-le-champ.

Nous ne reconnaissons aucun mandataire pour nous représenter au Parlement. Et serait-il permis à un homme de prétendre être mandaté par le peuple alors qu’il se pose toujours en adversaire de ses propres intérêts ? C’est de la pure comédie et elle devient insupportable. Ces députés qui prétendent représenter le pays, quel projet de reconstruction ou de tout autre objet ont-ils donc réalisé ? Nous n’oublierons jamais qu’ils ont fait briser les salines, appuyé les monopoles, augmenté les concessions, livré les sociétés à leurs caprices et laissé dissoudre les associations. Tout ce qu’ils ont recherché et poursuivi, ce sont leurs intérêts et influences personnels…

Avoir ranimé l’Esprit National (26 novembre 1938)

 

Les Kataëb n’auraient à leur actif que d’avoir ranimé l’esprit national, ce serait déjà suffisant. C’est là leur plus grand titre de gloire. Nous avions naguère dit que pour briser notre mouvement il fallait supprimer huit mille jeunes gens. Aujourd’hui il nous faut dire que pour briser notre mouvement ce sont vingt et un mille camarades que l’on doit abattre. Nous ne combattrons pas des personnes déterminées, mais nous sommes contre toute politique contraire aux intérêts du pays.

« POUR OU CONTRE LE REGIME D’ASSEMBLEE » (23 janvier 1939)

 

Dans le débat qui s’est engagé autour de nos institutions, les Kataëb libanaises refusent de prendre dès aujourd’hui position.

Nous estimons que le moment n’est pas encore venu de se prononcer pour ou contre le régime d’Assemblée.

En temps opportun, les Kataëb prendront, sans l’ombre d’un doute, une attitude conforme aux intérêts du pays.

A M. GABRIEL PUAUX, HAUT-COMMISSAIRE (19 juin 1939)

 

Monsieur l’Ambassadeur,

Au nom des 22000 adhérents de notre Mouvement, appartenant à tous les milieux, à toutes les classes, à toutes les confessions et à toutes les régions du pays, qui représentent l’élément aussi patriote que désintéressé et que vous connaîtrez être cette jeunesse « frémissante, ardente, avide à la fois d’action et de certitudes » de votre magnifique premier message, nous nous permettons d’appeler l’attention de votre Excellence sur le malaise et le désarroi croissants qui résultent de la prolongation de l’état de choses actuel, et sur l’équivoque qu’une telle situation risque de faire peser sur les rapports franco-libanais.

Le principe de la Souveraineté Nationale et la sauvegarde des libertés sont pour nous sacrés et ne sauraient être liés au maintien du système de représentation et de gouvernement dont nous avons été dotés sans avoir été consultés, et qui, par une falsification continue des suffrages et des scrutins, livre le pays tout entier à l’exploitation d’une poignée de politiciens irresponsables qui se meuvent en-dehors de toutes les réalités vitales dans lesquelles sont engagées la vie et le bien-être d’un peuple de paysans, d’artisans et d’ouvriers.

Le Peuple Libanais demeure totalement étranger aux combinaisons et aux jeux de ces politiciens ; il n’a jamais reconnu et ne reconnait pas, pour ses représentants réels, des personnages, issus des plus scandaleux marchés électoraux, et dont les actes, les attitudes et les discours n’ont jamais exprimé les aspirations profondes, les sentiments, les besoins et les revendications de la population libanaise.

La collaboration franco-libanaise, condition fondamentale de notre réorganisation économique et sociale, de notre progrès moral et politique, ne peut pas être fondée sur l’hypocrisie et la mauvaise foi. Elle ne peut pas être réalisée dans l’anarchie des pouvoirs et la dispersion des responsabilités.

Pour être réelle et efficiente, cette collaboration doit se développer dans une atmosphère d’entière bonne foi, de clarté et de loyauté. Elle doit fixer une fois pour toutes les attributions réelles de chaque partie, et, dans la sauvegarde de la dignité de chacun, assurer au Liban les concours techniques dont l’administration a besoin, la sauvegarde vigilante de l’ordre public et des libertés individuelles, la saine et normale distribution de la Justice, la mise en valeur des ressources économiques du pays.

Une expérience qui se poursuit depuis plus de 20 ans, a fait ressortir de façon concluante, l’impossibilité d’assurer une telle collaboration dans les cadres du régime actuel et avec le personnel qui représente ce régime.

Les revendications unanimes de la Nation font apparaître aujourd’hui la nécessité d’une réforme radicale des institutions et d’un changement complet du personnel politique qui y est attaché.

Le peuple libanais attend aujourd’hui de la France les décisions et les actes qui mettront fin à la douloureuse et humiliante situation qui lui a été infligée et que la France n’a aucun intérêt à prolonger. Ce peuple réclame :

1e – La révision et la réadaptation du statut constitutionnel, en tenant compte des aspirations et des besoins réels de la population, ainsi que de ses possibilités budgétaires.

2e – L’institution d’un système clair et loyal de collaboration avec des hommes complètement étrangers aux clans et aux soi disant partis politiques qui ont occupé les sérails jusqu’à ce jour.

Personne n’ignore qu’il y a dans le pays et à l’étranger un élément libanais, connu pour ses vertus et sa capacité d’administration, tout autre que ceux engagés dans les scandales qui ont irrévocablement discrédité le régime.

Nous savons, Monsieur l’Ambassadeur, avec quelle vigilante et bienveillante attention, avec quelle affectueuse sympathie vous vous êtes penché depuis votre arrivée, sur tous les problèmes qui touchent à la vie libanaise. Il incombe à l’Autorité Française de mettre fin à un malaise dont elle a la principale responsabilité. Nous vous faisons pleine confiance pour résoudre ces problèmes et assurer au Liban, dans sa dignité intangible, la vie, le mieux-être et la prospérité d’une nation honnête, laborieuse et sage qui conserve à la France toute sa foi et sa fidélité.

Le 19 juin 1939

LES KATAEB RECLAMENT… (Tract distribué à l’occasion de la lettre à M. Puaux – 19 juin 1939)

 

La sauvegarde de la dignité nationale.

L’indépendance dans toutes les activités du Pouvoir.

La fixation des responsabilités.

L’honnêteté dans l’administration.

L’abandon de toutes les petites politiques et des luttes partisanes.

Une politique nationale et utile pour le relèvement économique du pays : agricole, industriel, commercial.

L’éducation de la jeunesse basée sur les principes de dignité nationale, d’esprit de sacrifice et de confiance en soi.

LIBANAIS !

Des mots ?

Nous n’en voulons plus.

Nous exigeons des actes.

Seul le désintéressement, seule la fidélité, seul le courage, dans le service du bien public, sauveront notre Liban et dissiperont les maux qui l’affligent.

ORDRE DU JOUR

 

A L’HEURE DU DANGER (4 septembre 1939)

 

Les résultats de trois ans d’efforts doivent apparaître à l’heure actuelle et les Kataëb doivent prouver ce dont ils sont capables en mettant toutes leurs forces au service du pays.

Le membre des Kataëb doit être un modèle de dévouement et de désintéressement. Il doit être toujours et partout au service des autorités, les aider en toutes circonstances, combattre toute idée de défaitisme et de découragement, inculquer autour de soi l’esprit de confiance, lutter par tous les moyens contre les accapareurs et les mercantis, et enfin répondre à l’appel du pays quand il l’exigera.

 

Au cours d’une réunion tenue à la Maison des Kataëb, le Chef Supérieur a prononcé une allocution précisant les devoirs des adhérents : (11 novembre 1939)

 

1)      Coopération sans réserve avec les autorités militaires et civiles pour tout ce qui touche à l’œuvre de salut public.

2)      Lutte contre les manœuvres des mercantis pour enrayer toute spéculation.

3)      Lutte contre les propagandes alarmistes qui risqueraient de compromettre le moral de la population, d’ébranler la confiance absolue du pays dans la victoire des armées alliées.

4)      Mise en œuvre de tous les moyens dont disposent les Kataëb en vue d’enseigner à la population l’esprit d’organisation, et de l’habituer aux disciplines du temps de guerre.

5)      Assumer toutes les responsabilités, exécuter toutes les obligations qu’impose la situation pendant toute la durée des hostilités avec désintéressement, loyauté et énergie.

« NOUS N’ABDIQUERONS PAS » (7 mars 1940)

 

On se trompe gravement si l’on espère nous décourager par des accusations trop ridicules ou trop grossières pour être réfutées. Notre ligne de conduite demeure inchangée. Affranchis de préjugés et de haines, nous poursuivrons notre mission qui est de servir toute cause juste. Nous n’abdiquerons pas…

A S.E. LE GENERAL DENTZ, HAUT COMMISSAIRE (2 janvier 1941)

 

Excellence,

Sur cette terre où vous retrouvez des paysages familiers, et des visages encore plus familiers, nous vous souhaitons la bienvenue.

Depuis votre première arrivée, les chefs ont changé. Nous en avons connu beaucoup trop. Et leur diversité de caractère et de tempérament, les influences exercées sur eux ont empreint l’ensemble de la politique de notre patrie d’une marque regrettable d’instabilité, de confusion, de laisser-aller et d’immoralité. Nous avons subi dans tous les domaines les conséquences déplorables des méfaits d’hommes que la France reconnaît aujourd’hui comme les responsables de ses malheurs.

Certains, de bonne foi peut-être, ont fait de notre patrie un champ d’expériences, livré aux théoriciens du droit constitutionnel.

D’autres ont essayé de profiter égoïstement.

En face des corruptions, de l’incapacité ou de la mauvaise administration,

En face de la désorganisation des services, du manque d’autorité et de fermeté, de la complicité ou de la faiblesse,

En face des responsables officiellement couverts par les immunités et d’hommes de main enclins à toutes les servitudes,

La même tristesse, le même désarroi étreignirent le cœur de tous les libanais. Les mêmes que ceux qui étreignirent, à la veille de leurs malheurs, les français de 1940.

Depuis plus d’un an, déjà, nous avons eu un certain nombre de réformes. La démagogie, le régime du profitariat, des prévarications et des intrigues honteuses ont été attaqués officiellement : d’abord dans les esprits, ensuite par un début d’action.

Mais la Justice et l’honnêteté, bafouées jadis, ne sont pas encore remises à leur vraie place.

Ce furent ainsi des réformes incomplètes, à peine ébauchées. Le soulagement qu’elles apportèrent ne fut que passager. Elles attirèrent plutôt l’attention une fois de plus, sans trouver le remède efficace, sur des misères morales que nous déplorons, sur des pertes matérielles douloureusement ressenties.

Les responsables ont manqué trop souvent de fermeté. Le régime des demi-mesures a prévalu. Des principes d’actions, nobles et élevés, ont été présentés et unanimement accueillis avec les vœux les plus sincères. Mais leur application a manqué.

Quand pendant vingt ans nous avons, sous l’égide de la politique française, subi les effets de chaque changement de ministère, nous croyons de notre droit, aujourd’hui, de bénéficier d’une Révolution.

Le Liban a attendu avec confiance, ces jours derniers, le soldat, envoyé de la France, parce que malgré tout il garde encore une indéfectible amitié à la France éternelle. Cette France ne saurait faillir à sa mission. Et le Liban ne saurait manquer de loyauté dans une collaboration sans cesse renouvelée.

Les réformes radicales doivent se réaliser ici encore. La vie du Liban en dépend et le prestige et l’honneur de la France.

Votre arrivée, Excellence, ranime d’un coup les espérances !

Nous attendons de vous un régime d’ordre, d’autorité et de probité.

Nous attendons de vous l’institution d’un système clair et loyal de collaboration avec des hommes complètement étrangers à ceux qui ont été incapables d’aucun bien ou qui se sont corrompus, engagés dans les scandales et irrévocablement condamnés.

Nous attendons une solution du problème politique intérieur conforme à notre dignité nationale.

Une solution des problèmes de production, de ravitaillement, conforme à nos intérêts.

Une organisation sociale enfin, adaptée aux nécessités de l’heure (lutte contre le chômage, encouragement de l’initiative privée, coordination des efforts des organismes de charité, contrôle permanent des rapports des employeurs et des salariés…).

Nous demandons notamment :

-          La refonte du système fiscal et l’impôt progressif sur les revenus,

-          L’encouragement à l’agriculture par l’institution d’un Crédit Agricole étroitement surveillé,

-          Un statut équitable pour les fonctionnaires,

-          Un souci plus marqué de l’éducation de la jeunesse,

-          Le développement obligatoire et contrôlé de l’enseignement technique…

-          Mais l’œuvre la plus urgente et pour la solution de laquelle les mesures ont été prises très en retard et sont encore très insuffisantes, c’est le Ravitaillement du Pays, spécialement en blé dont une quantité importante doit être stockée.

Il s’agit de renouveler notre Liban, de faire la Révolution par en haut, une Révolution Nationale avec les libanais.

La collaboration est là : faire appel non seulement à la bonne volonté des libanais eux-mêmes mais à leur participation effective.

A plusieurs tâches précises (Ravitaillement, camps de jeunesses, colonies agricoles,…) une Jeunesse Nouvelle vous demande de la convier. Elle est prête à tous les sacrifices, dans l’espoir d’un renouveau moral et économique.

Contre la vague de désespoir et de dégoût qui menaçaient d’engloutir ce qu’il y avait chez nous de meilleur, les Kataëb, depuis quatre ans, ont voulu réagir.

Voici 24000 adhérents de notre Mouvement, appartenant à toutes les classes, à toutes les confessions et à toutes les régions du pays, qui représentent l’élément aussi patriote que désintéressé, avide à la fois de réalisations et de certitudes.

Voici, groupée dans la plus stricte discipline, une jeunesse ardente, fidèle, dévouée et loyale, une jeunesse qui a hérité de plusieurs siècles d’efforts, une jeunesse qui maintient, dans un milieu hostile, les valeurs essentielles.

Elle est prête à servir, à s’adonner aux labeurs qu’il faudra.

C’est par elle que le Liban se présentera au monde comme une nation renouvelée, propre, vivante.

Nous savons, Excellence, avec quelle sympathique attention vous vous êtes penché depuis votre nomination sur tous les problèmes qui touchent à la vie libanaise.

Nous avons voulu les rappeler succinctement.

Dans votre énergie nous mettons notre confiance, pour les résoudre et assurer au Liban, dans son unité intangible la vie, le mieux être et la prospérité d’une nation laborieuse, digne d’un noble destin.

A S.E. LE GENERAL DENTZ, HAUT COMMISSAIRE (11 mars 1941)

 

Excellence,

Vous avez pu vous en rendre compte par vous-même :

La situation au Liban est devenue déplorable à tous points de vue.

Telle est la réalité, dite sans ambages.

La corruption, l’immoralité, l’absence de conscience professionnelle, le mépris du bien public, l’incapacité, le favoritisme, les trafics d’influence, le laisser-aller, la faiblesse s’étalent partout, à tous les degrés de l’échelle administrative et sociale.

Un petit nombre de profiteurs et une masse d’exploités.

Le paupérisme, conséquence du chômage et de la cherté de vie, nous guette.

La désorganisation du service du ravitaillement, la stérilité des mesures prises, et l’imprévoyance des dirigeants de ce service font peser sur nous la plus terrible des inquiétudes.

Nous savons, Excellence, que vous vous êtes déjà attelé à la tâche.

Nous nous permettons de vous demander une décision rapide et adéquate :

Nous attendons du représentant de la France des réformes radicales :

-          l’institution d’un régime national simplifié d’autorité et de propreté, basé sur une collaboration loyale entre des hommes offrant toutes les garanties désirables de probité et de compétence ;

-          l’adoption de mesures efficaces contre le vice et les abus constatés dans tous les domaines ;

-          la mise en application d’un vaste programme économique destiné à encourager la production agricole et industrielle ;

-          l’aide effective aux classes laborieuses et aux pauvres ;

-          la solution, surtout, du problème du ravitaillement et du commerce, et la lutte contre la hausse illicite des prix.

Les vingt à trente mille tonnes de blé dont le pays a besoin jusqu’à la prochaine récolte doivent être importées et stockées au Liban.

Les autres matières existent encore sur le marché, mais elles ont atteint des prix prohibitifs, tandis que les rentrées de l’immense majorité des habitants n’ont guère augmenté.

Une poursuite et une répression beaucoup plus énergiques sont indispensables pour enrayer la hausse continue des prix.

Excellence,

La Jeunesse Libanaise, qui vous adresse cette requête, ne sait employer qu’un langage franc. Ardente, disciplinée, loyale, elle est prête à remplir son devoir. Son appui total vous est acquis pour une œuvre de redressement et de reconstruction, assurant au Liban une vie plus digne et moins malheureuse.

QUAND L’IDEE D’INDEPENDANCE ETAIT INCONNUE EN ORIENT (1er septembre 1941)

 

- L’indépendance libanaise ? C’est la chose la plus sacrée pour tout libanais qui se respecte. C’est notre idéal, c’est notre vie.

Quand l’idée d’indépendance était encore inconnue en Orient, quand beaucoup de peuples étaient encore sous des dominations, quand des nations plus grandes et plus importantes que la nôtre courbaient la tête, le Liban était indépendant, le Liban était libre. Le Liban avait la tête haute. Cette indépendance a été reconnue par les grandes puissances d’Europe dès 1860 et n’a cessé d’être garantie par tous les gouvernements de la République française : Message Clémenceau (1919), Charte du Mandat (1923), Message Viénot (1936). La Turquie elle-même a reconnu et respecté notre autonomie…

Après la guerre de 1914, des libanais bien intentionnés, des circonstances, des promesses, une confiance aveugle, nous ont fait accepter le mandat. Nous avions cru que ce mandat allait nous assurer, nous affermir notre indépendance. Malheureusement, vous savez mieux que personne ce que le mandat nous a ravi. Nous ne voulons plus essayer. Nous ne voulons compter que sur nous-mêmes.

Jamais le Liban n’a vu de jours plus heureux que ceux qu’il a passés sous le règne de ses Emirs. C’était le beau temps où nos voisins nous enviaient. Vous connaissez ce fameux dicton : « Heureux celui qui avait un pouce de terre au Liban ».

Comment un petit pays comme le nôtre peut-il rester libre ? Nous avons souvent entendu cette question. Nous maintiendrons notre indépendance comme nous l’avons maintenue pendant quatre mille ans. Nous la maintiendrons comme maintiennent la leur toutes les petites nations. Nous sommes de ceux qui croient à la vie, à la prospérité et à la liberté des petites nations.

- Quelles sont les bases sur lesquelles vous entendez établir vos relations avec les pays voisins ?

-          Nous voulons vivre avec eux plus qu’en voisins : en vrais frères. Mais nous voulons aussi que cette fraternité soit réciproque. Nous ferons tout notre possible pour que cette fraternité grandisse et se développe. Nous sommes persuadés que nous avons besoin les uns des autres, Eux ont besoin de nous, comme nous d’eux. Il faut que nous collaborions ensemble en toute loyauté. Je dis collaboration loyale et sincère, mais nous ne perdrons pas notre indépendance. Je tiens à vous répéter, en terminant, ce que nous avons écrit dans notre journal « Action » :

« Ce n’est pas de faim que les peuples meurent mais les Etats les plus puissants sont tombés quand ils ont perdu le sens des valeurs morales ».

Les grandes lignes du programme des Kataëb se résument en deux mots :

Les Kataëb sont une école d’éducation civique et morale.

« JE LE JURE : RIEN NE POURRA NOUS ARRETER » (21 novembre 1941)

 

CAMARADE,

Te voici à ta sixième année Kataëb. Tu peux être fier du chemin parcouru.

Envers et contre tout, tu as maintenu la flamme.

Pendant ces cinq années écoulées, tu as toujours répondu à l’appel national.

Loin de faiblir, ton mouvement n’a fait qu’aller de l’avant.

Malgré les persécutions de toutes sortes, malgré les railleries des tièdes et des imbéciles, tu as continué la lutte. Ces cinq années écoulées ne sont qu’une étape de notre vie nationale.

Elles sont remplies de faits qui t’honorent. Nous avons prouvé à tout le monde la pureté de notre but.

Nous avons triomphé des accusations mensongères, par nos actes, par notre vie.

Nous avons fait l’union dans nos rangs, nous avons ranimé l’esprit national, nous avons mis en évidence et au premier plan le sentiment libanais.

Nous avons pensé libanais, nous avons vécu libanais, nous avons agi pour le Liban.

Maintenant regardons l’avenir ; cet avenir obscur et sombre…

Nous continuerons notre chemin.

Rien ne pourra nous arrêter.

Nous prendrons comme toujours la grande route. La ligne droite.

Notre main est dans la main de Dieu au service du Liban.

A S.E. ALFRED NACCACHE, CHEF DE L’ETAT (28 mars 1942)

 

Monsieur le Président,

C’est avec indignation et la plus grande amertume que nous avons lu dans la presse du vendredi 27 mars 1942 le communiqué portant confirmation du décret de dissolution des Kataëb.

Nous avouerons, M. le Président, que nous n’en avons pas été surpris. Ce n’est pas la première fois qu’une pareille mesure vient frapper notre mouvement. Il n’en est pas mort pour cela.

Il ne mourra pas : car ce n’est point par un décret qu’on empêche une jeunesse résolue de persévérer dans son idéal, quand elle est convaincue, et tout le pays avec elle, qu’elle lutte pour la bonne cause.

Autrefois nous avions répondu à ceux qui nous avaient communiqué le décret de dissolution, que pour abattre notre mouvement il fallait tuer 8000 de nos camarades.

Depuis malgré tous les décrets nous avons fait du chemin. Aujourd’hui, à 5 ans d’intervalle, nous répondons que c’est sur le corps de 35000 membres actifs qu’il faudrait marcher avant de pouvoir briser les Kataëb. Nous avons la certitude, et personne ne pourrait le nier sans être de mauvaise foi, que tout le pays est avec nous.

Ce n’est donc ni par impuissance, ni par lâcheté que nous subissons, la rage au cœur, cette mesure. Nous avons fait nos preuves – le 21 novembre 1937 est encore présent à toutes les mémoires. C’est parce que nous avons le sentiment de l’ordre et de la discipline, parce que nous jugeons que dans les circonstances actuelles il est nécessaire d’épargner à notre pays d’autres aventures sanglantes.

Cela, nous en sommes persuadés, les Autorités le savaient et, c’est là-dessus qu’elles ont spéculé. C’est sur notre bonne foi qu’elles ont compté pour avoir la certitude que l’ordre ne serait pas troublé, après cette grande iniquité, cette grave injustice. Mais il y a cependant pour nous, M. le Président, une chose incompréhensible, que dans notre entendement, nous n’arrivons pas à réaliser.

De quoi donc accuse-t-on les Kataëb ?

D’avoir secoué la jeunesse ? De l’avoir éduquée, de lui avoir montré la vraie voie ?

Il serait de mauvais goût et surtout superflu de rappeler ici tous les services que les Kataëb ont rendus au Liban. Mais rien que d’avoir tenu, malgré toutes les brimades et les persécutions, malgré les décrets de dissolution et les matraques, ils ont donné à la Nation l’exemple de la ténacité dans l’ordre et la discipline, du sentiment de la mesure, du véritable patriotisme.

Et ce n’est point de vagues signatures apposées au bas d’un texte qui justifieront la dissolution de notre mouvement. Les Kataëb sont au-dessus des décrets, au-dessus des anathèmes ; aujourd’hui ils sont le Liban.

Mais si le coup qui nous est porté ne nous atteint pas, il reste malgré tout un obstacle à notre activité, à notre vie publique, à notre essor. Ceci nous ne l’oublierons pas. Nous ne l’excuserons jamais. Aucun argument ne pourrait faire admettre à un bon libanais que l’existence des Kataëb trouble « la paix et la sécurité dont le pays a besoin ».

Cependant, M. le Président, sûrs de votre nationalisme, de votre amour pour le Liban, nous voulons croire que des raisons impérieuses vous ont contraint à approuver cette mesure. Nous la subissons avec l’ultime consolation que sa publication a coïncidé avec celle du décret concernant le ravitaillement du pays en blé et la législation réglementant la coupe des arbres, choses pour lesquelles nous avons lutté et que nous venons d’obtenir. Mais la question n’est pas seulement de légiférer, il faut savoir appliquer les textes. Il n’est plus trop tôt pour bien faire. Le pays tout entier vous attend à l’œuvre. C’est alors qu’il jugera.

Veuillez agréer, Monsieur le Président, nos salutations.

UNION DES CŒURS (1er septembre 1942)

 

Le premier septembre 1920 a consacré l’unité territoriale : le 1er septembre 1941 : notre génération réussira-t-elle à faire l’union des cœurs ? Union nécessaire, union indispensable pour une nation forte ?

Voilà ce à quoi nous visons. Voilà ce à quoi nous devons, nous voulons arriver.

Avant de parler d’union arabe, renforçons cette unité libanaise. Consacrons tous nos efforts à faire de notre pays, grand ou petit peu importe, un pays discipliné, éduqué moralement et civiquement, un pays où chaque citoyen rendra confiance en lui-même et en ses dirigeants ; un pays où l’ordre et la justice, la vraie justice, primeront. Quand nous aurons construit notre Cité, quand nous aurons détruit le confessionnalisme et assis l’Etat sur les bases du nationalisme pur, nous pourrons alors peut-être sortir de nos frontières.

Saad Zaghloul, le grand chef égyptien, disait :

« Alignez des zéros vous n’aurez que des zéros, alignez des unités vous aurez une force ».

Nous voulons aligner des unités et non des zéros. Pour cela il faut que nous et nos voisins, chacun dans son domaine, chacun sur son territoire, consciemment, honnêtement, opère le relèvement.

LE SERMENT DE FIDELITE (17 septembre 1942)

Le président du Conseil a levé le rideau, son hostilité notoire au Liban et ses sentiments séparatistes viennent de prendre corps.

Les dernières manifestations qui ont eu lieu à Tripoli et à Saïda, à l’occasion de la tournée présidentielle, en disent long.

Ils ont montré d’abord que le président du Conseil n’a pas changé, qu’il continue à ne pas vouloir du Liban.

Nous avions cru un moment que, par le fait d’avoir accepté de présider un Conseil de ministres libanais, il avait reconnu le Liban pour sa patrie.

Il se trouve aujourd’hui qu’il n’en est rien, qu’il n’a occupé ce poste que pour mieux desservir le Liban, qu’il n’a occupé ce poste que pour mener le pays dans le sens anti-libanais essayant ainsi de lui aliéner son indépendance, sa liberté.

Le président du Conseil aurait-il oublié le texte de sa déclaration ministérielle ? Mais déjà nous étions méfiants ; nous étions sur nos gardes, nous attendions la défaillance, le parjure. Et nous y voilà.

Un président du Conseil d’un ministère libanais est reçu dans sa province natale dans une atmosphère anti-libanaise. La ville de Saïda était pavoisée à toutes les couleurs sauf aux couleurs nationales. Et cela, le président du Conseil du Liban l’a toléré sans broncher, en distribuant des sourires, sans un mot de reproche. Au contraire.

Dans son discours, il a parlé de tout sans prononcer le mot Liban. Il a disserté sur « le pays ». Quel pays : les Indes, la Chine ? Sur le « nationalisme » : quel nationalisme… lapon, mexicain ? En un mot, il s’est agi de tout sauf du Liban… Le Liban brillait par son absence. Cette insulte, cette provocation, s’il est des gens qui l’acceptent, nous, libanais, nous ne l’admettons pas. Il y a des limites à tout. Ce n’est pas parce que nous sommes tolérants, que chaque jour nous passerons l’éponge sur la trahison dont notre pays est l’objet.

Mais nous imaginons l’argument présidentiel : « Je n’ai pas voulu cela », dira le président. Oui, mais pourquoi l’avoir provoqué ? Connaissant mieux que tout autre les opinions séparatistes de quelques leaders de Tripoli et de Saïda pourquoi, par votre visite, leur avoir donné l’occasion de manifester. Propagande ? Que non pas ! Ce n’est ni à Saïda, ni à Tripoli que le président du Conseil devrait soigner sa propagande. Il est trop connu là-bas. C’est dans le Chouf, le Kesrouan, ou à Zghorta qu’une visite s’imposait, à ces contrées, qui manquent de tout et qui ont besoin plus que toutes autres du réconfort et de l’attention gouvernementale.

Assez d’équivoques, nous demandons de la franchise et c’est en gouvernant loyalement un pays qu’on peut gagner l’estime de toute la nation.

Il y a longtemps que nous crions à la trahison. Mais quand la trahison devient officielle, quand du haut d’une tribune, un président du Conseil du Liban a peur de prononcer le nom du Liban, quand il a honte d’invoquer le nationalisme libanais, il est temps que nous nous fassions entendre, et que ceux qui, hier encore, faisaient la sourde oreille sachent que notre réaction sera assez forte pour réprimer toutes les tendances qui ne seraient pas purement libanaises.

Nous le disions récemment comme si nous avions la prescience des événements actuels « que tous ceux, dont les actes et les paroles sont une trahison quotidienne prennent garde : ils seront balayés ». Nous le répétons aujourd’hui. Le Liban, ce n’est pas seulement Tripoli et Saïda, le Liban c’est la montagne, et la montagne c’est le paysan libanais. Ce paysan qui a tenu tête à des empires ne se laissera pas faire par quelques énergumènes. A notre appel : « Union des cœurs… Bâtissons notre maison d’abord, soyons frères… », on répond par des acclamations anti-libanaises. Mais nous libanais, notre choix est fait. Les événements parlent d’eux-mêmes et la nation sait aujourd’hui de quel côté est la mauvaise foi.

Autrefois, un certain 15 novembre 1936, il y eut des morts et des blessés ; à la Place des Martyrs, le sang a coulé et lorsque nous avons riposté on nous a dit : « c’est vous qui nous avez provoqué ; vous avez, sous nos yeux, manifesté pour l’unité et l’Indépendance libanaise »… Le bel argument !…

Nous étions des provocateurs parce qu’au jour de l’indépendance, nous avons manifesté en plein Liban pour le Liban. Que devrions-nous dire, que devrions-nous faire aujourd’hui, lorsqu’en plein Liban et en présence du président du Conseil libanais on manifeste contre le Liban. Seriez-vous heureux, M. le président, pour quelques acclamations dont vous avez été l’objet si, à notre tour, nous crions à la provocation et répondions par la violence ?

Mais nous voulons encore une fois, une toute dernière fois, rester calmes. Nous avons pour mission de défendre le Liban et nous le défendrons contre n’importe qui, et qu’el qu’en dusse être le prix.

Hier, notre bonne foi a pu être surprise, aujourd’hui nous ne croyons plus aux sourires, ni aux vaines paroles. Nous voulons que le président de la République, le président du Conseil et les ministres, avant d’entrer en fonctions, prêtent serment de fidélité au Liban…et publiquement, dans une manifestation libanaise monstre. Nous voulons qu’une Haute Cour soit instituée pour juger tous ceux qui, par leurs actes, leurs paroles ou mêmes leurs inopportunes tournées…portent atteinte à l’unité ou à la dignité du Liban.

Nous sommes libanais et nous voulons le rester. S’il en est d’autres qui doutent, qui ne veulent pas du Liban, la seule condition pour que leur présence soit tolérée ici, est qu’ils se taisent, qu’ils se tiennent tranquilles ; qu’ils nous laissent vivre en paix.

Quand à ceux qui occupent des fonctions importantes dans le Liban ils n’ont que deux alternatives : ou servir le Liban loyalement, sincèrement ou bien alors abdiquer.

ORDRE DU JOUR DU 21 novembre 1942

 

Une page, bien remplie du récit de vos efforts et de vos luttes, camarades, vient d’être terminée. Une autre commence en ce jour.

Six ans ont passé depuis le premier sursaut, le premier rassemblement, qui a marqué notre volonté de vivre et notre volonté de servir. Six années pleines de notre foi, de sacrifices anonymes, de dévouements généreux et de persévérance tenace.

Ce fut un long compagnonnage, tout auréolé d’amitié, avec, dans nos cœurs, une confiance débordante dans la réussite.

Ce fut un long pèlerinage au travers d’embûches et d’obstacles parsemés.

Que de souvenirs derrière nous ! Les uns, sanglants, furent la pierre angulaire de l’édifice de notre génération. Les autres, heureux, demeurent la récompense de nos efforts.

L’action de notre Mouvement est éloignée des apparences et des manifestations extérieures. Elle s’est toujours portée vers l’essentiel, cherchant à convaincre, soucieuse de trouver, à notre idéal, de véritables apôtres.

De ceci nous pouvons être fiers : le Réveil libanais, pour lequel nous avons lutté, n’est pas un vain mot. C’est une réalité fondée sur des convictions solides, sur le service désintéressé, sur l’orgueil national.

Au seuil de cette nouvelle année je vous invite à persévérer, à servir, à vous sacrifier. C’est là le triple fondement du succès. Vous l’avez, d’ailleurs, déjà expérimenté par vous-même.

Vive le Liban !

A QUELQUES LIBANAIS (26 décembre 1942)

 

Des libanais, dont le patriotisme n’est pas douteux, m’ont dit : « La déclaration du 26 novembre 1941 est la troisième proclamation de notre indépendance ». L’idée que ces propos expriment me paraît inexacte, injuste et dangereuse. Je vais vous dire pourquoi.

Inexacte d’abord, parce que vous appelez cet événement la 3e proclamation d’indépendance. Quelles sont donc les deux premières ? Si j’ai bien compris, vous voulez parler du 1er septembre 1920 et du 13 novembre 1936. Or la première date a seulement marqué la restauration de l’unité libanaise sous la forme du Grand-Liban. Un article publié dans Action du 22 août dernier l’a démontré. Le 13 novembre 1936 fut le jour de la signature du Traité franco-libanais qui devait nous assurer l’indépendance mais qui ne fut pas ratifié par les Chambres françaises. Quand à l’Acte du 26 novembre 1941, ce fut celui par lequel les Alliés – qui, en 1919, avaient établi le mandat et remis à une date ultérieure et indéterminée la reconnaissance de notre droit à la souveraineté – reconnurent enfin au Liban le statut immédiat d’un Etat libre et souverain. Ce dernier acte a enfin réalisé ce que le traité de 1936 aurait lui-même posé, s’il avait été ratifié à Paris.

Les trois événements que l’on prétend identiques sont donc en réalité profondément différents. La confusion sur ce point trahit – reconnaissons-le en toute franchise – une ignorance fort regrettable de l’Histoire immédiate de notre patrie.

Injuste aussi, le fait de minimiser la déclaration du 26 novembre. Car, que lui reproche-t-on ? Sans doute de n’avoir pas été suivie d’exécution entière. Mais la réponse est connue : circonstances provisoires de guerre. Cette explication, malgré toutes les critiques faciles qu’elle peut soulever chez les éternels malins, est parfaitement valable à certains égards. Il ne faut pas oublier, en effet, que dans notre vieux monde européen et oriental, il existe à l’heure actuelle une multitude d’Etats libres, et jouissant depuis fort longtemps d’une souveraineté incontestable et incontestée, qui subissent, bon gré mal gré l’occupation étrangère et tout ce qui en résulte. Les doigts de la main, pour employer une expression courante, sont plus nombreux que les Etats dont le territoire est resté intangible depuis 1940. Quelle que soit la physionomie que prendra le monde de l’après-guerre, il faut admettre que l’Acte du 26 novembre 1941 et les reconnaissances qui l’ont suivi nous ont donné, au moins aux yeux des Puissances appelées à organiser ledit monde, l’égalité des droits par rapport aux Nations souveraines qui siégeaient à l’Assemblée de Genève. Quant aux « faits » invoqués par les nations (c’est-à-dire les restrictions actuelles), ils ne prouvent rien, parce qu’ils prouvent trop ; ils sont aussi bien contre l’immense majorité des Etats orientaux et européens.

D’autre part, à un point de vue local, l’initiative prise par les Alliés de proclamer et de garantir l’indépendance du Liban dans ses frontières naturelles est, pour notre cause, un succès « monstre ». Monstre n’est pas trop dire si l’on se souvient de la défiance que certaine politique a parfois manifestée à l’égard du Liban aux cours des 100 dernières années. Mais la justice de notre cause et notre foi en elle, ont fait que l’Angleterre a été la première puissance du monde à reconnaître la souveraineté du Liban unifié.

Pendant 20 ans, nous avons souhaité la fin du mandat. Après 1936, nous avons regretté que le traité de ladite année ne fût pas ratifié. Et maintenant que, par l’Acte du 26 novembre 1941, la France a renoncé à son mandat et des puissances comptant un demi-milliard de sujets proclament solennellement la réalisation de nos aspirations, pourquoi nous en désintéresserions-nous ?

J’ai dit aussi que l’idée de mes interlocuteurs précités était dangereuse. Il est en effet extrêmement dangereux – surtout à l’heure actuelle, celle précisément des restrictions de fait – de confondre entre elles les proclamations du 1er septembre 1920 et du 26 novembre 1941. En 1920, le général Gouraud proclamait le Grand-Liban et prévoyait pour un avenir lointain « le gouvernement du Grand-Liban par lui-même ». Aussi sa proclamation a-t-elle été faite en pleine période de préparation du régime des Mandats : ceux-ci, prévus en 1919, ne furent mis au point qu’en 1922. Si le 26 novembre 1941 n’avait été que la réédition du 1er septembre 1920, rien n’empêcherait donc la reprise du mandat qu’on avait supprimé ou la création d’un autre mandat. Est-ce là où veulent en venir les libanais qui, par un nationalisme mal instruit, mettent dans le même sac toutes ces proclamations ?

Et l’on comprend aisément que le danger que nous fait courir cette confusion systématique n’est pas un vain mot. Il va de soi que beaucoup de gens sont intéressés à la continuation de l’état de choses existant avant le 26 novembre 1941. Ces personnes ne demandent pas mieux que de voir confondre, dans l’esprit des libanais, les deux proclamations en question. Si vous ne voulez pas les servir aux dépens de votre patrie et de votre doctrine, il faut commencer par comprendre que le 26 novembre 1941 – bien loin de reproduire le 1er septembre 1920 – a renversé en notre faveur la situation juridique.

Le mot « juridique » nous ramène, par la voie du contraste, aux faits. Certains de ceux-ci sont, on l’a dit, inhérents à l’état de guerre et nous n’y pouvons présentement rien. D’autres, au contraire, peuvent et doivent être modifiés immédiatement pour répondre aux principes réclamés et reconnus. C’est la tâche du gouvernement national et de l’opinion publique. Mais encore faut-il, pour que cette opinion agisse, que l’élite lui définisse nettement la situation et tende à dissiper de son esprit toute confusion malfaisante sur nos titres et nos droits. Au lieu d’entretenir cette confusion et de s’en faire l’écho passif… ».

LE DROIT DE VOTE DES EMIGRES

 

A S. E. LE DOCTEUR AYOUB TABET, CHEF DE L’ETAT (19 juillet 1943)

 

Excellence,

Les décrets-législatifs 49 et 50, pris à la veille du rétablissement du régime constitutionnel au Liban et relatifs à la répartition des sièges à la Chambre des députés entre les diverses communautés religieuses, ont provoqué une réaction à la fois dans les partis politiques, les groupements confessionnels et la Nation.

Les causes de cette réaction sont multiples. Qu’elles relèvent de l’esprit confessionnel, d’une discussion juridique et doctrinale, d’une critique objective et motivée du recensement de 1932, d’un fanatisme aveugle ou mal éclairé, ou plus simplement d’une opposition politique insatisfaite, toutes ces raisons ont certes leur répercussion sur la vie nationale et l’on doit y répondre par la justice et la fermeté de décisions adéquates.

De toutes les questions soulevées au cours de ce débat, il en est une à laquelle, tout en étant fermement décidé à ne pas intervenir dans les questions partisanes et confessionnelles, notre Mouvement attache une importance primordiale. Il s’agit du droit au vote des émigrés ayant opté pour la nationalité libanaise.

Le problème des émigrés libanais mérite d’être considéré avec le plus grand intérêt et la plus grande vigilance.

Depuis le milieu du 19e siècle, beaucoup de nos compatriotes ont commencé à quitter le pays natal vers des terres hospitalières, recherchant la fortune, acquérant les honneurs, établissant partout leur intelligence et leur prestige.

Ces départs vers les continents lointains, vers les Amériques, vers l’Afrique, vers l’Australie, vers l’Extrême-Orient n’ont jamais affaibli en eux l’attachement à la Patrie libanaise, l’amour de ce coin du monde où demeurent leurs familles et où se réfugient toutes leurs espérances. Bien au contraire, malgré les vicissitudes des temps, malgré les guerres, malgré leurs intérêts considérables en pays étrangers, ils se sont toujours tournés vers ce rivage méditerranéen pour y revenir quelquefois après des années de luttes et de labeurs, pour y envoyer leurs enfants fortifier et renouveler leur amour, pour y remettre les fonds et les secours, pour y construire des sanctuaires et des maisons familiales, pour y installer des entreprises nouvelles dans le commerce et l’industrie, pour y susciter enfin le retour à la terre.

Ces hommes, que tous leurs intérêts matériels, poussaient à acquérir d’autres nationalités, qui ont été presque toujours délaissés par leurs concitoyens de la métropole, n’ont pas hésité à profiter des dispositions de l’article 34 du Traité de Lausanne.

Devenus dès lors citoyens libanais, ils sont, suivant les termes de l’article 7 de la Constitution, « égaux vis-à-vis de la loi. Ils jouissent de tous les droits civils et politiques ».

Leur droit au vote ne peut, dans ces conditions, être contesté. Aucune opportunité ou convenance ne saurait prévaloir contre sa reconnaissance.

Si donc, comme le stipule l’arrêté 2/LR du 2 janvier 1934, le chiffre de la population doit être pris pour base dans la répartition des sièges à la Chambre des députés, notre Mouvement considère de son devoir de déclarer que ce chiffre doit comprendre les émigrés optant, électeurs éventuels au même titre que les résidents et les naturalisés ayant terminé la période requise. Toute mesure qui porterait atteinte à ce principe sera considérée par nous comme contraire à l’intérêt national le plus évident.

Convaincus, Excellence, que vous n’hésiterez pas à défendre les droits de nos nationaux émigrés, nous vous prions d’agréer l’assurance de notre haute considération.

LETTRE OUVERTE AUX DEPUTES (18 septembre 1943)

Vous allez enfin constituer les Pouvoirs publics de la République libanaise souveraine et indépendante. Telle est la mission que vous ont reconnue à l’avance les grandes puissances alliées. Telle est la grande entreprise que vous a assignée la Nation puisque, à quelque parti que vous appartenez, vous vous êtes présentés aux élections en promettant de mener le Liban à son indépendance complète. Vous avez réussi en vous réclamant de cette idée. A vous maintenant de réaliser la promesse que vous avez faite.

Vous devez assurer l’exercice de notre droit, et là apparaîtront certaines difficultés. Les unes sont en vous, les autres dans les textes constitutionnels qui nous régissent encore, d’autres enfin dans les faits. Nous allons énumérer ces difficultés dans l’espoir de vous aider à mieux les voir pour les surmonter plus aisément.

D’abord en vous-mêmes, permettez-nous de le dire. Le Liban est un petit pays qui n’a ni force armée, ni richesses considérables. Pour tenir une bonne place parmi les Nations libres et civilisées, il a besoin de tout le dévouement, de toute l’activité de ses fils et surtout de ses représentants. La moindre parcelle d’efforts que vous dépenseriez dans les luttes intestines manquerait beaucoup à notre chère Patrie. Or quelques-uns parmi vous sont malheureusement divisés en deux clans depuis plus d’une décade. Le passé a dû les instruire sur les effets néfastes de cette division. Nous n’en voulons pour exemple que le sort du traité franco-libanais. Signé en 1936, celui-ci devait réaliser dès 1939 l’indépendance complète du Liban et nous introduire en même temps à la SDN. Au lieu de travailler jour et nuit en vue de le faire ratifier à Paris, nos vieux partis laissèrent envenimer leurs querelles par les Kieffer et consorts et négligèrent quelque peu la mise en vigueur du Traité. Quel en fut le résultat ? En 1939 – l’année fixée pour notre entrée à la SDN – une main sacrilège fut portée à notre Constitution et, tandis que nos députés étaient mis en congé forcé, le gouverneur des colonies Schœuffler pénétrait dans notre Sérail pour… « y mettre de l’ordre ! ». Et il vous fallut attendre 4 années entières pour rentrer Place de l’Etoile.

Le premier, le principal service que vous vous devez de rendre à la Nation qui vous a élus est de ne pas vous consacrer à des luttes de partis. Vos prédécesseurs se battaient stérilement pour la présidence de la République. De grâce, laissez cette magistrature tranquille ! Que l’heureux élu oublie aussi bien ses électeurs et ses adversaires de la veille pour faire une application loyale et patriotique de la Constitution. Que les députés oublient cette affaire une fois les élections terminées et s’occupent des multiples problèmes qui préoccupent les libanais. La véritable souveraineté appartient à l’Assemblée. Que celle-ci ait la dignité d’exercer ses prérogatives sans se laisser aller à des divisions intestines et vaines au sujet de la présidence de la République. Elle en sera admirée et aimée par les libanais qui ne tolèreront alors plus aucun coup de force contre elle.

Beaucoup d’entre vous ont des projets de politique sociale, de politique économique ou de politique intérieure. Si vous voulez faire œuvre utile, vous avez devant vous un champ très vaste, encore en friche. Mais une question préjudicielle se pose : avez-vous les mains réellement libres pour exercer sans entraves les prérogatives de la souveraineté ? Nous en arrivons à la difficulté des textes constitutionnels en vigueur.

La Constitution de 1926 a été élaborée pour un autre temps, pour un temps révolu – celui du Mandat. Aussi en garde-t-elle des traces inquiétantes en ses articles 5, 52 et 90 à 94.

L’article 5 en particulier nous impose le fameux drapeau qui longtemps a divisé les libanais. Aujourd’hui l’union des libanais est faite sur ce point – pour le changement de notre Drapeau.

L’article 52 porte des réserves formelles en faveur de l’article 3 de la Charte du Mandat. Or cet article 3 stipule que « les relations extérieures du Liban, ainsi que la délivrance des exequatur aux consuls des puissances étrangères, sont du ressort exclusif du mandataire ». Que deviennent dans ces conditions les lettres de créance du Roi George VI, du président Roosevelt et la situation des représentants diplomatiques accrédités auprès du gouvernement libanais ? Que deviennent les beaux projets de la représentation à l’étranger et des alliances à conclure avec les Nations Unies et les Nations voisines ?

L’article 90 surtout subordonne le « fonctionnement de la constitution entière aux « droits et obligations » de la puissance mandataire.

C’est cet article qui a permis à des fonctionnaires qui attendaient nos libertés au tournant de suspendre la Constitution en mai 1932 et septembre 1939. M. Helleu et le général Spears nous ont donné leur parole qu’ils feraient en sorte que le Parlement libanais fut réellement libre. Libre avec la menace d’un nouveau 9 mai 1932 ou 21 septembre 1939 ? Cela étant impossible, l’article 90 est à abroger.

Par l’article 92, la République libanaise proclama sa volonté d’entretenir de bonnes relations avec les « autres Etats sous mandat français ». Comme il n’y a que la Syrie et le Liban à avoir été placés sous mandat, la formule vise les anciens « Etats » aujourd’hui simples mohafazats de la République syrienne : Lattaquié, Alep, Djebel Druze. Ainsi donc la bienveillance du mandat nous a placé sur le même pied que le district d’un Etat voisin… Encore une formule malheureuse à faire disparaître sans plus de retard.

Telles sont les modifications que vous devez apporter à la constitution. Votre mandat vous y oblige puisque vous avez été élus en criant votre volonté de mener le Liban à l’indépendance complète. L’un de vous, le Dr. Tabet, a donné une définition succincte et éloquente de l’indépendance, dans un discours électoral prononcé à Beyrouth :

« Nous vous promettons, a-t-il dit, de mener le Liban à l’indépendance complète, c’est-à-dire de ne le laisser gouverner que par l’Assemblée que vous élirez ».

Pour y parvenir, il faut commencer par supprimer de la Constitution les articles « vieux jeu » qui mettent tout notre système démocratique à la merci d’un fonctionnaire étranger.

La troisième difficulté qui se présente est dans certains « faits », c’es-à-dire dans certaines habitudes, dans la routine. Il y a des profiteurs de notre manque d’indépendance. Parlez de nos destinées de nation libre au directeur d’une société concessionnaire, à certains missionnaires, aux fonctionnaires qui perçoivent pour leur détachement des « indemnités du Levant » et voyez ce qu’il vous en coûtera. En novembre 1941, le général Catroux a proclamé la cessation du mandat, et jusqu’à présent les dirigeants du « Bulletin Officiel des Actes administratifs de la Délégation » continuent à nous appeler « Etats sous mandat ». C’est un exemple entre mille. Les Administrations dites « d’intérêts communs » ont pris l’habitude – combien commode – d’imposer au pays des lois sous forme d’arrêtés facilement élaborés et plus facilement encore signés et rendus exécutifs. A quelle résistance – au moins passive – ne se heurterait-on pas si on venait à rappeler à ces messieurs que nous sommes en démocratie et que l’Assemblée nationale a seule le droit de légiférer ?

Voilà, Messieurs les députés, la principale difficulté à laquelle vous aurez à faire face quand vous devrez recouvrer les droits de votre patrie et les prérogatives de votre assemblée. Attention ! Ne vous laissez pas décourager. Réclamez la réduction au rôle de véritables conseillers, c’est-à-dire de simples fonctionnaires subalternes de l’Etat libanais les « conseillers » qui règnent aujourd’hui dans les sérails. Réclamez nos Douanes. Réclamez des comptes aux sociétés concessionnaires. Contrôlez les missions étrangères de l’enseignement. Imposez une politique économique et sociale réellement libanaise. Surtout, soyez nos seuls législateurs. Si, après la formation des pouvoirs publics libanais, il était encore possible au Délégué de la France émancipatrice de prendre des arrêtés qui ont force de lois, votre existence même serait une comédie. Souvenez-vous du gouvernement libanais de 1942 : on le proclamait solennellement libre et souverain, les chefs des grandes démocraties le reconnaissaient comme tel, et puis, en une nuit, le gouvernement fut renversé. C’est ainsi que pour n’avoir pas voulu discuter la légalité des arrêtés F. C., le gouvernement de 1942 fut emporté par l’un de ces mêmes arrêtés… Ne commettez pas la même faute d’omission.

Telle est la mission que le Liban et les Nations Unies vous ont proposée. Elle est belle. Si vous vous y attelez, vous aurez l’appui sans réserve de toute la Nation. Nous prenons, pour ce qui nous concerne, l’engagement d’être entièrement à votre disposition au service du cher Liban et de sa cause à la fois si noble et si simple.

Sinon, si par malheur vous veniez à oublier ce pour quoi vous avez été élus, si vous vous abandonniez à des querelles indignes de vous, si vous abdiquiez la dignité à laquelle le pays a droit, la dignité à laquelle vous-mêmes vous avez droit, ne vous étonnez pas si vous sombrez un jour dans l’indifférence et le mépris de vos compatriotes.

Mais nous espérons que tout ira bien. Riches des leçons du passé, encouragés et surveillés par une opinion publique désormais en éveil – nous le souhaitons pour vous et pour nous – vous mènerez le Liban au bonheur dans la liberté par les voies si claires que nous avons indiquées.

AVANT LES ELECTIONS (septembre 1943)

 

Au seuil de la consultation nationale qui doit avoir lieu prochainement, le devoir qui s’impose à tout libanais est de penser et d’agir libanais. Certes, la question ne devrait même pas se poser. Mais dans le chaos où flottent les consciences, rappeler ces notions est pour nous un devoir. N’est-il pas juste de prévenir le peuple contre le retour à des errements qui lui ont fait tant de mal ?

Nous n’avons pas manqué dans tous les cas où l’intérêt du Liban se trouvait engagé de regarder les problèmes en face, quels qu’ils soient. Nous ne faillirons pas cette fois-ci.

Je m’adresse ici à la jeunesse, jeunesse de 1943 : elle est une force et elle est une réalité vivante. Son devoir est tout tracé : se plier à la discipline nationale et y faire plier toute la Nation.

Qui de nous ne souhaiterait actuellement l’union de tous les libanais ? Qui ne voudrait voir briser les barrières confessionnelles qui divisent les fils d’un même sol ?

Une seule religion : le Liban.

Moi, chrétien, sur l’autel de la Patrie, j’oublie mon christianisme ; lui, musulman, doit oublier son islamisme.

Pour l’amour de Dieu mettons-nous tous sur le chemin qui conduit à l’unité, à la fraternité totale et confiante. Nous voulons un Etat qui soit une Nation, et nous distinguons le confessionnalisme de la politique.

Construisons ensemble quelque chose de durable que nous transmettrons avec orgueil aux générations qui viendront le recueillir de nos mains. Nous demandons un effort aux jeunes. Nous les supplions de remonter le courant. Ils seront peut-être sacrifiés. Ils connaîtront des douleurs et des amertumes. Mais ils auront fait leur devoir.

Il n’y a qu’une mystique nationale, la mystique libanaise. Il n’y a qu’une Nation, la Nation libanaise.

En tant que chef de jeunes, je ne veux rien d’autre.

Je n’aspire à aucun honneur, à aucun poste. Je suis libanais et je sers mon pays. Et je ne veux que le servir.

J’ai foi dans le destin du Liban. Et cette foi est inébranlable. Rien ne peut l’altérer.

APRES LA LUTTE ET LE DRAME DE NOVEMBRE 1943

 

La jeunesse et le peuple libanais ont été admirables. Beaucoup, par le passé, ont voulu les dénigrer. Ils ont douté de ce peuple qui a résisté à travers les âges, aux pires dangers et qui ne cessera jamais d’étonner les géographes. Le peuple de nos montagnes et le peuple de nos plaines ont été à la hauteur de la grande tâche que le monde attendait d’eux.

Où sont-ils les politiciens, hommes d’Etat et autres, qui me disaient il y a quelques jours encore avec un cynisme révoltant qu’il n’y avait point chez nous d’opinion publique, que l’on ne pourrait jamais trouver des militants et des martyrs et qu’il fallait désespérer de nous ? Que doivent-ils penser aujourd’hui ? La preuve est faite de ce que je leur ai toujours affirmé : soyez des nationalistes, ayez le courage de parler le langage de la dignité nationale, de l’intérêt national, et vous verrez. Vous verrez le rassemblement populaire le plus impressionnant et le moins factice, le réveil de toutes les consciences assoupies, l’union véritable et la fraternité dans l’idéal. Vous découvrirez l’âme de notre peuple et son plus noble aspect. Vous serez plus forts, vous serez plus courageux, parce que vous serez plus libanais. Vos actes auront alors leur répercussion parmi les élites et dans la masse.

Et notre jeunesse ? Qui disait qu’elle était perdue ? Ni moi, ni mes camarades n’avons douté d’elle, un seul instant. Elle est capable de tous les héroïsmes et des sacrifices ultimes. Malgré l’école, malgré le cercle de famille, elle a su se retrouver, et s’unir pour mieux servir et mieux lutter. Il suffit de faire appel à son patriotisme. Plus particulièrement, les étudiants ont pris conscience de leurs devoirs civiques. Ils ont racheté des années d’indifférence et de lâcheté. Et, comme leurs frères de tous les pays, ils ont repris leur place aux premiers rangs des soldats de la Cité.

-Voulez-vous nous dire le sens exact de votre intervention ?

-Si nous sommes descendus dans la mêlée, si nous avons bravé la force et résisté à la violence, c’est que cela était nécessaire. Vous savez que nous luttons pour un Liban véritablement indépendant, à l’égard des Etats occidentaux comme à l’égard des Etats orientaux et arabes.

Les mesures prises à l’encontre de la Constitution, les procédés révoltants employés avec le chef de l’Etat, le chef du gouvernement et les ministres portaient atteinte directement et sans possibilité de discussion à cette indépendance. Nous n’avons accepté ni l’outrage, ni la brutalité. Nous avons réagi.

Toute autre interprétation est tendancieuse et fausse. Nous n’avons pas accepté le grave danger pour notre situation et pour notre vie, afin de servir des personnes ou faire le jeu de telle puissance contre telle autre. Nous n’avons eu en vue que le Liban seul. Tant mieux pour ceux qui ont pu profiter. Cela ne nous gêne pas, car nous gardons notre liberté de pensée et notre liberté d’action pour la défense des principes qui sont notre raison d’être. Et nous continuons, plus forts et toujours vigilants, l’inlassable effort « en-dehors et au-dessus des partis ».

-L’attitude que vous avez prise a provoqué des inquiétudes dans certains milieux…

 

-Oui. Disons nettement et clairement les choses. Parmi nos adversaires il n’y a pas eu, il n’y a pas que des étrangers. Il se trouvait et se trouve des libanais. Je ne parle pas de quelques salariés, intrépides auteurs de feuilles « courageusement clandestines », ni des partisans insensés pervertis par leur haine, mais de « chrétiens » et certains minoritaires effrayés par des fantômes et troublés par le spectre de l’unité islamique. Ces « défenseurs de la chrétienté lèvent les bras au ciel, crient à l’impudence et à la témérité et se voilent la face. Nous sommes à leurs yeux de dangereux compatriotes. Où donc nous mènent les Kataëb, se demandent-ils ? Je voudrais leur répondre sans ambages, et les rassurer.

Nous luttons pour un Liban où chaque citoyen est appelé à jouir des mêmes droits et à remplir les mêmes obligations. Il ne doit y avoir d’exclusive pour aucun libanais. Cette patrie n’est le fief d’aucune communauté. La collaboration islamo-chrétienne n’est pas seulement un devoir, elle est une nécessité. L’union de la grande majorité des citoyens est faite aujourd’hui sur la base de l’indépendance libanaise et sur cette base seulement. Il n’y a pas d’équivoque là-dessus, qu’on le sache bien.

Pour garantir cette indépendance nous comptons d’abord sur nous-mêmes. Nous comptons également sur un système d’accords internationaux qui liera notre sort, après cette guerre, au sort de la paix dans le monde.

En ce qui concerne les rapports des « libanais de toujours » avec les « libanais de la dernière heure », je tiens à affirmer que nous nous refusons à présumer la mauvaise foi. Des hommes, comme ceux auxquels il est aisé de faire allusion, qui ont enduré pour leurs convictions les difficultés de toutes sortes, qui n’ont pas craint la lutte et l’opposition ouverte, peuvent  être crus sur parole quand ils reconnaissent ce qu’ils ont méconnu. Ils comprennent également, et admettent, que l’on puisse, avec eux, être vigilants.

Les Kataëb demandent qu’on leur fasse confiance. Jusqu’à ce jour, de nos dogmes du départ nous n’avons rien cédé. Notre vérité s’impose peu à peu à tous. Dieu fasse qu’elle rallie autour d’elle tous les libanais de bonne volonté.

-Croyez-vous que les exigences du nationalisme libanais doivent nous amener chaque fois à un désaccord avec la France ?

 

-Franchement non. Car nous pouvons nous entendre une fois pour toutes sur les principes. Je suis de ceux qui considèrent que l’amitié franco-libanaise est un bienfait pour nos deux pays. Mais je ne peux admettre que la mission de la France au Liban soit une mission de colonisation sous quelque forme que ce soit.

L’amitié est une belle chose, mais il faut avoir la loyauté de ne rien cacher derrière ce mot, aucune trahison, aucun abus de confiance.

« Que nos amis français veuillent bien nous comprendre. Depuis sept ans, notre mouvement n’a pas manqué une occasion de les prévenir de la nécessité de modifier la qualité et la nature de nos rapports. Le drame de ces derniers jours nous a donné tragiquement raison.

Aujourd’hui, de nouveau, nous leur demandons de ne pas chercher à aggraver le malaise. Qu’on ne vienne pas nous parler de coup de poignard dans le dos : ceci dénote une parfaite incompréhension de nos revendications légitimes. Si nous réclamons nos droits, ceci ne signifie nullement ni que nous sommes des ingrats ni que nous sommes des ennemis, mais que nous remplissons notre devoir à l’égard de notre Patrie.

Ainsi en est-il de la question du drapeau. Pourquoi avons-nous été les champions du changement ? Parce que tout d’abord l’unanimité libanaise n’était pas faite à son sujet. Plus de la moitié de la population refusait de le reconnaître. Au lieu d’être le signe du ralliement de tous les citoyens, il fut au contraire l’occasion de discordes réitérées et de désaccords constants. Il fut le prétexte classique qui permettait aux traitres de saper les fondements de notre union nationale, qui portait bon nombre d’entre nos compatriotes à lever les emblèmes de pays étrangers ou simplement de groupements religieux.

D’autre part, il rappelait trop par ses couleurs une époque de notre histoire que nous voulons voir révolue : le Mandat.

On le voit là encore : en adoptant un drapeau propre à nous, nous avons cherché l’intérêt libanais. Cet intérêt est si impressionnant que tout sentimentalisme s’écroule devant lui. Les circonstances ont justifié l’opportunité de cet acte.

ORDRE DU JOUR (21 novembre 1943)

 

Camarades,

Voici venue la fête anniversaire du mouvement auquel vous lient l’effort et le sacrifice.

Sept ans ont passé, qui nous ont vu à la tâche, ouvriers désintéressés dans l’action.

Sept ans ont passé depuis notre avènement à la lutte sainte dans le dévouement, l’honneur et la dignité. Période riche en moissons et en témoignages qui éveillèrent les timorés, convertirent les incrédules et suscitèrent dans le cœur de tous une Foi inébranlable en la Jeunesse du Liban, en ses destinées, en son courage et son opiniâtreté dans le combat.

Longue étape que celle dont nous avons vu hier le terme. Etape pleine de souvenirs impérissables et de leçons glorieuses.

Vous rappelez-vous le jour où, confiants et prêts, vous avez répondu à l’appel sans autre dessein que de réveiller les consciences assoupies et les âmes alourdies ?

Vous rappelez-vous le jour où, élevant la voix sous le ciel de notre cher Liban, vous êtes devenus les champions du nationalisme chevaleresque, de l’indépendance, et de la souveraineté des principes d’honneur et de justice ? Vous êtes devenus aussi les apôtres du réveil national et les messagers de la liberté.

Vous rappelez-vous le jour où, devant tous, vous avez donné la preuve que vous étiez d’abord des hommes d’action ? Révoltés contre la violence, vous en avez brisé les chaînes ; révoltés contre l’injustice, vous avez été des armes dangereuses. Sur l’autel du sacrifice vous avez été les victimes et non les prêtres.

Dans vos efforts pour améliorer et construire vous avez été la pensée qui conçoit, le bras qui travaille, le sol qui nourrit avant d’être un appel, une prédication ou un écho.

Vous rappelez-vous le jour où votre sursaut a effrayé les faibles et les peureux ? Vous avez quotidiennement affronté l’ironie et la critique sournoise, et cette victoire justifie plus votre fierté que celle remportée sur une difficulté momentanée, sur un malheur d’un jour ou sur une adversité passagère.

Vous rappelez-vous, enfin, votre défense inlassable de tout droit lésé et de toute liberté violée ? Vous allez, sans peur des sacrifices, au devant du devoir, car pour vous vivre c’est agir suivant votre conscience et dans l’intérêt général…

Camarades,

Je vous félicite pour ce que vous avez fait. Le message que vous portez depuis sept ans est aujourd’hui la Charte de tout patriote à quelque classe ou à quelque milieu qu’il appartienne. Votre drapeau est le drapeau de tous les nationalistes.

A votre voix, d’autres voix se sont jointes et se répondent à travers le Liban.

Dieu vous a soutenu parce que vous aviez la foi, parce que vous réclamiez un droit, parce que vous n’aviez en vue que le bien commun.

Mais il vous reste beaucoup à faire, encore. La route est longue et dure et pleine d’obstacles.

Prenez garde de dormir sur vos lauriers.

Il faut redoubler d’efforts, et continuer dans la même voie.

Les Kataëb ne sont pas pour un résultat partiel. Elles ne sont pas pour un labeur de quelques années. Elles veulent un résultat complet et leur vie ne se borne pas au succès d’une partie de leur Cause.

En cet heureux jour, où nos rêves se joignent à nos souvenirs renouvelons, camarades, notre engagement de persévérer dans notre tâche.

Vive les Kataëb. Vive le Liban.

LES TRES-CHRETIENS

 

LETTRE A GEORGES NACCACHE (7 janvier 1944)

 

Mon cher directeur et ami,

Me référant à notre entretien d’hier, relatif à votre commentaire du dernier article d’Action intitulé « La grande peur des très-chrétiens », je vous prie de bien vouloir insérer dans votre prochain numéro la mise au point suivante :

1-La chrétienté libanaise n’a jamais été prise à partie dans l’organe des Kataëb. Je vous prie de croire que ce n’est ni un Boustany, ni un Gemayel (dont le nom est mêlé à la fondation de Bkerké et de certains ordres religieux) qui chercheraient à discréditer leurs coreligionnaires.

2-Il peut encore moins être question de reprocher à l’ensemble du clergé sa conduite au cours des journées de novembre. Bien au contraire, l’attitude des dignitaires les plus en vue des Eglises orientales a été admirable et maints hommes politiques auraient gagné à suivre l’exemple de ces prélats.

3-Loin de constituer la masse du peuple chrétien, les très-chrétiens, visés dans Action, sont ces hommes que tout le monde connaît bien et qui, inconsciemment ou non, ont tenté de transformer la résistance du nationalisme libanais au mandat en une véritable guerre civile intestine.

Auriez-vous oublié, mon cher Directeur, la campagne de mensonges et de fausses nouvelles qui ont empoisonné l’atmosphère du Liban pendant quelques semaines ? Et les Kataëb… Ce mouvement dont, à chaque occasion vous faites l’éloge, que n’a-t-on pas voulu insinuer sur son compte ? Vous savez personnellement (comme il est aisé à chaque libanais de le savoir) que les Kataëb, depuis leur fondation, ont eu une doctrine invariable, qui est l’indépendance complète et entière du Liban dans ses frontières actuelles. Vous savez, et vous l’avez peut-être écrit dans L’Orient, que le conflit de novembre était l’aboutissement logique de l’évolution du nationalisme libanais depuis sept ans, c’est-à-dire depuis une date fort rapprochée de celle de la naissance des Kataëb. Vous êtes donc bien placé pour condamner et dénoncer avec Action les insinuations les plus malveillantes, (dont j’ai été personnellement l’objet), les invitations à la guerre civile et l’apologie des provocateurs salariés. Il se trouve malheureusement que ces agissements ont été pratiqués au nom de la défense de la chrétienté. Si les agents de cette propagande mensongère ont été appelés les très-chrétiens, c’est en raison du caractère dont ces hommes ont voulu se réclamer. En fait – et ceci ressort, je crois, très clairement de l’article d’Elie J. Boustany – les très-chrétiens ne sont guère à confondre avec les chrétiens tout court, ces derniers fussent-ils, comme vous dites, curé ou enfant de chœur. Bien qu’en tant que Kataëb, nous nous placions sur le plan national, en-dehors de toute considération d’ordre religieux, chacun de nous croit avoir le droit (et nous en sommes fiers) de se dire aussi chrétien que n’importe qui, et certainement plus chrétien que les très-chrétiens.

4-Sans vouloir engager une discussion historique, et tout en reconnaissant à tout libanais le droit d’avoir du passé de son pays la conception qu’il croit exacte, j’estime qu’il est plus juste et de meilleure politique de ne pas oublier le rôle de nos Emirs dans la création et la préservation du Liban. Si, comme vous dites, notre existence est due au « rassemblement des communautés autour de leurs chefs », elle est due davantage encore à l’action d’un Fakhreddine et de ses successeurs, musulmans et chrétiens. Voilà précisément ce que les très-chrétiens tentent de nous faire oublier et que, en votre qualité de membre des Kataëb, et pour la viabilité même du Liban, je vous prierai de rappeler toujours à vos lecteurs.

Vous voyez donc bien, mon cher Directeur, que les chrétiens (dont nous sommes) et leurs clergés n’ont rien à voir à l’article consacré par Action aux propagateurs de fausses nouvelles et aux alarmistes professionnels. Bien au contraire, je me plais à rendre de nouveau un hommage sincère au patriotisme de mes coreligionnaires et des hommes d’Eglise qui, comme nous, ont compris où était le véritable intérêt de la chrétienté libanaise.

LE MANIFESTE DES KATAEB ET DES NAJJADES (27 avril 1944)

Certains perturbateurs, habitués à pêcher en eau trouble, ont mis à profit une manifestation organisée durant l’après-midi de jeudi, pour commettre des actes de la plus complète vilénie. Il en est résulté des incidents regrettables qui ont laissé dans les âmes les plus fâcheuses impressions.

Les Kataëb et les Najjadé réprouvent les manœuvres de ces vendus et profitent de l’occasion pour faire une fois de plus, devant Dieu et devant leur conscience, le serment d’être toujours les soldats de l’indépendance du Liban et les gardiens de sa souveraineté. Les deux organisations demandent aux responsables d’agir avec la plus extrême rigueur contre les perturbateurs et les traîtres.

Vive le Liban indépendant et fier !

L’incident du 27 avril (27 avril 1944)

 

Dès le premier instant, nous avons réagi sans tergiverser. Il n’y avait lieu à aucune hésitation : l’honneur et la dignité nationale avaient été atteints par le geste de quelques traîtres, de maladroits réactionnaires et de partisans aveugles. Il fallait rechercher les responsables et sévir. L’Autorité a fait son devoir au moment même. Elle se doit de continuer.

Sans m’attarder sur les causes de ces incidents et sans préjuger des résultats de l’enquête en cours, je crois qu’une nouvelle explication franche et loyale peut être faite par les nationalistes libanais.

Voici notre point de vue.

Nous ne discutons pas notre droit à l’indépendance et nous entendons être indépendants, politiquement, aujourd’hui mieux qu’hier, plus complètement, plus entièrement, Nos amitiés – traditionnelles ou récentes – sont à cette condition. Et je précise : l’amitié franco-libanaise surtout, en raison de nos relations durant la période du mandat.

Nous avons été les adversaires du mandat, et notre nationalisme n’est pas de dernière heure. Que l’on ne vienne pas nous parler de « coup de poignard dans le dos ». C’est faux. L’histoire de notre Mouvement, des dizaines de documents témoignent que notre intransigeance date des premiers jours.

Que l’on ne cherche pas non plus la rengaine de l’ingratitude. Libanais et français se sont rendu des services réciproques. Et c’est tant mieux…

Depuis les événements de novembre nous avons eu la joie de constater chez les dirigeants français une compréhension certaine de nos véritables aspirations. Nous les en félicitons bien sincèrement parce que c’est le pas le plus important, à mon sens, que nous ayons franchi vers la solide et honorable amitié.

L’incident du 27 avril a été provoqué par la question du drapeau. Là-dessus encore que l’on nous comprenne bien. Nous réagirons aussi violemment contre n’importe quel drapeau qui sera élevé ou agité dans les conditions que l’on sait, c’est-à-dire comme un défi, comme une insulte, comme une provocation, comme une atteinte à notre dignité.

Nous attaquerons n’importe quel drapeau qui sera un signe de ralliement pour les traîtres, séparatistes ou agents d’impérialismes, occidentaux ou orientaux.

Et c’est pourquoi nous disons qu’il y a une « politique du drapeau » qu’il ne faut pas mésestimer parce qu’elle se confond avec le respect nécessaire à tous les emblèmes ou symboles de notre attachement au Liban indépendant et fier.

Pour terminer, un mot au sujet de l’enquête qui se poursuit encore. Nous avons été les premiers à la réclamer. Parce qu’il y a des responsables et ces responsables doivent payer leurs fautes. Nous espérons que l’on arrivera à cette fin sans provoquer d’inutiles mécontentements, sans laisser l’esprit de parti troubler la sérénité de la justice, sans donner lieu enfin à des abus qui compromettraient gravement et l’action du gouvernement et le prestige de nos dirigeants.

Fête des Martyrs (6 mai 1944)

 

Camarades,

Au jour anniversaire des Martyrs de la Patrie, dans la tourmente qui, née de la lutte des peuples pour la vie, dure depuis 5 ans, après le succès de la cause libanaise, succès dû en grande partie à votre patriotisme convaincu et agissant et à votre esprit de discipline et de sacrifice, au mépris des traîtres et des provocateurs, renouvelez le serment de continuer, de plus en plus fermes et décidés, à avoir :

Une seule Patrie : LIBAN

Une seule Communauté : LIBAN

Un seul Idéal : LIBAN

Un seul Drapeau : LE DRAPEAU LIBANAIS.

EN MARGE DE L’ANNIVERSAIRE DU CHEF

 

Au service des idées (29 juin 1944)

 

Mes camarades ont bien voulu, en cette occasion, me témoigner leur attachement et leur fidélité. Je les en remercie très sincèrement. Mais je n’aurais jamais accepté d’eux cette manifestation collective pour ma personne si je n’étais convaincu qu’ils entendaient tous s’adresser, au-delà de moi-même, à l’idéal qui est nôtre, à l’idée libanaise pour laquelle nous luttons, à ce mouvement national des Kataëb auquel nous participons. Ce sont les idées qui mènent le monde, et nous avons besoin, dans ce pays plus qu’ailleurs, de voir les personnes au service des idées. Nous avons trop eu jusqu’à ce jour le malheur de suivre des hommes, d’applaudir des hommes, de nous sacrifier pour des hommes soucieux uniquement de leurs intérêts, vaniteux et égoïstes, aveuglés par leurs convoitises. Contre ce triste legs du passé les Kataëb tiennent à réagir et le chef doit être pour nous, avant tout, l’incarnation d’une doctrine et l’étendard d’un idéal. S’il n’est pas l’intermédiaire loyal entre les idées et les personnes, nous le situons aussitôt parmi la clique – si nombreuse – des politiciens et des profiteurs.

Pour un régime nouveau (29 juin 1944)

 

-Vous entreprenez, ces temps-ci, M. Gemayel, une campagne suivie, dans vos meetings et dans votre périodique, pour la révision du Régime politique. Voudriez-vous nous donner quelques précisions à ce sujet ?

 

-La question du Régime politique intérieur du Liban est, à notre sens, le problème le plus important qu’il faut résoudre après le problème de l’indépendance.

Pendant huit ans, à côté du lent et indispensable effort d’éducation nationale que nous avons entrepris et dont les effets incontestables se manifestent de jour en jour plus pertinemment et plus clairement, les Kataëb ont eu une action politique déterminante dans l’instauration et la défense de l’indépendance, mais ont montré une sage prudence et une volontaire réserve en ce qui concerne leur manière d’envisager le régime politique, parce qu’elles considéraient que la solution de ce grave problème ne pouvait avoir lieu librement et d’une manière conforme aux intérêts libanais en une période où nos destinées (comme nos affaires les plus simples) n’étaient pas en nos propres mains.

Aujourd’hui les conditions ont changé et voici les directives qui contrôlent notre action :

1-La Constitution de 1926, même avec ses modifications récentes, s’est révélé malencontreuse et inadéquate. Son échec se confirme de jour en jour, et ses pénibles et tristes effets sont les mêmes aujourd’hui comme durant le mandat. Des causes identiques produisent des effets identiques. Puisque le résultat est mauvais, attaquons-nous à la cause. C’est là le seul remède.

2-Il est prématuré – et malhabile – de proposer aujourd’hui un projet détaillé d’une nouvelle constitution. Ceci ne doit se faire qu’à la veille de la convocation d’une Assemblée Constituante. Le régime actuel est une création du mandat. Aux libanais incombe le droit et le devoir d’en choisir un autre plus conforme à l’intérêt national.

3-Quant à nous, Kataëb, notre prise de position de 1936 demeure inchangée : nous sommes pour un régime d’autorité, de probité, et de compétence dont la forme et les modalités seront proclamées en temps opportun.

Nous voulons une réponse définitive (10 août 1944)

 

Le gouvernement libanais a été invité, une première fois, à participer aux conversations dites d’ « unité arabe ». Il vient, à nouveau, d’accepter une nouvelle invitation.

Ces pourparlers ont donné lieu à des déclarations, des avis et des propos qui portent atteinte à la souveraineté et l’indépendance libanaises. Parmi ces déclarations, quelques-unes émanaient de personnalités ayant un cachet officiel.

Devant ces faits, nous nous devons de poser les questions suivantes :

-Comment le gouvernement admet-il de prendre place dans un Congrès dont quelques membres officiels se permettent de pareilles déclarations ?

-Qu’attend le gouvernement pour faire paraître un communiqué réfutant et condamnant les termes employés, sur ce sujet, par le Consul de Transjordanie ?

-Quand donc sera-t-il donné aux libanais de connaître la vérité que cachent ou que visent ces pourparlers relatifs à l’ « Union » ?

Les mêmes libanais qui ont cru à l’indépendance et se sont employés à l’instaurer et à la renforcer, ne tolèrent aucune entrave à cette indépendance. Ils se refusent également à soutenir une politique confuse et incertaine.

C’est pourquoi nous demandons un exposé clair et qui dissipe toute équivoque.

Nous sommes les dépositaires d’une confiance et d’une foi que nous n’avons jamais trahies et que nous continuerons à mériter, n’ayant toujours qu’un seul but à notre action et à nos efforts : le Liban libre et fier, que nous défendrons, d’une manière intégrale, envers et contre tous.

La libération de Paris (7 septembre 1944)

 

La libération de la grande capitale française a réjoui les nombreux amis de la France au Liban. Mes camarades et moi avons été très heureux d’apprendre cette émouvante nouvelle et les manifestations de joie qui se sont multipliées à cette occasion ne peuvent et ne doivent avoir d’autre sens que celui que leur donne la volonté des libanais fiers et dignes : je veux dire l’expression d’un noble sentiment à la base duquel se trouvent l’affection et l’estime réciproques.

Le 23 août 1944 est une date importante et glorieuse dans l’Histoire de France. Elle est, chez nous, une étape nouvelle dans le déroulement de nos rapports avec la nation qui nous a aidés à recouvrer les territoires que nous avait enlevé le protocole de 1864.

Que cette occasion nous serve aujourd’hui à jeter, de nouveau, un peu plus de lumière sur la qualité et la nature de ces rapports, sur les conditions dans lesquelles ils doivent se maintenir, et même se développer.

Les français ont vu, je pense (depuis vingt-cinq ans qu’ils sont mêlés si intimement à notre vie nationale) ils ont vu et éprouvé notre intransigeance inébranlable en ce qui concerne notre attachement à l’indépendance et notre ferme dessein de la défendre contre toutes les attaques, d’où qu’elles viennent.

Nous avons déjà dit – et répété maintes fois – que le Mandat n’a été admis et supporté en 1919 que parce qu’il contenait l’engagement formel de nous mener à notre idéal de liberté et de souveraineté.

Dès que le Mandat a dévié de ses fins, dès qu’il s’est rapproché de formules d’occupation et de domination absolument contraires à l’esprit qui a institué ce régime, le peuple libanais a réagi selon l’honneur et la dignité.

Les frictions ont commencé alors, la lutte pour l’indépendance devint nécessaire.

Ici, il faut éviter le malentendu.

Cette lutte s’est faite sans haine. Elle n’a rien détruit de la part sentimentale qui imprégnait la politique libanaise.

La mise au point entre le Liban et la France a eu lieu. Sur des bases claires, nettes et précises l’amitié franco-libanaise est un bienfait, c’est une grande tradition.

En ces jours de joie et de liesse pour la libération de Paris, il nous plaît de le proclamer.

Notre politique extérieure (4 octobre 1944)

 

Les premières consultations sur le problème des relations des Etats Arabes, ou considérés comme tels par le président du Conseil égyptien, se sont déroulées avec la participation du Liban. Les pourparlers avec nos délégués n’ont abouti, à l’époque, qu’à la publication d’un communiqué, insignifiant et très vague, dans lequel nous avons relevé une imprécision et une contradiction dans les termes employés. « Unité », « Union » et « Indépendance libanaise » étaient inconciliables.

Le Congrès qui tient ses assises actuellement n’est, d’après les déclarations des personnalités qui y participent, qu’une réunion préparatoire à des travaux qui seront entrepris ultérieurement.

Quoiqu’il en soit des locutions et circonlocutions que les uns ou les autres veulent bien employer, le Liban ne peut participer qu’en qualité d’Etat Indépendant et Souverain et dans la mesure où cela n’implique aucune abdication, aucune renonciation, si minime fût-elle.

Etat oriental et méditerranéen, le Liban sera présent partout où ses intérêts l’exigent. Notre présence à Alexandrie ne doit pas avoir, à notre point de vue, une signification idéologique. Ce n’est pas une adhésion à l’Arabisme en tant que mystique nationale, mais une simple participation à une rencontre où se discutent des problèmes pouvant avoir leur répercussion dans notre pays, sur le plan politique, économique ou culturel. Nous prendrons ce que nous jugerons bon de prendre ou d’accepter. Nous ferons nos réserves, nous signifierons nos abstentions, nous poserons nos conditions, nous adapterons selon nos convenances.

Mais jamais de formules générales, uniques, qui entraveraient dans le présent ou dans l’avenir, notre liberté d’action. Ainsi nous laisserons à d’autres, s’ils les veulent, les plaisirs et les joies de l’Union, de l’Unité, de la Confédération et de la Fédération. Et nous leur souhaitons, au surplus, bonne chance.

Le Liban, dans cette étape nouvelle de son existence, doit s’habituer à regarder jusqu’aux confins du monde, attentif à la vie des grandes et des petites nations. Ses émigrés, installés sous toutes les latitudes, lui faciliteront grandement la tâche. Pour garder le contact avec eux, pour maintenir en eux l’amour de la mère-patrie, pour les protéger au besoin, pour assurer aussi sa propre sauvegarde, le Liban ne peut plus retarder sa représentation à l’extérieur.

Nous attendons du gouvernement un peu plus de célérité dans ce domaine et nous espérons que l’organisation intérieure du Ministère des Affaires Etrangères permettra de fournir à nos délégués les moyens indispensables pour recevoir sans délais les instructions nécessaires et les renseignements ou documents utiles.

A ce propos il est opportun de rappeler que depuis décembre 1943 un certain nombre d’accords et de protocoles ont été signés réglant le transfert des services dirigés jusqu’à cette date par les représentants de la France. L’opinion publique aimerait connaître les textes de ces accords pour les apprécier et se rendre compte s’ils sont réellement appliqués. Ces accords ne peuvent demeurer secrets. La Chambre doit en être informée pour les discuter et les juger. Ils engagent à tel point le régime de l’indépendance que nous ne pouvons, plus longtemps, passer sous silence ce regrettable retard.

A propos du Protocole d’Alexandrie (12 octobre 1944)

 

Nous l’avons dit à maintes occasions et nous le répétons encore aujourd’hui :

La participation au Congrès d’Alexandrie est un acte politique qui ne présume aucune adhésion inconditionnelle à l’arabisme. L’arabisme pour nous est simplement une situation de fait : l’utilisation d’une même langue et une rencontre d’intérêts.

Les pourparlers qui ont eu lieu en Egypte ont abouti à la conclusion d’un Protocole que nos délégués ont signé.

Nous soulignons que ce document ne peut engager le Liban avant sa ratification par la Chambre et sa promulgation par le Chef de l’Etat.

D’ores et déjà nous rappelons les principes qui doivent guider l’examen des principales dispositions qui y sont contenues :

1-Le sort du Liban ne saurait jamais être réglé en-dehors de ses frontières. Aucune abdication, si minime fût-elle, de la souveraineté nationale ne saurait être admise.

2-Le Liban doit pouvoir décider de ses véritables intérêts par une politique extérieure libre de toutes entraves.

Sous ce rapport le Protocole d’Alexandrie qui contient par ailleurs d’excellentes dispositions nécessite quelques précisions que nous attendons sans retard du gouvernement.

Le Congrès d’Alexandrie (12 octobre 1944)

 

-Que pensez-vous, à titre général, de la participation du Liban à la prochaine « Ligue des Etats arabes » ?

 

-Depuis que les Kataëb existent nous avons proclamé à toute occasion et à très haute voix que le Liban ne devait renoncer à aucune des prérogatives d’un Etat indépendant et souverain. Nous ne nous opposons a priori à aucune formule d’entente avec les pays voisins. Bien au contraire, nous considérons comme éminemment désirable cette entente, à la condition toutefois que le Liban garde son cachet spécial, son rôle d’intermédiaire entre l’Orient et l’Occident.

Je relève à ce sujet la disposition relative à l’obligation pour chacun des Etats contractants de ne pas adopter une politique extérieure susceptible de nuire à la Ligue et d’autres dispositions analogues dont notre porte-parole, « Action », fera le détail.

L’entente que nous désirons ne doit pas toucher, ni directement ni indirectement, à notre souveraineté nationale. Celle-ci nous est plus chère que tout l’or du monde, et toutes les questions économiques, financières, culturelles, sociales ou autres ne sauraient être considérées, d’après nous, qu’en fonction de la pleine souveraineté du Liban. Il ne peut y avoir à ce sujet de transaction quelconque.

Quant à la clause dont vous m’entretenez, elle doit être jugée sous cet angle. Nous attendons cependant, pour nous prononcer, de plus amples éclaircissements. Nous voulons notamment savoir si, étant donné l’attitude du Yémen et de l’Arabie Saoudite et la crise égyptienne, la Ligue envisagée va se limiter aux pays immédiatement voisins du Liban. Cette dernière question a trop de gravité pour que nous la passions sous silence.

-Quelle impression retirez-vous de la décision spéciale au Liban ?

 

-C’est avec un réel plaisir que nous prenons acte de l’atmosphère amicale et compréhensive qui, au sein du Comité préparatoire, a entouré les délégués libanais. L’attitude adoptée à notre égard nous permet d’espérer en un avenir de paix et concorde.

Mais nous n’aimons pas les conditionnels. Le Liban a été le premier à connaître, sur la terre d’Orient, l’indépendance et la liberté. C’est pour cette indépendance et cette liberté que les libanais ont lutté sans cesse, depuis des siècles et par tous les moyens. J’insiste sur les termes « tous les moyens ». Les liaisons extérieures que d’aucuns veulent parfois nous reprocher constituaient précisément l’un de ces moyens. Nous ne rougissons pas de notre passé et n’admettons pas qu’il en soit parlé d’un ton comminatoire.

C’est tout ce que je crois avoir à dire pour le moment. Les choses s’éclairciront sans doute prochainement. Mes camarades et moi sommes fermement résolus à défendre les droits du Liban, d’un Liban libre de toute entrave. Ceci n’empêche pas que nous voulons vivre avec nos voisins en d’excellents termes de fraternité et de respect mutuel.

ETUDE CRITIQUE

 

du « Protocole » signé le 7 Octobre

1944 à Alexandrie

par le COMITE PREPARATOIRE

au Congrès Général Arabe (12 octobre 1944)

 

Le Protocole signé par la délégation libanaise à Alexandrie, avec les délégations de l’Egypte, de l’Irak, de la Syrie et de la Transjordanie, porte-t-il atteinte à la souveraineté libanaise ?

Dans l’affirmative, ce protocole serait contraire à la Constitution libanaise dont l’article 1er modifié (par la loi constitutionnelle du 9 novembre 1943) porte que « le Liban est un Etat indépendant unitaire et souverain ». Par ailleurs, la Délégation libanaise n’aurait pas bien rempli sa mission officielle, puisque cette mission consistait à prendre part aux pourparlers d’Alexandrie à la condition expresse que l’indépendance du Liban et sa souveraineté soient entièrement sauvegardées.

L’étude analytique du Protocole conduit indubitablement à cette conclusion que certaines de ses dispositions portent atteinte à la souveraineté du Liban.

Ces dispositions sont les suivantes :

1-Il (le Conseil de la Ligue des Etats arabes) aura pour mission « d’exécuter les accords que des Etats concluront entre eux…

L’exécution d’un accord par le Conseil de la Ligue, c’est-à-dire par un organisme étranger, est évidemment inconciliable avec la souveraineté libanaise, car cette exécution suppose nécessairement une intervention dans les affaires intérieures du Liban.

Le Pacte de la Société des Nations ne comportait point une pareille stipulation. Il reconnaissait à la S. D. N. un simple droit de contrôle de certaines institutions créées par les traités.

2-Les décisions de ce Conseil obligeront ceux qui les auront acceptées.

Le mot « ceux » vise naturellement les Etats dont les délégués auraient accepté les décisions du Conseil.

Ces décisions, supposées acceptées par les Délégués du Liban, obligeront-elles notre pays par le seul fait de cette acceptation, ou faudra-t-il encore une ratification par le Conseil des ministres libanais et par notre Chambre des députés ? Seule, la seconde solution est conforme à la Constitution (qui ne reconnaît aucune autorité supérieure au gouvernement et au Parlement) et sauvegarde notre souveraineté nationale.

3-Chaque Etat aura le droit de conclure avec un autre Etat membre ou non membre de la Ligue, des accords particuliers qui ne seraient pas contraires au texte ou à l’esprit de ces dispositions.

Cette dernière expression est extrêmement vague.

Si le Liban conclut un traité de commerce avec l’Egypte, la Turquie, l’Iran, la Roumanie, l’Angleterre, la France ou le Brésil, pour acheter des articles produits par un Etat membre de la Ligue à des conditions meilleures que celles offertes par cet Etat, cet acte sera-t-il considéré comme « contraire au texte ou à l’esprit des dispositions du protocole » ?

-Si oui, notre économie nationale en pâtirait mortellement et notre liberté d’action – et, partant, notre souveraineté – serait réduite à néant.

-Si non, le protocole devrait être autrement plus explicite.

4-En aucun cas, il ne sera permis de suivre une politique extérieure préjudiciable à la politique de la Ligue des Etats arabes, ou de l’un quelconque des Etats membres.

-a)Quelle est la politique extérieure de la Ligue des Etats arabes ? Le Protocole est muet sur cette question. Cela étant, comment le Liban saura-t-il jamais qu’en établissant, par exemple, des relations diplomatiques avec la Turquie, l’Iran, l’URSS ou le Royaume Saoudite (supposé non membre de la Ligue), il suit une politique extérieure préjudiciable ou conforme à celle de la Ligue ?

-b)Même lacune pour la politique extérieure de chacun des Etats membres de la Ligue. Car l’interdiction de pratiquer une politique extérieure « préjudiciable à la politique de l’un quelconque des Etats membres » suppose, au préalable, une définition claire et précise de la politique extérieure de chacun de ces Etats.

-c)Et s’il plaît à un pays de changer sa politique extérieure ? Ce changement devrait être notifié aux autres Etats et accepté par eux. Car aucun pays ne saurait normalement s’engager à suivre la politique présente (supposée connue) et la politique future (toujours inconnue) de l’ensemble des Etats membres de la Ligue et de chacun de ces Etats.

Des développements précédents, il résulte que l’alinéa analysé dans ce paragraphe est très incomplet ; en tout cas le principe posé enlève au Liban toute indépendance en matière de politique extérieure.

Toutes ces atteintes à notre souveraineté nationale proviennent du fait que le Comité préparatoire d’Alexandrie a voulu créer une « Ligue des Etats arabes », représentée par un « Conseil », en se hâtant de proclamer des principes généraux, dépassant le cadre normal de sa mission et des possibilités actuelles.

Il aurait évité certainement toute critique s’il s’était borné à poser le principe de la coopération, de plus en plus étroite, qui devrait exister entre tous les pays arabes dans les domaines économique, social, hygiénique,… Comme conséquence de ce principe, les actes d’agression seraient bannis et les traités entre Etats encouragés ; de plus, pour déterminer l’orientation générale de la politique extérieure de chacun des Etats, des réunions seraient tenues de temps à autre par les ministres des Affaires Etrangères de ces Etats ; enfin des Commissions et sous-commissions seraient constituées pour préparer les éléments techniques des diverses résolutions que des Congrès successifs d’Etats arabes discuteraient et adopteraient.

Cette formule, très simple, n’aurait donné lieu à aucune difficulté, ni à aucune appréhension. Même amendée, celle du Protocole paraît inadmissible, car elle portera toujours atteinte à la souveraineté des Etats membres, pour peu que le Conseil de la Ligue veuille exercer ses attributions et jouer un rôle actif.

Autres critiques du Protocole :

1-Cet Acte considère que l’Etat libanais est un Etat arabe, sans aucune définition ni réserve.

Or, la Déclaration du Premier ministre Riad el-Solh portait « le Liban est un pays au visage arabe ».

D’autre part, la Délégation libanaise s’était rendue à Alexandrie avec mission de participer à des pourparlers préparatoires en vue d’une entente, avec des Etats arabes, et non entre Etats arabes.

Car le Liban ne saurait reconnaître qu’il est « arabe » avant que ce terme n’ai reçu une définition précise :

-Qu’entend-on, en effet, par Etat « arabe » ?

-A quel point de vue s’est-on placé à Alexandrie pour dire que le Liban était un Etat « arabe » ? Est-ce au point de vue linguistique ? Racial ? Confessionnel ? »Culturel ?

Le Protocole ne dit absolument rien à ce sujet.

Or, le Liban craint surtout la confusion entre patrie et religion. Il craint que le mot « arabe » ne soit synonyme de « musulman », comme les masses des peuples arabes l’admettent volontiers, hors du Liban.

Le Protocole aurait donc dû, pour fournir tous apaisements à ce sujet, définir clairement le terme « arabe » qu’il emploie, eu égard aux problèmes racial, confessionnel, culturel et même linguistique, qui se posent dans chacun des Etats membres.

Il aurait dû répondre à ces questions :

-La culture européenne et américaine sera-t-elle bannie dans les Etats arabes ?

-Ces Etats pourront-ils suivre une politique raciale à l’égard de leurs sujets ?

-Seront-ils obligés de distinguer entre la religion et les affaires publiques, pour traiter celles-ci dans un esprit laïc, en faisant abstraction des prescriptions de telle ou telle religion ?

-L’alphabet latin pourra-t-il être adopté, les règles de la syntaxe arabe pourraient-elles être simplifiées ?…

Tant que des assurances formelles ne sont pas données aux libanais sur les différents points sus indiqués, le Liban ne pourra pas reconnaître officiellement, ni officieusement, qu’il forme un Etat ou une Nation arabe.

2-Le paragraphe consacré spécialement à la reconnaissance de l’indépendance du Liban, excellent dans son principe, comporte néanmoins une addition regrettable. Il précise que les Etats arabes représentés au sein du Comité confirment leur respect pour l’indépendance et la souveraineté du Liban dans ses frontières actuelles, « après que le Liban a suivi une politique d’indépendance proclamée par son gouvernement dans le programme ministériel qui lui a valu l’approbation unanime de la Chambre libanaise des députés à la date du 7 octobre 1943 ».

Cette dernière phrase est à supprimer pour deux raisons :

D’abord parce que l’addition du motif de la reconnaissance pourrait être interprétée comme une reconnaissance conditionnelle ou tout au moins comme une reconnaissance avec réserves. Le jour où un Etat verrait, lui, dans la déclaration d’un autre ministère que celui du 7 octobre 1943, un changement dans la politique libanaise, il ne manquerait pas de prétendre que sa reconnaissance de notre indépendance n’est plus valable.

En second lieu, le respect de l’indépendance du Liban, présenté comme une conséquence et une récompense de la politique nationale proclamée le 7 octobre 1943, offre un caractère très désobligeant pour les nombreux nationalistes libanais, qui ont lutté, avant et après 1919, autant, et plus que ceux de certains pays arabes, en vue de recouvrer leur pleine indépendance.

ORDRE DU JOUR (21 novembre 1944)

 

Camarades,

Ce jour du souvenir est le jour d’une grande espérance.

Vous avez pendant huit ans acquis la science du travail en équipe, organisé et discipliné vos rangs, mis au point vos idées, idées-forces et idées-directives.

L’idéal des premiers jours – quand votre voix criait dans le désert – est maintenant celui de la grande majorité de vos compatriotes. Le Liban national, la Patrie indépendante est pour chacun la seule chose indiscutable, le seul but indiscuté.

Regardons demain avec confiance, avec un ferme courage, avec une inébranlable fidélité à nous-mêmes, à ce que nous avons écrit, à ce que nous avons fait.

Se souvenir pour être satisfaits. Non ! Nous ne voulons pas être des hommes satisfaits, comblés, repus de gloires anciennes. Nous demeurons à l’avant-garde des combattants, engagés sans trêve ni répit dans la dure et nécessaire lutte pour un ordre, pour une justice, pour une liberté.

Et cet ordre, et cette justice et cette liberté, il faudra qu’ils soient tels que NOUS les entendons, tels que NOUS les réclamons.

Vous le voyez, il y a beaucoup à faire. Presque rien n’est encore réalisé !

Mais ce qui demeure acquis, c’est que nous avons avancé d’un grand pas. Dans la vie, ce que nous avons gagné demeure. Quand on a essayé la liberté on n’accepte plus la servitude. Le gain obtenu pour notre propre richesse est, croyez-le, inestimable. Les plus grands malheurs pourraient survenir ; nous avons, lucide et clairvoyante, une âme d’hommes libres.

En ce jour d’espérance je vous demande, camarades, d’affronter avec calme toutes les difficultés, de surmonter la fatigue, de dominer les faiblesses et les misères déprimantes.

Une grande tâche vous attend. Croyez en vous-mêmes. Cela est le plus sûr garant du succès. Parce qu’une équipe forte, sûre d’elle-même, agissante, l’emporte toujours, eut-elle pour adversaire une masse imposante, nombreuse et tumultueuse, mais désemparée, désordonnée, mal encadrée.

Vous profiterez de tous les atouts dont vous pourrez disposer pour réaliser le but immédiat que je vous propose, la mission la plus urgente que je vous confie : opérer le rassemblement national, regrouper les énergies au service de notre cause, coordonner les activités pour le bien de la communauté. Bref, soyez les artisans de l’union, le signe, l’instrument du ralliement autour de l’idée libanaise.

Quand l’heure aura sonné, je vous appellerai à d’autres tâches. Elles seront alors plus délicates, plus chargées de responsabilités !

Vous avez mérité la part de succès qui a couronné les efforts d’hier. Vous mériterez encore davantage, j’en suis sûr, les promesses de l’avenir.

Vivent les Kataëb. Vive le Liban.

21 et 22 NOVEMBRE (26 novembre 1944)

 

Le mois de novembre est un mois riche en souvenirs pour les Kataëb et la Nation. Mais depuis que les Kataëb existent peut-on distinguer vraiment les souvenirs qui intéressent la Nation de ceux qui sont intimement mêlés à la vie de notre Mouvement ? Je ne le pense pas. Car telle est la grandeur de notre mission que ce que fait notre jeunesse a toujours ses graves répercussions sur la vie du pays, et ce que fait, ce que dit, ce que revendique notre peuple s’identifie avec la parole, avec les revendications des matraqués de 1937 et des hors-la-loi de 1938 à 1943.

Les Kataëb ont célébré « leur 21 Novembre ». Ils ont également participé aux cérémonies commémoratives du 22 Novembre.

Parce que ce second jour est aussi « leur » jour, comme le témoignent entre autres preuves, les déclarations officielles des Autorités libanaises elles-mêmes, sans l’intervention courageuse du groupement compact des militants du nationalisme intégral, l’union des libanais était facilement rompue et le succès de notre cause sacrée sérieusement mis en danger.

Le 22 Novembre 1943 ne peut se concevoir ni s’expliquer sans le 21 Novembre 1936 et son corollaire le 21 Novembre 1937.

En 1936, une élite parmi la jeunesse libanaise a pris conscience de son destin. Une immense espérance, une immense foi ont animé notre Patrie.

En 1937, cette même élite, autour de laquelle augmentaient les adhésions, se heurte pour la première fois aux routiniers de l’administration, aux irresponsables, aux bénéficiaires de la gabegie et aux maîtres du jour…

Depuis ces deux dates un lent et patient labeur n’a cessé, un travail de formation des masses, d’éducation des individus. C’était la tâche la plus importante à accomplir.

Elle a été accomplie.

Et c’est pourquoi la journée du 22 a pu être un succès.

Mais, nous devons le dire dans l’intérêt du Liban, et pour éviter de compromettre un si noble effort, il faut donner à la Fête du 22 Novembre son véritable sens et sa réelle portée, en la dépouillant de toutes les propagandes personnelles et des déformations partisanes, en supprimant de la scène qu’elle représente les inscriptions superflues, les croquis remarquables par leur mauvais goût et le lamentable chantage à l’héroïsme de quelques énergumènes que nos camarades n’ont jamais aperçus durant les jours difficiles mais que l’on n’a pas réussi, jusqu’à ce jour, à balayer des couloirs, des antichambres et des places publiques où l’on décharge stupidement son revolver.

De l’événement que cette fête rappelle, retenons l’essentiel : la reconnaissance par les puissances du monde de notre droit à l’indépendance et de cette souveraineté qui étaient encore contestées par certains, incomplètement admises par d’autres.

Les circonstances internationales (et les concours) dont nous avons bénéficié n’enlèvent rien au mérite de nos efforts et de notre volonté inébranlable : ils les ont portés simplement (et pour cela rendons grâces à Dieu) à l’échelle du monde et à l’audience des peuples de l’univers.

LE SALUT PAR L’UNION (1er janvier 1945)

 

Au seuil de ce Nouvel An, les libanais dignes de ce nom devraient prendre la peine de songer à l’avenir de leur Pays. Ils devraient, ne fût-ce que pour un moment, laisser là leurs intérêts individuels et penser à la Patrie de tous. Celle-ci ne saurait vivre en effet que par l’union définitive et sincère de l’ensemble de ses fils. Les Kataëb, qui ont célébré leur nouvelle année de combat il y a quarante jours, ont depuis consacré leur action à cette union de tous les citoyens du Liban.

Cette Union d’ailleurs, à y bien réfléchir, est presque complètement achevée. Tous les libanais sont désormais d’accord sur les principes. Il n’est plus personne parmi nous, je crois, qui ne souhaite de tout cœur l’indépendance et la souveraineté totales du Liban. Et cela à l’égard de l’Orient, comme à l’égard de l’Occident.

C’est pourquoi je vous dis que j’ai confiance dans l’année qui s’ouvre. Je suis persuadé qu’un grand pas y sera accompli pour la réalisation de nos aspirations nationales. La restauration de la liberté de la presse – qui sera, je l’espère, un fait acquis lorsque ces mots seront imprimés – contribuera grandement à l’entreprise commune. En laissant les idées s’exprimer librement et s’affronter, le Liban verra surgir une lumière qui éclairera tous les libanais.

Les Kataëb quant à eux continueront à servir de trait d’union entre tous les partis, pour le plus grand bien de tous. Ils seront constamment prêts à donner de leur temps et de leur peine pour le service du Liban. C’est là d’ailleurs le seul honneur qu’ils veuillent revendiquer.

Quoi qu’il puisse arriver cependant, nous serons toujours là. Les circonstances, bonnes ou mauvaises, nous trouveront inchangés. Nous avons déjà obtenu la confiance de nos compatriotes. Chaque fois que le Liban a été en danger, ceux-ci se sont tout naturellement adressés à nous… Notre mouvement ne s’appartient donc plus. Sa mission est toute nationale et libanaise. Avec l’aide de Dieu, il l’accomplira jusqu’au bout.

LE LIBAN EST UNE PERSONNE (Les Cahiers de l’Est – janvier 1945)

 

A l’heure où notre Liban s’apprête à franchir une étape majeure de sa dangereuse existence, à l’heure où la mêlée des intérêts et des appétits oppose une fois de plus sa grimace à la paradoxale sérénité de notre ciel, un impérieux désir de vie s’élève du fond de nos cœurs, comme l’appel d’une conscience.

Nous voulons vivre libres, sur notre terre libre.

Nous voulons vivre selon la loi propre de notre destinée historique, à l’abri des confusions et des méprises, fidèles à notre exacte physionomie.

Car le Liban n’est pas une création de l’esprit ; il n’est pas une abstraction.

Le Liban est une personne.

Une personne vivante qui a eu ses joies et ses douleurs, qui garde pieusement ses souvenirs, tous ses souvenirs, et qui a ses espérances.

Notre  Liban est un visage aimé aux traits un peu tirés peut-être, et un peu amers pour avoir vu trop de ruines et d’écroulements.

Un visage lentement mûri au long des âges.

Un visage grave, mais dont la flamme n’est pas éteinte et dont les yeux sont ardemment tournés vers l’avenir.

Tel qu’il est, ce visage, nous le connaissons et le reconnaissons, et ne saurions le confondre avec aucun autre.

Tel qu’il est, hâlé par le vent d’Est, apaisé par la brise marine, ce visage, nous voulons le conserver.

Les yeux grands ouverts sur les lumières du monde, l’oreille attentive à toutes les harmonies, nous voulons réaliser à notre manière le rêve de l’humaine grandeur.

Et nous savons que celle-ci s’épanouit dans l’amitié et non dans les vaines rancunes. Et nous savons qu’elle signifie richesse et que richesse est diversité harmonieuse.

Nous savons que tout ce qui peut valoir, dans l’absolu, ne peut être que de l’esprit et que nous sommes trop pauvres pour nous permettre de pécher contre l’esprit.

Nous croyons en l’esprit.

Nous croyons au Liban.

L’ABOLITION DE LA CENSURE (5 janvier 1945)

 

Maintenant que la liberté a repris ses droits par l’abolition de la censure sur la Presse, les Kataëb ne peuvent que se réjouir de cet événement et féliciter la presse libanaise de cette victoire tout en lui souhaitant la meilleure extension à l’ombre de cette liberté.

Le Liban a toujours été considéré dans le monde comme le plus sûr refuge pour la liberté de pensée ; et c’est cette caractéristique propre qui a permis à son génie de rayonner dans le monde par sa pensée et par sa civilisation, au service des valeurs spirituelles et humaines les plus élevées. Le rayonnement de notre pensée par l’intermédiaire d’une presse libre a constitué notre meilleur patrimoine national et la base la plus ferme à nos prétentions et à nos ambitions.

Les Kataëb, toujours prêts à la défense de ce cher patrimoine, accueillent avec une vive satisfaction cette suppression de la censure, véritable élan de liberté sur lequel nous fondons nos meilleurs espoirs pour aider au redressement et à l’amélioration de tout ce qui laisse à désirer dans nos affaires nationales et politiques. Nous sommes donc convaincus que dès à présent notre presse se mettra au service du Droit, de la Liberté et de l’Indépendance pour mieux servir la Cause libanaise.

Nous participons aux élections partielles de mars 1945 (30 janvier 1945)

 

Deux étapes complémentaires devaient marquer l’existence des Kataëb : la première, consacrée à une préparation et à une organisation intérieures devant mener à une orientation purement libanaise susceptible d’ouvrir au pays les voies d’une vie libre dans la dignité et l’indépendance ; la seconde, conduisant à la pratique de ce qu’on a communément appelé « la politique », comme de l’un des moyens du service national.

Les Kataëb ont avancé bien loin sur le premier de ces deux chemins : ils ont réveillé les esprits et les ont poussés à l’action. Le pays a recueilli de ce fait d’excellents résultats qu’il a su apprécier et dans lesquels il a vu le présage d’un avenir libanais meilleur.

Aujourd’hui, répondant à l’appel de la nécessité nationale, les Kataëb inaugurent leur entrée dans la seconde voie en présentant aux prochaines élections complémentaires du Mont-Liban notre camarade Elias Rababy. Ce faisant, ils ne recherchent d’autre but que le service de la cause libanaise au Parlement dans les mêmes conditions de courage, de sincérité et de désintéressement qui ont guidé leur action en-dehors du Parlement.

Les Kataëb franchissent ce nouveau pas en demeurant fidèles à leurs principes bien connus et qui convergent tous à la création d’un peuple libre dans un pays libre. Ils sont convaincus que les libanais, qui les ont appuyés de toutes leurs forces dans toutes les circonstances, sauront leur faire confiance une fois de plus. Le succès des Kataëb ne peut être en effet qu’un succès de l’idéal libanais et qu’une victoire de la cause libanaise.

Les Kataëb se présentent aux élections avec leur cachet spécial et leur programme constructif national, formulant d’ores et déjà les réserves qui s’imposent en ce qui concerne le régime politique actuel et leur attitude à son égard. Ils espèrent que tous les éléments libanais sincères et loyaux se grouperont autour d’eux sur le plan du respect d’un Principe et du service d’une Doctrine et que ces bons éléments leur fourniront toute l’aide nécessaire en-dehors de tout esprit de parti ou de clientèle personnelle. Les Kataëb sont pour un Peuple entier et pour une Patrie entière : la Patrie et le Peuple libanais.

Les Kataëb vous convient à une entreprise nationale sacrée, ils savent que vous répondrez à leur appel et que vous ferez tout ce qui est en votre pouvoir pour le service du Liban. Voilà une occasion pour vous de remplir consciencieusement un devoir envers votre patrie. Et dites-vous bien que le succès des Kataëb est une garantie pour la cause de cette patrie.

Certaines traditions électorales veulent que les électeurs soient appelés à tenir compte, dans leur vote, de considérations personnelles qui n’ont cependant rien à voir avec les principes. Il nous faut démontrer, à ce stade de notre vie nationale, que nous savons rompre avec ces moyens indignes, incompatibles avec nos aspirations d’hommes libres.

Parmi ces moyens, il en est un particulièrement répugnant : c’est celui qui fait d’une campagne électorale un marché où les voix des électeurs sont mises aux enchères pour être vendues et achetées. Les Kataëb, eux, préfèrent mille fois échouer aux élections que de recourir à un tel procédé. Les électeurs doivent d’ailleurs se rappeler à cet égard que celui qui achète ne peut que revendre et que celui qui vend ne peut que trahir. Et la trahison n’a jamais été un bon moyen pour servir son Pays et pour défendre ses droits.

Les Kataëb vous renouvellent leur engagement de redoubler d’efforts au service d’un Liban libre et indépendant et de travailler constamment à réaliser pour les libanais une vie, de plus en plus digne, dans la Justice et la Paix ».

Le Liban n’a jamais été une « tête de pont » pour la colonisation

(26 avril 1945)

 

C’est avec la plus grande peine que nous entendons les hommes d’Etat syriens parler de temps en temps de notre indépendance d’une manière incompatible avec la réalité des faits et contraire à l’histoire. Nous avions cru, en effet, à un moment donné, que l’accord était intervenu entre eux et nous pour respecter l’indépendance du Liban. Car cette indépendance est un fait acquis et il n’y a pas lieu de la discuter sous la voûte des parlements et par des discours improvisés.

Il n’est pas, au surplus, d’une bonne politique et d’un esprit de franche collaboration pour nos frères syriens de faire du Liban, à toute occasion, un sujet facile susceptible de leur attirer la sympathie d’une opinion publique rendue, au cours d’un récent passé, consciemment ou non, malveillante à notre égard. Tout au contraire, les responsables en Syrie devraient avoir à cœur de ne point réveiller des dissensions déjà vieilles, d’autant plus que celles-ci avaient trait à l’indépendance d’un peuple voisin auquel les attachent les liens de l’amitié, de la fraternité et de l’entraide.

Quant à dire que la Syrie « respecte » le Liban depuis que celui-ci a reconnu son caractère de pays « arabe » et s’est déclaré jaloux de son indépendance, c’est là une prétention que nous rejetons énergiquement. Et nous demandons à nos voisins de nous dire quand est-ce que le Liban ne voulait pas être indépendant. L’histoire est là pour témoigner que les libanais ont joui de leur indépendance tout au long des siècles, alors que d’autres parmi leurs voisins sombraient dans l’esclavage.

Si, d’autre part, on entend nous reprocher la période du Mandat, nous rappellerons à ce sujet que le Patriarche Hoyek avait, dans sa lettre adressée à M. Clémenceau, exigé que le Mandat soit un moyen de consolidation de l’indépendance du Liban et non un instrument de perte de cette indépendance. Personne n’a d’ailleurs oublié que les libanais se sont violemment opposés à la colonisation et ont fait face à ses entreprises. Si d’aucuns parmi nous ont, par amour du pouvoir, plié l’échine devant l’étranger, ceux-ci – nos voisins ne sauraient le nier – ont trouvé leurs semblables en Syrie.

Ce qui est enfin le plus vexant, c’est d’entendre encore ces mêmes responsables parler souvent du Liban comme d’un « couloir pour la colonisation », alors qu’en vérité c’est la Syrie elle-même, par ses frontières du Nord et du Sud, qui a été, tout au long de l’histoire, la voie de pénétration des conquérants qui avaient en vue le Liban. Le Liban, par contre, a constamment été, dans cet Orient Arabe, le champion de l’indépendance et de la liberté. Aussi plus de cinquante pour cent de ses enfants ont-ils dû, pour se soustraire à la contrainte, quitter leur pays. Mais ils ne l’ont fait que pour mieux revendiquer leur indépendance et celle d’autrui. Leur action en Egypte, dans les capitales d’Europe, en Amérique, ainsi que dans la presse du monde entier, est connue de tous.

Il nous appartient de demander, dans ces conditions, quels sont, de nous ou de ceux qui respectent si peu le Pacte – à peine signé – de la Ligue arabe, les véritables « isolationnistes ».

LES EVENEMENTS DE JUIN

(15 juin 1945)

 

Personne ne peut douter de notre résolution de sauvegarder intégralement les droits du Liban. Mais personne ne doit douter non plus de notre volonté de les sauvegarder, en peuple majeur.

Nous avons, à ce point de vue, connu une période de crise sérieuse, des jours difficiles. Combien de ceux qui se félicitent du maintien de l’ordre et du calme, pendant tout ce temps se rendent compte des efforts et de la vigilance qu’il a fallu déployer pour cela !

Cette vigilance reste nécessaire à tout instant. Nous le savons. Soyez persuadé que nous agissons en conséquence. La tâche que nous assumons est compliquée autant par l’excitation de quelques exaltés que par l’affolement de quelques paniquards de toutes nationalités. Chacun doit comprendre ici que la situation du Liban est particulière et délicate : ce qu’on peut se permettre ailleurs n’est toujours pas indiqué pour notre pays.

Ni surexcitation, ni panique. L’ordre doit régner dans les esprits pour qu’il règne aussi dans la rue.

A une personne qui dirige un établissement important et qui m’exprimait ces jours-ci des appréhensions excessives, j’ai dit de bien vouloir contribuer au maintien de la tranquillité en gardant elle-même plus de sang froid. Au surplus, ai-je ajouté, si malgré toutes les assurances qui vous sont données, vous continuez à croire à des rumeurs sans fondement, vous pourrez, quand vous le jugerez utile, faire appel indistinctement aux Kataëb ou aux Najjadé.

LE TRAITE

 

Le traité ? Qu’est-ce qu’un traité ? Un traité dépend de ce qu’on veut y mettre et des intentions des parties contractantes. On peut « traiter » avec tout le monde, avec ses amis et jusque avec ses ennemis.

Si le Liban et la Syrie ont manifesté une telle répugnance à l’égard du traité qui leur a été proposé, c’est non seulement en raison des termes de ce traité, mais aussi d’une succession d’erreurs de nature à susciter les plus légitimes méfiances.

LA FRANCE ET NOUS

 

Quand les français nous taxent d’hostilité, nous sommes en droit de dire qu’ils ne nous ont jamais compris ou qu’ils ne veulent plus nous comprendre.

Quels que soient nos sentiments pour la France, nous sommes libanais d’abord ! Nous voulons être libres, vraiment, franchement, sans retour offensif d’hypothèques variées. Une aspiration aussi élémentaire, pourquoi faut-il qu’elle soit – après avoir été officiellement admise – considérée et combattue comme un acte d’hostilité ?

J’ai dit souvent que la politique de certains fonctionnaires français, depuis des années, était antifrançaise. Et cela, sans parler de leurs propres sous-ordres et de leurs conseillers.

D’hommes à hommes – et non en diplomates – nous sommes parfois parvenus à nous expliquer à ce sujet. Mais tout de suite après, nous avons assisté au retour des mêmes procédés.

NOTRE POSITION

 

En ce qui nous concerne, notre position n’a pas varié. Nous voulons la réaffirmer avec autant de sagesse et de calme que d’énergie.

Nous sommes – nous avons toujours été – à l’avant-garde du patriotisme libanais. Aujourd’hui nous n’avons pas cédé notre place ni notre rang. Nous estimons que notre devoir est de diriger ceux qui nous font confiance et non de suivre ou de nous laisser déborder.

Nous n’aimons pas le désordre pour le désordre. Nous estimons que la sagesse dont nous faisons preuve, loin d’affaiblir nos revendications, représente un titre de plus à leur réalisation rapide.

Nous saurons défendre le Liban jusqu’au bout.

MESSAGE AUX EMIGRES

(23 septembre 1945)

 

Libanais de l’étranger !

Les Kataëb s’adressent à vous aujourd’hui pour vous redire le souci constant qu’ils ont de votre cause qui est celle du Liban. Nous avons depuis longtemps tenté une action positive pour regrouper le Liban émigré et l’unir plus étroitement encore à la mère-patrie. La guerre avait mis provisoirement un frein à nos efforts.

Nous revoici maintenant, soucieux de réparer les erreurs et la carence d’une politique à courte vue. Ce n’est plus l’heure de se complaire uniquement à chanter vos succès à l’étranger et à se glorifier de la magnifique page que vos efforts ont ajoutée à l’histoire du Liban ; l’heure est à l’action et aux réalisations.

Nous nous réjouissons de ce que le régime de pleine souveraineté que nous vivons actuellement soit en mesure de nous fournir les moyens de mieux rétablir le contact avec la moitié du Liban que vous représentez.

Nous reprenons donc avec une nouvelle foi notre lutte pour la défense de vos droits. Vous êtes des nôtres. Vous êtes toujours libanais ; et notre but est de concrétiser cet attachement des libanais émigrés à leur mère-patrie. Vous avez des droits que nous ferons reconnaître ; vous avez aussi des devoirs envers votre patrie d’origine et nous sommes sûrs que vous n’y faillirez pas.

Ce premier Congrès que nous tenons pour l’étude des problèmes que pose la dispersion de la moitié de la nation libanaise dans toutes les régions du monde et la nécessité de les faire collaborer à l’œuvre de redressement national tout en protégeant leurs droits là où ils se trouvent, ce Congrès n’est qu’une première étape dans cette entreprise que nous avons pris sur nous de réaliser.

Les Kataëb mettent toutes leurs forces au service de cette cause. C’est là un devoir qu’ils accomplissent ; un devoir sacré envers la Patrie : car les Kataëb n’existent que pour le service du Liban et c’est en vue de consolider son indépendance et sa souveraineté que tend toute leur énergie.

A LA JEUNESSE ETUDIANTE

(9 novembre 1945)

 

Discutez entre vous des choses de la Cité. Elaborez après mûre réflexion les principes qui dirigeront votre activité sociale et civique. N’acceptez les slogans qu’après avoir constaté qu’ils s’imposent à votre raison. Nuancez vos points de vue. Fuyez la facilité. Recherchez l’effort créateur. N’hésitez pas à être des juges sévères pour vos propres actes et pour vos propres résultats. Soyez tolérants et compréhensifs et ne fustigez que les adversaires de votre patrie indépendante.

Secouez les timides, soutenez les courageux, vomissez les tièdes !

Soyez des nationalistes. Je sais que le nationalisme est un mot que certains de vos maîtres essaient de dénigrer. Ils lui opposent le patriotisme. Pour nous ces deux notions se complètent. Pour nous libanais le patriotisme à lui seul ne suffit pas. Nous voulons réaliser pleinement l’unité nationale. Il nous faut le réalisme de l’idée « nation » avec tout ce qu’elle comporte d’action profonde et d’activité constructive.

Notre nationalisme, nous l’avons prouvé, est éloigné de tous les excès : il ne rejoint ni la xénophobie ni la divinisation de la nation. Il est pour l’homme, à la mesure de l’homme, fidèle à l’homme.

Préparez-vous aux tâches de la vie. Je voudrais vous voir à la fois techniciens et hommes cultivés. Je ne vous demande pas de faire de la politique mais plutôt, de vous initier aux problèmes de la Cité.

Faites donc avec conscience votre devoir d’Etat, honnêtement et scrupuleusement.

Pensez au Liban.

Et que Dieu vous garde !

ORDRE DU JOUR

(21 novembre 1945)

 

Camarades,

C’est le jour de la résurrection nationale, de la dignité, de l’espérance et de l’action : anniversaire des Kataëb, jour de fête.

Côte à côte nous avons lutté de longues années, insouciants des difficultés, attirés vers l’idéal, n’ayant d’autre ambition que de former de bons citoyens dans une patrie meilleure n’ayant d’autre rêve que de voir notre Liban jouir de la liberté, du bonheur et de la paix.

Que de difficultés rencontrées ! Elles ont fortifié notre volonté et approfondi notre foi. A chaque appel nous avons répondu selon les exigences de notre conscience et les obligations du devoir.

Le cortège de nos victoires n’a pu nous enivrer et le succès n’a pu nous éblouir. Nous avons préféré demeurer les serviteurs fidèles de la Cité, sans vanité ni prétention, plutôt que de chercher les louanges faciles et les applaudissements factices.

Au-dessus et en-dehors de toutes les vicissitudes de la politique nous avons passé, le front haut, et l’action des Kataëb a pu demeurer le modèle du digne effort pour une noble cause.

Camarades,

Si je vous évoque le passé c’est pour vois demander de mieux faire à l’avenir.

Soyez convaincus que les félicitations que vous avez pu recevoir jusqu’à ce jour augmentent vos devoirs et vos responsabilités. Plus augmentent l’admiration et l’espoir placé en vous, plus vous avez des comptes difficiles à rendre.

Que Dieu nous aide pour continuer à mériter la confiance de la Nation.

Beaucoup reste encore à faire : le service de la Patrie n’est pas le service d’un jour. C’est la tâche de tous les jours. Et militer pour un idéal exige le don total.

Camarades,

En ce jour de fête rentrez en vous-mêmes et souvenez-vous de vos devoirs. Que demain soit digne d’hier. Et n’ayez d’autre souci que le service du Liban.

PEUPLE CHRETIEN ET NATION LIBANAISE

(25 décembre 1945)

 

Pour ceux d’entre nous, militants du nationalisme libanais, qui croient à la doctrine du Christ et en sont les disciplines, Noël est certes d’un enseignement vrai et émouvant.

Variétés infinies des images que cette fête évoque ! Multiples et infinis prolongements de ce premier départ à l’instant de l’Incarnation !

D’autres personnes plus qualifiées diront ces choses si belles et si peu connues…

Mais pour moi-même, pour beaucoup de mes camarades et de mes amis, Noël est plus encore.

C’est l’occasion d’un examen de conscience, d’un retour sur nous-mêmes et d’un regard loyal aussi (liberté des enfants de Dieu !) sur le comportement des nôtres, fidèles de la même foi, vivant sur notre sol et reconnaissant la même patrie terrestre.

Terribles devoirs du chrétien dans la Cité, et que d’intérêts contribuent à les cacher ou à les voiler !

Noël, Avènement et Renouveau. Apprenez à prendre plus conscience de ses devoirs, en vous inspirant, par un détachement essentiel et premier, de la pure doctrine, de la parole limpide et de l’exemple inégalable !

Que de chrétiens, chez nous, ont failli à l’esprit du Christ ! Qui dira comment, et à quel prix – au prix de quels marchandages, de quelles compromissions, de quels derniers et de quels sacrilèges – ces soi-disant chrétiens ont confondu la Cause du Seigneur, la Cause de la Vérité et la cause de leurs poches, de leurs prébendes et de leur vanité.

Mais la Vérité triomphe chaque jour. Et le scandale des « très-chrétiens », comme les appelle un des nôtres, n’est pas le scandale du christianisme. Bien au contraire. C’est un rappel à la Vérité d’une doctrine qu’aucun reniement n’a pu altérer, qu’aucune apostasie n’a pu ébranler, qu’aucune force n’a pu étouffer et qu’aucun complot n’a pu détruire.

Christianisme et apostolat sont inséparables : comment ne pas s’étonner et refuser sans détours cet autre christianisme qu’ils nous présentent, ce christianisme étriqué, rapetissé, amaigri, réduit à la mesure d’un village de haute montagne. Ce trésor, qui est d’abord Lumière du Monde, ils le ramènent à ce coffret de pierres précieuses que des mains timides et jalouses cachent dans quelque sépulcre blanchi.

Notre patrie n’est ni terre d’Islam ni terre de Chrétienté. Dieu l’a voulue terre de spiritualité et terre de Vérité. Les hommes de bonne volonté y cherchent leur voie et leur salut sans contrainte. Nous croyons, nous chrétiens, chrétiens libanais, que notre vérité chrétienne n’a besoin pour s’y épanouir, et s’y répandre d’aucune protection artificielle, ni de muraille de Chine… Nous avons suffisamment de certitude ; notre foi dépasse si nettement les petites contingences que nous croyons que le danger ne peut venir que de nous-mêmes : compter sur les autres, perdre la fierté de nos convictions, nous retrancher dans l’égoïsme, cultiver la peur, tolérer un complexe d’infériorité.

S’il faut convaincre nos frères, nous croyons à d’autres moyens plus efficaces que l’épée.

S’il faut sauver notre foi, nous croyons à d’autres moyens plus efficaces que le bouclier.

LETTRE OUVERTE AUX DEPUTES

(17 janvier 1946)

 

La situation intérieure du pays va de mal en pis et la plainte unanime, indignée, qui s’élève dans tous les milieux porte tout homme conscient de sa responsabilité de citoyen aux plus graves réflexions. Ce n’est pas, en effet, sans inquiétude que l’on peut envisager l’avenir au bout de la pente sur laquelle nous glissons depuis deux ans.

Les raisons de cet état de choses ne sont un secret pour personne ; elles constituent le pain quotidien de la presse et le sujet de conversation de tous les salons : le pouvoir exécutif sans énergie est à la merci d’un législatif sans conscience ; en présence des abus que s’autorisent certains députés de la nation, l’autorité gouvernementale temporise, laisse faire et ferme les yeux. Et c’est ainsi que l’intérêt public est livré au jeu des intérêts personnels, des intérêts de famille et de clan. Et tout cela est plus que n’en peut tolérer la patience populaire, aussi le mécontentement va-t-il grandissant et mérite-t-il enfin que l’on y prenne garde.

Nous n’exagérons rien et que pourrions-nous d’ailleurs exagérer lorsque les conséquences positives de cette anarchie et de cette dépravation des mœurs politiques nous fournissent les preuves les plus palpables, des preuves qui s’étalent sans pudeur au grand jour et alimentent la rumeur publique ?

Pour ne citer qu’un exemple, et des plus graves, des mœurs du Sérail et de la carence des pouvoirs, nous vous rappelons la situation scandaleuse faite à notre Justice. Le pouvoir judiciaire, le plus sacré de tous, la Justice, le droit le plus sacré des citoyens, sont à la merci des interventions, des menaces, des démarches les plus répugnantes de ceux qui font bon marché de la conscience, de l’honnêteté et du dépôt précieux que la volonté nationale leur a confié en les désignant pour la représenter. La plainte courageuse de nos magistrats est venue ces jours-ci ajouter publiquement une honte de plus à l’actif de ceux qui n’arrêtent plus leurs appétits insatiables et leur inconscience.

C’est ainsi que, du haut au bas de l’échelle, dans tous les domaines, l’anarchie dans les mœurs et dans les consciences mine l’édifice et annonce l’écroulement d’un système que tout le pays désavoue. La Justice, les Finances, les Travaux Publics, l’Agriculture, le Ravitaillement… Chacun de ces noms évoque une série de scandales, chacun de ces noms est un sujet d’indignation et d’impatience.

La volonté nationale, en désignant un choix de députés pour la représenter, la guider et la protéger est en droit aujourd’hui de demander légitimement compte à ceux qui la bafouent, dilapident les deniers publics, abusent de leurs pouvoirs et détruisent cette indépendance dont ils prétendent se servir pour justifier leurs abus.

Il est cependant heureux de pouvoir rencontrer encore au sein du Parlement un groupe de députés intègres et c’est à eux que nous nous adressons aujourd’hui avec insistance.

Ces députés intègres connaissent aussi bien et mieux que tout le monde l’état lamentable que nous dénonçons mais c’est avec un immense regret que nous les voyons rester à l’écart de peur d’être mêlés au jeu honteux de leurs collègues.

Confiants dans votre intégrité, messieurs, nous vous conjurons de vous départir de cette attitude découragée et décourageante. Nous savons quels sentiments de dégoût vous inspire l’état actuel, mais les sentiments ne suffisent guère. Il faut agir.

Il faut agir, au nom de cette volonté populaire qui a placé en vous sa confiance ; il faut agir pour arrêter le glissement, pour épurer, pour reconstruire, pour mener la nation vers la paix et le progrès.

Que vous le vouliez ou non, votre silence – qui a trop duré – vous associe au crime et engage votre responsabilité, porte atteinte à votre honneur de député et entache votre dignité. Agissez donc et l’opinion publique vous soutiendra. Il est temps que les forces du Bien triomphent dans ce combat que nous vous confions.

Cet appel des Kataëb s’adresse à vous avec l’espoir d’être entendu pour le plus grand bien du Liban et de la nation libanaise.

COLLABORATION, OUI !

UNION, JAMAIS !

(31 mars 1946)

 

La nouvelle suivant laquelle, au cours de la session de la Ligue des Etats arabes, il a été question d’abord « de reconnaître la nationalité régionale des Etats membres » et, ensuite, d’accorder aux citoyens de ces Etats une citoyenneté commune « arabe » sous prétexte de faciliter les communications entre ces pays, cette nouvelle a remué l’opinion publique libanaise qui a été, une fois de plus, désagréablement surprise.

 

LE SENS DES MOTS

 

Dans les nouvelles que la presse nous communique ces jours-ci, nous avons relevé avec surprise des mots que nous ne pouvons pas admettre.

Parler de nationalité « régionale » et de citoyenneté « régionale » est un non-sens et une insulte à tout nationaliste véritable. Nous constituons une nation, la nation libanaise : nous sommes les citoyens d’un Etat, de l’Etat libanais.

Nous avons accepté d’être membres d’une Ligue qu’on a appelée « Ligue des Etats arabes » et cette appellation signifie que chaque Etat membre constitue une nation. Le mot « arabe » ne peut indiquer ici que la langue des Etats membres et aide à localiser, à situer la Ligue dans le concert des nations du monde. Le mot « arabe » ne peut signifier autre chose.

LES STATUTS DE LA LIGUE

 

Nous avons accepté d’être membres de cette Ligue après avoir apporté les précisions ci-dessus ; après avoir exigé l’amendement du Protocole d’Alexandrie. Nous avons accepté la « collaboration » dont nous restons les plus sincères partisans. Nous avons rejeté tout ce qui pouvait nous mener à un système d’union ou de fédération : parce que, Union ou Fédération sont incompatibles avec la souveraineté totale.

Nous sommes entrés à la Ligue sous condition ; nous avons demandé que la collaboration entre les nations de langue arabe soit basée sur le respect : 1) de l’indépendance et de la souveraineté de chaque Etat membre dans les limites de ses frontières actuelles ; 2) des intérêts moraux et matériels de chacun des Etats membres.

Nous avons été obligés à chaque fois de rappeler ces principes contenus dans les Statuts de la Ligue. On ne peut y échapper sans briser le pacte.

COLLABORATION

 

Il y a eu entre les signataires de ce pacte un engagement de respect mutuel et de collaboration. Et collaboration veut dire recherche d’intérêts communs, échange de bons procédés, appui mutuel moral et matériel…

Nous avons ainsi conçu, comme il se doit, la collaboration pour le plus grand bien des nations membres de la Ligue. Et lorsqu’il s’est agi de passer sur le plan pratique, nous avons prouvé notre entière bonne volonté pour le boycottage des produits sionistes. Nous appliquons strictement ce boycottage qui lèse nos intérêts et nous aurions apprécié un geste de la part des membres de la Ligue pour venir au secours de notre économie gravement menacée par ce boycottage. Mais ce geste n’a pas été fait.

Bien plus, nous apprenons tous les jours des nouvelles indiquant d’inadmissibles défaillances dans ce boycottage de la part des autres membres de la Ligue. Bien plus, nous apprenons, en dernier lieu, que l’Irak a conclu un accord économique avec la Turquie sans aucune considération pour les intérêts légitimes du Liban qui ne marchande pourtant pas sa sympathie à l’Irak.

PAS D’IMPERIALISME !

 

Ces faits sont assez éloquents par eux-mêmes pour nous dispenser de plus vastes développements mais ce sujet est sans fin et, pour la défense de notre bon droit, nous dirons et redirons aujourd’hui toute notre pensée, celle de tout le Liban.

En plus de ces faits positifs dans le domaine pratique dont nous avons parlé et de bien d’autres dans nos relations avec la Syrie, nous exprimons notre étonnement devant la conduite du Secrétaire Général de la Ligue des Etats arabes, pour ne pas parler de la surprenante activité injustifiée de M. Nouri Pacha Saïd.

Nous avons le plus grand respect pour M. Azzam Pacha, doctrinaire et homme de principes, mais il est de notre devoir de lui rappeler que son rôle de Secrétaire Général de la Ligue ne l’autorise d’aucune façon à parler au nom des Etats membres de cette Ligue. Celle-ci n’est pas un Super-Etat et il ne faut pas tenter d’en faire un Super-Etat.

Aussi nous ne pouvons jamais admettre que le Secrétaire Général compromette nos relations avec telle ou telle puissance lorsqu’il prétend exprimer le point de vue des membres de la Ligue. Chacun des Etats membres, et le Liban en particulier, a ses intérêts particuliers, sa position spéciale, sa vocation que lui seul peut apprécier et qui passent au-dessus de toute autre considération.

La Ligue est une réunion de délégués d’Etats souverains et indépendants. Ces délégués ne peuvent rien décider définitivement sans l’approbation des pouvoirs responsables de leur pays respectif. A plus forte raison, personne n’a le droit de parler au nom de la Ligue dans son ensemble. Cela ne s’est jamais vu à la S. D. N. et pas encore à l’O. N. U.

INTERETS MATERIELS ET IDEAL NATIONAL

 

Pour revenir à la question particulière qui nous occupe aujourd’hui, après ce rappel succinct des principes qui président à notre conception de la collaboration au sein de la LEA, nous déclarons que le prétexte invoqué pour nous faire « avaler » la citoyenneté commune n’est vraiment pas admissible.

Donner la citoyenneté commune aux citoyens des nations membres de la Ligue en vue de faciliter les communications est réellement exagéré !

Si l’on veut encourager, par exemple, le tourisme au Liban, il faudrait commencer par faire cesser la désagréable propagande qui nous est faite par certains de nos « amis ».

Si l’on veut faciliter les communications et les relations économiques entre les Etats de la Ligue, le Liban ira dans la voie de la collaboration jusqu’à la suppression de toutes les entraves frontalières… mais l’Egypte, l’Irak, l’Arabie… sont-ils prêts à le faire également ?

Par ailleurs, l’existence de la Ligue ne touche en rien au principe des traités, lesquels restent le moyen véritablement pratique d’établir des relations économiques ou autres entre Etats amis. (Les grands Etats membres de l’ONU nous en donnent l’exemple tous les jours). C’est suivant ce principe que nous concevons encore la collaboration.

Mais venir, sous prétexte (et quel pauvre prétexte !) d’intérêts économiques, nous parler de « citoyenneté régionale », de « nationalité régionale » et de « citoyenneté commune », cela NON !

Devrions-nous vivre de lait de chèvre dans un coin de notre montagne, nous ne ferons aucune concession sur le principe de notre indépendance et de notre souveraineté nationale.

Cet idéal national passe, pour nous, avant toute considération matérielle.

Nous le disons avec la conviction la plus inébranlable et nous préférons le dire immédiatement, avant que rien ne soit accompli à la Ligue pour que nous n’ayons pas à faire échec à une décision éventuelle de la Ligue. Car il faut bien se souvenir que la Ligue ne peut engager par ses décisions les Etats membres ; nous sommes en démocratie et les pouvoirs responsables chez nous auront à donner leur approbation à tout projet de la Ligue. Nos délégués à la Ligue, et M. Sami el-Solh, ne peuvent en rien engager définitivement le Liban sans l’accord du Parlement. Nous ne sommes pas en dictature !

LA VOIX DU LIBAN

 

Ces précisions étant faites, que nos voisins, syriens, irakiens, égyptiens, saoudiens, yéménites et transjordaniens nous permettent de leur demander d’être attentifs à la voix du Liban.

Ce que nous avons dit, nous l’avons dit sans aucune aigreur et sans aucune rancune ; nous parlons avec patience, sans haine.

Nous avons montré la plus entière compréhension pour la doctrine et pour l’idéal de ceux, parmi les pan-arabistes, qui plaident avec sincérité pour cette cause. Mais, à notre tour, nous leur demandons d’écouter avec la même compréhension la voix du Liban en se souvenant de tous les services que le Liban a rendus à la cause des pays du Proche-Orient depuis des siècles, ne serait-ce que par la conservation et la renaissance de la langue arabe dont on lui est redevable.

Une égale sincérité de part et d’autre ne peut que servir l’intérêt général des Etats du Proche-Orient. Et la sincérité ne va pas sans la vérité, quelque dure qu’elle soit.

Jusqu’à ce jour, chaque fois que le Liban a élevé la voix dans cette question de la collaboration arabe, certains se sont voilés la face, criant au scandale et aux manœuvres de l’Occident !

Faut-il rappeler que le Liban n’a jamais été un foyer de colonisation ? Mais nous voyons autour de nous des Etats dont les attaches avec l’Occident sont plus qu’étroites et qui prétendent nous enseigner le nationalisme !

Il est un fait que personne ne peut nier : c’est le Liban qui, parmi les nations du Proche-Orient, a lutté avec le plus de constance et de fermeté, depuis des siècles, pour le maintien de son indépendance ou pour recouvrer une indépendance occasionnellement perdue.

Le nationalisme libanais peut être donné, sans fausse prétention, en exemple à tout l’Orient car c’est le nationalisme qui s’exprime avec le plus de pureté et de sincérité ; parce que surtout on le rencontre avec cette pureté et cette sincérité chez la plus écrasante majorité du peuple libanais.

Que l’on ne s’y trompe donc pas et que l’on fasse un petit retour sur le passé pour se rendre compte que chaque fois que l’indépendance du Liban a été menacée par ses voisins, c’est l’indépendance de tout le Proche-Orient qui était mise en jeu par l’Occident toujours à l’affût du moindre prétexte pour intervenir au Proche-Orient. Que l’on se rende donc compte avec objectivité, loyauté et sagesse que le Liban est capable de servir la cause des nations voisines tant qu’il est indépendant, souverain et maître chez lui, à l’intérieur de ses frontières actuelles. Indépendant vis-à-vis de l’Occident. Indépendant vis-à-vis de l’Orient.

LE LIBAN AU-DESSUS DE TOUS

 

C’est pourquoi, dans notre intérêt et dans celui de tous nos voisins, nous proclamons une fois de plus : le Liban est pour nous au-dessus de toute autre considération.

A ceux qui mettent l’arabisme au-dessus de tous, nous répondons : le Liban au-dessus de tous. Parce que pour nous cette cause est la plus juste, parce que nous sommes libanais.

Si M. Djémil Mardam peut déclarer publiquement à l’Armée Syrienne en lui remettant son drapeau : « Ce drapeau ne sera baissé que pour lever le drapeau de l’arabisme », nous, libanais, nous affirmons que SEUL le drapeau libanais peut flotter au Liban.

C’est pour ce drapeau que nous avons lutté et que nous avons risqué notre vie. C’est notre drapeau et nous n’en admettrons JAMAIS d’autre.

Plutôt perdre la vie que de perdre notre nationalité de libanais.

ET POUR CONCLURE

 

Nous avons dit et nous redisons : la collaboration jusqu’au bout ; mais l’unité, JAMAIS ! Et à ces mots nous donnons un sens précis comme nous l’avons montré.

Le Liban a sa physionomie, il a sa personnalité particulière et sa vocation originale. Le Liban, c’est le Liban, ni plus, ni moins. Nous sommes libanais et nous le resterons.

Des siècles sont passés et le Liban n’a pas encore perdu sa physionomie spécifiquement libanaise. Le Liban vivra encore des siècles et nous resterons libanais !

UNE CRISE DE CONFIANCE

(9 mai 1946)

 

Où nous en sommes ? Tu le vois bien : nous baissons.

Pourtant 1943 nous avait apporté une occasion énorme – formidable – d’union, de discipline, d’oubli de soi. 1943 nous laissait une leçon. La faute de beaucoup de dirigeants c’est de n’avoir pas compris – ou de n’avoir pas voulu comprendre et retenir – cette leçon. Quelle leçon ? Celle-ci : que l’indépendance est une conquête de chaque jour, une lutte permanente.

Nous avons vu des gens, forts de l’indépendance, aggraver la pagaïe pour en profiter. A quoi bon multiplier des exemples que chacun connaît ? A l’époque, nous évitions, quand à nous, le scandale. Beaucoup d’étrangers nous regardaient. Nous faisions appel aux responsables par des avertissements discrets. Nous allions et venions sur la pointe des pieds. Aujourd’hui nous n’hésitons plus à donner de grands coups de poing sur la table. On s’en étonne. On s’en plaint. Mais pourquoi nous pousser à la résistance ou à la lutte ouverte ?

De bonnes âmes nous disent : « Attention ! Méfiez-vous ! Vous mettez en danger l’indépendance ». Cette menace n’impressionne plus personne. Ceux qui compromettent l’indépendance, ce sont ceux justement qui nous demandent de fermer les yeux sur leurs méfaits.

Nous entrons dans une période d’embarras économique sérieux. La période des vaches grasses est passée. Mais ce qui est plus grave, c’est l’aspect moral et politique du malaise. Le citoyen commence à perdre confiance dans ceux qui sont censés le représenter ou le gouverner.

Comprends-moi : un gendarme ne s’impose pas au respect, à cause seulement de la faculté qu’il a de tirer des coups de feu. Un gendarme, c’est davantage encore un symbole, un représentant de l’Etat et de l’ordre. S’il perd ce prestige, il ne tardera pas à perdre tout le reste – y compris les cartouches et le fusil.

Le gouvernement doit comprendre qu’il ne peut plus tenir en place, comme par le passé, par la force de la baïonnette du sénégalais. Il doit tenir par la justice et le droit.

C’est cette confiance dans le droit et la justice, qu’il faut préserver et entretenir. Or certains libanais commencent à en douter. Je ne parle pas, bien entendu, des salariés de l’étranger. Je parle des bons citoyens qui se sentent désemparés.

Je m’entends objecter parfois ceci : ce pays est-il gouvernable ? Or c’est le pays le plus facile à gouverner. Il suffit d’appliquer une justice égale pour tous en rejetant les interventions, en sens contraire, qui viendraient même des têtes les plus fortes ou les plus apparemment vénérables.

Je ne m’attarderai pas sur l’exemple des membres des Kataëb dont aucun ne songe même à me demander une injustice. Mais je te cite cette parole de La Guardia, alors maire de New York : « Le secret du succès, c’est savoir dire non ! ».

Une injustice réclamée ou obtenue par quelqu’un, est une menace pour tout le monde.

La démocratie, ce n’est tout de même pas le régime de l’intervention persistante de quelques-uns pour eux-mêmes ou pour leurs clientèles électorales.

Ce que nous voyons trop souvent, c’est une caricature de la démocratie. Si la démocratie était cela, je préférerais de loin, à quarante ou cinquante dictatures, l’autorité d’un dictateur…

-Un dictateur ? Mais, Pierre, comment ne soulèverait-il pas d’office contre lui l’unanimité des familles (moins une, peut-être) et des communautés (moins la sienne) ?

 

-Aussi bien je ne me prononce pas pour ce dictateur mais contre une dictature multiple et anarchique. Je réclame  le respect de l’autorité. Et je souhaite que notre régime politique fonctionne de telle manière que le chef puisse dire non quand il faut dire non, à qui que ce soit.

Nous ne pratiquons rien ici qui ressemble à la politique de l’ôte-toi de là que je m’y mette. Nous n’avons en vue que l’intérêt de notre pays. Notre pire ennemi – si nous en avons – nous trouvera derrière lui, pourvu qu’il marche droit.

Par contre, nous ne voulons nous reconnaître, sur le plan de l’amitié, aucune hypothèque.

Toi-même as toujours vécu avec nous. Tu sais, en bien des cas, où vont nos sentiments. Cela nous gêne souvent de faire de la peine à des hommes qui sont nos amis. C’est ennuyeux d’ennuyer des amis. Mais nous étouffons ces regrets pour faire entendre ce que nous croyons être la vérité.

Cette vérité ne saurait être retournée contre nous, ou contre le pays. Elle ne peut servir aucune propagande étrangère. Le meilleur moyen de couper court aux astuces de la propagande hostile, c’est d’y répondre par nos actes.

Il n’y a rien d’irréparable heureusement. Tout peut se réparer, si nous savons nous élever au-dessus de l’intérêt personnel et du profit. La situation peut être redressée avec du courage. Non seulement avec de la bonne volonté et de la bonté, mais avec du courage et de la justice.

Tu vois bien que nous ne pratiquons pas la politique de l’ôte-toi de là que je m’y mette : je considère que je sers mieux mon pays hors du pouvoir, même dans l’opposition : une opposition sincère, violente, je l’avoue – inconvenante, me dit-on parfois – mais encore une fois, sincère. Je remercie ceux qui pensent à moi pour le gouvernement. Mais je resterai toujours dans le rang. Il y a chez nous assez d’hommes pour gouverner. Nous en avons même donné au monde. Ce n’est pas d’une pénurie de gouvernants que nous aurons à souffrir.

En ce qui concerne même les prochaines élections, auxquelles les Kataëb auront le devoir de participer, je ne présenterai aucune candidature personnelle. Je souhaite évidemment que des représentants du Mouvement figurent à l’Assemblée pour y donner un exemple de fidélité à une doctrine, d’attachement à une idée. Il y a certaines mœurs parlementaires qui seront ainsi, par contraste, condamnées. Mais pour ma part, je ne quitterai pas ma pharmacie…

REPONSE A AZZAM PACHA

(19 mai 1946)

 

Le secrétaire général de la Ligue des Etats arabes a adressé aux membres de la Ligue une lettre par laquelle il leur demande d’examiner le projet de création d’une nationalité ou citoyenneté commune pour les ressortissants des pays membres de la Ligue.

 

Au fond, nous sommes heureux de ce que, par sa lettre, Azzam Pacha pose la question sur le terrain doctrinal, cela nous permet un débat fondamental autour de cette question ; on avait un peu trop stupidement fait tourner, jusqu’à présent, la question autour des facilités de communication.

La proposition de base sur laquelle sont bâtis tout ce projet et toutes les explications d’Azzam Pacha, c’est la création d’une Unité Arabe. Nous l’avions compris dès le début et c’est en prenant le problème par sa racine que nous l’avions, il y a quelque temps, résolu par la négative. Et nous ne pouvions faire autrement, si nous voulions être logiques avec nous-mêmes et fidèles à notre nationalité de libanais.

Azzam Pacha établit dans sa lettre de curieuses différences entre la « nation » et la « nationalité » et entre ce qu’il appelle « la nationalité arabe » et la « nationalité légale ». Nous relevons en passant ces contre-sens ; nous n’allons pas disserter sur les définitions d’école à propos de la « nation » et de la « nationalité ». Aux flots de paroles et aux subtilités des définitions, nous opposons des réalités indiscutables :

1-Nous, libanais, formons une nation. C’est une réalité éclatante à travers l’histoire.

2-Nous, libanais, avons une patrie, le Liban. On ne peut nous obliger à avoir les mêmes sentiments pour une prétendue « patrie arabe ».

3-En conséquence, nous ne pouvons avoir qu’une nationalité, notre nationalité de libanais.

4-La Ligue n’est pas une Union mais une société groupant des Etats souverains ayant leur personnalité distincte et leurs intérêts parfois communs ; c’est un organisme de collaboration.

On ne peut avoir deux patries, ni deux nationalités. Et nous ne pouvons pas sacrifier la réalité libanaise à une « patrie arabe » qui n’existe pas.

Si l’on veut créer une « patrie arabe » et une « nationalité arabe », que l’on commence par leur donner une base en créant « l’union arabe ». Mais à cela nous sommes naturellement opposés pour toutes sortes de raisons que nous avons abondamment développées à diverses occasions. Et l’une de ces raisons est que nous ne constatons pas l’existence réelle d’une nation arabe, de race arabe (sauf peut-être dans la presqu’île arabique).

Ce qui, par ailleurs, est certain, c’est que la Ligue ne forme pas une Union comme tente de le faire croire Azzam Pacha. C’est un organisme de collaboration, et, dans la collaboration, nous irons jusqu’au bout.

Des tentatives du genre de « la nationalité commune » sont le meilleur moyen de nuire à l’esprit de collaboration au sein de la Ligue. Ne nous étonnons pas, après cela, de ce que cette Ligue n’ait encore réussi à établir aucun projet constructif, positif, pour le progrès des Etats membres.

Nous avons bien voulu discuter le fond de la lettre du Secrétaire Général mais nous devons marquer notre surprise devant l’initiative qu’il prend. Azzam Pacha, dans cette lettre, parle en son propre nom, prêche, dirait-on, une doctrine personnelle. Nous respectons sa doctrine, mais ce n’est pas dans une lettre administrative du Secrétaire Générale d’une Ligue aux membres de la Ligue que l’on peut se permettre de défendre une doctrine personnelle. Azzam Pacha n’est pas le Chef de la Ligue (qui serait une Union d’après lui) mais son simple « Secrétaire Général ». Nous lui proposerions en exemple la discrétion de M. Trigve Lie, Secrétaire général de l’ONU.

Voilà l’essentiel de ce que nous pensons du contenu de la lettre du Secrétaire Général de la Ligue. Aux réalités fondamentales que nous invoquons, l’on nous oppose des subtilités et des définitions dont l’exactitude est plus que discutable.

Encore une fois, nous rejetons cette tentative de création d’une « nationalité commune ». Notre fidélité envers notre patrie et notre loyauté à l’égard de la Ligue expliquent assez notre position de libanais.

POUR REPONDRE ENCORE A AZZAM PACHA

(18 juillet 1946)

 

Messieurs les fonctionnaires de la Ligue des Etats arabes entendent faire parler d’eux chaque fois qu’un événement, de quelque importance fût-il, advient dans l’un des Etats membres de la Ligue et même, assez souvent dans des pays limitrophes de ces Etats ou parfois assez éloignés.

Nous ne voyons, quant à nous, aucun inconvénient à cette affection particulière pour la propagande et notre indulgence se porte volontiers sur leur souci de prestige personnel auprès des correspondants de presse étrangère. Toutefois nous avons eu déjà souvent l’occasion de relever chez ces fonctionnaires et plus particulièrement chez Monsieur le Secrétaire Général un zèle trop flagrant à s’occuper de questions qui dépassent nettement ses attributions, telles qu’elles ont été définies dans la Charte qui régit l’organisme dont il a la charge strictement administrative.

Azzam Pacha est un doctrinaire de l’unité arabe pour lequel nous avons une estime personnelle due à son désintéressement, à sa foi et à ses efforts. C’est un militant et un fidèle serviteur d’une cause qu’il souhaite voir triompher. A ce titre il a droit à notre respect. Mais il se trouve avoir un poste qui ne l’autorise pas à multiplier ses activités dans le plein sens de ses souhaits et de ses vœux. Il se trouve remplir des charges sur lesquelles le Liban, au même titre que tout Etat membre de la Ligue, a droit de regard et de contrôle. Ses fonctions de Secrétaire Général sont très strictement définies dans la Charte du Caire. Elles ne lui donnent aucun caractère de représentant politique de l’ensemble des Etats de la Ligue, encore moins celui de chef d’un gouvernement super-étatique. Son attitude, à maintes occasions, nous porte à ces rappels et à ces mises au point.

Il ne nous est pas assurément très agréable de relever, pour les discuter et souvent pour les contredire, les déclarations de Monsieur Azzam Pacha… car nous sommes loin d’apprécier beaucoup la chicane pour elle-même. Mais ces déclarations soulèvent des questions d’importance considérable intéressant l’indépendance et la souveraineté du Liban et, dans ces conditions, nous croyons de notre devoir de ne pas les passer sous silence, d’autant que nous avons très souvent l’impression de nous trouver en face de ballons d’essai lancés pour connaître la réaction des principaux intéressés et plus particulièrement du Liban.

Il faut bien le répéter encore une fois : un secrétaire, si général fut-il, n’a pas le droit d’engager la Ligue, ni dans une politique déterminée, ni dans une orientation sociale ou économique qui lui paraît bonne. Les décisions de la Ligue elle-même, réunie en séance plénière et votant l’unanimité, n’engagent aucun des Etats membres qu’après homologation de la décision par les Organismes constitutionnels de ces Etats. Il est regrettable d’être obligé de rappeler ces données élémentaires indiquées dans la Charte et auxquels nous renvoyons les personnes les plus intéressées pourtant à en connaître les textes et l’esprit.

Après des commentaires divers et multiformes sur l’Unité et sa « parfaite concordance avec l’indépendance des Etats », après son projet de la nationalité commune « pour faciliter les voyages », après les commentaires sur l’utilité de la formation d’un état-major commun, après ses interventions tapageuses au sujet de l’Afrique du Nord, après sa demande d’un mandat arabe sur la Libye qui serait confié au Liban, après ses exposés sur la politique russe dans le Moyen-Orient, voici que, dans une récente déclaration, Monsieur Azzam Pacha nous entretient d’une armée arabe qui aurait pour mission d’assurer la paix du monde arabe, de la dépendance de la Ligue par rapport au Conseil de Sécurité, de la reconnaissance de la Ligue par les puissances et des relations diplomatiques qu’elle pourrait entretenir avec elles, et enfin de la position des arabes par rapport au communisme et aux idées extrémistes de gauche ou de droite.

A ce sujet, rappelons quelques-unes des données qui doivent régir notre politique étrangère et intérieure. Nous sommes un petit pays qui ne dispose pas de moyens matériels considérables et tire de sa faiblesse même sa force. Nous n’avons intérêt à nous laisser embrigader ni par telle grande puissance ni par telle autre.

Dans les conflits qui opposent les grands impérialismes nous n’avons pas intérêt à prendre position et nous ne pouvons nous permettre de poser de défi à aucune force militaire relevant de ces deux impérialismes. Malgré notre ardent désir de collaborer avec les pays voisins, nous considérons comme contraire à nos intérêts essentiels la formation d’une armée commune parce que notre politique peut à quelque moment être différente de celle de tel ou tel Etat membre de la Ligue. Si l’Egypte, par exemple, croit avantageux pour elle de signer un traité d’assistance mutuelle avec la Grande-Bretagne, nous croyons, pour notre part, que notre intérêt nous commande de garder nos relations amicales avec cette puissance sans les pousser jusqu’à cette formule.

Quant aux relations de la Ligue avec les Nations Unies et à la reconnaissance par ces Nations de son entité politique, il est nécessaire de rappeler qu’à aucun moment nous n’avons admis et nous n’admettrons que la Ligue devienne un super-Etat qui puisse, de n’importe quelle manière, entraver nos rapports directs avec le Conseil de Sécurité et avec l’O. N. U. Nous tenons à avoir les coudées franches et libres pour faire la politique qui nous paraîtra profitable et nous n’entendons abdiquer, à l’avantage de personne, aucune part, si minime fût-elle, de notre souveraineté internationale. La Ligue est une formule de collaboration : pas plus. Elle ne saurait en aucun cas être pour nous un piège. Dans le texte du Pacte du Caire il y a les garanties que nous exigeons : dans les déclarations du Secrétaire Général il y a un dépassement de ce que nous avons accepté. Nous ne pouvons l’admettre plus longtemps. Que Monsieur le Secrétaire Général se le tienne pour dit.

Si nous refusons à la Ligue le droit de nous donner des instructions de politique étrangère, nous admettrons encore moins qu’elle s’adjuge le droit de présenter en notre nom une doctrine sociale ou économique. Sur ce point encore nous attachons un prix inestimable à notre parfaite indépendance. Nous aimons la liberté et nous n’en avons pas peur. Notre structure sociale nous permet de regarder le progrès en face, de ne pas nous cacher les yeux devant tel ou tel excès. Nous croyons au bon sens et à la sagesse de notre peuple et nous sommes convaincus qu’il saura toujours discerner les abus partout où ils se trouvent et, à cause de cela, nous ne craignons ni la liberté de parole, ni la liberté de presse, ni la liberté d’opinion. En tous cas, notre adhésion à la Ligue des Etats arabes ne saurait être une adhésion à aucun système soit économique, soit social soit encore culturel.

Que Monsieur le Secrétaire Général veuille bien demeurer dans les limites de ses fonctions. Cela lui évitera à l’avenir certains dépassements qui, il peut bien en être sûr, ne passeront pas inaperçus.

REPONSE AU MEMOIRE DES NAJJADE

(25 août 1946)

 

Je m’étonne que le mémoire des Najjadé porte la signature du Comité Supérieur de ce mouvement alors que nous avions pris pour règle de conduite, les Najjadé et nous, de faire figurer des noms au bas des manifestes et ce, afin de fixer les responsabilités et éviter tout malentendu.

Quoiqu’il en soit, les Najjadé et nous, nous sommes des amis et des compagnons de lutte au service de la nation. Nul ne peut troubler nos relations en dépit de la divergence de certaines de nos vues dans le domaine de la haute politique.

LE RECENSEMENT GENERAL

 

Quant au recensement général, nous le voulons. Nous proclamons même qu’il est une nécessité. Nous aurions toutefois préféré que le mémoire du Comité Supérieur des Najjadé ne donne pas à ce recensement un caractère limitatif et partant, confessionnel. Les Najjadé ne proclament-ils pas en effet qu’ils combattent ce fléau qu’est le confessionnalisme ? Comme j’aurais aimé voir le mémoire réclamer un recensement général à la suite duquel seront délivrées des cartes d’identité ne mentionnant pas la confession. Car la religion ne doit être qu’un lien entre la créature et le Créateur, exclusivement.

Ensuite, comment les auteurs du Mémoire veulent-ils priver cette Patrie de ses émigrés, et contester à l’émigré le bénéfice d’un des droits les plus sacrés de l’homme : la nationalité et la possibilité d’être électeur et candidat. Une telle privation constituerait une injustice flagrante. Nos émigrés ont tout accepté pour conserver leur nationalité. Ils ont servi le Liban et son indépendance dans diverses circonstances. Est-il logique de faire appel à ces émigrés quand nous avons besoin de leur aide, et de les ignorer ou de les rejeter quand il s’agit d’un intérêt particulier ?

En outre, les auteurs du Mémoire pensent-ils que ceux dont le point de vue ne s’accorde pas avec celui des Najjadé, vont rester indifférents ? Pourquoi alors soulever en ce moment une question aussi délicate ? L’étranger ne cesse de nous guetter. Ne lui donnons aucune prise sur la cohésion et l’unité de nos rangs.

Je prends Dieu à témoin que si j’étais musulman je n’aurais pas tenu d’autres propos. Car ce qui importe pour moi c’est le Liban et l’intérêt du Liban. Je défie quiconque de prouver que j’ai mêlé mon nom, ne fut-ce qu’une fois, à des questions confessionnelles.

LA REVISION DE LA LOI ELECTORALE

 

Comme tout ce qui a été hérité du mandat, la loi électorale a besoin de révision. Cette révision ne peut cependant être opérée qu’après beaucoup d’étude.

Mais à qui confier une telle tâche ? Nous avons devant nous une campagne électorale. Nous devons y participer et défendre notre point de vue au Parlement et dans la presse jusqu’à en assurer le triomphe. Dans le passé, on était excusable de boycotter les élections, lesquelles se déroulaient à l’ombre des armes des sénégalais, de la dictature du conseiller et des ambitions du Mandat. Aujourd’hui il ne reste plus d’excuse à qui que ce soit.

LES PROGRAMMES DE L’ENSEIGNEMENT

 

Les programmes de l’enseignement doivent être modifiés conformément à l’ère d’indépendance. Je crois – comme chacun sait – que la réforme a été mise au point et qu’elle paraîtra prochainement. Certes, nous ne voulons pas voir dans les programmes des formules comme celles-ci : « Le drapeau tricolore » et « Nos ancêtres les Gaulois avaient les yeux bleus », comme nous ne voulons pas y voir « que Beyrouth est un littoral syrien », ou que « l’Emir Béchir et l’Emir Fakhreddine étaient des chefs de bandes… ».

Nous voulons que les élèves apprennent partout et sans distinction que le Liban a commencé il y a 4000 ans et non après telle ou telle invasion.

LE BOYCOTTAGE DES ELECTIONS

 

Quant au boycottage des élections, il n’a point d’autre signification que la peur des responsabilités à un moment cependant où l’emprise de l’étranger a disparu. J’estime au contraire qu’on devrait lutter pour faire triompher un point de vue que l’on considère comme juste. Les Kataëb ont boycotté les élections à une époque où elles étaient en controverse avec 40 millions de français. Aujourd’hui nous ne devons pas nous dérober, car les forces en présence sont à égalité. Si nous sommes réellement forts, nous ne devons pas permettre l’usage du faux ni aucune violation de la loi. Le boycottage est chose très facile. Le fort est celui qui n’hésite pas à entrer en lice.

LE BOYCOTTAGE DES ECOLES

 

Le boycottage des écoles ne sert à rien. Le Liban n’est pas Beyrouth seulement. La réforme ne s’accomplit pas de cette manière mais par des moyens légaux et au sein de l’Assemblée. Que fera-t-on, si les écoles du Liban ne se mettent pas en grève ? Que fera-t-on, si les écoles du Liban ne se mettent pas en grève ? Que fera-t-on également si cinq ou six écoles ferment à Beyrouth alors que plusieurs centaines d’autres écoles demeurent ouvertes ?

Et puis, la culture a ses méthodes de réforme : la principale est la persuasion. Il est inadmissible de recourir à la rue pour une réforme culturelle. La pensée ne se combat que par la pensée.

LA RESISTANCE PASSIVE

 

La résistance passive se justifiait sous la domination de l’étranger, alors que les forces nationales ne pouvaient pas se mesurer avec les forces d’occupation. Je répète que la désobéissance civile est une faiblesse. Elle conduira, en outre, à des troubles puisqu’elle entraîne l’intervention de l’armée. Et puis, les promoteurs de la résistance passive disposent-ils d’une majorité de 80, 90 ou 95% de la population pour voir leur mouvement triompher ?

Je conclus en déclarant que, de toute façon, nous demeurons des frères. Nous avons collaboré dans le passé et nous sommes toujours prêts à collaborer au service de notre cher Liban. Nous prêchons non la désobéissance civile, mais l’union nationale dont nous avons le plus pressant besoin en une période où les convoitises de l’étranger demeurent entières. Par union nationale, j’entends que les libanais – qu’ils soient musulmans ou chrétiens – marchent en rangs serrés pour la réalisation de leurs aspirations.

REPONSE A LA REPONSE DES NAJJADE

(6 septembre 1946)

 

Nous aurions voulu éviter la controverse avec les Najjadé pour ne pas donner prise aux malentendus et aux interprétations erronées ; car il n’est pas besoin de répéter que les meilleures relations existent toujours entre nos deux organisations. Mais dans la réponse des Najjadé à nos déclarations à propos de leur dernier mémoire, il y a des passages que nous n’avons pas le droit de ne pas révéler. Nous allons donc établir une clarté plus complète autour de ces points en suivant le plan même de la réponse de M. Anis Saghir :

Je n’ai jamais douté de l’existence de la meilleure entente au sein du comité des Najjadé : mais si je me suis étonné de l’absence de signature individuelle au bas de leur mémoire c’est parce que nous avions toujours – Kataëb et Najjadé – lutté contre la pagaïe des manifestes anonymes et des conséquences regrettables que de tels manifestes provoquent parfois en éveillant la méfiance de l’opinion publique. Notre critique était donc inspirée par la meilleure intention, celle du désir de maintenir la bonne réputation d’une organisation respectable.

La réponse des Najjadé affirme : « Dans les déclarations du Chef Supérieur des Kataëb, il y a une approbation complète des 3 demandes fondamentales des Najjadé… ». Et alors, l’on a choisi dans nos déclarations quelques phrases dépouillées de leur contexte de sorte que le sens reste incomplet et l’expression de notre pensée imparfaite.

Ainsi, l’on cite, sans leur contexte, des membres de phrases tels que : « Nous voulons le recensement général et nous déclarons que c’est là un besoin indispensable ». Et : « Les programmes de l’enseignement doivent être révisés conformément aux buts du régime d’indépendance ». Or, si l’on veut réellement ouvrir une controverse qui permette d’éclairer l’opinion publique et d’aboutir à un résultat heureux, il faut dire la vérité complète, toute la vérité.

LE RECENSEMENT

 

A propos du recensement, la réponse des Najjadé dit :

« Les Najjadé ont réclamé un recensement général des libanais résidents et l’enregistrement de ceux qui jouissent du droit de vote aux prochaines élections : cette réclamation a été qualifiée de « confessionnaliste »… Les Najjadé n’ont-ils donc pas le droit de réclamer un recensement nouveau et honnête pour cette ère d’indépendance ?… ».

Le recensement est une nécessité et un devoir dont nous avons réclamé et dont nous réclamons l’accomplissement, à condition que ce recensement soit « général » et « honnête » dans le plein sens des termes. Il ne se limitera donc pas aux « résidents » mais englobera tous les libanais qu’ils soient résidents ou émigrés.

Seule cette généralisation empêchera de qualifier le recensement de « confessionnaliste ».

On ne peut ignorer qu’il est impossible d’entreprendre le recensement comme le conçoivent les Najjadé sans provoquer les réactions des fractions sensibles aux préjugés communautaires (fractions éloignées des rangs des Kataëb comme chacun sait) pour réclamer des droits communautaires et placer ainsi le pays dans une situation qu’aucun patriote sincère ne souhaite.

LES EMIGRES

 

La réponse des Najjadé dit : « Les Najjadé pensent que la question des émigrés est une affaire délicate qui exige un patriotisme sincère. Les Najjadé sont fiers des libanais émigrés parce qu’ils ont relevé très haut le nom du Liban. Mais le contribuable libanais qui se présente aux urnes a des devoirs et des droits : si le libanais émigré peut exercer les mêmes droits et être soumis aux mêmes devoirs, il pourra être assimilé au libanais résident. Le contribuable libanais possède la seule nationalité libanaise et acquitte ses impôts. Si le libanais émigré réunit les mêmes conditions et s’il a le moyen de lui permettre d’exercer son doit de vote, les Najjadé non seulement en seraient très heureux mais ils réclameraient avec insistance le droit d’élire pour les émigrés car cela prouverait l’évolution du Liban et la conscience qu’il a de ses obligations envers ses fils… ».

Nous étions certains que le patriotisme des Najjadé leur ferait apprécier à sa juste mesure la question des émigrés ; et nous sommes heureux d’être d’accord avec eux sur les « droits et les devoirs » des émigrés. Nous n’avons pas travaillé une seule fois à cette affaire des émigrés sans être guidés par la question des droits et les obligations du citoyen. Aussi nous ne pensons pas que les Najjadé ignorent que la majorité des émigrés possède au Liban des propriétés pour lesquelles elles paient les mêmes impôts que les citoyens résidents. Cela étant, ces émigrés ont autant que les autres le droit d’être recensés et de jouir de leur droit de représentation à l’exemple de ce qui se fait dans les pays évolués, attachés à leur structure nationale, fiers de tous leurs fils.

Et si une minorité infime d’émigrés n’acquitte pas ses impôts, les Najjadé ne croient-ils pas (étant attachés à tout ce qui est national) que c’est une preuve d’attachement au patrimoine libanais et au nationalisme véritable que d’essayer de conserver aux émigrés leur nationalité et leur patriotisme, eux « qui ont relevé si haut le nom du Liban » ?

N’est-ce pas un objet de gloire que cet attachement de nos émigrés à leur nationalité malgré mille déboires et difficultés ?

Et si même les lois, les constitutions et les règlements empêchent certains émigrés de conserver leur nationalité, est-ce que notre intérêt national et notre amour du Liban ne nous imposent pas le devoir de vaincre toutes les difficultés pour conserver la nationalité de nos compatriotes ? En cela, les pays les plus modernes nous donnent l’exemple.

Ainsi donc, tant que nous sommes d’accord sur ce terrain avec les Najjadé, nous pouvons considérer que la question des émigrés, « si délicate et qui exige patriotisme et sincérité », est une question résolue suivant les exigences de l’équité, de la raison et du droit.

Si donc cette question est encore soulevée, personne n’aurait le droit de s’en émouvoir en se croyant lésé : nous sommes tous, ici comme dans l’émigration, libanais et c’est seul l’intérêt de notre cher Liban qui est sauvegardé.

Puisque nous sommes d’accord avec les Najjadé sur ces principes, je profite de l’occasion pour les inviter à collaborer avec nous dans cette affaire. Nous serons très heureux de les trouver à côté de nous au prochain Congrès des émigrés qui se tiendra bientôt.

EN MARGE DU CONFESSIONNALISME

 

La réponse des Najjadé dit :

« Les Najjadé se permettent de demander au Chef des Kataëb : avez-vous noté que nous ayons interprété dans un sens confessionnel le Congrès des Emigrés que les Kataëb ont tenu l’année passée et les résolutions qui y ont été prises ?… ».

Nous nous demandons comment il peut être permis de poser une telle question ? Nous nous demandons comment il serait possible d’interpréter dans un sens confessionnel un Congrès tenu pour s’occuper des émigrés qui sont d’origine et de confessions diverses ? Depuis quand les émigrés appartiennent-ils à une seule communauté religieuse ? Qui oserait prétendre qu’ils ne sont pas une image vivante de l’ensemble des confessions et des rites libanais ? Et quand a-t-on pu reprocher aux Kataëb de s’occuper d’affaires confessionnelles ?

Un seul fait, à ce propos, nous dispensera de tous arguments : en juin 1943, lorsque le Liban était divisé sur la question de la représentation proportionnelle des communautés au Parlement et que les partisans des querelles confessionnelles reprenaient du terrain, les Kataëb avaient élevé bien haut la voix pour dire : « Il vaut mieux pour le Liban que ses 55 députés soient musulmans mais unis plutôt que chrétiens et divisés ».

Nous ne croyons pas que les Najjadé, ou quelque autre personne physique ou morale, puissent interpréter dans un sens confessionnel le Congrès des Emigrés ou quelque autre de nos actes.

Nous sommes nationalistes libanais ; nous avons vécu en nationalistes libanais et nous continuerons de même sans plus. Et quiconque a une critique à faire valoir qu’il veuille bien l’exposer.

LA REFORME ELECTORALE

 

La réponse des Najjadé revient sur la question de la réforme électorale. En disant qu’une telle réforme mérite une longue préparation conformément à l’intérêt national, nous attirons l’attention des Najjadé sur le fait que les projets de réforme conçus jusqu’à présent présentent autant d’avantages et d’inconvénients que la loi actuelle.

Les partisans du maintien de la loi actuelle craignent, par exemple, (et peut-être ont-ils raison) que l’élection sur la base du caza – et c’est le principal point des projets de réforme – ne favorise certaines tendances que l’élection sur la base du mohafazat et de la liste permet d’atténuer. Par conséquent la réforme pourrait avoir des conséquences lointaines plus malfaisantes que les imperfections de la loi actuelle.

Il n’est donc pas permis de résoudre cette question de la réforme sous la pression des menaces. Aussi, invitons-nous au calme et à l’étude minutieuse du problème. Il n’est pas impossible d’aboutir à une entente autour de ce problème dans un sens satisfaisant pour la raison et pour l’intérêt supérieur du pays.

COMPRENONS-NOUS !

 

La réponse des Najjadé dit :

« Les Najjadé se demandent ensuite quelle différence y a-t-il entre notre menace de boycotter les élections et la menace du Chef des Kataëb de recourir à la force des armes si son organisation échoue aux élections ? ».

Nous avons consulté tous nos écrits et toutes nos déclarations et nous n’y avons pas trouvé des paroles ayant le sens que l’on nous prête là. Jamais les Kataëb ne se sont permis de parler sur un tel ton ; et jamais les Kataëb n’ont basé leur conduite sur un échec ou sur un succès dans le service de la cause supérieure du Liban. A Dieu ne plaise que les Kataëb se permettent de recourir à la vengeance à la suite d’un échec qui serait naturel ou équitable.

Mais les Kataëb ont affirmé et affirment encore que le peuple est prêt à s’opposer à toutes fausses manœuvres tendant à falsifier les élections ; que le peuple est prêt à la révolution au cas où la liberté des élections n’allait pas être complète. Je dis la révolution, sans aucune équivoque. Car un peuple qui ne saurait pas défendre ses libertés et son idéal le plus sacré ne mériterait pas de vivre. Et le peuple libanais a toujours été un exemple de courage et de vitalité dans la défense de sa dignité et de ses droits.

Il y a par conséquent une grande différence entre ce que nous disons et ce que la réponse des Najjadé tend à nous faire dire.

LES PROGRAMMES DE L’ENSEIGNEMENT

 

La réponse des Najjadé passe ensuite aux programmes de l’enseignement et fait l’historique des essais de réforme entrepris, déniant à la « pensée » le pouvoir de s’opposer à la « pensée » et suggérant le boycottage des écoles à la rentrée d’octobre pour résoudre le problème. Les Najjadé ajoutent :

« La pensée peut combattre la pensée si celle-ci est éclairée et accepte la discussion. Mais s’il y a fanatisme et entêtement, la pensée ne suffit plus : on doit recourir aux moyens passifs ».

Dans cette affaire de la réforme des programmes de l’enseignement les partisans des deux points de vue opposés tiennent à peu près le même langage et s’accusent mutuellement de la même façon que ci-dessus.

Et si un débat scientifique sur ce problème – et c’est le seul moyen de résoudre un problème culturel – ne peut aboutir à une entente entre les deux points de vue, le Chef des Najjadé croit-il que le boycottage des écoles – qui est un moyen violent – pourrait aboutir au résultat souhaité ? Echappe-t-il donc aux Najjadé que nous sommes au Liban dans un pays où le succès d’une politique ne peut être basé que sur l’équilibre entre les diverses tendances des diverses parties de la nation ? Enfin, quel est le nombre des écoles que les Najjadé croient pouvoir faire boycotter ?

La réforme des programmes de l’enseignement conformément au caractère libanais en cette ère d’indépendance est une nécessité indiscutable mais cette réforme doit être le résultat d’une étude, d’un travail de la pensée ce qui exclut le recours à la pression par les moyens physiques.

Combien aurait-il été mieux si les Najjadé – qui constituent une partie de l’élite cultivée de la jeunesse et qui apprécient les valeurs culturelles – avaient renoncé sur le terrain culturel à la suggestion de moyens incompatibles avec les principes de la liberté et de la démocratie. J’ajoute à cela que les réalités scientifiques et historiques possèdent une force propre qu’il serait vain de combattre par la violence.

LA DESOBEISSANCE CIVILE

 

Pour justifier l’appel à la désobéissance civile, la réponse des Najjadé s’étonne de ce que « les Kataëb n’ont pas soutenu les Najjadé dans cette attitude bien que le Chef des Kataëb se souvienne parfaitement que les mots de désobéissance civile et de révolution étaient toujours l’objet de nos conversations ».

Nous avons dit que l’opposition passive était permise quand l’étranger était parmi nous et que les forces nationales ne pouvaient équilibrer les forces d’occupation. La majorité du peuple, de la presse et des partis nous a appuyé dans cette façon de voir.

Pour moi, la désobéissance civile est une faiblesse et une fuite. Que le Chef des Najjadé me permette de lui rappeler que je n’ai jamais parlé de désobéissance civile au cours de nos entretiens, mais de révolution qui est la seule issue pour sortir de cet état d’anarchie et de désordre. Je crois, en effet, qu’un peuple qui ne combat pas l’oppression par la révolution est indigne de vivre.

NOTRE COLLABORATION AVEC LES NAJJADE

 

La réponse des Najjadé s’achève sur ces mots :

« …Il n’est pas mauvais d’attirer l’attention des Kataëb sur le fait que très souvent leur journal « Action » a combattu d’une manière indirecte nos principes et nos convictions. Et que de fois n’a-t-il pas tourné en ridicule les espoirs les plus sacrés que nous plaçons dans la Ligue arabe et ses hommes. Et malgré tout, les Najjadé n’ont pas pris la plume pour répondre parce qu’ils tiennent à cette collaboration (avec les Kataëb). Et le Chef des Kataëb connaît la valeur des sacrifices que les Najjadé ont supportés au cours de ces 3 années en vue d’atteindre l’indépendance pour laquelle nous avons lutté en commun. Oui ! Les Najjadé ont sacrifié beaucoup de leur popularité et de la dignité de leurs responsables, beaucoup plus que ne peuvent tolérer leurs partisans et ceux qui ont la même foi. Tout cela pour maintenir la collaboration qu’ils souhaitent toujours par la parole et par l’action… Les Najjadé sont prêts à toute entente dans l’intérêt du Liban tant que la collaboration n’altère pas leurs principes fondamentaux et leur idéal ».

Il est du devoir de notre journal « Action », fidèle à sa mission journalistique et nationale, de critiquer certains fonctionnaires de la Ligue lorsqu’ils dépassent leurs pouvoirs ; en ce faisant, « Action » défend l’indépendance et la souveraineté du Liban.

Si nous consultons la collection d’ « Action » nous remarquons que tous nos articles ne sont que réponse à des déclarations et à des provocations. Et si parfois nos écrits ne se conforment pas aux marques de respect les plus strictes, il faut comprendre et attribuer cela aux nécessités du style journalistique et à son originalité. De toute façon, il n’y a là qu’une question de forme et non de fond.

Cela étant, il ne faut pas croire que nous sommes moins attachés que d’autres au Pacte de la Ligue des Etats arabes pourvu que tout reste dans les limites que chacun a acceptées et que tous nous avons signées et que nous avons promis de respecter. Si les Najjadé voulaient être justes dans leur défense de l’indépendance du Liban et de sa souveraineté – indépendance et souveraineté totales et perpétuelles – leur journal « Al Imane » aurait dû soutenir « Action » dans ses campagnes les plus extrémistes pour l’indépendance.

Nous aurions préféré que les Najjadé évitent de parler des sacrifices de la popularité et de la dignité de leurs responsables d’autant plus que l’on n’a pas le droit de rendre la Patrie débitrice des services qu’on lui rend. Sans compter que sur ce terrain des sacrifices, les Kataëb peuvent soutenir la comparaison avec les Najjadé. Au cas où les deux organisations auraient à faire la course aux sacrifices, la partie serait remportée par celle qui a déjà une avance acquise depuis un long passé au service de l’intérêt général.

Les Kataëb seraient heureux que ces comparaisons soient closes et proclament de nouveau qu’ils sont prêts à collaborer avec les Najjadé pour tout ce qui peut servir le Liban.

Nous espérons que l’opinion publique ne trouvera dans ces échanges de vues qu’un effort de compréhension sur la base de principes franchement exprimés, entre deux organisations sœurs qui ont lutté, avec pour idéal un Liban indépendant et une nation libre.

« NOUS VOULONS AU PARLEMENT DES HOMMES DE PRINCIPE ET DE DOCTRINE, DES HOMMES COURAGEUX »

 

Il est bon, en cette heure-ci, de jeter un coup d’œil rétrospectif sur le chemin parcouru par le Mouvement. Cela nous aidera à conserver toujours la bonne direction que notre passé nous assigne.

Les Kataëb se sont proposés, dès leur naissance, un idéal de service et de sacrifice ; ils ont toujours soutenu et aidé tous ceux qui ont voulu la gloire du Liban. Tout notre passé témoigne de ce souci qui s’est souvent traduit en action positive.

Aujourd’hui, à l’approche des prochaines élections législatives, en cette heure où la campagne électorale se prépare de diverses façons, où les opinions, les pronostics, les suggestions et les suppositions risquent d’égarer certains, et après avoir pris conseil de la plupart d’entre vous ainsi que de nos amis et sympathisants, nous proclamons la volonté des Kataëb de participer aux prochaines élections.

Si les Kataëb n’ont pas, jusqu’à présent, pris part aux élections générales passées, c’est parce qu’ils ont toujours considéré que ces élections n’étaient que comédie, ne signifiaient que l’exécution d’un plan tracé d’avance suivant la volonté d’un Haut-commissaire ou d’un conseiller. La liberté d’élire n’existait pas ; l’élection d’un député était une nomination à peine déguisée par une élection sous la menace de la baïonnette. Cela étant, il n’était pas question de faire prévaloir dans un Parlement de l’époque les principes nationaux de souveraineté et d’indépendance. Aussi, les Kataëb avaient-ils préféré rester à l’écart, loin d’une telle bouffonnerie, confiants en un lendemain meilleur.

Depuis, l’indépendance ayant rendu aux libanais la direction de leurs propres affaires, il est devenu de notre devoir de défendre au sein du Parlement la cause pour laquelle nous luttons depuis 10 ans.

Pour nous, le Parlement n’est pas une fin mais un moyen. Un moyen de servir plus complètement l’idéal que nous nous sommes tracé ; non pas un titre de vanité, une source de profits personnels, mais un instrument au service de l’intérêt public, au service de la nation.

Les Parlements que nous avons eus depuis une vingtaine d’années n’étaient en rien conformes aux disciplines républicaines et à l’esprit démocratique. Le Parlement était toujours basé sur des questions de personnes et non sur des principes, il représentait des familles et des fortunes et non la nation et la volonté du peuple. Quant au mérite et à la compétence, ils étaient souverainement ignorés.

Un tel devenait député à cause de sa fortune, un autre à cause de sa parenté avec tel homme politique. La députation devenait une fonction héréditaire ! Est-il besoin d’insister sur ce qu’il y avait d’injuste et de paradoxal dans un tel système ?

Et c’est aujourd’hui contre la persistance d’un tel état de choses que nous allons combattre. Une nouvelle page dans l’histoire de notre République doit être ouverte sous les signes non équivoques du courage, de la compétence et de l’intégrité. Toutes les barrières, toutes les considérations personnelles, familiales, intéressées, doivent tomber devant ces qualités que nous exigeons : le courage, la compétence, l’intégrité.

Aussi faisons-nous appel aux responsables actuels du pouvoir et au peuple pour leur demander d’enterrer, à la veille de la prochaine consultation populaire, tout un passé d’anarchie, de malhonnêteté, de mépris de l’intérêt public et d’ouvrir une nouvelle page en organisant des élections libres, honnêtes, disciplinées. Que le peuple élise librement celui qui lui semble bon !

Si nous réussissons, quant à nous, nous en rendrons grâces à Dieu et ferons notre devoir. Si nous échouons nous examinerons avec nos amis la situation qui en découlera.

A propos de la situation anarchique, désastreuse, que nous subissons actuellement dans tous les domaines qui relèvent des pouvoirs publics, je tiens à répondre dès maintenant à tous ceux qui s’interrogent sur nos intentions :

Il y a deux moyens de tirer le pays de ce gouffre : l’un est constitutionnel, légal ; il consiste à patienter jusqu’aux prochaines élections pour transformer alors la situation en changeant les hommes. L’autre moyen est le recours à la force.

Si les Kataëb préfèrent, pour plusieurs raisons, la manière légale, il n’est pas dit que nous écartons d’emblée tout recours à la violence. Les Kataëb sont du peuple et pour le peuple : les souffrances du peuple sont les nôtres et sa volonté est la nôtre…

Il est regrettable de constater que tous les Parlements qui se sont succédé jusqu’à présent ont été la cause d’une situation politique désastreuse. Il n’est pas exagéré de dire que la source de nos maux vient principalement d’une catégorie de députés dont la conduite est honteuse. Il est donc nécessaire de modifier cette situation en prenant le mal à sa racine, c’est-à-dire en portant au Parlement des hommes propres. Les prochaines élections vont être par conséquent une dure épreuve pour le statut politique du Liban : ou bien le peuple aura la faculté de choisir les hommes qu’il faut (sans truquage ni manœuvres éhontées) ; ou bien alors il sera temps de réviser le statut politique pour en concevoir un conforme aux possibilités, aux aspirations et au tempérament du peuple libanais. Et c’est pour parvenir à l’un de ces résultats que les Kataëb prendront part aux élections. Quelles que soient les barrières et les obstacles, nous tâcherons de les surmonter. Car il est enfin temps de mettre un frein au désastre que provoque la conduite des députés du « quota » et des devises rares, du trafic d’influence et du courtage et de la « piastre du pauvre », ces députés toujours prêts à toutes les tractations, à tous les marchandages et à tous les chantages…

Et pour entreprendre une telle œuvre de redressement, mener à bien une entreprise aussi ardue, qui est donc plus qualifié que la jeunesse du Liban, que la jeunesse des Kataëb, capable de courage et de hardiesse ? Car nous voulons dans la future Chambre des hommes de principe, des représentants d’une doctrine, des hommes courageux et sincères.

Je dis courageux, car le courage est un facteur essentiel dans la vie d’un député : il ne suffit pas, en effet, que le député soit un homme honorable, patriote sincère, mais il doit avoir le courage de défendre ses idées, il doit savoir imposer aux autres le respect de son opinion… sans être empêché de dire ce qu’il croit juste par « les circonstances et la situation ! ».

Quant à la bouffonnerie du passé et d’aujourd’hui, il vaut mieux en baisser le rideau…

Certains journaux prétendent de temps à autre que les Kataëb ont conclu des accords électoraux avec tel ou tel parti. Malgré tout notre respect pour ces journaux, nous nous devons de démentir de tels bruits. Il est encore trop tôt de parler de tels accords et je vous invite à ne considérer vraies à ce propos que les communications officielles que vous recevez du siège central du mouvement.

De toute façon, vous pouvez être certains que les Kataëb restent toujours loin de toute transaction quant aux principes et à la doctrine. Lorsque nous disons que nous voulons pour le Liban des représentants dignes, nous savons ce que nous entendons par là et ce que nous voulons…

Les Kataëb ont un programme et une ligne de conduite qui n’ont pas varié depuis dix ans et qui sont une garantie de fidélité et de persévérance. En un mot nous voulons que le Liban soit un foyer de liberté, de toutes les libertés assurées dans l’ordre, la sécurité et la prospérité générale. Nous voulons qu’au Liban règne une politique d’équité qui n’établisse aucune différence entre les personnes ni entre les clans ou les familles…

Camarades Kataëb,

J’ai souvent fait appel à vous en diverses circonstances et vous avez toujours répondu sans hésitation à mon appel. Aujourd’hui, le mouvement vous demande de vous préparer au mieux pour les prochaines élections en étudiant les circonstances ambiantes.

Soyez confiants dans la force du Mouvement. Votre force irrésistible de dévouement et de sacrifice nous permettra d’assurer le triomphe, non de personnes, mais de nos principes et de notre doctrine.

NAJJADE ET KATAEB S’ADRESSENT AUX RESPONSABLES

(14 mars 1946)

 

Conscients de la déplorable situation intérieure où se débat le Liban et des pires conséquences qu’elle laisse prévoir c’est pour nous un devoir d’éclairer le peuple sur toute la gabegie qui se commet en son nom et d’orienter l’opinion publique pour la sauvegarder des intérêts majeurs du pays, pour mettre un frein à la pente et la remonter, pour éviter les dangers qui nous menacent.

La régression qui continue dans toutes les affaires intérieures n’est plus tolérable. Devant l’anarchie qui sévit dans toutes les administrations publiques et devant le désarroi qui s’empare de toutes les classes de la population, le silence est une trahison nationale. Ce n’est point dans l’intérêt des responsables, eux-mêmes, et encore moins dans celui du Liban, de paraître ignorer cette situation et de ne pas l’affronter avec toute la loyauté, tout le courage et tout le patriotisme qu’elle mérite.

Le favoritisme dans les Services publics,

L’inquiétude dans les rangs des fonctionnaires en présence de continuels avancements exceptionnels,

Le népotisme,

La nomination de fonctionnaires souvent mercenaires et ignares,

Et, pour satisfaire ces parasites, pressurer le peuple.

Et, pour servir les intérêts de certains féodaux, faire une politique de concession et de faiblesse humiliante ; et, par là, en venir à considérer l’Etat comme une société anonyme d’exploitation honteuse ;

Avec cela :

L’incapacité de faire face aux crises intérieures, au grand dam de la dignité du Pouvoir ;

La confusion des Pouvoirs exécutif et législatif ; la confusion des responsabilités à l’intérieur même de chacun de ces pouvoirs entre ses divers détenteurs ;

L’entremise des uns dans les droits et fonctions des autres ;

L’ingérence dans la politique générale de ceux qui n’en sont pas responsables ;

L’emploi de personnes dont les principes ne concordent pas avec la politique nationale d’indépendance libanaise ;

L’arbitraire de certains gouvernants dans la conduite des affaires de l’Etat ;

L’obligation pour le peuple d’entretenir une armée de fonctionnaires ;

La dilapidation des deniers publics ;

L’incurie devant la crise économique actuelle et la fuite devant le spectre de la faim qui menace le pays ;

Le mépris des lois et des règlements ;

La tolérance dont jouissent les contrebandiers et les marchands de stupéfiants ;

L’augmentation du nombre de réfugiés indésirables ;

La naturalisation de certains suspects ;

Le monopole des fonctions de commande entre les mains d’une certaine classe ;

La faiblesse du contrôle sur les courtiers du sionisme ;

L’incapacité de circonscrire un chômage grandissant ;

Et, enfin, cette série incommensurable de promesses restées sans effet ; le manque de cohésion chez les gouvernants ; l’encouragement des querelles locales…

Et combien d’autres sujets de plainte qu’il serait fastidieux d’énumérer car ils sont sans fin !

Un tel tableau des maux dont souffre le pays porte les Jeunesses des Kataëb et Najjadé à élever bien haut la voix pour mettre en garde les responsables. Il faut sauver le Liban de l’abîme vers lequel il glisse. Il faut le sauver avant qu’il ne soit trop tard.

La situation actuelle exige une action rapide et sage. C’est aux détenteurs des Pouvoirs Publics à répondre à l’appel de la patrie en danger.

La situation est grave. Répondez à l’appel du Liban !

NOUVEAU MANIFESTE DES KATAEB ET DES NAJJADE

EN

REPONSE AU GOUVERNEMENT ET A CERTAINES RUMEURS

(23 mars 1946)

 

Le 14 de ce mois, les Kataëb et les Najjadé ont diffusé, d’un commun accord, un manifeste à l’adresse des dirigeants, dans lequel la situation intérieure au Liban était passée en revue d’une manière succincte.

Le retentissement de ce manifeste dans l’opinion publique fut considérable. Il fut accueilli avec les marques les plus encourageantes de l’approbation et de la confiance – de cette confiance dont les Najjadé et les Kataëb ont toujours bénéficié auprès du peuple pour leur courage, leur désintéressement et leurs sacrifices au service des intérêts généraux et supérieurs du pays.

Certains, cependant, ont tenté d’amoindrir la portée de notre appel.

Les uns nous ont fait grief de n’avoir pas fait allusion, dans notre manifeste, au problème de l’évacuation de notre territoire par les Troupes étrangères. Les Kataëb et les Najjadé n’ont pas besoin de réfuter cette assertion concertée en vue de jeter sur elles une suspicion malsaine. Les Najjadé et les Kataëb ont toujours mené le bon combat et demeurent à l’avant-garde de toutes les positions de défense de la souveraineté totale et de l’indépendance totale de leur pays. Sur ce plan, nos deux formations ont déjà donné leurs preuves suffisantes et péremptoires.

Les autres nous reprochent d’avoir diagnostiqué le mal sans indiquer le remède. En fait, notre objectif consiste à raviver l’attention de nos dirigeants, à les mettre en garde contre un relâchement quasi systématique et une anarchie qui dure, s’étend et s’aggrave de jour en jour. Les principales lignes du programme de réforme à entreprendre, les Najjadé et les Kataëb les avaient au préalable dressées et communiquées aux autorités.

Le 18 mars, le gouvernement a répondu à notre manifeste en essayant de défendre et de justifier une position dont les conséquences sur le terrain pratique sont trop bien connues par l’opinion publique qui a déjà condamné l’attitude de ses gouvernements, pour tenter encore de leurrer cette opinion.

Mais le communiqué gouvernemental a omis de dire que les Kataëb et les Najjadé ne se sont pas bornés à publier un manifeste commun, à se concerter et à donner des déclarations à la presse… mais qu’ils se sont fait également un devoir d’étudier et de parfaire un programme cohérent et complet de réformes urgentes et qu’ils ont déjà tracé la marche à suivre pour la réalisation de ce programme.

En vue de mettre fin aux équivoques, de couper court aux démarches intéressées de ceux qui se proposent d’exploiter leurs positions nettes et désintéressées, et ce dans la sévère passe que traverse aujourd’hui le Liban pour accéder à son indépendance et à sa souveraineté totales, les Kataëb et les Najjadé remettent au retour de notre délégation à Paris – retour très prochain – le soin de reprendre avec le gouvernement, une controverse qui doit être menée à bonne fin. Cet ajournement, très court, est nécessaire pour enlever aux responsables tous les prétextes d’excuse auxquels ils nous ont habitués.

Nous voulons espérer que les responsables ne se méprendront pas sur cet ajournement et qu’ils apprécieront cette patience à son juste prix et la comprendront. Les Kataëb et les Najjadé ont pris sur eux, devant Dieu, leur pays et leur conscience, de veiller à ce que le peuple libanais exerce tous ses droits et vive dans la liberté, la justice et le bien-être. Les Najjadé et les Kataëb n’ont jamais failli à leurs promesses. Car les promesses qu’ils font, ils les font au service du Liban et de la sauvegarde de ses intérêts.

LE DEBAT SUR LA CONSTITUTION

 

IL FAUT NOUS HABITUER D’ABORD A VIVRE EN COMMUN

 

« …NOUS VERRONS MIEUX APRES DANS QUEL SENS IL FAUT REVISER »

(12 janvier 1947)

 

Comme toute œuvre humaine, si soignée fût-elle, notre Constitution a ses qualités et ses faiblesses. Chercher à l’améliorer et à la parfaire n’est en soi que parfaitement légitime. Mais cela soulève, dans les conditions présentes, une multitude de difficultés et de problèmes telle qu’il me paraît très dangereux pour le moment de toucher au statuquo.

En considérant nos conflits, l’atmosphère politique du pays, le désaccord encore fondamental sur certains points essentiels et vitaux, j’opine que toute modification substantielle est inopportune. Ce qui est ou sera demandé par les uns n’est pas ce que les autres ont réclamé ou réclameront. En tentant aujourd’hui une brèche sérieuse et importante au modus vivendi qui nous régit, nous risquons fort d’augmenter nos divisions et nos querelles et je suis sûr que cela donnera lieu à des mésententes regrettables et ouvrira la porte à des machinations nuisibles.

Car il ne s’agira pas, une fois le principe de la révision admis, de se mettre d’accord sur des changements superficiels et partiels des dispositions que nous connaissons, mais de réexaminer, en tenant compte des résultats de l’expérience récente, et dans un esprit de critique objective et loyale soucieuse de l’intérêt général, les rapports fondamentaux de l’Exécutif et du Législatif, les conditions de la représentation populaire et celle du pays réel, les questions du monocamérisme, confessionnalisme,…

Plus encore, la question du régime politique lui-même pourrait être posée et le parlementarisme, du genre Troisième République Française amputée de Sénat ne trouverait pas, je pense, dans le pays que des défenseurs.

Il faut nous habituer davantage, à vivre en commun, à bien vivre notre vie civique dans la communauté nationale. Nous verrons mieux après dans quel sens il faut réviser.

Je demande aux révisionnistes pressés de songer à tout ceci dans l’intérêt du pays auquel ils veillent avec tant d’attention. La constitution actuelle est un compromis provisoirement nécessaire. Appliquons-la comme elle est. Jouons loyalement la règle du jeu. Que les hommes qui ont, par elle, reçu mission demeurent fidèles à son esprit. Qu’ils créent les conditions les meilleures pour sa parfaite exécution afin que le peuple puisse juger. Puis après, nous verrons.

Nous sommes à la veille d’une consultation populaire prévue par cette constitution, après laquelle il sera toujours temps d’agir. Pour nous Kataëb, c’est l’étape décisive en ce qui concerne l’attitude que nous proclamerons vis-à-vis du régime.

Or tous ces problèmes ne doivent pas être soulevés pour le moment.

Leur solution doit être préparée patiemment dans l’esprit public. L’accord, à leur sujet, n’est pas encore possible. Toute discussion relative serait faussée par la base : trop d’arrière-pensées, de réticences, de préventions, de doutes entachent encore malheureusement les rapports des diverses familles libanaises.

-Vous avez toujours montré beaucoup de réserves dans vos déclarations au sujet du régime politique que vous préconisez pour le Liban. Voudriez-vous nous donner aujourd’hui plus de précisions ?

 

-Dès 1936 nous avons préconisé pour le Liban le régime démocratique tout en réclamant du pouvoir l’autorité, la probité et la justice. Nous maintenons bien entendu encore cette prise de position. De même nous considérons les institutions parlementaires comme un système politique idéal. Mais avant de dire qu’il est le système qui convienne le mieux à l’état actuel du peuple libanais, nous attendons de le voir fonctionner sous le régime de la complète indépendance. Nous acceptons de nous conformer à ses lois et notre Mouvement engage ses membres à remplir scrupuleusement et entièrement toutes les obligations qui leur incombent. Mais le jour où nous constaterons que son fonctionnement ne peut être que faussé inévitablement par des facteurs essentiellement libanais, nous nous réservons le droit de reconsidérer notre attitude. Nous agirons à ce moment-là, selon les impératifs de notre conscience et de notre patriotisme. Car nous voulons bien de la démocratie et du parlementarisme, mais pas de leurs parodies.

-Que pensez-vous d’un point particulier de notre constitution : la reconnaissance des droits politiques de la confession religieuse ?

 

-On ne construit pas un Etat sur une notion aussi fausse et aussi rétrograde de la vie publique. Nous sommes contre le confessionnalisme politique et nous avons été parmi les premiers à le dénoncer et à le combattre. Mais il ne suffit pas de le supprimer dans les textes. Et même il serait imprudent de le supprimer d’abord dans les textes, surtout quand on n’a pas prévu exactement ce par quoi on le remplacerait et dans quelles conditions et avec quelles garanties ce remplacement aurait lieu. C’est des cœurs qu’il faut le déraciner avant tout, c’est par des institutions nouvelles adéquates et justes qu’il faut le détruire. C’est par une éducation civique laïque qu’il faut commencer. C’est par une éducation nationale, clairement et nettement libanaise qu’il faut débuter.

-Les prochaines élections sont-elles importantes à votre point de vue uniquement pour leur répercussion sur la révision constitutionnelle ?

 

-La consultation populaire prochaine est l’événement le plus important que nous puissions attendre depuis le rétablissement de notre complète indépendance. La participation active et efficace à sa réussite est pour les libanais un devoir sacré à l’égard de la patrie. Maintenant que nous sommes entre nous, qu’aucune force matérielle apparente n’est là pour imposer ses vues, les élections seront ce que nous les aurions voulues. Car la pression morale que certains pourraient penser exercer ne saurait être déterminante, si nous lui opposons d’autres forces morales : notre patriotisme, notre attachement au bien public, notre volonté de décider librement de notre avenir et de notre sort, notre civisme et notre clairvoyance.

C’est par cette expérience que nous donnerons la preuve au monde que les libanais méritent le régime démocratique et à nous-mêmes que ce régime nous convient.

Sachons bien choisir nos futurs représentants et ne cherchons pas dès maintenant à justifier les défaillances et les faiblesses en les mettant sur le compte de telle ou telle disposition de la loi électorale. Avec ses défauts qui sont multiples, elle peut quand même servir. Dans le scrutin de liste, par mohafazat ou par caza, il y aura toujours pour l’électeur averti et lucide une possibilité de choisir et d’influer ainsi sur le destin de sa patrie.

LES DEVIATIONS DE LA LIGUE

(31 janvier 1947)

 

Toute tentative destinée à faire dévier la Ligue arabe de son but initial mettrait en danger l’existence même de cet organisme et l’équilibre qu’il réalise…

…En politique extérieure, nous voulons que la vocation du Liban soit de plus en plus une réalité. Ce pays est une terre de rencontre pour les civilisations, c’est un creuset où doivent se fondre l’Orient et l’Occident. Au point de vue international, le Liban peut jouer, en Orient, le rôle que la Suisse tient, depuis longtemps en Europe, par sa neutralité.

Tout en étant attaché à la souveraineté totale et à la personnalité de notre nation, nous comprenons la collaboration la plus large avec les pays d’Occident comme avec les pays arabes ; mais sur la base de traités et non d’unions. La Ligue des Etats arabes est pour nous un organisme parfaitement conçu pour développer la collaboration entre ses membres. Toute tentative destinée à faire dévier cette Ligue du but pour lequel nous l’avons créée desservirait la cause même que l’on veut servir en mettant en danger l’existence de cette Ligue et l’équilibre qu’elle réalise.

LIBAN ET « SYRIE GEOGRAPHIQUE »

(3 mars 1947)

 

Nous avons attendu, avant de fixer notre attitude à l’égard du « Parti Populaire » – comme nous avions, dès le premier jour, fixé notre attitude à l’égard du « Parti Populaire Syrien » – l’arrivée de celui que les dirigeants de ce Parti, formellement nouveau, considéraient en fait encore comme un chef et un doctrinaire de leur action.

A toutes les précisions que depuis avril 1944, date à laquelle ce Parti fut autorisé par le gouvernement, nous n’avons cessé de demander, les personnes responsables légalement évitaient de répondre par un exposé net et simple de leur véritable dessein et de la finalité de leurs efforts.

Nous voulions savoir si le prétendu nouveau « Parti Populaire » continuait sans différenciation essentielle, sans aucun changement l’ancien Parti fondé en 1934 par M. Antoun Saadé. Nous leur demandions s’ils avaient gardé la même doctrine et principalement la même doctrine nationale et si la Patrie qu’ils aimaient et la Nation qu’ils entendaient servir étaient bien la Patrie libanaise et la Nation libanaise.

Ils ont bien, en 1944, affirmé que le but de leur action était l’indépendance du Liban, mais cette déclaration était entourée de tant de restrictions, de tant de réserves, d’affirmations étranges et douteuses que tout observateur loyal avait nettement l’impression d’être en face d’un double jeu, d’une attitude équivoque, délibérément confuse, avec quelques prétentions au machiavélisme.

Bien entendu les Kataëb gardaient de prudentes réserves, certains que le jour viendra où la lumière sera faite sur ces manœuvres et que la bonne ou la mauvaise foi finira par être nettement indiquée. Des amis pleins d’intentions généreuses et désireux avant tout de rapprocher les divers groupements de ce pays nous répétaient avec insistance qu’une évolution fondamentale s’opérait au sein de ce Parti, que les principaux dirigeants s’orientaient sincèrement vers une adhésion intime à la cause nationale libanaise, que cette adhésion deviendrait bientôt éclatante, que les utopies de jadis avaient été détruites par la logique, la raison, le bon sens et l’appel du passé en l’âme des chefs, qu’il fallait enfin suivre avec sympathie cette évolution, l’encourager même et attendre avec confiance que la transformation déjà opérée dans l’âme des chefs se communiquât à la majorité de la masse qui les avait suivis dans leurs premières aventures.

Avec beaucoup de difficultés, nous avons voulu admettre la bonne foi. Nous leur avons laissé le temps de réfléchir et peut-être de consulter leurs amis. Nous voulions jusqu’à la dernière minute, pouvoir donner raison à ceux qui espéraient les voir changer, comme d’autres l’avaient fait – que nous avions connu plus irrédentistes et aussi éloignés de la doctrine libanaise.

Aujourd’hui, après le discours de M. Saadé, les choses sont au clair. A côté d’affirmations fort discutables sur l’indépendance, sur les mérites de l’action de son parti, il y a un éclaircissement que nous attendions en premier lieu et qui est venu. Nous lui sommes reconnaissants d’avoir jeté bas le masque que certains voulaient lui faire porter – au moins pour quelque temps.

Car il est inconcevable que l’on puisse fonder longtemps une action politique, éducative et sociale sur la tromperie, la confusion et les subtilités de langage. Dès le soir de son arrivée il a eu un certain courage pour affirmer en partie ce qu’il avait dit en 1934 et après. Nous aurions aimé voir plus de courage et de franchise – du moment qu’il avait choisi cette voie. Il a en effet accepté de supprimer de l’appellation de son Parti le mot « syrien » et fait quelques écarts inattendus et contraires à son dogme en revendiquant la « ourouba » (arabisme ou arabité ?) comme une caractéristique de son Parti. Cette « ourouba »-là est aussi peu intéressante, aussi peu sincère et aussi peu digne d’attention que les élucubrations contorsionnées sur le « kyane » (existence) ou le « wake’h » (fait) libanais : bavardages inutiles et qui ne trompent personne.

Le discours du 2 mars doit faire réfléchir plus d’un parmi ceux qui nous répétaient, hier encore, les heureux résultats de leur action efficace et fondamentale dans l’évolution du Parti et dans son « orientation nouvelle ». Avec eux, nous avons eu des dernières années de nombreux contacts. Et dans nos entretiens nous n’avons jamais voulu présumer la mauvaise foi. Mais nous ne pouvons aujourd’hui ne pas songer à leurs affirmations enflammées. Nous ne pouvons oublier leurs réticences et ce qui nous apparaît maintenant comme leurs restrictions mentales.

Que vont-ils nous dire encore ? Que vont-ils encore nous expliquer ?

Entre le Liban et la « Syrie géographique » il y a à choisir : les libanais ont choisi.

Entre le nationalisme libanais et le « nationalisme – socialiste – syrien – géographique », il n’y a pas de confusion possible. Il n’y a pas de compromis honorable.

M. Saadé prend librement position contre la Nation libanaise. La nation doit réagir : elle réagira. A l’Etat, au gouvernement, défenseurs de la Nation, de faire aussi leur devoir.

M. Saadé et ses collaborateurs ont certainement mesuré la portée de leurs actes : ils en assumeront la responsabilité et les conséquences.

Aucune subtilité de langage, aucune discussion byzantine ne changeront plus rien.

Ceux que les libanais connaissent sous le nom de « populaires » ne croient pas au Liban-Nation. Ils luttent contre la Nation libanaise. Il ne s’agit plus de liberté d’opinion ou de croyance : il s’agit d’un crime contre l’Etat et la Nation. Il n’y a pas de liberté pour le crime.

Depuis 1943 ils n’ont pas osé proclamer la vérité. Ils ont cherché à esquiver le débat, à fuir la logique et la franchise. Ils nous demandaient d’attendre l’arrivée de leur « leader ». Ils nous le faisaient demander avec insistance. Ils croyaient pouvoir sauver quelque chose : ils verront que rien ne sera sauvé. Ils croyaient pouvoir couvrir leur retraite. Leur chef est venu. Leur chef les a démasqués.

A ceux qui se sont trompés ou qui ont été trompés ou qui sont simplement déçus de le proclamer et d’agir en conséquence.

A LA VEILLE DES ELECTIONS

 

FACE AUX RESPONSABILITES

(5 avril 1947)

 

Ainsi donc ce sera pour bientôt : les élections auront lieu prochainement et le peuple libanais sera placé, de la manière la plus directe, devant ses responsabilités.

Il ne s’agira plus, demain, de continuer à se plaindre, à critiquer dans l’amertume, dans le pessimisme ou le désespoir. L’occasion est offerte à chacun de faire son devoir et de contribuer pour sa part à déterminer le destin de son pays.

A la veille de cet événement considérable de notre vie nationale, il est un rappel qui nous paraît indispensable et peut-être salutaire : pour la première fois dans l’histoire de ce pays la règle démocratique et parlementaire, telle qu’elle est prévue par notre Constitution, va pouvoir fonctionner dans son esprit et dans sa forme, sans aucune intervention de puissance étrangère.

S’il se trouve des puissances étrangères qui envisageraient une intervention quelconque par l’argent ou par l’intrigue, nous saurons leur opposer notre ferme volonté et notre détermination d’hommes libres. Ceux qui céderaient à la tentation se mettraient irrémédiablement en-dehors de notre nation et se condamneraient aux yeux de tous les hommes dignes et fiers.

Je ne prétends pas que les conditions formelles dans lesquelles vont se dérouler les prochaines élections sont les plus parfaites et les plus garantes de la représentation du pays réel. Mais, avec leurs imperfections et leurs déficiences, elles représentent malgré tout un cadre valable pour l’expérience loyale d’un régime et d’un système. Aussi est-il de mon devoir d’inviter tous les libanais à jouer loyalement et honnêtement la règle du jeu. Les Kataëb, au premier rang des participants à cet événement considérable, sont décidés à faire et à assurer, dans toute la mesure de leurs moyens, une stricte application des lois et règlements. Nous l’avons dit, et le répétons encore aujourd’hui : pour que ces élections soient libres et vraies, nous sommes décidés à tous les sacrifices – dussions-nous pour cela risquer notre vie.

A la centaine d’hommes politiques entre les mains desquels nous constatons chaque jour que le sort du pays réside parce que le peuple les a nantis d’un certain prestige et qu’il leur a concédé une part de son autorité, à ceux-là d’abord il importe de dire : si des raisons de mécontentement demeurent ou augmentent, si beaucoup de réformes impatiemment réclamées, et attendues, tant de joies promises et jamais réalisées, tardent à venir et semblent une douloureuse et pénible chimère, si le désordre apparait quelquefois de manière si éclatante et si tragique, si la justice s’est trouvée bafouée – c’est à eux que la faute incombe, c’est sur leurs têtes que les plus graves responsabilités demeurent, c’est dans les cœurs et dans les esprits de la plupart d’entre eux que le mal réside en premier lieu… A l’intérêt général, au bien supérieur de la Nation ils ont préféré leurs petits intérêts de clans, de clochers ou de clientèle. Au lieu de pratiquer l’équité et la justice ils ont préféré assouvir des rancunes personnelles, régler de mesquines et ridicules querelles. De l’opinion publique, ils se sont souciés fort peu : ils disent qu’elle n’existe pas, qu’elle est lâche, inactive et inefficace. Ils la flattent quelquefois sans la respecter et aux maîtres-chanteurs ils servent parfois de méprisables appâts.

Et quand, de temps à autre, le murmure de la réprobation parvient jusqu’à eux, ils font les étonnés ou, plus souvent, font la sourde oreille, pharisiens hypocrites qui n’acceptent pas d’obtenir ce qu’ils ont mérité.

A tous ceux qui voteront incombent une non moins grande responsabilité. Le jour du renouvellement du mandat des délégués du peuple est et doit être le jour du règlement des comptes et de la préparation de l’avenir. Il s’agit de porter, chacun dans son for intérieur d’abord et par le nom qu’il désignera ensuite, le jugement dont dépendra la gérance de la chose publique pendant quatre ans. C’est le moment d’affirmer la confiance ou la méfiance, d’être loyal avec soi-même et courageux.

Il s’agit d’envisager la participation à la vie de la Cité du point de vue de l’intérêt national.

Ceux qui voudront la paix, l’ordre et la justice voteront en conséquence.

Quant à nous, qui ne demandons qu’à servir dans les rangs avec nos camarades, nous continuerons sans cesse et sans relâche à le faire et notamment en avertissant les uns et les autres selon notre conscience pour que vive le Liban.

LETTRE A GEORGES NACCACHE

 

« … IL Y A DES ALLIANCES IMPOSSIBLES POUR NOUS… IL Y A DES MARCHANDAGES QUE NOUS NE FERONS PAS… »

(18 avril 1947)

 

Mon cher Georges,

C’est parce que vous avez été et demeurez le compagnon que les Kataëb ont si souvent rencontré pendant leur équipée enthousiaste qui débuta un matin de novembre 1936, c’est parce que nous avons amicalement collaboré tant de fois et à des moments très critiques de notre histoire nationale, c’est parce que vous avez vu, de vos yeux vu, et entendu et éprouvé ce que nous avons fait, pensé, accepté ou refusé, c’est pour avoir connu de près si souvent nos mobiles, nos craintes, nos espérances et notre foi, que nous nous référons aujourd’hui, pour vous répondre, simplement à votre propre témoignage, uniquement à vos propres informations.

Quand il s’est agi, pour nous, de fixer notre attitude politique en conformité avec notre doctrine et notre conception de la vie publique, nous avons eu parfois d’immenses difficultés et les tentations ont apparu de toutes parts avec leurs avantages et leurs attraits. Mais il vous est possible de vous rappeler à combien d’amis il nous a fallu résister, à combien de sympathiques et pressantes sollicitations il a fallu nous opposer, à combien de rapides et trop faciles succès il nous a fallu renoncer.

A ceux qui – en 1937 ou en 1940 – insistaient auprès de nous, sur tous les tons, pour nous amener à renoncer tantôt simplement à notre appellation qui les gênait, tantôt à notre existence même, au nom de l’obéissance et de la discipline que nous chérissons, à ceux qui, à maintes reprises, nous ont demandé de nous « incliner devant l’Evénement », nous avons, amicalement mais fermement, affirmé notre volonté de durer dans la fidélité et dans l’honneur.

A d’autres qui, en 1941, en 1942, et depuis 1943, nous ont fait des propositions précises pour participer aux responsabilités du pouvoir, nous avons réitéré notre désir de continuer la mission que nous nous sommes assignée d’une action d’éducation civique au service de la sauvegarde et du développement de la nation libanaise.

Dans cette campagne électorale où nous avons voulu nous engager dans l’intérêt supérieur de la patrie, les difficultés que nous rencontrons sont de toutes sortes : vous avez dénoncé la monstruosité de ce scrutin de liste dont les méfaits nous apparaissent aujourd’hui dans la plus pénible réalité. Ajoutez-y aussi, mon cher Georges, le complot de tous ceux qui veulent assurer leur retour à la Chambre par n’importe quel moyen, qui veulent y maintenir un prestige fallacieux et mal fondé – et qui sont prêts à toutes les alliances et qui admettent sans trouble le retour de la grande majorité de ceux que nous avons vus pendant quatre ans.

Ajoutez-y également la désagréable et répugnante atmosphère de combines politiciennes qui ne peut qu’écœurer les meilleurs et leur donner la nausée…

Mais tout ceci ne nous arrêtera pas, tout ceci ne nous fera ni céder ni dévier. La voie droite est, pour nous, toujours la plus belle et nous opposerons sans cesse la franchise au mensonge, la loyauté au bluff et à la duperie, la politique claire aux machiavélismes de bas étage…

Et si notre but avait été de parvenir à n’importe quel prix, si notre seul souci avait été d’établir quelques prévisions conformes à une exacte mathématique électorale, nous aurions terminé depuis quelque temps ces laborieux efforts pour la publication de nos listes et de nos accords.

Notre situation est la plus délicate de toutes : dans le service de la Nation libanaise, nous nous honorons d’avoir déjà emporté la victoire sur nous-mêmes : ce ne fut point facile comme bien vous le pensez. Maintenant nous le demandons à nos éventuels compagnons de route : cela paraît fou. Il le faut bien pourtant si nous voulons demeurer fidèles à nous-mêmes, si nous voulons ne pas faillir et continuer à mériter la confiance de tous ceux qui nous ont remis leurs plus nobles espérances.

Demander le sacrifice de l’intérêt personnel et le souci du bien supérieur de la collectivité, réclamer l’assainissement de la représentation populaire et l’élimination des éléments pourris, envisager l’apport d’un sang nouveau régénérateur d’organismes affaiblis – tout cela paraît facilement admissible quand le débat se situe sur le plan des principes. Et les personnages les plus critiquables ou les plus éminents vous communiquent rapidement leur accord. Mais quand la discussion en arrive au choix des hommes, quand les intérêts financiers ou les intérêts partisans sont dévoilés, alors la partie devient extrêmement dure et l’enchevêtrement des liens inextricable.

Avec qui nous accorderons-nous ? Contre qui ? Le moment n’est pas encore venu pour nous de publier les noms. Cela ne tardera pas. Mais d’ores et déjà nous pouvons assurer nos amis et nos adversaires – et tous ceux qui nous observent – que nous ne reconnaissons pas les coalitions d’intérêts et que nous n’entendons traiter qu’avec des hommes propres et dignes. Il y a des alliances impossibles pour nous : tout le monde les connaît. Il y a des marchandages que nous ne ferons pas : tout le monde les connaîtra.

Avec l’aide de Dieu, mon cher Georges, et avec le fidèle et constant appui de mes camarades, nous sortirons de cette période pénible la tête haute, regardant en face dans les yeux sans aucune gêne tous ceux avec lesquels nous aurons traité et tous ceux à qui nous devons des comptes et qui les auront au détail.

C’est avec mes camarades, ceux que vous appelez « les membres de mon état-major », c’est par eux que les Kataëb sont ce que le peuple libanais estime et aime.

Pour avoir mis en doute la pureté d’intention de mes collaborateurs directs, je suis tenté de vous remercier de l’occasion que vous me donnez de leur rendre le témoignage dû.

Depuis onze ans que nous travaillons ensemble, la main dans la main, jour après jour, nuit après nuit, nous n’avons jamais vu la nécessité de nous dire combien nous nous sentons unis et attachés les uns aux autres. Je suis sûr d’eux comme de moi-même. L’amitié nous unit, plus forte que tous les compagnonnages. Je les ai vus dans les situations les plus diverses, tiraillés par les tentations les plus grandes : ils ont tenu malgré tout.

Ce sont eux qui, dans le silence, dans l’anonymat, dans l’effacement m’ont aidé à porter le drapeau.

Si j’ai été au premier rang c’est qu’il fallait qu’il y eût un chef : leur choix m’accable de responsabilités mais leur amitié me fortifie.

C’est parce qu’ils ont été avec moi que j’ai pu tenir contre tous les assauts.

« IL Y A POUR NOUS DES COLLABORATIONS IMPOSSIBLES »

(26 avril 1947)

 

-Que le danger existe, je ne saurais le nier, et ce n’est pas d’ailleurs la première fois qu’il se présente. Mais que la chute soit fatale et les concessions inévitables, je ne le pense point et je crois pouvoir être en mesure bientôt de vous en donner les preuves.

Ah, certes, quand on hésite et que l’on tergiverse, quand on ne sait pas ce que l’on veut, ni où l’on va, quand on n’a pas de doctrine précise et de claires directives pour son action, le risque d’être emporté par les tourbillons et d’être balancé au gré des vents est sans nul doute très grand.

Mais il n’y a pas deux moyens de suivre la voie droite ; il n’y a pas deux moyens de se rendre sans biais ni détours au but que l’on s’est assigné. Ceux qui pensent que la politique est l’art de sortir des situations difficiles par le mensonge et la duperie seront toujours déroutés par notre manière d’agir et l’occasion leur sera offerte souvent de se remémorer la réplique d’un grand homme d’Etat : « J’ai toujours trompé mes adversaires en disant la vérité ».

Pour nos accords, pour nos alliances nous posons des conditions, car il y a pour nous des collaborations impossibles, dussent-elles être de courte durée ! Notre but n’est point d’arriver à tout prix, mais d’arriver dans l’honneur et la fidélité à nous-mêmes.

Car il ne s’agit pas de finasser, de couper le cheveu en quatre et d’aboutir à je ne sais quelle formule où la mathématique électorale serait le seul critère d’exactitude et de vérité. Ceux qui ont envisagé, depuis que les Kataëb existent ou depuis le début de cette campagne électorale, des possibilités d’alliances avec nous ont toujours constaté que nous étions d’abord et surtout des doctrinaires et qu’au-dessus de toute autre considération il nous importait de ne pas faillir à des principes ou à une règle de conduite que nous nous sommes tracés.

Nous entendons réussir et nous lutterons avec acharnement pour y arriver. Mais nous ne sommes pas de ceux qui veulent arriver coûte que coûte. Ce sera par la grande porte ou cela ne sera pas.

Dans les conditions que nous avons posées, il n’en est point qui pourraient être attribuées à des considérations d’intérêt personnel. Nous avons tout d’abord demandé que tous ceux qui seraient éventuellement appelés à notre liste soient irréprochables quant à leur fidélité au Liban, quant à leur honnêteté et leur dignité personnelle. Nous avons également opposé un « veto » motivé à l’admission ou au retour de certains éléments pour lesquels il nous était impossible de demander à nos camarades de les soutenir dans leur campagne électorale, comme notre loyauté à l’égard de notre liste l’exige. Nous avons enfin proposé les noms de quelques libanais que nous considérons comme capables de servir dignement la cause nationale et de remplir avec compétence leur mission de député.

Qui pourra nous le reprocher ? Qui pourra prétendre que les conditions sont excessives ou ne tiennent pas compte de la réalité politique libanaise ? La réalité politique libanaise ne saurait-elle donc être qu’un profitariat ou qu’un agglomérat d’intérêt égoïstes et partisans ?

C’est parce que nous ne le pensons pas que nous demeurons fermes dans notre intransigeance. C’est parce que nous avons foi dans le peuple libanais que nous continuerons à compter sur lui et à faire appel au meilleur de lui-même.

LETTRE AU « JOUR »

(11 mai 1947)

 

La déclaration faite par mon ami M. Henri Pharaon à votre correspondant, et parue dans « Le Jour » du 10 courant appelle une série de mises au point que je crois devoir faire pour préciser encore une fois l’attitude que les Kataëb ont prise récemment au cours des entretiens préparatoires à la campagne électorale.

Je voudrais tout d’abord exprimer mon étonnement de l’étonnement de M. Pharaon au sujet de notre attitude.

M. Pharaon, avec qui nous avons collaboré à maintes occasions dans d’importantes questions intéressant la politique nationale libanaise et la vie de la Cité, et à qui me lient des relations très cordiales qui furent l’occasion de rencontres fréquentes et prolongées, a été certainement, à mon sens, une des personnes les mieux renseignées sur mon point de vue personnel, sur la politique de notre Mouvement, sur nos intentions et nos mobiles.

Il sait que ce qu’il présente aujourd’hui comme les causes principales de l’échec de son effort de conciliation ne date pas d’hier : c’est une constante de notre politique fixée depuis longtemps par ce que nous y attachons, comme je le montrerai tout à l’heure, de questions de principes et de doctrine.

Il sait pertinemment que nous étions prêts à sacrifier tous nos candidats dans l’intérêt général et que nous avions admis même le principe de soutenir des listes, formées d’éléments étrangers à nos rangs, mais pourvu qu’ils présentent les garanties de moralité, de compétence et de souci du bien public et de l’unité nationale, garanties essentielles et indispensables…

C’est quand notre proposition dans ce sens n’a pas été admise, c’est quand notre présence effective dans les listes a été jugée préférable par nos interlocuteurs que nous avons alors revendiqué le droit de choisir ceux des nôtres que nous jugeons, selon notre manière d’envisager les choses, devoir nous représenter.

Les trois points de notre attitude que M. Pharaon trouve incompréhensibles sont pourtant faciles à comprendre :

1)      Parlons, puisqu’il le faut, de mon refus de poser ma candidature : je ne vois pas vraiment pourquoi veut-on ma présence personnelle à la Chambre. Aux Kataëb nous formons tous un même corps et nous avons une même politique. Celui qui se présente, officiellement mandaté, au nom du Mouvement, représente le Mouvement, fût-il le Chef ou l’un de ses collaborateurs.

La vie parlementaire proprement dite a pour moi personnellement peu d’attraits. Je n’ai manqué aucune occasion de le répéter. Depuis plusieurs mois je l’ai confirmé sur ces pages mêmes. Pourtant, quand l’insistance de certains de nos amis se fit pressante, j’ai cru de mon devoir d’en référer à mes collaborateurs : leur avis fut unanime. Ils me demandèrent de maintenir ma décision, considérant, après de longs débats et un examen minutieux, qu’il était de l’intérêt du Mouvement et du pays que je demeure en-dehors de la Chambre chargé de leur confiance pour diriger les Kataëb et intervenir avec eux chaque fois que nécessaire.

C’est le point de vue de mes camarades, correspondant à ma conviction intime, que j’ai soutenu et que je soutiens.

2)      Quand nous avons proposé la candidature de l’un des nôtres pour le siège grec-catholique du Mont-Liban, nous n’avons pas eu pour souci de composer plus facilement ou plus difficilement avec la répartition confessionnelle des sièges. Il ne s’agissait pas pour nous d’aller au plus facile – qui paraît à certains le plus raisonnable.

Nous avons proposé la candidature de celui qui nous paraît remplir les conditions les meilleures pour exposer fidèlement à la Chambre notre point de vue, pour le défendre avec éloquence et force – ayant eu depuis 10 ans l’habitude de le faire sans aucune défaillance.

A lui, l’on a opposé une candidature justifiée seulement par des raisons personnelles, des raisons sentimentales…

A une candidature soutenue dans l’intérêt de la représentation nationale et des Kataëb, on a voulu maintenir une candidature de portée surtout sentimentale.

3)      Notre revendication du siège minoritaire de Beyrouth s’est heurtée également à des intérêts personnels.

A une candidature que justifient seules les relations familiales et professionnelles, nous avons opposé une candidature que Monsieur Pharaon a jugée en conscience fondée sur la compétence et les possibilités de service national.

Nous avons même été, pour montrer notre bonne volonté, jusqu’à proposer le retrait du candidat des Kataëb au cas où un minoritaire plus qualifié encore se présenterait – et nous avons alors souhaité voir une personnalité telle que M. Michel Chiha accepter de s’engager dans la vie politique officielle.

Quant à l’interprétation que donne M. Pharaon du rôle du député minoritaire de Beyrouth pour se permettre de l’interdire, « raisonnablement et moralement », à un Kataëb je préfère ne pas la discuter longuement pour le moment et dire simplement qu’elle est anticonstitutionnelle et contraire à la doctrine de notre Mouvement, national et anti-confessionnel.

Des explications précédentes, il apparaît que les Kataëb ont constamment tenu à des principes alors qu’on ne leur opposait que des intérêts personnels, sentimentaux ou familiaux.

A l’opinion publique de juger.

Mon ami M. Pharaon a fait appel à elle : je suis le premier à souscrire.

Et maintenant disons que notre place est là où nous nous sentons pleinement, entièrement nous-mêmes, sans aucune infidélité. La « situation grave », les « conséquences regrettables », sous sommes prêts à les examiner ou à les affronter. Mais je crois de mon devoir d’attirer l’attention de mon ami M. Pharaon sur la situation encore plus grave et les conséquences encore plus regrettables dans lesquelles sera plongé le pays, si à l’occasion de cette lutte qui s’engage, de cette lutte qui pourrait être « sportive », on laisse intervenir la racaille des vendus et la pègre, si on laisse sans châtiment les fauteurs de troubles, si les criminels et leurs complices sont protégés, si la liberté de se préparer à élire et d’élire n’est pas assurée à tous sans distinction.

Car alors la Loi du Talion sera invoquée, alors le désordre règnera et des fossés infranchissables se creuseront. L’autorité de mon ami M. Henri Pharaon est grande en ces temps. Ses responsabilités sont plus grandes encore. Je compte beaucoup sur sa sagesse et sur son sens politique pour faire le nécessaire.

Il n’est pas encore trop tard.

LA HONTE DU 25 MAI

« J’AI DIT AU CHEF DE L’ETAT CE QUE LA JEUNESSE ATTEND DE LUI »

(18 juin 1947)

 

-Ce que nous avons vu, ce à quoi nous avons assisté demeurera, hélas, un grand crime, un très grand crime commis contre l’Etat, contre l’indépendance, contre la constitution et contre la République. Voilà certes une période sombre et honteuse de notre histoire, et n’étaient la réaction instantanée et la révolte unanime des meilleurs éléments de ce pays, de toutes ses organisations de jeunesse, de sa presse, de ses syndicats et de ses partis – nous aurions été en droit de déplorer une défaillance dangereuse de notre Nation. Mais les méfaits d’une poignée de profiteurs, de politiciens sans scrupules ne peuvent être imputés à notre peuple tout entier. Le peuple a commencé à prendre sa revanche : il la prendra bientôt pleine et entière.

Le monstrueux méfait qu’ils viennent d’accomplir ne peut laisser aucun patriote indifférent : nous aurions pu donner au monde un exemple de civisme ; notre pays en était bien capable : ils lui ont fait donner un exemple de falsification et de fausseté. N’est-ce pas là un véritable crime contre l’indépendance récemment recouvrée ?

Il serait hypocrite et faux de dire que notre attitude présente est dictée par l’échec de nos candidats. Il ne s’agit point d’échec parce qu’il n’y eut pas une lutte loyale et franche ; il n’y eut pas d’exercice normal des libertés démocratiques. Et si l’on veut appeler succès l’arrivée louche et peu glorieuse dans une parodie de Parlement, aussi mal famé que celui que l’on veut imposer, croyez-moi que ce succès-là était pour nous d’une facilité extrême. Que de propositions n’avons-nous pas eues ? Et jusqu’au dernier jour…

Non il ne s’agit pas d’échec et de succès ; il s’agit de quelque chose de bien plus important : notre dignité nationale bafouée, nos libertés publiques en grande partie supprimées. C’est là le grand malheur : dans le pays de l’idéal et de la liberté, un gouvernement libanais prépare, organise et exécute un complot contre la morale et la liberté. L’autorité et le Pouvoir s’allient aux hors-la-loi et aux voyous, les représentants de l’ordre couvrent et protègent les agents du désordre…

Et ce qui augmente encore la gravité de l’événement c’est que les responsables semblent inconscients – ou du moins affichent de l’être – de l’énormité de leur faute. Leur crime est à leurs yeux une chose normale, parfaitement admissible et conforme à la « règle du jeu ».

Quelles misérables excuses n’ont-ils pas donné, quand ils ont vu apparaître le blâme et le reproche, quand ils ont commencé à soupçonner les conséquences de leur crime ? Tous leurs atouts de naufragés y ont passé.

Ils ont parlé de la loi électorale, de cette monstrueuse loi électorale que nous avons été les premiers à dénoncer, mais qui pouvait être appliquée, malgré ses imperfections, avec loyauté et bonne foi.

Ils ont parlé des adversaires de l’indépendance : chantage que nous avons subi pendant quatre ans et auquel les Kataëb, toujours à l’avant-garde des militants nationalistes, refusent d’accorder le moindre intérêt.

Ils ont parlé de la sauvegarde d’une politique de salut national dont ils sont les premiers à douter.

Et ils ont oublié de parler de ce que chaque citoyen connaît maintenant : ils essaient de sauver leur peau, ils s’accrochent à leurs places, ils adorent nuit et jour le veau d’or, ils défendent les sources de leurs profits illicites, ils craignent d’être amenés à rendre des comptes, ils s’affolent à la pensée des enquêtes que l’on pourrait aisément mener à leur sujet… Tous ceux qui n’étaient pas dans la combine, tous ceux qui n’étaient pas dans le complot – et qui avaient le moyen de crier haut la vérité – devaient être écartés coûte que coûte : ils ont manqué de donner cette raison-ci.

Ils ont employé une arme que nous nous refusons à admettre, dussions-nous parfois en subit les atteintes : ceux qui ont présidé à la falsification préméditée des élections ont poussé également – pour empêcher la réaction massive du peuple – à la querelle confessionnelle. Pour cela, ils ont utilisé tous les moyens. Ils ont beaucoup peiné pour amener les Kataëb à glisser sur la pente : leur effort fut vain. Et si nous avons tenu, c’est qu’ils n’ont pu faire dans nos rangs aucune brèche, c’est que la cohésion et la discipline des Kataëb ont été les plus fortes.

Ce ne fut malheureusement pas le cas, chez l’autre partie de la jeunesse libanaise, celle que nous appelons la jeunesse « libano-arabe ».

Cette jeunesse avec laquelle nous avons si souvent collaboré pour le bien de ce pays, avec laquelle nous avons à maintes reprises lutté contre l’étranger et pour une action intérieure efficace et constructive, cette jeunesse-là s’est laissée, depuis quelque temps déjà, manœuvrer par les politiciens, et notamment par ceux-là qui prétendaient s’intéresser à elle, l’encourager et la soutenir. « Libano-arabes » eux-mêmes, par intérêt cela est certain maintenant, ils l’ont divisée, ils ont semé la discorde dans ses rangs pour l’empêcher d’aborder les élections avec discipline et force.

C’est à la conscience de cette jeunesse déchirée et impuissante, c’est à l’âme de cette jeunesse, aujourd’hui absente et éloignée du combat, que notre jeunesse fait appel aujourd’hui. Nous l’attendons, pour très bientôt, je veux l’espérer, pour réaliser avec elle, la main dans la main, ce que le Liban attend de nous.

Certains disent que l’occasion de faire une Révolution constructive a été manquée : ils parlent en dilettantes et en rêveurs. Si une révolution est nécessaire, elle commence d’abord dans les cœurs ; elle commence par le sentiment de jour en jour plus violent de l’injustice et de la liberté brimée. Gare aux surprises ! La goutte d’eau qui ferait déborder le vase tomberait si rien n’est fait pour dissiper cette crise.

J’ai dit au Chef de l’Etat ce que la Jeunesse attend de lui.

Que chacun fasse son devoir !

PREMIER SEPTEMBRE

(1er septembre 1947)

 

La fête nationale du Premier Septembre fait partie de notre patrimoine historique ; à aucun prix nous ne devons y renoncer.

Dans l’esprit des militants libanais qui, depuis 1860, ont à travers le monde et sur le sol même de la patrie exposé, défini et défendu les revendications politiques de notre nation, deux idées ont toujours été mises au premier plan : l’indépendance totale, pleine et entière, vis-à-vis des puissances occidentales et orientales et le retour au sein de la communauté libanaise des régions arrachées par les protocoles de 1860 et 1864.

Le Premier Septembre 1920 a vu la réalisation de l’unité nationale. Répondant à la volonté nettement et clairement exprimée par toutes les voix autorisées du pays, par les associations patriotiques à l’étranger comme par la délégation officielle à Paris et à Genève, la Société des Nations a reconnu par la voix de la France mandataire le droit du Liban à l’intégration des régions détachées par le modus vivendi imposé une soixantaine d’années plus tôt.

Mais l’importante revendication relative à l’indépendance totale n’a jamais été reléguée au second plan. A aucun moment des multiples démarches qui se sont déroulées notamment à la fin de la guerre 1914-1918, les militants libanais ne l’ont passée sous silence. Tous les documents relatifs à cette période de notre histoire le prouvent : et le mandat n’a été finalement toléré pour une période essentiellement provisoire qu’avec les plus expresses réserves et parce qu’il y était stipulé qu’il devait nous acheminer à l’indépendance et qu’il apparaissait comme le procédé international imposé par les vainqueurs de la guerre.

Nous ne pouvons dissocier de notre souci – et nous ne devons séparer de notre pensée agissante – les deux revendications politiques essentielles de notre nationalisme : l’unité territoriale et l’indépendance.

C’est pourquoi la fête du 22 Novembre, fête de la libération de 1943, ne saurait se comprendre et garder sa véritable portée sans la fête du premier septembre, fête du retour à la mère-patrie des provinces détachées contre le gré du peuple.

Notre devoir est de ne rien renier de notre passé, ni de rien réformer des diverses étapes de la réalisation de notre vocation historique.

Comme nous aurions aimé, en cet anniversaire de l’unité libanaise, célébrer également l’union nationale, l’union de tous les libanais à quelque parti qu’ils appartiennent. Mais l’union véritable ne peut se faire que dans la liberté et par elle. Tant que des exclusives arbitraires seront faites, tant que la justice ne sera pas instaurée avec bonne foi, tant que seront maintenues et imposées par la violence, la menace et la force, des situations fausses et irrégulières, nées dans la falsification, la honte et l’injustice, une grande fraction de la population se considérera avec raison frustrée de ses droits, et l’union des cœurs demeurera un vague espoir.

En cet anniversaire, nous formons, mes camarades et moi, de tout notre cœur, des vœux ardents pour que les responsables agissent selon l’attente du peuple afin que se réalise l’union de tous les libanais.

OPPOSITION ET GOUVERNEMENT

(8 novembre 1947)

 

-On a beaucoup parlé, de maints essais de rapprochement entre les responsables et l’Opposition. Plusieurs entretiens préliminaires auraient déjà eu lieu. Pensez-vous que des audiences accordées par son Excellence le Président de la République à Messieurs les membres du comité du C. L. N. doivent être considérées comme significatives et déterminantes pour la solution de la crise politique libanaise ? Quelle est, dans cette perspective, la position des Kataëb ?

Comme nos problèmes de politique intérieure paraissent simples et de solution facile quand on regarde un peu hors de nos frontières ! Comme notre chance paraît grande quand on connaît les difficultés et les malheurs dans lesquels se débattent les peuples voisins ou éloignés. Sur les bords de cette Méditerranée Orientale, dans ce Proche-Orient qui nous entoure, voyez le sort de chaque pays : chez l’un la désobéissance civile et la révolte armée, chez l’autre le choléra et la lutte pour la libération et l’indépendance contre une grande puissance du monde ; chez le troisième la crainte d’une agression maintient une armée prête au combat qui charge plus des deux tiers du budget des dépenses ; en Palestine, une lutte à mort est engagée ; en Grèce, la guerre civile ; en Iran, la guerre des pétroles…

Nous sommes aujourd’hui, au Liban, favorisés par le destin. Notre situation internationale est au mieux. Mais, attention ! Combien de temps cela durera-t-il ? Alors que tant de peuples rêvent encore de la paix, nous en jouissons sans trop l’apprécier. Un temps précieux nous est donné pour organiser notre indépendance, pour construire notre cité, pour mettre en ordre notre demeure. Bâtissons dans la justice, dans la probité et dans l’honneur, et montrons que nous savons apprécier dignement les bonnes chances qui se présentent à nous.

Or, on ne bâtit pas sur le faux et l’immoral. Il faut construire avec et par des institutions solides, propres, indiscutées et indiscutables. L’Assemblée du 25 Mai est née de la falsification et du mensonge ; ce n’est ni avec elle, ni par elle, que l’on peut se permettre de faire quelque chose de sérieux.

Là est le point fondamental du désaccord entre le gouvernement et l’opposition. Les visites, les entretiens, les audiences ne donnent des éclaircissements que sur l’état des relations personnelles. Pour nous il ne s’agit pas d’une question de personnes.

L’opinion publique a porté un jugement net et précis sur la moralité des opérations du 25 Mai : toute réforme doit commencer par supprimer la honte de ce jour. La première réforme ne peut consister que dans le renvoi, l’annulation ou, pour parler constitutionnellement, la « dissolution » de cette soi-disant Chambre des députés.

Le reste viendra après. La crise politique libanaise est d’abord une crise de moralité : c’est en considération de ceci qu’il faut songer à la résoudre. Les dirigeants du C. L. N. ont inscrit en tête de leurs revendications la demande de dissolution de la Chambre du 25 Mai. En ce faisant ils expriment la volonté de la Nation. S’ils y renoncent, l’opinion publique ne les suivra pas : ils feront seuls leur chemin, ou avec les auteurs du 25 Mai. Et l’Opposition continuera dans sa mission.

MESSAGE DE S. E. LE PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE LIBANAISE

 

Vous avez grandement contribué à ce réveil de la conscience nationale qui est la condition même de notre indépendance. Vous avez compris que le premier devoir était d’avoir une âme d’homme libre et de citoyen. Continuez, avec l’aide de Dieu, votre noble mission.

October 27, 2012

Bkerké veut l’apaisement – L’Hebdo Magazine numéro 2687 du 8 mai 2009

Filed under: Discours et Textes, Patriarche Mar Nasrallah Boutros Sfeir — josephhokayem @ 1:12 pm

En réponse à une question, des proches du siège patriarcal ont expliqué la position du patriarche par rapport aux récents propos tenus par Walid Joumblatt au sujet des maronites : « Le patriarche Sfeir porte estime et respect à M. Joumblatt ; ce que le député a dit et clarifié n’aura aucune incidence négative sur la réconciliation de la Montagne… M. Joumblatt a, sans doute, commis une erreur, mais les précisions qu’il a données sont suffisantes, surtout qu’il n’était pas mal intentionné, comme il l’a dit. Bkerké ne veut pas être entraîné dans une basse exploitation des prises de position en faveur de l’un ou de l’autre des deux camps, et restera attaché à l’apaisement et à l’unité de la Montagne ».

Réconciliation-médiation Bkerké – Bnachéé – L’Hebdo Magazine numéro 2687 du 8 mai 2009

Filed under: Discours et Textes, Patriarche Mar Nasrallah Boutros Sfeir — josephhokayem @ 1:04 pm

Les médiateurs s’activent entre Bkerké et Bnachéé pour réconcilier le patriarche Mgr Nasrallah Boutros Sfeir et l’ex-ministre Sleiman Frangié. Leur objectif ? Paver la voie à une visite que ce dernier rendrait au siège patriarcal avant l’échéance électorale. Voilà plusieurs mois que M. Frangié boude Bkerké ; il ne s’est même pas déplacé pour présenter ses vœux au patriarche à l’occasion de la fête de Pâques, à l’instar de son allié, le général Michel Aoun. Le boycottage de Bkerké par M. Frangié à Pâques constituait une réponse à l’accueil chaleureux que la patriarche a réservé aux candidats de la liste zghortiote du 14 Mars, venus le fêter – à savoir Michel Mouawad, Jawad Boulos, Youssef Doueihy.

October 23, 2012

Geagea appelle à la formation d’un « gouvernement souverainiste effectif »

Filed under: Discours et Textes, Samir Geagea — josephhokayem @ 7:49 pm

Geagea appelle à la formation d’un « gouvernement souverainiste effectif »

Quelques heures après les obsèques, hier après-midi, de Wissam el-Hassan et de son accompagnateur, le chef du parti des Forces libanaises, Samir Geagea, a fait en début de soirée une déclaration radiodiffusée dans laquelle il a réitéré son appel à la démission du gouvernement de Nagib Mikati, se prononçant pour la formation d’un « gouvernement souverainiste effectif ».
Évoquant les retombées de l’assassinat de Wissam el-Hassan, M. Geagea a appelé le public du 14 Mars à « rester prêt à poursuivre une action sérieuse et effective afin d’aboutir cette fois-ci au salut et de sortir du cycle des obsèques organisées pour faire les adieux aux martyrs ». « Il n’est pas concevable de continuer à passer d’obsèques en obsèques, a déclaré le leader des FL. Soyez prêts à mener un combat qui devrait se poursuivre jusqu’à la réalisation d’une restructuration du pouvoir pour que nous puissions bénéficier de la sécurité et de la stabilité, et que le Liban puisse profiter de la dignité et de la prospérité. »

M. Geagea a d’autre part fait assumer à « la majorité au sein du gouvernement la responsabilité, directe ou indirecte, de l’état d’insécurité ». Il a réitéré son appel au départ du cabinet Mikati « en dépit du fait que ce gouvernement regroupe des amis et des personnes de bonne foi ». « Nous comptons sur la sensibilité nationale de certains membres de ce gouvernement afin qu’ils présentent leur démission », a-t-il déclaré, avant d’ajouter : « La seule possibilité qui s’offre à nous après le départ du cabinet actuel est la formation d’un gouvernement souverainiste national effectif. Il s’agit là de la seule option qui présente une opportunité véritable et sérieuse de sortir du cercle vicieux de l’insécurité. »
Après avoir rendu hommage à la mémoire de Wissam el-Hassan, de son accompagnateur Ahmad Sahyouni et des autres victimes de l’attentat d’Achrafieh, M. Geagea a déclaré que « la majorité au sein du gouvernement est responsable de cet assassinat ». « Entre 2005 et 2010, nous avons essayé l’expérience du gouvernement d’union nationale et nous avons abouti à des résultats catastrophiques au niveau de la paralysie des institutions et de l’agression perpétrée contre Beyrouth et certaines régions, a poursuivi le leader des FL. Nous avons essayé ensuite le gouvernement du 8 Mars et des centristes, et le résultat a été l’assassinat de Wissam el-Hassan, après les deux attentats de Meerab et de Badaro (contre Boutros Harb), parallèlement à l’insécurité et la dégradation dans différents domaines. » « La seule opportunité qui nous reste est donc la formation d’un gouvernement souverainiste effectif pour aboutir à la sécurité et la stabilité », a conclu M. Geagea.

October 17, 2012

Wehbé Katicha : Le chef du CPL était de collusion avec les Syriens dans sa guerre contre les FL

Filed under: Discours et Textes — josephhokayem @ 8:50 pm

Wehbé Katicha : Le chef du CPL était de collusion avec les Syriens dans sa guerre contre les FL

Le général Katicha au cours de sa conférence de presse.Photo Aldo Ayoub

Le général à la retraite Wehbé Katicha, conseiller du chef du parti des Forces libanaises, Samir Geagea, a tenu hier une conférence de presse à son domicile de Hazmieh pour répondre aux propos tenus par Michel Aoun à l’occasion de la commémoration du 13 octobre 1990.

Le général Katicha – qui était à la tête d’une brigade de l’armée jusqu’à la fin des années 80 – a notamment indiqué que dans le but de mener son attaque contre les Forces libanaises en février 1989, le général Aoun a demandé à la dixième brigade de l’armée d’alléger sa présence sur le front du Metn, face aux troupes syriennes et aux miliciens du Parti syrien national social (PSNS), de même qu’il a demandé à la huitième brigade de réduire sa présence sur le front de Souk el-Gharb et Dahr el-Wahch, face aux troupes syriennes, afin d’attaquer les positions des FL dans le caza de Baabda. « La huitième brigade s’est arrêtée à la périphérie de Aïn el-Remmaneh et la dixième brigade n’a pas réussi à atteindre la route côtière », a-t-il indiqué sur ce plan.

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Et le général Katicha de préciser à ce propos : « Comment l’armée aurait-elle pu dégarnir ainsi ses lignes de front (face aux Syriens) et se rabattre sur le combat mené contre les Forces libanaises à l’intérieur si le général Aoun n’avait pas reçu de la part des Syriens des assurances selon lesquelles les fronts (entre les régions est et ouest) ne seraient pas menacés ? Le général Aoun était de collusion avec le régime syrien afin de faire tomber les régions est aux mains de l’occupation (syrienne) en contrepartie de promesses fictives. »

Le responsable FL a d’autre part indiqué qu’à la veille de l’attaque lancée par les forces de Michel Aoun contre les FL, soit le 13 février 1989, M. Geagea s’est rendu en visite en Grèce. « M. Geagea ne saurait être tenu pour responsable des affrontements (du 14 février 1989) puisqu’il était en dehors du pays », a ajouté le général Katicha qui a par ailleurs souligné que quelques jours avant son retour d’exil, en 2005, le général Aoun « s’est entendu avec les Syriens pour tenter de détruire politiquement la résistance libanaise en raison du fait qu’elle s’était étendue à toutes les forces du 14 Mars ».

Chamoun : La défense du Liban n’est pas dans les attributions du Hezbollah

Filed under: Ahrar, Discours et Textes, Parti National Libéral — josephhokayem @ 8:41 pm

Chamoun : La défense du Liban n’est pas dans les attributions du Hezbollah

Le chef du PNL, Dory Chamoun, s’est élevé hier contre l’attitude du Hezbollah dans l’affaire du drone abattu par Israël au dessus de son territoire il y a une dizaine de jours.
« Si j’étais à la place du gouvernement, j’aurais convoqué l’ambassadeur d’Iran pour nous expliquer comment ils se permettent une chose pareille », a déclaré M. Chamoun à Radio-Orient. Cette affaire aurait pu « susciter une riposte israélienne que personne ne serait en mesure de supporter, et il est certain qu’on ne verrait pas l’Iran défendre le Liban si celui-ci était soumis aux coups d’Israël », a-t-il ajouté.

Se référant à l’incident qui avait suscité la guerre de juillet 2006, il a dit : « Le Hezbollah a enlevé dans le passé deux militaires israéliens, ce qui a provoqué une longue guerre qui a contraint par la suite (le secrétaire général du parti, Hassan) Nasrallah à dire : “Si j’avais su.” En fait, il n’avait su au sujet de l’enlèvement des soldats qu’un quart d’heure après l’incident, et puis nous avons vu quelle était la riposte et les désastres qu’elle a causés au Liban et à son peuple. »
« La défense du Liban et des Libanais n’est pas dans les attributions du Hezbollah, parce qu’il ne nous représente pas et qu’il ne représente pas la légalité libanaise, ni les armes légales auxquelles nous sommes attachés », a poursuivi M. Chamoun.
« Je veux que l’armée libanaise nous défende et je veux qu’on permette à la diplomatie libanaise de nous défendre aussi. Mais lorsqu’il existe une partie qui transgresse par son comportement toute l’action de la diplomatie libanaise, alors la diplomatie internationale devient incapable de nous protéger lorsque nous sommes agressés », a-t-il dit.

Geagea : Le projet des petites circonscriptions bénéficie « jusqu’ici » du soutien de 55 députés

Filed under: Discours et Textes, Samir Geagea — josephhokayem @ 8:23 pm

Geagea : Le projet des petites circonscriptions bénéficie « jusqu’ici » du soutien de 55 députés

M. Geagea présidant la réunion du bloc parlementaire FL. Photo Aldo Ayoub

Les FL condamnent « l’unilatéralisme » du Hezbollah dans l’affaire du drone et soulignent qu’il revient exclusivement au gouvernement de défendre le Liban contre les violations israéliennes.

Le chef des Forces libanaises, Samir Geagea, a affirmé hier que la proposition de loi électorale présentée par les FL conjointement avec les Kataëb et le député Boutros Harb et qui est fondée sur le mode de scrutin majoritaire et un découpage en 50 circonscriptions, bénéficie jusqu’ici du soutien de 55 parlementaires.
M. Geagea, qui s’exprimait lors d’une conférence de presse à Meerab à l’issue d’une réunion du bloc parlementaire des FL, a laissé ainsi entendre que le bloc du Futur voterait en faveur de cette proposition. Le chef des FL, qui vient de rentrer d’une visite en Arabie saoudite au cours de laquelle il s’est entretenu avec l’ancien Premier ministre Saad Hariri, a indiqué qu’il s’est entendu avec ce dernier sur une « stratégie globale autour de la question électorale à partir de la (proposition de) loi sur les petites circonscriptions », présentée par les chrétiens du 14 Mars.

« Pour ce qui est des détails, vous en connaîtrez la teneur de façon progressive », a-t-il ajouté à l’adresse des journalistes, avant d’inviter le chef du CPL, le général Michel Aoun, à se rallier à la proposition des petites circonscriptions.
Il a accusé le général Aoun de « faire de la surenchère » en proclamant son soutien au projet du Rassemblement orthodoxe, qui préconise l’élection des députés de chaque communauté par les membres de la communauté correspondante. « Qu’il commence par retirer son aval au projet soumis par le gouvernement », a-t-il dit.
M. Geagea a d’autre part fortement critiqué le ministre des Affaires étrangères, Adnane Mansour, au sujet des préparatifs en vue de permettre le vote des émigrés libanais aux législatives du printemps prochain.
« La persistance du ministre à inventer des prétextes fallacieux afin de fuir ses responsabilités légales les plus élémentaires vis-à-vis des Libanais non résidents dissimule une intention d’entraver le vote des émigrés », a-t-il affirmé, avant de poursuivre : « Le bloc FL impute au ministre des Affaires étrangères et au gouvernement réuni la responsabilité de prendre les mesures nécessaires pour permettre aux Libanais non résidents d’exercer leur droit de vote. »

Le drone iranien du Hezbollah
Sur un tout autre plan, le chef des FL s’est longuement attardé sur l’affaire du drone dont le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, avait revendiqué la semaine dernière l’envoi au-dessus du territoire israélien.
« L’envoi d’un avion iranien en Israël en ce moment précis n’a rien à voir avec n’importe lequel des slogans que le Hezbollah lance. Il s’agit d’un message direct adressé par l’Iran à Israël et à l’Occident dans le cadre de l’épreuve de force en cours dans la région », a souligné M. Geagea.

« La prise de décision grave de ce type est du ressort exclusif de l’État libanais. Aucun parti politique, aussi important qu’il soit, ne saurait s’en acquitter de façon unilatérale, mettant ainsi en péril le peuple libanais et ses intérêts », a-t-il ajouté.

« La manière adéquate de riposter aux violations israéliennes de l’espace aérien libanais ne consiste pas à permettre davantage de justifications pour ces violations, ni à envoyer un avion qui a été abattu peu de temps après son décollage. Elle consiste à mettre au point un plan défensif cohérent de la part du gouvernement exclusivement et dont la mise en œuvre revient exclusivement au ministère de la Défense », a encore dit M. Geagea.
En tout état de cause, a-t-il poursuivi, « les violations israéliennes n’autorisent pas le Hezbollah à en tirer prétexte pour agir unilatéralement, d’autant plus que les séquelles de la guerre de juillet 2006 n’ont pas encore été résorbées ».
« La persistance du Hezbollah à vouloir attirer le danger israélien à l’intérieur du Liban, et pour des raisons purement iraniennes, lui fait assumer, à lui et à l’ensemble des forces du 8 Mars, l’entière responsabilité de toutes pertes humaines et dégâts matériels que le Liban subirait du fait de cette volonté de le placer dans l’œil du cyclone et de l’entraîner dans des conflits régionaux qui ne le concernent pas », a-t-il conclu.

Le PNL commémore le 13 octobre et l’assassinat de Dany Chamoun dans un climat rassembleur

Filed under: Ahrar, Discours et Textes, Parti National Libéral — josephhokayem @ 7:52 pm

Le PNL commémore le 13 octobre et l’assassinat de Dany Chamoun dans un climat rassembleur

Le PNL a commémoré samedi le souvenir du 13 octobre et de Dany Chamoun. Photos Marwan Assaf

Le PNL a commémoré samedi l’assassinat de Dany Chamoun lors d’une cérémonie à Baabda, durant laquelle de nouveaux adhérents au parti ont prêté serment.

Le Parti national libéral (PNL) a organisé le samedi 13 octobre un grand rassemblement à l’Institut antonin de Baabda, pour commémorer l’assassinat du martyr Dany Chamoun et de sa famille. Par la même occasion, le PNL a annoncé l’adhésion d’un important nombre de jeunes au parti, dans le cadre de la restructuration de l’organisation estudiantine du PNL, entamée et annoncée il y a un an.

Étaient présents à la cérémonie, placée sous le thème « Nationalistes jusqu’au martyre pour que reste le Liban… Le Liban des libres », le leader PNL, le député Dory Chamoun, son fils Camille, le vice-président du parti Kataëb, Chaker Aoun, les députés Marwan Hamadé, Fouad el-Saad, Georges Adwan (représentant les Forces libanaises et Samir Geagea), Henri Hélou, Fadi Habre, les anciens députés Pierre Daccache, Salah Haraké et Mansour el-Bone, l’ancien commandant en chef de l’armée Ibrahim Tannous, le colonel Antoine Jreij, représentant le commandant de l’armée le général Jean Kahwagi, le colonel Georges Haddad, représentant le directeur général des Forces de sécurité intérieure Achraf Rifi, mais aussi May Chidiac et Gabriel Murr. C’est la première fois, note-t-on, que le PNL accorde un tel caractère rassembleur et fédérateur à la commémoration du 13 octobre et de l’assassinat de Dany Chamoun. Cette commémoration a été principalement marquée cette année par une participation du Courant démocratique chiite, tant au niveau de la présence que des interventions.

Ainsi après un bref discours du président de l’organisation estudiantine du PNL Simon Abi Dergham, le président du mouvement Le Liban des compétences, Ahmad el-Assaad, a pris la parole pour affirmer que « Dany Chamoun a été assassiné parce qu’il n’a pas accepté de se soumettre au régime syrien ». « Ce régime, comme d’habitude, a essayé d’occulter sa responsabilité comme il l’a toujours fait lorsqu’on l’accusait de tous les crimes et des explosions qui se produisaient au Liban durant les décennies passées, a affirmé Ahmad el-Assaad. Aujourd’hui, on essaie de nous faire croire que le conflit se déroule entre ceux qui protègent le Liban sous le solgan de la Résistance, et ceux qui veulent se soumettre à l’ennemi israélien. Mais à quoi donc résiste le Hezbollah, autre que le développement du pays, sa stabilité et la chute du régime syrien ? »

De son côté, l’ancien député chiite Salah Haraké a évoqué sa désillusion : « Nous avons porté les armes et combattu, et nous avons détruit le Liban. Sommes-nous arrivés à l’État moderne que nous voulions ? Le défaut ne réside pas dans la Constitution ni dans la loi, mais en nous-mêmes. » M. Haraké a appelé à l’élimination du sectarisme politique et à la formation d’un Sénat, souhaitant aux jeunes de réussir dans la réalisation du pays dont ils rêvent.
Quant à Gabriel Murr, il s’en est pris au général Michel Aoun, assurant que « ceux qui se battaient à nos côtés avant l’an 2005 ont perdu leur dignité en échange de quelques sièges au Parlement et au cabinet ». « J’aurais aimé que ce parti soutienne le fait que le Liban a besoin de liberté et d’indépendance, non pas d’une visite à Brad ou d’un baiser du président Bachar el-Assad. Nous avons aujourd’hui besoin de vrais hommes. C’est ce que m’a appris Dany Chamoun », a-t-il ajouté.

D’autre part, le député Marwan Hamadé a tenu à affirmer que « le PNL a payé le prix de tous les sacrifices qu’il a offert pour le Liban, mais il n’est plus une minorité depuis qu’il fait partie du 14 Mars ». S’adressant à Dany Chamoun, Marwan Hamadé a déclaré : « On a voulu te tuer parce que tu leur as fait peur. Ces cerveaux qui ne supportent pas la différence d’opinion, aujourd’hui agonisent en Syrie et disparaîtront avec tous leurs alliés. Pourtant, il subsiste au Liban des cerveaux sous occupation que nous devons libérer pour l’intérêt du pays. »
Enfin, un documentaire sur Dany Chamoun a été visionné, avant que les jeunes adhérents au parti prêtent serment. Clôturant la cérémonie, Dory Chamoun a salué ces jeunes, puis rendu hommage à tous les martyrs du pays, notamment les pères Cherfane et Abi Khalil, assassinés en ce jour à Deir el-Kalaa, à Beit-Méry.

October 6, 2012

Beyrouth, quartier chrétien (par l’envoyé spécial de VSD du 17 au 23 juin 1982, Philippe Lemoîne) (Nouveau Magazine numéro 1299 du 26 juin 1982)

Filed under: Discours et Textes — josephhokayem @ 7:56 pm

« Ici tout le monde est heureux qu’enfin quelqu’un nous débarrasse de la présence syrienne et palestinienne », c’est ce que Camille Chamoun, président du Front national, a déclaré à notre envoyé spécial.

 

La question subsidiaire, c’est de savoir qui marquera le plus de buts, qui en encaissera le plus et quel sera le score final… Il ne s’agit pas de pronostics sur l’issue du conflit libanais mais du jeu-concours sur le Mondial que le journal L’Orient-Le Jour publie chaque jour entre des photos de massacre et des appels aux dons du sang. Ce quotidien n’est pas le seul. La télévision et des marques de produits alimentaires comme la « Vache qui rit » ont aussi leur concours. La Coupe du monde passionne les libanais, même s’ils n’ont pas d’équipe en Espagne. Et c’est incroyable à constater, mais la vie à Beyrouth-Est, le côté chrétien, tourne au rythme des balles aussi bien que du ballon rond. Comme si les israéliens n’étaient pas là, encerclant le quartier Ouest, étranglant les palestiniens après avoir pilonné les camps de Sabra et Chatila à coups de bombes de 500 Kg.

L’horreur est aux portes des quartiers chrétiens. Mais la porte est fermée, verrouillée. C’est en avril que les phalangistes ont secrètement renforcé la ligne de démarcation. Entassé des fûts de gas-oil pleins de ciment sur une hauteur de 4 mètres. Bétonné les trois premiers étages des immeubles en première ligne. Comme s’ils attendaient l’arrivée des israéliens et qu’ils voulaient empêcher tout reflux palestinien…

Chacun se débrouille pour suivre les matches du « Mondial »

 

Bombardements ou pas, côté chrétien, la vie continue avec ses embouteillages, ses coups d’avertisseurs incessants, ces enfants qui jouent devant les maisons, ces baigneurs sur la plage de Jounié, au Nord de la ville. Tout ce que l’on risque à s’aventurer dans les rues, c’est un accident de voiture. Alors que de l’autre côté les provisions et l’eau commencent à manquer, ici tous les bureaux, tous les magasins sont ouverts. Seule l’université des pères antonins et les écoles sont fermées pour permettre aux garçons de rejoindre leurs unités dans les « Forces Libanaises », les milices chrétiennes de Bachir Gemayel, qui peuvent mobiliser jusqu’à 15000 hommes.

Depuis qu’une bombe a sectionné le câble de distribution de la centrale de Jiyé, l’électricité ne fonctionne que quelques heures par jour. Ce qui évidemment est bien ennuyeux pour suivre les matchs de foot à la télévision. Alors, chacun se débrouille. Les plus bricoleurs ont branché la batterie de leur voiture sur leur téléviseur portable. Les plus riches, qui ont 5000 FF à dépenser, s’offrent un groupe électrogène.

Toufik, lui, a trouvé le truc pour ne pas rater un match. Il a un copain chirurgien à l’Hôtel-Dieu qui dispose d’une alimentation électrique autonome. Tous les soirs, avec son cousin André, il va à la salle de garde de l’hôpital pour regarder la télé avec les internes. Et dimanche soir, quand les israéliens ont pour la première fois commencé à envoyer des fusées éclairantes la nuit au-dessus des camps palestiniens, pour surveiller les mouvements de rue, il a bourré de coups de coudes son cousin rivé au petit écran pour qu’il regarde le ciel, mais André a à peine jeté un coup d’œil par la fenêtre. Il avait peur de rater un but. C’est étonnant. Mais pas pour Toufik.

-Il faut nous comprendre. Ca fait sept ans qu’on est en guerre. Et quand les syriens en 1978 nous bombardaient, ici, dans le quartier d’Achrafieh, je me souviens même que les gens emmenaient des magnétoscopes dans les caves pour se passer des films. Alors que l’immeuble avait toutes les chances de leur tomber sur la tête…

Quand les israéliens sont entrés voici dix jours au Liban, Toufik, un costaud de 27 ans, aux cheveux gras, terminait à la fac de Jussieu à Paris son doctorat de chimie organique, avec des expériences pour sa thèse sur « le palladium et les métaux de transition ». Il a laissé tomber immédiatement toutes ses éprouvettes pour rejoindre le groupe 1 des commandos de défense des Forces Libanaises.

Sous le surnom de Jeff, il avait déjà été de 1977 à 1979, le responsable militaire du quartier d’Achrafieh, la zone chrétienne la plus bombardée de Beyrouth par les syriens, qui abrite le PC de Camille Chamoun, président du Front national, le parti des chrétiens maronites. A la différence de ses compagnons cantonnés à la caserne depuis le début des hostilités, Toufik a obtenu la permission de coucher le soir chez ses parents. C’est ainsi qu’à 7h du matin, j’ai pu le trouver chez lui, dans sa chambre, encore en pantoufles, mais déjà en tenue kaki. Depuis 1978, toutes les fenêtres de l’appartement sont cassées et ont été bouchées par des feuilles de plastique transparent. A quoi bon changer les carreaux dans une guerre qui n’en fini pas ? Devant sa chambre, dans le couloir, il y a un petit oratoire avec un portrait de la Vierge devant laquelle brûle une petite bougie. Sa famille est chrétienne orthodoxe.

Tandis que sa mère prépare un café épais à la turque, Toufik s’installe sur le balcon pour me raconter ses impressions. Et les voisins font de même : un étranger dans une maison attire toujours la curiosité à Beyrouth.

-Pour être honnête, je dois dire que je suis un peu écœuré de la joie manifestée par les chrétiens devant cette invasion israélienne. Bien sûr, c’est heureux d’être débarrassé des syriens. Mais il ne faut pas manifester trop bruyamment. Avec mon groupe, par exemple, je suis allé au-devant des chars israéliens quand ils sont arrivés devant le palais présidentiel de Baabda, à la sortie de la ville. Au début, l’atmosphère était un peu tendue, surtout quand ils ont voulu pénétrer chez le président Sarkis. Mais nous leur avons montré nos cartes, expliqué que nous étions des amis et ça s’est bien passé. La population leur a offert du café, rempli leurs gourdes d’eau, et les a fêtés. Seulement…

Toufik s’arrête de parler, le temps d’engloutir l’assiette de bananes et de pommes que sa mère lui apporte.

« Seulement, quand j’ai vu que la mairie hissait le drapeau israélien à côté du drapeau libanais, là j’ai trouvé qu’on y allait un peu fort. Et j’ai demandé aux responsables militaires si on ne pouvait pas le descendre. On l’a simplement déplacé pour qu’il se voie moins. C’est d’accord, les israéliens sont nos amis. Depuis longtemps, nous leur achetons des armes et nous nous sommes entraînés chez eux. Mais il ne faut pas exagérer.

Et Toufik repousse une pile de manuels de chimie qui jonchent sa chambre pour ouvrir la porte de sa penderie et me montrer son uniforme copié sur la tenue des combattants israéliens. Du beau linge : gilet pare-balles et casque américain, ceinture-cartouchière made in Corée contenant six chargeurs de 30 cartouches et trois grenades, une Kalachnikov qu’il préfère à son autre arme, un fusil d’assaut belge FAL, qui père trop lourd à son gré et qu’il a enveloppé dans un sac en plastique après l’avoir amoureusement graissé.

« Nous voulons que tous les étrangers quittent le pays »

 

Ce sont les Forces Libanaises qui lui ont fourni son uniforme. Toufik rigole en me montrant la tenue de ses débuts dans la milice qu’il avait dû se procurer lui-même il y a sept ans : un casque acheté aux puces de Clignancourt et une cartouchière bricolée, cousue avec de la mousse et du tissu.

Depuis le 7 avril 1981, date à laquelle les deux milices concurrentes chrétiennes de Bachir Gemayel et de Camille Chamoun ont fusionné, c’est une véritable armée, en marge de celle du gouvernement, qui aujourd’hui aide les israéliens à avancer dans le Nord du pays, sans participer, du moins officiellement, aux combats. Mais personne, pas même Toufik, ne veut l’avouer.

-J’espère seulement, soupire-t-il en levant les yeux vers un Dieu quelque part dans le ciel, que les israéliens évacueront bien le Liban et qu’ils ne feront pas comme les syriens, que nous chrétiens, avions appelés et qui ont occupé le pays après s’être retournés contre nous. Depuis trois jours, il s’entraîne chaque après-midi à la technique du nettoyage des immeubles avec lancer de grenades et rafales de Kalachnikov.

Dans la rue, quelqu’un siffle. Toufik s’approche du balcon : ce sont ses compagnons qui viennent le chercher en jeep. Il enfile à toute vitesse son barda et dévale l’escalier après avoir embrassé sa mère. « Que Dieu te garde ! » lui crie-t-elle. En fermant la porte, elle jette un regard las sur la glace de l’entrée qui lui renvoie une image brisée d’elle-même. Un ricochet d’éclat d’obus l’a trouée et complètement fêlée pendant les bombardements de 1978. La mère de Toufic, la tête basse, lâche, comme pour elle-même : « Mais quand donc finiront toutes ces tueries, tous ces mensonges, toutes ces combines ? »

A vrai dire, c’est la question que tout le monde se pose à Beyrouth. Et chacun lance ses suppositions comme s’il remplissait un bulletin-réponse du jeu du Mondial. Evidemment, il y a autant d’interprétations que de personnes interrogées. Entre les maronites, les orthodoxes, les musulmans chiites, sunnites, …, Beyrouth à l’image du Liban est un puzzle politique et religieux dont toutes les pièces ont été mélangées par la guerre et les rivalités. La ligne qui sépare les deux quartiers de Beyrouth est sinueuse et floue à l’image compliquée de l’Orient. Rien à voir avec le mur de Berlin, qui bétonne deux systèmes opposés dans leurs certitudes. Ici, des communautés se mêlent au moment même où leurs partis et leurs milices se combattent.

Mais tout le monde est d’accord pour voir dans l’approche des élections présidentielles, le 23 juillet, la raison de l’entrée des israéliens au Liban. Selon sa tendance, chaque libanais donne l’interprétation qui lui convient à l’attaque du général Sharon :

-Les israéliens veulent seulement écraser les palestiniens…

C’est Camille Chamoun qui parle. A 82 ans, le président du Front national est le vieux sage de la droite chrétienne. Un renard, disent ses adversaires. Il habite à Achrafieh, au premier étage d’un immeuble dont les balcons en Plexiglas sont criblés de trous de projectiles. Tout le rez-de-chaussée des bâtiments disparaît derrière un mur de sacs de sable entassés, des miliciens patrouillent dans la rue bloquée aux deux extrémités par des barrages.

Le président me reçoit dans son salon décoré bourgeoisement d’aquarelles et de canapés à fleurs. Un magnétoscope avec une douzaine de cassettes, dont La Boum, Les Rois Maudits, est relié à un gigantesque téléviseur à écran géant qui trône au milieu de la pièce. C’est que Camille Chamoun, qui porte des lunettes aux verres très épais, a la vue qui se brouille avec l’âge.

-Ne trouvez-vous pas choquant de voir la population et les Forces Libanaises acclamer ainsi l’arrivée de l’envahisseur ?

Le président répond d’une voix très basse que couvrent les coups d’avertisseurs qui résonnent dans la pièce par la fenêtre ouverte.

-Ici tout le monde est heureux qu’enfin quelqu’un nous débarrasse de la présence syrienne et palestinienne. Nous avions demandé aux syriens de nous aider, ils ont pilonné nos villages. Nous avons demandé aux pays arabes, à la France, aux Etats-Unis, de nous débarrasser des palestiniens. Aucun pays n’a réagi. Il s’est trouvé que les israéliens avaient aujourd’hui intérêt à attaquer les palestiniens et indirectement les syriens. Ils l’ont fait. Tant mieux. Et c’est pourquoi ils ont été accueillis en libérateurs. Nous voulons que le Liban devienne un Etat libre avec un gouvernement fort et indépendant et que tous les étrangers sans exception quittent le pays : les syriens, les israéliens et les palestiniens.

« Le Liban ne peut être une solution pour les palestiniens »

 

Entre deux questions, Camille Chamoun prend dans une coupelle posée sur la table un chocolat dont il déplie lentement le papier d’argent. Pour lui il ne fait aucun doute que les israéliens se retireront rapidement. Mais s’ils se retirent ainsi que les syriens, il restera toujours au Liban le même problème : 400000 palestiniens écrasés militairement, anéantis moralement.

Camille Chamoun avale un nouveau chocolat le temps de réfléchir. Il donne une réponse catégorique :

-Le Liban ne peut être une solution pour les palestiniens. Nous sommes un petit pays aride, sans richesse agricole ni ressources naturelles. A la fin de l’année, il y aura 4 millions d’hommes à vivre là, ce qui donne 400 habitants au kilomètre carré. Il n’y a pas de place pour les palestiniens. En revanche, la Jordanie, la Syrie ont de grands territoires. Imaginez que Damas a un projet d’irrigation de 60000 hectares sur les bords de l’Euphrate, dans une région où il n’y a pas âme qui vive. Eh bien, ce projet ne voit pas le jour. Pourquoi ? Simplement faute de main-d’œuvre.

« Les syriens pourraient accueillir les palestiniens, mais ils n’en veulent pas. Comme les autres pays arabes, ils préfèrent leur envoyer des armes et de l’argent à condition que surtout ils restent au Liban et ne viennent pas chez eux. Il faudra bien que les Nations Unies – et elles ne pourront pas y échapper – règlent ce problème. Ce n’est pas au Liban de le faire. Ce sera dans l’intérêt des libanais, des palestiniens et de la paix dans cette partie du monde… ».

Il y avait tout de même une dernière question que j’avais envie de poser à Camille Chamoun en admirant son installation de télévision. Est-ce que par hasard lui aussi regarderait les matchs de la Coupe du Monde ?

En me raccompagnant à la porte, Camille Chamoun m’a assuré qu’il n’en ratait aucun…

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