Témoignage de Jocelyne Khoueiry, responsable des Nizamiyyet, sur la période 1983 – 1990…

Amine Gemayel, Discours et Textes, Elias Zayek, Elie Hobeika, Elie Karamé, Fadi Freim, Fouad Abou Nader, Jocelyne Khoueiry, Karim Pakradouni, Kataëb, Nizamiyyet, Samir Geagea

LA GUERRE DE LA MONTAGNE (1983)

 

La mort de Bachir n’a pas seulement provoqué une blessure douloureuse au sein des FL, elle a aussi laissé le champ libre à quelques petits chefs incapables d’entendre de telles recommandations. Les bévues sont commises. Des cheikhs druzes sont insultés, maltraités. La raïsseh (Jocelyne Khoueiry) en éprouve de la honte pour ses compagnons. D’autant que la population civile paie chèrement l’insouciance et l’arrogance de quelques-uns. La colère envahir Jocelyne face à ce gâchis. Parmi les FL, certains étaient tout indiqués pour parlementer avec les druzes. Helmy Chartouni, l’ami de toujours, est originaire du Chouf. Les druzes n’ont aucun secret pour lui. Il a toujours vécu avec eux. Cette connaissance et ce respect sont réciproques. Alors, quand ils s’affrontent, c’est sur un pied d’égalité.

Helmy a dû laisser sa place à des responsables n’aspirant qu’au pouvoir militaire, et qui ignorent les dimensions sociale, politique, traditionnelle de la vie de cette région. Helmy, habituellement serein, posé, est furieux. Il sait que les FL vont perdre la Montagne. Inévitablement. En raison de la conjoncture régionale. Mais aussi par leur faute. Il est vrai que le contexte n’est guère favorable. La mort de Bachir a altéré les rapports de force. Amin Gemayel – qui a succédé à son frère le 21 septembre 1982 – n’est pas Bachir et les FL éprouvent quelque réticence à collaborer avec lui tant il paraît différent de leur ancien leader. Et puis, il y a ce fameux accord du 17 mai 1983 qui prévoyait le retrait israélien et la pacifictation du front israélo-libanais. Il a été adopté par le gouvernement de Menahem Begin et voté par la quasi-totalité des députés libanais. Finalement, Amin refuse de le ratifier… Les israéliens entendront le punir de cet affront. Le retrait aura lieu, mais sans aucune coordination avec l’armée libanaise. Provoquant des dégâts lourds de conséquences. Cette année 1983 vient malheureusement corroborer les craintes de Helmy.

 

Des hommes à la conduite remarquable tempèrent cette désolation. Jocelyne découvre le courage inouï de Fouad Abou Nader… Avec les troupes de choc, il livre les batailles les plus audacieuses contre les druzes. Parfois même au corps à corps. Et commande les fronts les plus exposés.

En ce mois de septembre 1983, il est impératif de tenir les positions. Le 3, les israéliens ont commencé à se retirer de la banlieue sud de Beyrouth et du Chouf. L’armée libanaise devrait se déployer à leur place. Mais la situation semble plus compliquée. En attendant, les FL doivent résister. Il le faut, sinon ce sera un désastre. Les villages de Aley, Souk el-Gharb, Bhamdoun, Deir el-Kamar et tout le Chouf sont pris sous le feu des syriens, des palestiniens et des druzes… Les syriens veulent à tout prix contrôler cette route qui mène à Damas. Fouad Abou Nader – conduisant les unités d’Adonis, une troupe de choc – mène une attaque afin de rejoindre Samir Geagea, en faction au milieu de la région de Aley. De son côté, Samir a déjà pris la route du Chouf. Fouad a besoin de quelques heures pour effectuer la jonction. Il faut que Samir refasse ses lignes de défense, ne se retire que de deux ou trois villages. Fouad est blessé. A l’épaule, gravement. Il continue d’avancer poursuivant sa progression. Dans la radio, il prévient: “Tenez bon, j’arrive! Surtout restez où vous êtes! Tenez bon!”. Les jeunes gens d’Adonis – sous le commandement d’Elie Zayek à qui Fouad a laissé la place – ne sont plus qu’à quelques kilomètres de Samir.

Mais il est trop tard. Samir a fermé sa VHF. Il s’est retiré de soixante-six villages et s’est replié sur Deir el-Kamar qui sera assiégée durant trois mois. La région de Aley et une partie du Chouf sont perdues. La population s’enfuit; on dénombre près de cent mille réfugiés. Ceux qui restent sont massacrés à la hache par les druzes qui ont appuyé l’offensive des forces syriennes et palestiniennes. Les villages de la Montagne n’offrent plus qu’un spectacle déchirant: plus d’un millier de morts – des civils chrétiens -, des maisons dynamitées. Un paysage lunaire composé d’une centaine de cités et de bourgs fantômes. La raïsseh ne comprend pas l’attitude de Samir. Elle n’est pas la seule. Certains de ses compagnons se rappellent l’avoir entendu parler hébreu avec les israéliens et ne plus répondre ni à Fouad ni à Elie Zayek…pour la mort duquel il sera condamné en mai 1995.

L’aube pointe à peine en ce matin de novembre. Deir el-Kamar respire la fraîcheur. Le camp retranché a pour cadre les merveilleux palais à l’architecture florentino-orientale de la ville, ses demeures de pierre taillée, blanches et jaunes, trouées de fenêtres jumelles, ses cours intérieures qui, au printemps, embaument le jasmin et le chèvrefeuille et se bercent du plaisant murmure des fontaines et des bassins. Mais la guerre ne faiblit pas. Les combattants supportent de moins en moins le siège qu’ils subissent depuis plusieurs mois. Aussi, lorsqu’ils aperçoivent, dans la brume matinale, la silhouette de Fouad et de ses hommes, ils se demandent s’ils rêvent. Ils manifestent leur joie: Fouad est l’idole des militants. Et son arrivée, aussi héroïque qu’inattendue, ne fait que dorer un peu plus son blason de chef déjà orné de l’admiration de tous. Il vient de traverser, à pied et de nuit, les forêts, vallées et montagnes de la région pour entrer dans Deir el-Kamar.

Samir, lui, demeure invisible. Depuis quelque temps, il vit reclus dans sa chambre avec ses livres et son amertume. Fouad s’efforce d’égayer le quotidien de ses camarades – marqué par l’isolement et l’humiliation -, n’hésitant pas à organiser tournois de volley, entraînements militaires et autres activités sportives et culturelles. Les sourires refleurissent sur les visages des jeunes. Fouad les encourage aussi à méditer sur les fautes commises – concernant leur comportement dans la Montagne – et qui ne doivent pas se répéter. Bientôt, il parvient à faire sortir de la ville des poignées d’hommes, avant l’évacuation, obtenue sur un plan politique (au terme d’un accord entre Walid Joumblatt et les israéliens), des mille cinq cents membres des FL, fin novembre, et des cinq mille réfugiés civils, un peu avant Noël. 1983 touche à son terme. La Montagne est perdue. Le bilan est terrible. Une catastrophe majeure. Bientôt suivie par un nouveau chemin de croix.

 

La perte de Saïda et de l’Iklim el-Kharroub (1984)

 

Cette défaite rend plus difficile encore le contact avec le Sud. Pour rejoindre les militantes qui s’y trouvent, les filles doivent braver des risques permanents. Souk el-Gharb est inaccessible. Il faut le contourner. Le seul moyen: la mer. Pas toujours amène. Et lorsqu’elles posent le pied sur la terre ferme, elles sont bombardées. Mais elles ne peuvent pas délaisser la seule région qui reste en leur possession: l’Iklim el-Kharroub et le Sud-Est, de Saïda à Jezzine…

Fouad désire qu’elles intensifient leurs visites, prolongent leurs séjours. Aussi, toutes les deux semaines, effectuent-elles ce périple. En ce jour de décembre 1984, la raïsseh amorce la matinée par une première: elle pénètre dans un grand magasin! Ce n’est pas dans ses habitudes, mais Noël approche et elle doit acheter les cadeaux de quelque huit cents enfants de cette région à l’agonie.

En perdant la Montagne, les FL ont perdu également leur union dans la résistance. Un nouvel ennemi les guette: la division. Les défaites militaires ont fissuré un peu plus l’édifice, déjà fragilisé, de leur unité. Les anciennes inimitiés entre les Kataëb et les autres organisations refont surface. Sans compter le désir pressant de Samir Geagea de se réhabiliter et d’attribuer l’échec de la Montagne à la famille Gemayel.

Les réunions se multiplient, les intrigues s’ourdissent. Tandis que des jeunes continuent de lutter courageusement sur les fronts, la zizanie s’installe dans les rangs. Hala – que Jocelyne a envoyée au service des renseignements militaires à la demande des responsables – évoque l’imminence d’une intifada menée par Samir Geagea.

 

L’Intifada du 12 mars 1985

 

L’aube du 12 mars 1985 est dominée par le bruit des chars et le vrombissement des tanks venus de Jbeil – Byblos. Samir Geagea conduit le convoi. Non vers des positions ennemies, mais en direction de La Quarantaine, où il entend prendre le pouvoir et marquer son opposition radicale à l’autorité d’Amine Gemayel. Un sentiment ancien, certes, mais qui s’est ravivé récemment. En février, le docteur Karamé a donné l’ordre à Samir de démanteler le barrage de Barbara, situé sur le littoral et qui sépare les cazas de Jbeil et Batroun. Grâce aux taxes qu’il y prélevait sur les passants, Samir avait pu acquérir une autonomie financière. Ce pactole lui a permis de former et d’équiper sa propre force militaire. Son refus lui avait valu d’être expulsé des Kataëb et démis de ses fonctions. Samir prend donc sa revanche. L’opération semble fonctionner. La plupart des casernes font allégeance. Rapidement. Sans heurts. Il faut avouer qu’Amine Gemayel ne compte pas que des amis parmi les membres des FL. Beaucoup ne l’ont pas soutenu depuis sa nomination à la présidence de la République, pensant qu’il allait dissoudre la milice. Un reproche sévère. Si Bachir avait survécu, il se serait vraisemblablement résolu à prendre cette mesure. Aujourd’hui, on assiste donc à un véritable soulèvement. Amine détenait jusqu’alors le monopole de la décision chrétienne. Par cette intifada, Samir Geagea espère l’en dépouiller.

Jocelyne n’aime guère les méthodes usitées. Ni ce climat de confusion qui règne. Elle réunit les filles.

“Jocelyne, il paraît que ton frère Sami et ses hommes ont bloqué la route à Samir.

-Quoi? Hala, tu en es sûre?

-Certaine. Sami est venu avec des tracteurs. Ses troupes se sont réparties tout autour du tunnel de Jounié, afin de barrer le passage de Samir Geagea”.

Jocelyne ne sait que penser. Sami ne sert plus les FL. Dernièrement, il a rejoint Amine Gemayel qui lui a demandé de fonder les Forces 75, en référence à la première phase de la guerre. Des centaines de militants, de toutes les régions et soutenus par le parti, avaient approuvé.

Jocelyne ne peut plus attendre les bras croisés à La Quarantaine. Elle va voir Fouad, qui a succédé à Fady Frem comme commandant en chef des FL. Ils discutent jusqu’à trois heures du matin, imaginant ce qui pourrait advenir. Fouad est coincé, pris au piège. Jocelyne refuse cet état de fait. Alors elle va s’adresser aux responsables des casernes centrales, aux troupes de choc: “Il est impératif de faire bloc autour de Fouad, d’éviter la division. En demeurant solidaires, nous serons en mesure de maintenir cette unité. Et nous ferons échouer la tentative de putsch lancée par Samir”. Ses propos ne reçoivent aucun écho. Dans les yeux de ses camarades, Jocelyne ne voit qu’incrédulité. Ils ne lui font plus confiance. A cet instant précis, elle n’est plus que la soeur de Sami. Un danger, donc.

Il est désormais trop tard pour réagir. Par quelque mystérieuse négociation, le tunnel est rouvert. Samir Geagea le franchit. Entre dans Beyrouth. Arrive au Conseil Militaire. Sans ambages, il se présente comme le nouveau patron: “Celui qui n’est pas d’accord, qu’il s’en aille!”.

Jocelyne rassemble toutes les responsables: “Je démissionne. Notre bureau central également. Nous refusons ces agissements. Si nous les entérinons, ils se multiplieront. Et seront la porte ouverte à une série d’intifada qui s’avéreront sanglantes. Je refuse d’assumer tout le sang chrétien qui va couler. Je préfère partir. Vous pouvez rester, je connais vos situations respectives”. Des sanglots. Des pleurs. Après cinq ans d’un travail social, humain, militaire qu’elles ont mené ensemble, les militantes ne veulent pas voir leurs responsables renoncer. Même s’il leur en coûte, ces dernières n’ont pas le choix. Une seule consolation pour Jocelyne: elle continuera de diriger les militantes des Kataëb. Après dix années de mission, tout s’effondre.

 

Samir Geagea cherche à dissoudre les Nizamiyyet

 

Jocelyne est à son bureau. L’ardeur l’a désertée, mais elle s’attarde, noyée dans ses pensées. Il est deux heures du matin. Soudain, une silhouette d’homme: un certain Emile. Il est ivre et exhale une forte odeur d’arak. Il vient lui parler de Samir Geagea. S’embarque dans un long monologue. Puis: “Ecoute, Jocelyne, tout cela est ridicule. Soit tu te rallies à Samir, soit tu quittes ces locaux. Tu sais bien que Samir ne vous veut aucun mal. Il ne tient pas à vous faire sortir par la force. Regarde, si vous abandonnez les lieux à l’amiable, c’est mieux pour vous. Et aussi pour lui”. Jocelyne n’en croit pas ses oreilles. Après toute l’aide, tous les soins que son équipe a apportés aux hommes de Samir en 1978, comment peut-il les chasser de la sorte? Comment peut-il ne pas respecter “le pain et le sel”? Elle est révoltée. Emile part enfin. La raïsseh sort dans la cour. Elle lève les yeux. Au deuxième étage, elle aperçoit le bureau de Bachir, éclairé comme à l’accoutumée. Alors, les souvenirs la submergent.

Il est tôt. Elle n’a pas beaucoup dormi. Encore moins que d’ordinaire. Heureusement, Arzé est là. Elle lui raconte ce qui s’est passé la veille au soir, ou plus exactement cette nuit. Elle est amère. Presque aigrie. Arzé l’écoute, éberluée: “Mais c’est incroyable!”. Jocelyne décroche son téléphone. Samir lui répond, avec une extrême gentillesse:

“Oui Jocelyne. Alors que penses-tu de ma proposition?

-Avant de te répondre, j’ai une question à te poser. Peux-tu m’expliquer pourquoi tu évacues d’abord notre bureau?

-Tu sais, Jocelyne, je dois bien commencer par un endroit. J’ai choisi le coin le plus facile.

-Tu as tort de considérer que nous sommes les plus faibles. Ecoute, Samir, nous ne te reconnaissons pas comme chef des FL. Tu as pris le commandement par la force. Il te faudra également prendre notre bureau par la force. Tu es en train de tromper tout le monde, mais moi je te connais. Quand tu attaqueras notre bureau, quand tu nous expulseras des FL, nous qui avons contribué à leur fondation, tous comprendront enfin qui tu es réellement. Tu dévoileras ta vraie personnalité.

-C’est ta dernière réponse?

-Oui”.

 

Elle raccroche, regarde Arzé: elle est livide. Les voici engagées dans la mobilisation numéro 3. La plus importante. Toutes les filles sont en uniforme. Elles dorment sur place. Les armes à la main. En face d’elles, les hommes de Samir. Si c’est nécessaire, elles iront jusqu’à l’affrontement. Jocelyne ne le souhaite sous aucun prétexte. Mais elle ne se soumettra pas. Pas à cet homme. Pas à ses méthodes. Les jours s’écoulent. La tension monte. La Quarantaine n’a jamais aussi bien porté son nom. Ainsi neutralisée, Jocelyne essaie de s’évader par la pensée. Irrévocablement, elle la ramène vers l’Iklim el-Kharroub et l’Est de Saïda, la seule région qu’il leur restait et qu’il ne fallait pas perdre. Samir Geagea en avait la charge. Il a envoyé ses troupes pour désarmer la population. Jocelyne gardera à jamais ce désastre gravé dans sa mémoire. Elle était venue, une fois de plus, visiter les militantes. Et elle avait découvert des civils en pleurs et le jeunes gens en pleine dépression. Après trois ans de combats et de sacrifices, on leur annonçait qu’ils se retiraient. On les avait dopés en leur répétant: “Nous sommes là pour rebâtir ensemble le Liban”. On leur avait redonné espoir: “Désormais, vous êtes maîtres de votre région. Vous ne devez plus baisser la tête devant qui que ce soit, ni devant les syriens ni devant les palestiniens”. Ils les avaient crus. Ce 25 avril 1984, on les laissait à la merci de l’armée syrienne et des fondamentalistes musulmans. Sur la route, Jocelyne avait croisé les chiites du Hezbollah. Ils agitaient leurs drapeaux. Frénétiquement. Commençaient à se redéployer. Partout… Lui étaient ensuite revenus en mémoire des anciens propos de Samir Geagea à l’AFP, concernant la redistribution démographique, et une phrase lapidaire avant même la perte de l’Iklim el-Kharroub: “Maintenant, nous contrôlons le secteur qui s’étend du pont du Nahr el-Kalb (Jounié) jusqu’à Batroun (au Nord)”. Devant ce constat froid et prématuré, Jocelyne s’était insurgée. Elle n’était pas la seule. Et Beyrouth? Et le Chouf? Et Saïda? Et les 10452 km2 du Liban?

Cloîtrée dans les locaux, ce 15 août 1985, jour de ses trente ans, Jocelyne repense à ce triste épisode de la résistance. Comme pour l’arracher à ces souvenirs, la situation s’éclaircit. Une issue vient d’être trouvée à la crise qui dure depuis le mois de mars: le parti Kataëb conservera ses bureaux à La Quarantaine. Son équipe gardera donc le sien et pourra rester. La raison d’un tel cadeau d’anniversaire? Elle l’ignore. Peut-être l’évolution au sein du mouvement. Il faut dire que l’intifada de Samir a fait long feu. Elie Hobeika – qui l’avait soutenu avec Karim Pakradouni – l’a finalement renversé et a été nommé, le 9 mai, à la tête du Comité exécutif des Forces Libanaises (CEFL). Elles sortent de l’impasse, mais la désunion ne peut être évitée. De cela Jocelyne restera profondément meurtrie.

1986: La deuxième intifada et la prise de pouvoir de Samir Geagea

 

Au fil des mois, la dislocation du camp chrétien se révèle inéluctable. A coup d’insurrections successives, d’alliances et de mésalliances, les luttes pour la prise de pouvoir font rage. Les conséquences sont parfois dramatiques pour ces anciens frères d’armes. L’opposition la plus dure est certainement celle entre Elie Hobeika et Samir Geagea qui tourne finalement à l’avantage de ce dernier. Le 28 décembre 1985, à Damas, Elie Hobeika signe avec le chiite Nabih Berri et le druze Walid Joumblatt le fameux “Accord tripartite” qui stipule la fin de l’état de guerre. Cet accord, conclu entre les trois responsables des principales milices, et sous patronage syrien, entend, en contrepartie, annuler le système confessionnel et définir des relations privilégiées entre le Liban et la Syrie. Ces mesures ne font pas l’unanimité. Cet accord censé déboucher sur une paix intérieure suscite bien des controverses. Les contestataires sont nombreux côté chrétien. Samir Geagea profite de cette déchirure pour en finir avec son rival. On accable Hobeika. Allié d’Israël hier, il semble jouer aujourd’hui la carte syrienne. Déjà, sa visite, le 31 juillet, à l’ancien président Sleiman Frangié, jugé pro-syrien – première rencontre d’un chef des FL depuis l’assassinat de son fils Tony -, n’avait pas été du goût de tous, même si l’on s’accordait à qualifier d’historique cet échange symbolisant l’unité maronite retrouvée. Jocelyne, elle, repense aux propos d’un officier israélien qui l’avaient scandalisée. L’homme, également politologue, aurait déclaré lors du retrait de ses troupes de la Montagne: “Vous avez désormais intérêt à vous arranger avec les syriens. Vous n’avez pas le choix”. Elie serait-il parvenu à la même conclusion?

Les affrontements entre ses partisans et ceux de Geagea se multiplient. Battu, Elie Hobeika doit prendre le chemin de l’exil: d’abord Damas via Paris, puis Zahlé, le 22 janvier 1986. Samir Geagea règne en maître. Impuissante, Jocelyne assiste, jour après jour, à des opérations de “purification” au sein des Forces Libanaises. Les FL de Bachir ont définitivement disparu. Une dernière fois, avec une centaine de filles, elle célèbre le 31 mai devant le siège central du parti. Une dernière fois, elles organisent un défilé militaire en présence de responsables. Une dernière fois, Jocelyne prononce un discours rappelant les valeurs et les fondements sur lesquels repose la pensée du parti. Une dernière fois. La toute dernière fois. L’intifada manquée du 10 août, lancée par son frère Sami contre Samir Geagea, n’y change rien; d’autant que Fouad Abou Nader échappe de justesse à un attentat perpétré par les hommes de Samir, mais au cours duquel il est grièvement blessé. La raïsseh quitte le Conseil Militaire, révoltée par l’attitude des nouveaux dirigeants. La page est tournée. Définitivement.

 

Exactions inter-chrétiennes (1987)

 

Novembre 1987. Enveloppée dans une robe sombre, une écharpe noire autour du cou, le visage barré par de grosses lunettes de soleil, une femme s’avance vers un barrage. Elle est accompagnée d’un officier de l’armée libanaise qui la fait passer en quelques secondes de Beyrouth-Est à Beyrouth-Ouest. C’est Jocelyne Khoueiry  qui se rend à Zahlé pour visiter Elie Hobeika et ses anciens compagnons d’armes.

On arrive aux abords de Zahlé. Jocelyne cache son visage, elle ne doit saluer personne: des agents de Samir Geagea sont infiltrés partout. Une maison leur ouvre ses portes. Jocelyne se change. Quand elle ressort de la pièce, elle bénéficie d’un comité d’accueil; Bob, mais aussi Pierre, Mitri, Jaafar, etc. Un quart d’heure plus tard, Elie Hobeika arrive. L’émotion est à son comble. En une fraction de seconde, les guerres qui les ont opposés, les divergences de vue, tout s’estompe. Il ne reste plus que deux anciens combattants qui ont lutté côte à côte dans le centre-ville pour défendre le même pays. C’est pour cela que Jocelyne est venue jusqu’ici. Non qu’elle donne raison aux calculs politiques d’Elie. Mais elle n’admet pas que des compagnons d’armes qui ont risqué leur vie dans les batailles les plus dangereuses soient aujourd’hui pourchassés comme des traîtres.

Tel est l’un des reproches faits aux nouveaux dirigeants des FL: ils traitent leurs frères d’armes comme leurs pires ennemis. Ils les diabolisent, les poussant ainsi davantage dans les bras des syriens. Elle est heureuse de retrouver Elie, car elle sait qu’il respecte le passé. Certes, lui aussi a intrigué… Lui aussi a tenté de prendre le pouvoir. Lui aussi a engagé des négociations avec l’ennemi juré d’hier. Mais pour Elie, elle en est persuadée, l’amitié des armes a une signification. Elle en aura la preuve en 1990: le général Aoun – dont la guerre de Libération contre la Syrie, alors appuyée par les FL de Samir Geagea, a tourné court – sera évacué, vivant, grâce à l’intervention d’Elie Hobeika. Ce dernier s’était souvenu que, lors de son affrontement avec Samir Geagea, il avait eu la vie sauve grâce à Michel Aoun. Malgré des options politiques opposées, les deux hommes n’oublieront pas que, fondamentalement, ils appartiennent au même cap.

 

Les combats armée libanaise – Forces Libanaises et la fin de la Résistance chrétienne (1988 – 1990)

 

Le 23 septembre 1988, à la fin de son mandat présidentiel, Amine Gemayel nomme le général en chef de l’armée libanaise, Michel Aoun, Premier ministre, le chargeant d’organiser des élections libres. Fort de ses prérogatives, le général Aoun s’attache à restaurer les institutions libanaises. Il s’attaque aux ports illégaux contrôlés par les milices, demandant à ces dernières de fermer ces lieux par lesquels transitent armes et drogue. Mais renoncer à de tels pactoles n’est du goût d’aucune. La population, qu’il a appelée à renverser les lignes de démarcation et à se rencontrer de nouveau, semble soutenir cet homme qu’elle trouve honnête.

Cet “idéaliste” déclenche, le 14 mars 1989, une “guerre de libération contre l’occupation syrienne”. Le 28 mars, Beyrouth est sous les obus. L’aéroport étant fermé, Jocelyne, en déplacement en Italie, est bloquée à Milan. Dans l’incapacité de rentrer, la raïsseh multiplie les interventions pour que le monde prenne la mesure de ce qui se passe au Liban. Le 7 septembre 1989, la raïsseh rencontre un Jean-Paul II plus préoccupé que jamais par le sort des chrétiens d’Orient.

Le chaos est inévitable. Le 30 septembre 1989, en vue d’arrêter la guerre, les députés libanais sont convoqués à Taëf (Arabie Saoudite) où ils signent, le 22 octobre, un accords entérinant l’hégémonie syrienne sur leur pays. Le général Aoun refuse ce fameux accord de Taëf. Une partie de la population le suit dans ce rejet. Elle ne reconnaît à ces députés aucun droit de la représenter: depuis près de vingt ans, pour cause de guerre, ils n’ont été soumis à aucun suffrage universel. Les protestations sont vaines et n’empêchent nullement ces mêmes députés d’élire, le 5 novembre 1989, René Mouawad à la présidence de la République. Cet ancien député de Zghorta (Nord), réputé ouvert et prêt à engager le dialogue avec tous – y compris Aoun -, est assassiné quelques jours plus tard, le 22 novembre. On désigne alors Elias Hraoui, ancien député de Zahlé (Békaa), dont l’élection est annoncée à Radio Damas avant même la proclamation des résultats… Son gouvernement démet le général Aoun de ses fonctions et nomme le général Emile Lahoud à sa place. Dès le 29 novembre 1989, des mouvements de troupes syriennes sont signalés sur les hauteurs de Beyrouth. D’importantes manifestations s’organisent autour du palais présidentiel de Baabda où s’arc-boute Michel Aoun. Les Forces Libanaises de Samir Geagea, elles, synchronisent leur feu avec celui des syriens, attaquant les postes de l’armée libanaise. Une grande confusion règne en cette année 1990.

Le Liban s’enfonce dans l’impasse. Le 28 septembre 1990, pour en finir avec la résistance du général Aoun, le président Hraoui – dont la légitimité est mise à mal – impose un blocus alimentaire et économique sur le “réduit chrétien”, petit périmètre autour de Baabda encore aux mains des fidèles de Aoun. La population serre les rangs derrière ce militaire qu’elle juge intègre. Des foules musulmanes rejoignent les manifestants chrétiens dans ce dernier baroud d’honneur. On fraternise de nouveau. Des centaines de milliers de personnes font bloc derrière le Premier ministre déchu. Face à cette unité du peuple libanais, on se prend à espérer. Mais le 13 octobre 1990 au matin, tout bascule. Jocelyne est à Rome. Elle reçoit un coup de téléphone d’un ami italien: “L’aviation syrienne a bombardé les postes de l’armée libanais et le palais de Baabda. Le général Aoun s’est rendu à l’ambassade de France”. La raïsseh raccroche. Effondrée. Comment se peut-il que la ligne rouge ait été enfreinte? La ligne rouge: un accord tacite entre Israël et la Syrie, la chasse israélienne interdisant le ciel libanais aux avions syriens. Si ce veto a été levé, c’est qu’il y a eu un feu vert international. Jocelyne est révoltée. Elle ne peut y croire: son pays vient d’être vendu à la Syrie par les américains. Ces derniers remercient ainsi leur allié arabe de s’être rangé à leurs côtés contre l’Irak, dans la crise qui va déboucher sur la guerre du Golfe.

Quand elle rentre un mois après, Jocelyne trouve son pays en paix, mais sous occupation. La population est comme anesthésiée.

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Témoignages de Regina Sneifer par rapport aux années 1985-1990

Amine Gemayel, Discours et Textes, Elie Hobeika, Fadi Freim, Fouad Abou Nader, Karim Pakradouni, Kataëb, Phalanges Libanaises, Pierre Gemayel, Samir Geagea

En mars 1985, le président Gemayel et ses ministres, Walid Joumblatt et Nabih Berri décident, sous l’égide syrienne, de rouvrir la voie côtière et de supprimer le barrage de Barbara qui relève de Samir Geagea.

Le contrôle de ce barrage et de la route côtière assure la maîtrise des ports clandestins par lesquels transitent armes, marchandises et drogue, autrement dit l’argent de la guerre.

Samir Geagea refuse de se retirer au profit de l’armée libanaise.

Le 11 mars 1985, le comité central du parti Kataëb décide de l’expulser du parti et lui retire toutes ses fonctions. C’est l’étincelle attendue.

Le lendemain, 12 mars 1985, est pour nous le grand jour. Karim Pakradouni, Elie Hobeika et Samir Geagea déclenchent notre Intifada. En dépit de leurs différences, ils ont jugé opportun d’unir leurs forces. Tous trois sont phalangistes et responsables au commandement des Forces Libanaises. Ils se distribuent les rôles en fonction de leur personnalité et de leurs compétences. Samir Geagea est le bras de fer de ce triumvirat, chargé d’élaborer le plan militaire, Karim Pakradouni en est le cerveau et Elie Hobeika son oeil.

A l’aube du 12 mars, les hommes de Samir Geagea avancent de Jbeil sur la côte routière jusqu’au tunnel de Nahr el-Kalb, à la limite du Metn-Nord, fief du président Gemayel. Nous craignons ce verrou qui contrôle l’entrée vers Beyrouth. Les postes du parti Kataëb à Jbeil et Kesrouan se rendent sans résistance ainsi que les casernes fidèles à Fouad Abou Nader, commandant en chef des Forces Libanaises. Au même moment, Elie Hobeika se charge du district de Baabda et d’Achrafieh et d’une partie du Kesrouan.

Notre insurrection est chaleureusement accueillie par les jeunes des Forces Libanaises et par les chrétiens en général. La résistance a été insignifiante… Le fief d’Amin Gemayel échappe à ces opérations, mais le président n’a plus de prise sur nous. Geagea, Hobeika et Pakradouni commandent désormais collégialement les Forces Libanaises. La décision chrétienne est entre leurs mains.

Je travaille auprès de Samir Geagea sans relâche: organiser d’interminables réunions, diffuser des communiqués, répondre à des journalistes. Du lever du soleil à des heures avancées dans la nuit, sept jours par semaine.

Quelques jours après l’Intifada, j’accompagne Samir Geagea au quartier général de Beyrouth pour installer son nouveau bureau. Huit mois après en avoir été chassée, je reviens donc au QG. Pour moi, ce n’est pas véritablement un retour. Je n’ai jamais vraiment quitté la résistance.

La Syrie voit en Geagea et Hobeika deux symboles israéliens. Le président Hafez el-Assad propose au président Gemayel une aide militaire contre “la dissidence”.

Pendant ce temps, Israël poursuit son retrait politique et militaire. Nous nous trouvons isolés, abandonnés par Israël, attaqués par la Syrie dans l’indifférence internationale.

Samir Geagea décide, le 24 avril 1985, de retirer les combattants des Forces Libanaises de l’Iqlim el-Kharroub, à l’est de Saïda, le jour même du retrait des forces israéliennes de la Békaa-Ouest. Les 26 et 28 avril, les villages chrétiens de la région de Saïda et de l’Iqlim el-Kharroub sont attaqués par les forces islamo-progressistes et les intégristes musulmans. Un nouvel exode chrétien commence.

Les milieux proches d’Elie Hobeika en rejettent la responsabilité sur Samir Geagea. Ils lui reprochent d’avoir favorisé l’exode des chrétiens par le retrait des Forces Libanaises et le redéploiement homogène des confessions au Liban. La méfiance entre les alliés du 12 mars 1985 s’accroît.

La route des trois hommes associés dans l’Intifada du 12 mars se sépare le 9 mai 1985. Ce jour-là, Hobeika réussit à se faire élire président du Comité exécutif des Forces Libanaises.

La confrontation entre Elie Hobeika le pragmatique et Samir Geagea le dogmatique est inévitable. Geagea continue, sous la présidence de Hobeika, à exercer son pouvoir de chef d’état-major. Mais il prépare secrètement et minutieusement l’élimination de son ancien allié.

Je quitte Samir Geagea pour rejoindre l’équipe de Karim Pakradouni, responsable du seul secteur d’information après le “mouvement du 9 mai”. Je fais ce choix autant par intérêt pour la presse que pour échapper au cercle fermé des proches de Samir Geagea. Je me sens mal à l’aise dans son entourage, trop tribal à mon goût. Les hommes et les femmes qui l’entourent sont tous originaires du nord, liés par une culture et une histoire commune.

Auprès de Karim Pakradouni, j’accède à un poste d’observation privilégié au sein d’une direction dynamique. De plus, les préparatifs pour la création d’une chaîne de télévision parlant au nom des chrétiens me passionnent. La LBC sera financée par la Caisse nationale des Forces Libanaises.

Le 24 septembre 1985, Elie Hobeika se rend à Damas. C’est la première fois que le gouvernement syrien choisit de négocier avec des milices. Désormais, son pari porte sur les faucons plutôt que sur les colombes.

Samir Geagea garde le silence et guette le moment opportun pour conquérir le pouvoir. Il organise secrètement l’opposition et resserre les rangs avec son ennemi d’hier, Amin Gemayel. Un affrontement militaire avec Elie Hobeika se prépare. L’atmosphère d’intrigues et de complot qui règne alors au quartier général des Forces Libanaises n’a rien de rassurant. Une nouvelle épreuve de force commence dans les régions Est, entre Samir Geagea et le parti Kataëb d’un côté, et Elie Hobeika de l’autre.

Dans cette ambiance surchauffée, le comité tripartite qui regroupe les représentants des trois milices, chrétienne, chiite et druze, reprend ses réunions à Damas. Les négociations aboutissent à un accord final, malgré les réserves exprimées par certains dirigeants chrétiens. Hobeika fait approuver le texte de justesse.

La contestation de Samir Geagea et ses menaces voilées ne l’empêchent pas de se rendre en Syrie, le 28 décembre 1985, pour signer l’accord tripartite.

Le 31 décembre, deux jours après la signature de l’accord, un attentat vise le convoi dans lequel est censé se trouver Hobeika. Son principa adjoint, Assaad Chaftari, échappe à la mort. Aussitôt, Elie Hobeika accuse Amin Gemayel d’avoir voulu l’assassiner tout en soupçonnant Samir Geagea.

Le 13 janvier 1986, l’attaque lancée par Elie Hobeika contre le fief de Gemayel échoue. Le lendemain à l’aube, Samir Geagea et Amin Gemayel déclenchent alors leur opération militaire contre Elie Hobeika.

La veille au soir, Karim Pakradouni m’a annoncé la tenue de cette bataille: “Restez au bureau cette nuit”. Il est difficile d’exprimer les sentiments que fait naître en moi cette annonce. Je songe à Ghassan et à tous mes amis, à tous les combattants, de l’autre côté. Comment les prévenir? Aucune information ne doit filtrer. Parler peut les sauver, mais risque de donner aussi un prétexte aux syriens pour frapper. Un grand dilemme me tourmente avant que je décide de protéger mes proches de ce danger. Je demande à ma soeur d’empêcher à tout prix son mari, Elie, d’assurer sa permanence cette nuit-là, sans donner plus de détails.

Cette nuit, au quartier général des Forces Libanaises, je ne ferme pas l’oeil. Agitée et nerveuse, je suis consciente que la journée sera terrible… Dès le lever du jour, vers six heures du matin, des tirs d’artillerie et de mitraillettes crépitent. Les combats sont déclenchés au même moment à différents endroits, afin de clouer les troupes d’Elie Hobeika sur place. Les hommes de Geagea, et ceux de la garde personnelle d’Amin Gemayel se chargent du quartier général d’Elie Hobeika situé à 400 mètres du poste de commandement, où je me trouve. En quelques heures, les positions de Hobeika capitulent les unes après les autres. Elie Hobeika n’a pas vu le coup arriver.

Vers 16 heures, la victoire de Samir Geagea est acquise. Le quartier général de Hobeika est encerclé. Il sort indemne grâce à l’intervention de l’armée libanaise, mais il est contraint de présenter sa démission aux Forces Libanaises.

Les conséquences de cette nouvelle situation se bousculent dans mon esprit. Le sang coule entre les alliés d’hier. Autour de moi, certains commentent la bataille et se réjouissent. Ils prononcent contre Hobeika des jugements sans appel, dont la férocité me choque. Je vois des yeux remplis d’orgueil. Le sourire vainqueur que je lis sur leurs visages m’effraie. Un grand malaise m’envahit, avec cette étrange impression d’être diminuée de l’intérieur.

Le lendemain, Elie Hobeika quitte le pays pour se rendre à Damas puis de Damas vers Zahlé dans la Békaa, ville chrétienne où il s’installe.

Samir Geagea s’est emparé de la milice chrétienne dans la violence. A présent, il est le seul à tenir la politique chrétienne. Il commence à édifier les infrastructures d’un Etat dans les régions Est. Il entreprend aussi une réorganisation des Forces Libanaises, au sein desquelles il mène une grande opération de “nettoyage”, écartant tous les éléments suspects. Tous les fidèles de Bachir Gemayel et d’Elie Hobeika quittent les Forces Libanaises.

Plus aucun rival n’entrave le chemin de Samir Geagea qui multiplie les sorties médiatiques. Il abandonne le treillis et semble apprécier les soirées mondaines, les night-clubs et les cigares.

Un matin de février 1986, vers six heures, le téléphone sonne. Ghassan m’annonce qu’une dizaine de ses camarades, des sympathisants d’Elie Hobeika comme lui, ont été enlevés chez eux. Quand ils sont venus l’arrêter, il était chez lui mais étrangement, ils ne l’ont pas trouvé. Depuis des semaines, Ghassan vit dans la hantise de l’arrestation. Il ne visite plus ses amis pour ne pas les rendre suspects, et guette les descentes nocturnes et inopinées d’hommes armés. Ses amis l’ont toujours soupçonné d’avoir creusé des passages secrets dans sa maison, par lesquels il se faufile avec une agilité féline. Ghassan se méfie de tout le monde, même de sa propre famille. Il a l’art d’entretenir le mystère autour de lui.

Cette nouvelle ne m’étonne pas le moins du monde. Je connais assez bien les positions des partisans de Samir Geagea à l’endroit de Ghassan. Ils le soupçonnent d’être un membre actif du réseau d’Elie Hobeika. Ils le chercheront partout et feront tout pour le retrouver. Je veux le protéger. Je conseille à Ghassan de se livrer. Je pense alors que c’est la meilleure façon d’éviter de longues poursuites et d’échapper à la mort: “Il faut y aller. Viens vers moi. Je vais t’accompagner. J’essaierai d’obtenir que tu sois rapidement libéré. J’interviendrai pour cela”.

Sur la route de la caserne des Forces Libanaises à Jounié, nous croisons Tannous, un des anciens de notre groupe de Hadath, entouré de quelques jeunes armés. Il me fait signe de ralentir, regarde Ghassan et dit sèchement: “Il ne fallait pas résister. Il fallait répondre immédiatement à notre appel. C’est plus raisonnable de te livrer”. Avec ces mots, Tannous vient de se désigner volontairement comme l’auteur des arrestations. Sur son visage, on devine la satisfaction de celui qui vient d’achever un travail bien fait. Il s’est désolidarisé de Ghassan et de ses camarades, sans même un mot de sympathie. L’orgueil l’a poussé à participer à l’arrestation de ses camarades d’armes. Il pense que c’est le meilleur moyen pour se maintenir à son poste et s’attirer la sympathie des vainqueurs. Il appartient à cette espèce d’hommes sur laquelle les vainqueurs peuvent compter. Avides de pouvoir et flattés de l’intérêt qu’on leur prête, ils ne refusent pas de devenir complices ni d’exécuter froidement les ordres pour récolter des faveurs. Tannous piétine allègrement son passé et ses relations. Rien n’est plus décevant que de voir un ami se révéler de la sorte. Je songe à tous ceux qui ne sont plus là. Jamais je n’aurais cru qu’un des nôtres puisse trahir la fidélité à notre passé. La mort a déjà emporté plusieurs d’entre nous… Comment peut-il nous trahir?

Nous quittons Hadath pour rejoindre la route côtière. Nous ne sommes pas encore arrivés quand Ghassan me demande d’arrêter la voiture. Je devine dans son regard une volonté de fuir. Ghassan sait parfaitement que ses chances d’échapper aux contrôles des Forces Libanaises sont faibles, il mesure le risque d’être arrêté et tué.

Je le dépose dans le bâtiment où sont regroupés les hommes d’Elie Hobeika. L’accès m’est interdit. J’ai beau expliquer au gardien que je travaille avec Geagea, il ne veut rien entendre.

Sur le ton d’un ordre et soutenue par une colère rageuse, j’essaie d’impressionner le gardien.

-Je fais partie du bureau de commandement de ton chef. Qui est ton responsable ici? Je veux le voir. Laisse-moi entrer.

Agacé par mon obstination, le gardien me conduit alors vers Akram, que je connais bien. Je pense que ma requête a une chance d’être acceptée.

-Nous avons quelques questions à lui poser sur ses contacts avec Elie Hobeika, me dit Akram, confortablement assis derrière son bureau.

-Jusqu’à quand comptez-vous le garder? Je peux l’attendre. Ghassan est comme un frère pour moi et pour beaucoup de jeunes à Hadath. Il est très apprécié pour son dévouement et sa fidélité. Son arrestation peut être mal perçue dans une région où nous avons besoin de faire adhérer les gens.

-Rentre chez toi. L’interrogatoire risque de durer quelques jours, me dit-il sur un ton inamical.

Je suis effondrée. Que faut-il faire? Pourquoi lui ai-je suggéré de se livrer? Pourquoi n’ai-je pas osé l’aider à fuir? Je me sens capable d’une violente discussion pour obtenir la libération de Ghassan, mais ma crainte d’aggraver sa situation ainsi que ma volonté de revenir le voir me retiennent. Dans ma candeur, je supplie Akram de ne pas l’humilier. Son visage est aussi fermé que la prison qu’il vient d’installer. Son regard continue de me hanter, tout comme ma naïveté d’alors; et je ressens toujours aujourd’hui cette envie de le gifler.

Tout au long du chemin qui me ramène chez moi, des images de brutalité me tourmentent. J’imagine ce qu’on va lui faire subir, je pense à la cruauté avec laquelle il va être interrogé. Il faut que je revienne. Il faut que je retourne dans cette prison, coûte que coûte. Je ne peux prendre la résolution de ne plus le voir, ou de l’abandonner alors même qu’on veut l’accuser de trahison.

Dès le lendemain, je me rends à mon bureau au QG avec un seul objectif: décrocher une autorisation pour rentrer dans cette usine transformée en prison. Je pense pouvoir convaincre Nader, un proche de Samir.

-Attends quelques jours. Ce n’est pas le moment, me répond Nader en me lançant un regard plein de soupçons.

-Pourquoi attendre? Combien de temps comptez-vous les garder?

-Tant que Samir est au pouvoir, me répond-il sèchement.

Je bondis, outrée:

-Vous ne pouvez pas faire ça.

-Nous sommes en guerre. C’est la logique du pouvoir.

-Ce sont des militants. Ils ont combattu avec courage, défendu nos quartiers et risqué leur vie. Vous ne pouvez pas les traiter ainsi.

-Ne soit pas naïve. On ne peut pas faire autrement. Si nous ne les gardons pas en prison, c’est nous qui serons à leur place. Crois-tu qu’Elie aurait été différent s’il avait gagné? C’est une prison préventive. Nous devons dissuader même les plus actifs.

-Je veux aller les voir.

Quelques jours plus tard, face à mon obstination, Karim Pakradouni finit par me faciliter la tâche.

A mon arrivée à la prison quelques jours après l’arrestation des militants du groupe Hobeika, je suis accueillie par le responsable. Il demande au gardien de m’accompagner. Une cinquantaine de détenus sont derrière ces murs. A l’intérieur je découvre un labyrinthe de couloirs, bordés de cellules sur deux niveaux. Ces lieux sont silencieux, rongés par la pourriture, honteusement répugnants. L’humidité suinte des murs.

Le gardien m’accorde dix minutes par cellule et ouvre la première porte en fer pour me laisser passer. De l’intérieur s’élève une odeur acre. Ils sont quatre entassés dans une cellule étroite qui ne dépasse pas les deux mètres carrés. La lumière ne peut y accéder et l’air ne passe qu’au travers d’une minuscule fente percée dans la porte métallique. Je reconnais el-Masri, un jeune de Hadath. Il semble à la fois content et gêné de me voir. Je m’assieds par terre à côté de lui. Les détenus se serrent davantage en prenant garde de ne pas renverser une bouteille d’urine collée contre le mur. Ils ne sont autorisés à aller aux toilettes qu’une fois par jour, et la nuit, ils doivent s’allonger à tour de rôle pour dormir. El-Masri me dit: “Dites-loeur qu’on n’a rien fait”. Je ne saisis pas tout de suite le sens de cette phrase, puis réalise qu’il me prend pour l’émissaire de Samir Geagea, chargée d’une mission particulière dans cette prison. Une femme dans une prison, c’est louche. Ma visite inspire la méfiance. Je sens la haine déjà infiltrée au fond de chacun d’eux. Je sais que les hommes de Hobeika me considèrent comme une fidèle de Geagea. Comment peuvent-ils penser autrement? Ils m’ont connue proche de lui depuis l’Intifada. Je prends alors conscience de leur dégoût envers moi. Cela ne m’empêche pas de poursuivre ma visite. Je veux leur faire comprendre que je suis de leur côté, que je déplore ce qui se passe, la prison, leurs conditions de détention, l’humiliation. “Je vais contacter vos parents pour leur donner de vos nouvelles. Je reviendrai bientôt”.

Dans la troisième cellule, je reconnais chef Fouad, un homme que nous admirions tous à Hadath pour sa droiture et pour l’attention qu’il porte aux jeunes combattants. Il est debout contre le mur quand on m’ouvre la porte. Il s’effondre à genoux en m’apercevant, la tête baissée pour mieux cacher ses larmes. Je pose ma main sur son épaule. Son dos est secoué de sanglots. Après quelques longues minutes, chef Fouad se relève péniblement, en prenant appui contre le mur. Il souffre des jambes, devenues dures comme la pierre. Elles ne tiennent plus son corps. Je tremble devant lui. J’ai envie de lui expliquer que je ne suis pour rien dans ces événements détestables. Chef Fouad me regarde affectueusement et me demande de lui apporter ses médicaments pour le coeur qu’il n’a pas pris depuis trois jours.

Ghassan se trouve dans la dernière cellule. Le geôlier m’ouvre la porte. J’hésite une seconde avant de faire quelques pas. En me voyant arriver, Ghassan sourit. Un sourire figé, mais un sourire. Il en est donc encore capable. Je me rends compte avec soulagement qu’il est plus fort que moi. Je reste longtemps immobile, sans prononcer un mot.

Je rends immédiatement visite à la mère de Ghassan pour lui donner des nouvelles. Dès mon arrivée, elle me tend une main ridée, et me montre de l’autre la statue de Saint Antoine, la tête tournée contre le mur, comme un enfant qu’on met au coin après une bêtise. Elle me dit:

-Je l’ai puni. Je lui avais confié Ghassan. Il devait écouter ma prière. Alors je l’ai puni.

Puis elle me serre la main encore plus fort et reprend, les yeux fixés sur la statue: “Ghassan ne mérite pas la prison. Faites attention à lui”.

Le lendemain, je reviens avec quelques vêtements propres, des médicaments et des barres de chocolat. Le gardien me conduit vers une nouvelle cellule. Au moment où il s’apprête à l’ouvrir, il me met en garde. “Celui-là est un mauvais. Il est l’un des plus actifs et des plus durs. On l’a mis à l’écart”.

En entrant, je vois un jeune, assis sur un matelas de mousse posé par terre, les genoux serrés contre sa poitrine entre ses bras. Ses mains tremblantes agrippent ses cheveux comme pour les arracher. Il lève les yeux. L’ampoule qui éclaire son cachot révèle un visage vieilli par les épreuves. J’aperçois des traces de brûlures sur ses oreilles, et des bleus sur son visage. Son oeil est abîmé, et la peau de sa lèvre supérieure fendue. Je m’assois près de lui, et, je ne sais pourquoi, je fais ce que je n’ai encore jamais osé faire, je lui prends la main. Elle est froide. Je sens trembler ses muscles. Je la serre fort pour lui dire que j’entends sa souffrance. D’un seul coup, des larmes jaillissent de ses yeux comme la lave d’un volcan retenue depuis des siècles. Sa respiration profonde et accélérée dissimule toute la rage accumulée en lui. Puis, il respire un grand coup et me dit: “Mon frère a été tué il y a quelques jours lors de la bataille contre le Metn. Vous le connaissez sûrement. Mon frère était connu”. Je l’écoute parler un moment, puis il se mure dans un long silence. Mais rien sur ses tortures. Pas un mot. Comme si elles n’avaient pas eu lieu. Peut-être les mots ne pourront-ils jamais rendre compte d’une dignité violée. Avant de rentrer dans cette prison, je m’étais promis de ne jamais craquer. Jusque-là, j’avais réussi. Devant lui, je me mets à pleurer. Sur lui, sur nous. Je viens de comprendre, à ce moment précis, que nous sommes vaincus, que notre cause est vidée de son sens. Elle agonise à l’image de ce jeune terriblement seul, tendu de désespoir, exténué de douleur, vieux avant l’âge… Il passe sa langue sur le sang séché de sa lèvre supérieure, pour avaler une larme qui a glissé sur sa joue. Cette larme est aussi amère que sa déception. Son espérance s’est définitivement évanouie. Ce n’était qu’illusion. Sa cause jadis sacrée est désormais laide et exécrable. Son frère est mort.

Tout est fini. La porte métallique s’ouvre. La visite aussi est terminée.

En quittant cette cellule, je dévisage le gardien avec mépris. J’ai envie de lui dire: “Votre mauvais, votre méchant, c’est celui-là? Vous n’avez jamais encore fixé son regard. Je l’ai fait. J’ai vu en lui l’enfant qui pleure, qui a peur. Il a mal, il est seul, tremblotant. Hier, quand ce méchant gosse portait des armes sur les fronts, il était un héros. Il jouait les grands, les forts comme vous le faites vous-mêmes maintenant. Mieux, il aurait pu être martyr. Comment pourra-t-il vivre après avoir vécu cela, comment pourra-t-il rêver, espérer, faire confiance? Vous lui volez son avenir et son passé. Son seul délit est de faire partie de la vieille équipe des Forces Libanaises. Il n’est pas du bon côté”. Mais je préfère ne rien dire. Seuls les hommes réellement forts savent entendre les appels à la compassion.

Dans cette prison, on torture. Ils veulent des noms, des aveux. Ils sont convaincus que les hommes d’Elie Hobeika vont organiser une opération militaire pour revenir en force. Certains résistent, d’autres craquent et finissent par dire ce que les vainqueurs veulent entendre. Lors des interrogatoires, l’un des prisonniers, Georges, préfère donner des informations pour éviter la torture. Pour justifier les prisons, ses aveux sont diffusés sur la LBC, la chaîne de télévision financée par la sueur et le sang de ces jeunes. Il faut convaincre l’opinion chrétienne du bien-fondé de ces arrestations. L’opinion publique ne réagit pas. Elle n’arrive peut-être plus à discerner l’ami de l’ennemi, la propagande de l’information, la force de la violence.

Comment justifier ces prison? Il m’est impossible de les accepter. D’autant plus difficile que les arrestations sont ordonnées par une personne que j’admirais auparavant.

Il est minuit passé dans la salle d’attente du quartier général des Forces Libanaises. J’attends depuis au moins trois heures. Je ne veux pas renoncer, ni me taire. Comme si je devais expulser ce qui me ronge.

Dans cette salle d’attente, je répète cent fois leur plaidoyer dans ma tête, et l’idée de ne pas réussir me tord l’estomac. Il est environ une heure du matin quand la porte du bureau de Samir Geagea s’ouvre. Les battements de mon coeur me montent à la gorge sans pouvoir étouffer mes mots:

-Je t’ai connu à ton retour de Deir el-Kamar. Je pensais que tu étais différent, j’ai cru en tes paroles et je t’ai fait confiance. Aujourd’hui, je suis bouleversée par ce que je vois dans les prisons, par les atrocités commises. Tu ne peux pas prétendre être humain et accepter ce qui se passe.

Mon langage est crû. Je ne sais qui, de nous deux, est le plus surpris par la fermeté du ton de ma voix. Samir Geagea n’aime pas qu’on lui parle ainsi. Ses mâchoires sont serrées, le ton de sa voix très irrité. Il m’interrompt:

-Mais que penses-tu? Crois-tu que j’ai le temps de tout suivre? Je ne peux être derrière tout le monde.

C’est ainsi qu’il se justifie. Il me fait comprendre qu’il est contraint de prendre des décisions difficiles.

-Nous ne pouvons pas faire face aux menaces sans maintenir l’ordre.

Je lis dans ses yeux un sentiment de puissance arrogante qui se nourrit d’elle-même. Plus rien ne doit se mettre en travers de son chemin ni entraver son ascension. Il défend sa vérité, ses actes, et toute vérité hors de la sienne est vite balayée. L’esprit de Teilhard de Chardin a disparu. Envolé!

Après cette rencontre, ma conscience s’éveille brutalement. Je suis tombée en disgrâce. Pendant les semaines qui suivent, Geagea m’adresse à peine la parole. En dépit de mes fortes convictions et de ma détermination, son indifférence me tourmente.

Tous les jours, quarante jours durant, je continue à rendre régulièrement visite aux prisonniers, à leur apporter des colis confiés par leurs parents. J’organise la visite d’un médecin pour les examiner et les soigner. Je commence à me sentir bien en leur compagnie. Je retrouve auprès d’eux un peu de la paix qui me manque ailleurs.

A chaque visite, leur situation me paraît plus absurde. Je les vois se briser.

Je songe sérieusement à quitter les Forces Libanaises mais je continue d’aller tous les jours à mon bureau, la gorge serrée. C’est le seul moyen de continuer à les aider. Au bureau, j’évite de parler, de donner mon avis, de commenter les événements. Autour de moi, beaucoup se réjouissent d’être dans le camp des vainqueurs. Tous les proches d’Elie ou de Fouad sont devenus des traîtres en puissance, et risquent d’avoir leurs noms sur la liste des suspects. On écarte, on poursuit, on punit ceux qui n’ont pas été des fidèles du nouveau pouvoir en place. Ceux qui se déclaraient hier encore, avec fierté, membres de la résistance chrétienne n’osent plus rien dire. Ils deviennent les nouveaux ennemis, plus dangereux encore que les anciens, palestiniens, syriens ou libanais musulmans. La peur et la haine règnent partout au sein de notre maison.

Au milieu de cette décadence, le doute s’installe définitivement en mon esprit. Mes visites régulières en prison me valent l’étiquette d’une romantique et d’une idéaliste. “Il n’y a pas de sentiments dans une guerre. C’est un rapport de force”, ne cesse de me répéter Nader.

C’est ainsi que je commencer à sérieusement reconsidérer mon engagement. Ai-je répété des idées toutes faites pendant des années? S’agit-il toujours d’une résistance chrétienne? Est-ce la meilleure façon de défendre le peuple chrétien? Ne sommes-nous pas en train de confier notre sort à une poignée d’arrivistes, qui prétendent parler agir en notre nom? Comment puis-je garder ma foi dans cette cause sans avoir honte de ces visages torturés? Que deviennent les valeurs du Christ dans le christianisme que nous défendons? Nous avons accaparé sa croix pour la transformer en croix de fer, en glaive. Nos jeunes idéologues en herbe ont voulu fabriquer à leur mesure le destin d’un peuple et le sort d’un Etat. Nous avons interprété la parole de l’Evangile pour l’adapter à nos convictions. Nous avons été capables de faire du Christ notre porte-parole: “Que Ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel”. Avec nos mots, nos idées, nous avons fait couler du sang. Je me reproche d’avoir trop naïvement suivi des idées, sans considérer les actes. Je ne reconnais plus rien de ce qui était ma cause jusque-là. Les raisonnements dogmatiques et les constructions intellectuelles ne me servent plus à rien.

Je repense à Keyrouz, ce jeune d’environ vingt-cinq ans, chargé de diffuser l’idéologie de Geagea. Lors d’une de nos soirées, il se lance dans de longues dissertations sur la philosophie chrétienne, étale de grandes phrases parsemées de quelques noms de philosophes. A l’entendre citer Hegel et Spinoza, on ne devine pas qu’il n’a que vingt-cinq ans. Ses lunettes rondes, sa tête minuscule, sa petite taille et sa jeune barbe lui donnent l’allure d’un garçon timide. Je considère, à tort, un jeune de cet âge comme une référence. Sous son apparence calme et posée, derrière son visage juvénile, se cache un révolutionnaire rigide et dogmatique. Keyrouz défend une idéologie chrétienne fortement inspirée du marxisme.

Ce que je vois dans cette prison n’est sans doute pas plus affreux que ce qui se passe tous les jours, depuis le début de la guerre. Mais cette brutalité, je l’ignorais jusqu’alors. Cette prison m’expose à l’horreur.

En avril 1986, certains partisans de Elie Hobeika sont libérés après quarante jours éprouvants d’emprisonnement. Quelques mois plus tard, un matin du 27 septembre 1986, Elie Hobeika tente de revenir par la force. En quelques heures, ses fidèles occupent un nombre de positions clés au coeur d’Achrafieh. Les troupes de l’armée libanaise se mobilisent. Hobeika ordonne alors à ses éléments de se retirer. La bataille a été courte, mais terrible. Les hommes de Geagea procèdent alors à des ratissages en règle. Ils poursuivent les attaquants, et quelques-uns sont pris et tués sur le coup, puis attachés à une voiture et traînés dans les quartiers d’Achrafieh.

Certains prisonniers libérés ont à nouveau disparu et j’attends de leurs nouvelles, le coeur lourd.

“On les a balancés avec un poids”, se vante un jeune garde du corps devant ses amis dans mon bureau. Il parle avec la liberté et l’assurance de quelqu’un dont les actes seront impunis quoi qu’il arrive. Il se félicite de ne pas avoir laissé de trace ni de signature.

Mais que veut dire ce jeune garde du corps, par “balancer”? Pourquoi parle-t-il d’un “poids”?

Ces mots me glacent le sang. Des images d’horreur déferlent dans ma tête. Je m’efforce de ne rien laisser paraître. Mais quelque chose me prend à la gorge. Je commence à imaginer la scène. Je commence à comprendre. Ils les ont conduits au bord de la mer. Ils les ont tués, avant d’accrocher des poids à leurs pieds et de les jeter à l’eau. La nausée me soulève le coeur. Je manque d’air, j’étouffe. J’ai envie de quitter le bureau, de fuir. Non, il ne faut pas réagir. Je veux en savoir plus. Ils les ont arrachés de leurs lits en pleine nuit, pour les faire disparaître. Loubnan fait partie de ceux-là. Personne ne les retrouvera jamais. Leurs corps sont en train de pourrir sous l’eau. Dans le noir. J’ai besoin d’air. Je veux crier “Assassins”. Je ravale ma colère. A quoi bon maintenant? Lâcheté, silence devant l’horreur. Je me reprocherai toujours mon incapacité à réagir. Je dois partir, rentrer chez moi. Je range mes affaires, je prends mon sac, je marche et salue comme dans une vie où tout serait normal. C’est la guerre. La terreur devient banalité, et la compassion faiblesse.

Les deux jours qui suivent, je reste cloîtrée chez moi, n’ayant en tête qu’une seule image: “On les a balancés avec un poids”. Je suis comme paralysée, vidée de mes forces, sans énergie. Quelques jours plus tard, j’apprends que des miliciens ont fait irruption chez El-Masri à l’aube, et l’ont emmené avec eux. Son cadavre est retrouvé peu de temps après, dans la nature. Pour les hommes de Samir Geagea, ces arrestations ont pour objectif d’inciter les hommes de Hobeika à rompre tout lien avec lui. Les familles ne se plaignent pas. Leur résignation m’ahurrit, je ne la comprends pas. Auprès de qui pourraient-elles réclamer justice? Elles ne font pas partie de ces milieux influents qui se sont arrogé le droit de vie ou de mort sur les hommes.

Quelques jours plus tard un cadre confie: “Garder ces hommes en prison aurait été compromettant. Un cadavre ne porte pas de signature”. A cet instant, je réalise que je n’appartiens définitivement plus à ce monde. Je ne peux plus être complice de ce qui se passe. Je dois me lever, parler.

J’irai voir la plus haute autorité religieuse maronite, le Patriarche, en personne. Frère Maroun, un jeune moine, m’obtient le rendez-vous.

Je me présente en sa compagnie devant le Patriarche maronite d’Antioche et de tout l’Orient. Il faut traverser une longue salle blanche aux fauteuils rouges, rangés le long des murs; il y règne un silence religieux. Au centre de la pièce, sur un fauteuil plus imposant que les autres, le Patriarche est assis. Mon coeur bat jusque dans mes tampes.

“Je vous écoute”.

Ses premiers mots rompent le silence de cette immense pièce, comme dans un confessionnal. Je ne viens pas confesser mes péchés en chuchotant, mais clamer les crimes d’autrui. D’une voix tremblante, je raconte les disparus, les corps balancés avec des poids dans la mer. Aucune expression ne se lit sur le visage du Patriarche. Je continue mon récit, mais j’ai l’impression que mes mots s’étouffent dans ce décor glacial. Un long silence s’ensuit. Je me fige pendant quelques instants dans une atmosphère devenue pesante, avant de comprendre qu’il est temps de prendre congé.

J’aurais souhaité qu’il dise quelque chose. J’attendais une condamnation horrifiée, ou au moins un réconfort. Il ne m’a rien dit. Parler ne suffit plus. On n’entend pas. Ils sont tous devenus sourds. Je ne pourrai plus compter sur personne. Mes espérances et mes illusions s’écroulent. Tout est vrai dans ce cauchemar.

Après le désarroi et la déception, la colère m’habite. Je ne peux plus vivre dignement en assistant les bras croisés au viol de la dignité d’hommes qui m’entourent. Pour leur dignité, pour la mienne aussi, je décide de tout quitter. C’est irrévocable.

Ma démission des Forces Libanaises n’émeut personne. Aucun des membres de l’entourage de Samir Geagea ne me manifeste son soutien. Les jours suivants, j’essaie de voir un peu plus clair en moi-même, au lieu de vouloir à tout prix infléchir le cours des événements. Je décide de passer Noël 1986 avec les prisonniers qui restent détenus.

Le Père Youhanna Khawand, un moine de l’Ordre libanais maronite, accepte sans hésitation de m’accompagner. Il est déjà venu maintes fois avec moi visiter les prisonniers. Son visage est paisible, sa présence consolante. En prison, jamais il ne s’adresse à ces jeunes avec des paroles moralisantes. Il parle peu. Il les regarde avec des yeux souriants qui semblent avoir compris toutes leurs souffrances. Et surtout il les écoute. On dirait que tout son corps voûté ressent chaque douleur qu’on leur inflige. C’est ma première messe depuis longtemps. Voilà des mois que je n’ai pas prié, que je n’ai pas mis les pieds à l’église. Je n’ai plus la tête à prier et Dieu n’est plus ma priorité. A vrai dire, avec ou sans prière, je commence à croire que Dieu le Tout Puissant, l’Omniprésent, n’est plus là. Et l’enfet décrit par les bonnes soeurs, je ne le crains plus, il est déjà devant mes yeux.

A chaque visite et avant de quitter les jeunes en prison, Père Khawand chante comme pour panser leurs plaies. De sa voix se dégage une énergie inouïe. De son regard une immense bonté. De son visage, une lumière. Dans ces moments de la vie où l’on méprise l’homme, des hommes vrais, comme le Père Khawand, continuent de sauver l’humanité.

La nuit de Noël 1986, les prisonniers sortent un par un dans le couloir étroit. Ils ne sont plus qu’une dizaine. Certains ont l’air plus mal en point que les autres. Des barbes de quelques jours cachent la pâleur de leurs visages. Le moine s’approche et serre longuement la main de chacun d’eux. Je fais de même. Mes mains tremblent de froid et de honte. Puis, le Père Khawand s’accroupit par terre, le dos appuyé contre le mur du couloir. Tous s’accroupissent comme lui, alignés sur deux rangs le long des murs. Un prisonnier se tient un peu à l’écart, discrètement en arrière. Tous regardent fixement le moine, comme pour attendre un mot, une parole d’espoir, un réconfort. Mais au lieu de parler, Père Khawand se met à chanter. Ses chansons inspirées de nos mélodies traditionnelles libanaises embaument nos coeurs par leur simplicité. En quelques secondes, sa voix transforme la prison et ouvre un chemin vers l’extérieur. Elle les libère de ce trou. On dirait un souffle d’amour jetant dans l’air une caresse qui effleure leur peau pour faire jaillir leurs sanglots. Comme happés par la douceur de sa voix, nous restons muets un long moment par crainte d’étouffer la vibration de sa voix qui tombe doucement, telle une plume balancée par la brise se pose lentement sur l’herbe verte et tendre.

Puis, une autre voix s’élève. Cette voix, mon Dieu, qu’elle est belle. C’est celle du jeune homme resté en retrait, adossé au mur. C’est un palestinien, je le reconnais immédiatement à son accent. Je lève les yeux que j’ai gardés baissés depuis un moment pour éviter de croiser les regards mouillés de ces hommes. Ses cernes n’ont pas terni son regard fier, comme si la prison n’avait pas réussi à le dompter. Sa voix transperce les barreaux, l’espace, les frontières. Elle semble venir d’ailleurs, prendre source dans sa terre maternelle, sur laquelle sa mère l’a enfanté. C’est une chanson pour elle. Il chante “Ya mama”, comme ce  cri qu’on lance chez nous quand on souffre, quand on a mal, quand on a peur. Tous les jeunes autour de lui gémissent. Cet instant d’éternité absorbe tout: la nostalgie, l’amour, les rêves, les souffrances. Un instant unique comme ceux qu’on ne vit qu’une seule fois et qui remplit toute une vie. Un instant qui éveille ma conscience comme un rayon de soleil venant éclairer le gouffre. Un instant d’une sérénité puissante. Je ferme les yeux pour me laisser pénétrer par cette voix… Quand ce jeune palestinien s’arrête de chanter, sa voix continue à vibrer un long moment avant que le silence ne retombe.

Vingt ans ont passé… Aujourd’hui c’est pour toi aussi, le palestinien qui chante, que j’écris. Je ne connais ni ton nom, ni la raison pour laquelle tu as été arrêté. Mais j’ai l’impression de te connaître. Je te pleure autant que le pleure Loubnan, Elie, Joseph et les autres. Avant, je ne pleurais que les miens, je ne souffrais que pour les miens. Tu n’existais pas pour moi. Ta vie ne comptait pas. Pourtant tu étais là, ta présence aurait dû me crever les yeux, mais je cherchais ailleurs. Aujourd’hui, tu es pour moi la voix qui m’a réveillée. Ta voix m’a soignée. Elle a fait vibrer un chant enfoui au fond de moi. Il a fallu que je passe par cette prison pour te voir, pour pleurer l’homme qu’on a tué en toi. Je ne t’ai plus revu. Je ne suis plus jamais retournée dans cette prison. Et toi, tu n’es jamais sorti de ce trou. Beaucoup de tes compagnons de cellule non plus. On m’a dit qu’on t’avait fusillé avant d’abandonner les lieux.  Je te demande pardon. Pardon de n’avoir pu te libérer. Pardon de n’avoir pu te sauver. C’est toi qui m’as libéré de ma haine. Tu m’as fait sortir définitivement de la guerre. Tes frères palestiniens m’ont fait rentrer dans la prison de la guerre, et toi, palestinien en prison, tu m’en as libérée.

Je sais aujourd’hui que ceux qui ont essayé de t’ôter ta dignité, ont perdu la leur…

Quelques mois après sa sortie de prison, Ghassan franchit clandestinement les lignes de démarcation pour rejoindre les siens à Zahlé.

Le Père Youhanna Khawand, “le moine qui chante” comme on l’appelle, a choisi de renoncer à la vie avec les hommes. Il s’est isolé du monde en devenant ermite quelque part dans la montagne libanaise, où il consacre sa voix à la prière.

Et moi, après cette nuit de Noël, je décide de partir loin. C’est ainsi que je quitte le Liban pour m’installer en France, notre “mère tendre”, comme disait ma grand-mère.

Quelques mois après mon arrivée en France, Samir Geagea condamne à mort et en fanfare deux jeunes chrétiens des Forces Libanaises. Le “tribunal militaire” a jugé qu’ils étaient traitres au motif qu’ils collaboraient avec Elie Hobeika et la Syrie.

 

(Regina Sneifer, J’ai déposé les armes: Une femme dans la guerre du Liban, Ed. Les Editions de l’Atelier, Coll. Témoins d’humanité, 2006)

2 octobre 1981: Bachir gemayel ne veut plus d’un Liban courtier

Bachir Gemayel, Discours et Textes

Ouvrant sur les ondes de La Voix du Liban Libre (radio des FL) le dossier des présidentielles de 1982, Bachir Gemayel se prononce pour un président fort, affirme que les FL s’opposeront à l’élection “d’un traître ou d’un vendu” et déclare qu’il n’est plus question d’accepter “un Liban courtier et commerçant”…

Le chef des FL met en garde “quiconque pense pouvoir réduire les FL au silence”, prévient que “si les syriens sont dans l’attente de l’élection présidentielle de 1982, nous tenons à leur dire que nous sommes prêts à toute éventualité et que nous avons les moyens de nous défendre. Dès maintenant, nous proclamons que nous voulons un président qui sauverait le Liban et le sortirait de son ornière car ni les Etats amis ni les Etats frères ne peuvent sauver le Liban tant qu’il n’existe pas une personne ou une volonté libanaise capable de mettre fin à cette mascarade et à ce carnage. Dès maintenant, nous demandons à tous les candidats à la Présidence de rester à l’écart s’ils ne se sentent pas suffisamment sûrs d’eux-mêmes. Nous avons suffisamment enduré depuis 1943 à ce jour. Nous avons désormais besoin d’un autre calibre d’homme”.

Lançan un vibrant appel à la coexistence, Bachir Gemayel déclare qu’à la lumière de l’expérience des sept dernières années, “nous devons tourner nos regards vers le Liban de demain dans lequel nous vivrons tous sans que personne n’ait à craindre son prochain et sans que personne ne brandisse un poignard dans le dos de son voisin. Beaucoup de questions devront être tranchées et il nous faudra régler de nombreuses crises car le Liban nouveau naîtra sur des bases morales et justes”.

22 juin 1981: Les garanties telles que perçues par Bachir Gemayel

Bachir Gemayel, Discours et Textes

Interrogé sur les garanties qu’il réclame, Bachir Gemayel déclare à L’Orient-Le Jour que “chiites, sunnites et druzes ont autant besoin de garanties que les maronites” et précise que ces garanties “consistent à donner aux druzes autant de droits qu’aux maronites… L’obtention de garanties par une seule communauté ne peut se faire qu’au détriment des autres. Ce serait absurde… Nous voulons des assurances que nos régions ne seront plus bombardées, qu’elles ne connaîtront plus de nouvelles invasions, qu’elles seront défendues par l’armée libanaise, et si cela n’est pas possible, qu’on nous reconnaisse le droit de défendre nos régions…”.

16 avril 1981: Bachir Gemayel tend la main à Damas

Bachir Gemayel, Discours et Textes

Bachir Gemayel réaffirme devant la presse sa disposition à dialoguer avec la Syrie pour trouver une solution en profondeur au problème libanais. Pour le chef des FL, la crise a facilité le dialogue entre les chrétiens et les syriens. “Nous leur avons montré qu’on ne nous aura pas. Nous avons affronté avec les moyens d’une résistance nationale une armée équipée pour lutter contre Israël mais qui n’a pas pu nous chasser de Zahlé. Mais nous disons en même temps être prêts au dialogue”.

Déclarant que c’est le président Sarkis qui lui a demandé d’ouvrir ce dialogue, le chef des FL précise que ce dialogue “n’a pas commencé, la balle étant dans le camp syrien” et que, s’il a lieu, il proposera de garantir à la Syrie que le Liban ne sera pas une base d’agression contre elle, en contrepartie de garanties que la Syrie devra donner aux chrétiens et qu’il ne précise pas.

Estimant à 600 le nombre des libanais tués depuis le 2 avril à Zahlé et à Beyrouth, Bachir précise que les défenseurs de Zahlé tiennent l’intérieur de la ville d’où l’armée syrienne n’a pas pu les déloger. “Les syriens, dit-il, occupent trois collines dominant la ville, mais Zahlé n’est pas encerclée totalement et nous ne sommes pas coupés complètement de nos hommes à l’intérieur”.

Reçoit-il une aide d’Israël? “La résistance est prête à recevoir de l’aide de n’importe qui car elle ne se laisse pas manipuler par ceux qui l’aident”.

9 janvier 1981: S’adressant à Rocard en visite au Liban, Bachir Gemayel: “La libération passe aussi par le changement des institutions”

Bachir Gemayel, Discours et Textes

En visite privée au Liban depuis le 6 janvier, Michel Rocard, député socialiste et une des figures de proue de la vie politique française, est l’hôte d’un dîner à l’ATCL offert en son honneur par Bachir Gemayel qui, dans son allocution, déclare notamment que “la vraie libération du Liban passe par le changement de ses institutions”. Au visiteur français en fin de séjour et qui a déjà rencontré les dirigeants du pays et les principaux antagonistes de la crise, le chef des FL expose sa vision du problème libanais.

“Vous voici, dit-il, au milieu d’un peuple que, par une nouvelle imposture dont la politique internationale est féconde, on a longtemps désigné de l’appellation “chrétiens conservateurs de droite”…On sait maintenant que c’était pour couvrir une nouvelle opération de transfert de population, pour étouffer les cris de ceux qu’on égorgeait au Akkar, à Aïchiyé, à Damour, pour pouvoir inscrire au palmarès de ce siècle, peut-être l’un des plus cruels, un nouveau génocide.

Vous savez maintenant que ce pays est dans sa majeure partie occupé, que la plupart de nos gouvernants sont les otages des forces d’occupation, que certains ont été forcés de dénoncer une démarche de la France pour que cesse le bombardement d’une ville libanaise dont les 200000 habitants étaient menacés dans leurs vies et leurs biens.

Vous savez maintenant qui sont les agresseurs et qui sont les victimes, qu’on continue à bombarder nos villes et à semer les voitures piégées dans nos rues les plus passantes, là où on peut faire le plus de victimes.

Vous savez désormais que le terme islamo-progressiste sert à dissimuler une nouvelle conjonction du totalitarisme et de la terreur…

Nous en sommes au stade de la libération de notre territoire. Mais la vraie libération passe aussi par le changement de nos institutions. Notre démocratie n’est que formelle, une caricature de votre système politique. Ici, le citoyen n’a jamais été que l’instrument du pouvoir, un pouvoir qui tournait pour lui-même. Cela doit nécessairement changer et le changement s’est en tout cas déjà opéré dans les esprits.

La faiblesse des pays du tiers monde est d’avoir emprunté à l’Europe ses institutions en oubliant qu’elles sont la résultante d’une expérience historique particulière. Sur des réalités sociales différentes, ce n’est alors que du placage qui fausse totalement la vie politique de ces nations. La redécouverte aujourd’hui de notre identité par cette guerre de résistance et de libération, tel est le plus grand cadeau, il est vrai bien amer, que nous ont fait nos agresseurs”.

26 septembre 1980: Bombe dans un bus FL: 2 tués

Bachir Gemayel, Discours et Textes

Deux personnes sont tuées et 22 blessées dans l’explosion d’une charge de 10 Kg de TNT placée dans un sac abandonné sous une banquette d’un autobus des transports en commun relevant des FL et alors qu’il se trouvait à l’arrêt de Dora.

Les FL accusent nommément Abou Iyad et Bachir Gemayel déclare que “le palestinien réfugié doit savoir qu’il sera tenu pour responsable de la vie de chaque libanais qui meurt du fait de ces crimes et devra un jour rendre compte de tout ce qui a été perpétré contre les libanais pacifiques”.

16 août 1980: “7 juillet: Bachir Gemayel s’explique”

Bachir Gemayel, Discours et Textes

Dans un interview à Magazine, Bachir Gemayel affirme que l’action du 7 juillet contre le PNL visait à instaurer dans les régions Est une sécurité unique, non un parti unique.

“Ces régions, dit-il, s’en allaient à vau-l’eau surtout après les incidents de Wadi Chahrour. Il fallait juguler ce processus. A l’amiable? Trois ans y ont été consacrés sans résultat. D’où la nécessité d’une opération de force… La population en avait assez des incidents sanglants entre les Kataëb et le PNL, qui avaient fait tant de victimes. Entre juillet 1979 et juillet 1980, il y a eu près de 170 tués dans des incidents aux causes futiles…”.

Abordant ses réticences au déploiement de l’armée à l’Est, Gemayel demande à Hoss d’accepter l’armée à Beyrouth-Ouest et à Daouha “et je lui dresserai des arcs de triomphes dans nos régions. Ils disent vouloir protéger le Liban. Soit. Qu’ils nous ramènent à Damour, qu’ils se déploient au Sud, dans le Nord, dans la Békaa, qu’ils étendent l’autorité de l’Etat sur tout le territoire… Mais qu’il y ait 5000 soldats à Hadeth et Aïn el-Remmaneh et pas un seul à Chiyah, c’est là une anomalie que je n’admets pas”.

1er septembre 1979: Discours musclé de Bachir Gemayel

Bachir Gemayel, Discours et Textes

Le 1er au soir, dans un discours prononcé à Ghosta devant des émigrés, Bachir Gemayel critiquait une armée qui “se divertit depuis trois ans dans des parades télévisées pour faire croire à l’opinion publique qu’elle est dotée d’une cause”, lui déniant toute capacité, dans sa forme actuelle, de sauver le pays et soulignant qu’elle s’en est prise récemment aux Forces Libanaises à Ouyoun el-Simane et au Port pour faire oublier son fiasco à Kawkaba.

Le chef des Forces Libanaises avait demandé “aux gens du pouvoir de cesser de prêter l’oreille aux ambassadeurs et aux gouvernements qui ne cherchent qu’à mettre le Liban à genoux pour régler le problème du Proche-Orient à ses dépens. Ce que la Syrie n’a pu faire, que nul sous n’importe quel uniforme ne tente de le refaire”. Parlant du Sud, il avait noté que “les nôtres y sont la cible des mêmes menaces qu’Achrafieh et toutes les régions libérées ont connues durant quatre ans”, et estimé que dès lors “l’acceptation de toute aide devient possible ainsi d’ailleurs que toute prise de position sous la pression des coups reçus”.