Exclusif : armes, pétrole, passeports : L’incroyable imbroglio du Proche-Orient : (Philippe Perinet) (Raids numéro 41)

Discours et Textes

Sous la partie visible du drame libanais, masqué par l’héroisme des combattants et la détermination d’un peuple à survivre, malgré tout, en tant que Nation, un inextricable imbroglio se noue sans cesse davantage, avec ses ramifications politiques, stratégiques et commerciales.

Privé de politique extérieure, soumis au bon vouloir de l’étranger, le Liban est le théâtre d’ombres de toutes les transactions douteuses, des accords contre nature et des trahisons sans scrupules.

 

Pourtant, l’enchainement secret des faits qui se sont déroulés au cours du printemps 1989, dépasse de loin l’entendement. Au point que même les « législateurs » à l’origine des règles barbares et sauvages qui régissent le monde glauque des accords secrets entre pseudo-ennemis, ont eu à rougir de telles opérations !

Comme chaque fois en pareil cas, cette affaire a débuté de façon anodine. En l’occurrence, par la signature d’une série d’accords entre le président irakien, Saddam Hussein, et le chef chrétien des Forces Libanaises.

Samir Geagea souhaitait alors se démarquer de la politique du général Aoun, et se venger de l’éviction dont il avait été victime lors des pourparlers interchrétiens qui précédèrent la nomination du chef de l’Armée Libanaise à la tête de l’ « Etat-réduit chrétien ». Ancien patron des très efficaces Services de Renseignements aux ordres de Béchir Gemayel, formé en France dans les locaux du boulevard Mortier, Geagea a gardé de ses précédentes activités le goût des vrais-faux papiers et des alliances multiples.

Des armes irakiennes contre des passeports libanais :

 

Ainsi, au cours de l’année 1988, un accord est passé entre les Forces Libanaises et les services secrets irakiens. Il prévoit qu’en échange de livraisons intensives d’armes lourdes, l’Irak recevra quelques centaines de passeports libanais vierges. Ceux-ci étant destinés à être distribués aux ressortissants palestiniens protégés par Saddam Hussein, et à la branche logistique de ses services secrets, au cas où…

L’objectif recherché par Bagdad, après avoir sérieusement entamé la puissance de l’ennemi iranien, est de placer ses pions antisyriens en devenant la troisième puissance étrangère sur le sol libanais. A égalité d’influence avec les alaouites de Damas et les perses de Téhéran. Simultanément, l’Irak parfait sa mainmise sur la diaspora palestinienne, se pose en protecteur principal (et donc en interlocuteur privilégié) de l’OLP et réhabilite une image de « Saint Bernard » du Proche-Orient que les trop longues années de guerre avaient ternie.

Mais Samir Geagea, désormais bien fourni en armes modernes, fait peur…Aux Etats-Unis d’abord, qui redoutent de le voir se transformer subitement en un second Hobeika (le précédent chef des Forces Libanaises) aux tendances micro-impérialistes incontrôlables. A Damas, qui craint ses réactions imprévisibles et toujours hostiles à la présence des troupes syriennes. Et surtout au chef du gouvernement chrétien qui veut éviter à tout prix un déséquilibre fatal à sa carrière et une reprise du pouvoir par la frange dure du « réduit chrétien ». Le général Aoun décide donc de juguler les velléités de Geagea et de récupérer coûte que coûte les armes lourdes offertes par le grand frère irakien…La lutte fratricide du début de l’année coûtera chère aux deux parties : quatre semaines de combats acharnés.

En février 1989, les émissaires français, américains et irakiens forcent l’arrêt des combats. Les Forces Libanaises font acte d’allégeance contre la possibilité de garder les armes lourdes déjà acquises. De son côté, l’armée libanaise recevra de Bagdad quelques chars, des munitions et des missiles sol-sol de moyenne portée. En contrepartie, elle s’engage à favoriser le « don » de passeports aux palestiniens, et prend en charge l’installation d’observateurs irakiens dans son secteur. Tout rentre alors dans l’ordre…

Toujours en ce début d’année 1989, les forces militaires du mouvement Amal sont encore monopolisées par les combats épisodiques avec les miliciens du Hezbollah, eux-mêmes accaparés par leur politique de renoyautage au sein de la population chiite du Sud-Liban et les opérations contre les soldats de l’ALS à la solde d’Israël. Seul le PSP druze de Walid Joumblatt, aguerri aux combats et particulièrement bien armé, représente un réel danger pour les chrétiens. Le général Aoun, parfaitement au courant des risques que Joumblatt pourrait faire courir au Liban s’il décidait de passer sérieusement à l’action, fait pression sur Israël, puis sur les Etats-Unis, pour traiter avec le principal fournisseur en armes et en munitions des combattants druzes : Kadhafi.

Ainsi, dès le mois de décembre 1988, l’Egypte –sur « amicale pression » de la Maison-Blanche –ouvre aux chasseurs libyens un espace aérien fermé depuis de nombreuses années. Les émissaires des deux services secrets se rencontrent à plusieurs reprises, d’abord au sein des capitales respectives, puis à Riyad, Malte et Athènes (il semble qu’au cours des deux dernières réunions secrètes, des officiers de la CIA et des renseignements israéliens aient participé aux débats). Tenues remarquablement secrètes, les modalités des tractations passées entre Tripoli et Tel-Aviv ne seront connues, en partie, qu’à la fin du printemps de cette année.

Pour Kadhafi, l’affaire est excellente puisque, non content de recouvrer un espace aérien « légal » de plus grande importance, il obtient des américains de convaincre leurs homologues soviétiques (perestroïka oblige !) de lui livrer sans délais des chasseurs et des bombardiers supplémentaires. Et, last but not least, de stopper séance tenante la campagne lancée par le service « espionnage » de la CIA contre la construction d’une « probable » usine d’armes chimiques à Rabta (Un peu plus tard, relançant le marchandage, l’auteur du « petit livre vert » obtiendra de la France la suppression d’une partie de l’embargo national sur les armes).

En échange, la Libye stoppe immédiatement son aide providentielle au PSP, prenant ainsi le risque de condamner à moyenne échéance son principal (mais ô combien coûteux !) allié sur la scène libanaise.

Dans le même accord, Tripoli accepte de vendre à des firmes multinationales arabes un pétrole dont la qualité convient parfaitement à la centrale beyrouthine de Zouk. A charge pour ces sociétés, à travers un montage financier classique, de le dévier sur Israël, qui seul est en mesure d’acheminer à bon port de telles cargaisons sans problèmes majeurs. L’affaire est bien montée et des tonnes de carburant, officiellement interdites à la vente vers l’Etat hébreu, sont acquises en Europe par le biais d’un agent civil, en fait un « honorable correspondant » du Mossad, et revendus à des sociétés prête-noms (Les unes à capitaux majoritairement juifs, les autres à forte participation arabe) installées dans les paradis fiscaux des Bahamas, des Bermudes, du Liechtenstein, de Monaco ou de Saint-Marin. Le pétrole est chargé dans plusieurs ports d’Europe et du Bassin Méditerranéen, puis transbordé dans des mini-pétroliers dès son arrivée à Haïfa.

Ensuite, l’or noir est acheminé discrètement sur Beyrouth avec un arrêt obligatoire à Ras Nakoura, petit port libanais situé dans la zone FINUL au Sud de Tyr…On remarquera que bizarrement, lors de chacune de ces escales qu’aucune nécessité technique ne justifie, des représentants du Hezbollah sont présents en toute impunité. Venaient-ils percevoir quelque chose ? Il est très difficile d’être catégorique à ce sujet mais, par hasard, une douzaine de missiles Silkword sont apparus mystérieusement dans leurs mains au cours de cette période…

Des « arrangements » mutuels entre Tel-Aviv et Damas sur le dos d’un Liban impuissant :

 

Quoi qu’il en soit, les opérations de trafic pétrolier s’intensifient durant cette période et connaissent leur apogée lors de la destruction du réservoir géant de carburant de Dora par l’artillerie syrienne. Tout au long de l’opération, les navires affrétés par Tel-Aviv passent les barrages alaouites avec une facilité déconcertante, que la « maladresse » des artilleurs syriens n’explique nullement. En réalité, la Syrie venait de conclure un nouvel accord secret avec Israël…Un de plus au détriment des intérêts d’un Liban qui n’est plus capable de réagir !

En échange d’une ignorance feinte de la présence des ravitailleurs, Damas avait obtenu une « concession » israélienne sur les eaux territoriales du Nord-Liban…

Mais l’affaire ne fait que commencer. Fort de l’affaiblissement du PSP, le plus important allié de Damas, Bagdad décide d’intensifier ses livraisons d’armes hebdomadaires aux forces chrétiennes. Le gouvernement irakien passe un accord avec des émissaires de la CIA, stipulant que les Etats-Unis organiseront le passage de milliers de tonnes de matériel lourd par Akaba, les agents israéliens devant venir ensuite le récupérer et l’acheminer par mer jusqu’à Beyrouth.

Israel avait besoin de marquer des points face à Damas. Il accepta de marcher avec les irakiens pour fragiliser l’autorité orgueilleuse de Hafez el-Assad en le forçant à doubler les effectifs de son armée du Nord, et à la mettre en alerte rouge pendant plusieurs jours.

A Beyrouth-Est, le brusque changement de structure au sein de la délégation irakienne, qui passe en quelques jours de 30 diplomates à 300 officiers et sous-officiers (La plupart sont des artilleurs, le reste est composé d’aviateurs. Tous sont spécialistes « es-missiles », et particulièrement en ce qui concerne les Exocet version hélicoptère, et les FROG soviétiques), provoque une euphorie mal contenue. Mais la réaction de Damas ne se fait pas attendre. Le gouvernement syrien contre-attaque en révélant à Tel-Aviv l’existence d’un accord secret entre le général Aoun et Yasser Arafat, aux termes duquel les forces armées chrétiennes s’engageaient à fournir « quelques missiles » de dissuasion à la nouvelle armée nationale palestinienne en pleine restructuration dans le Sud du pays. En échange de bons procédés, les services de renseignements et commandos palestiniens monteraient des opérations militaires « homo » (Opérations visant à éliminer physiquement et définitivement un ennemi) et de sabotage contre le PSP au Nord de Saida. La révélation est d’importance car si les officiers israéliens chargés d’étudier la possibilité de laisser l’Armée Libanaise posséder de tels missiles, avaient conclu à un bienfait stratégique, ils n’avaient évidemment pas envisagé le danger que pourrait faire courir aux communautés juives, des missiles FROG installés dans le Sud du pays.

A Tel-Aviv la panique règne, et sans vérifier les fondements de telles affirmations, le chef du gouvernement fait personnellement pression sur la Maison-Blanche afin de faire cesser séance tenante l’opération de trafic d’armes en cours. Comme la situation est confuse, les Etats-Unis donnent le feu vert, et la marine égyptienne entre immédiatement en jeu, arraisonnant au large du Golfe d’Akaba une barge chargée de deux rampes lance-missiles et de six FROG-7, aussitôt conduite sous bonne escorte au milieu du canal de Suez (Le choix du canal de Suez comme lieu de « cache » fut délibéré car les égyptiens ne savaient pas où stocker sans danger l’encombrant chargement, et parce que les israéliens voulaient pouvoir le surveiller à tout moment).

Michel Aoun, l’homme du baroud d’honneur, devient gênant pour Israël :

 

De leur côté –et toujours sur ordre de Washington –les jordaniens confisquent le reste des armes et des munitions stockées sur le port, ainsi que les chars d’assaut et une dizaine de vedettes rapides chargées de mortiers et de lance-roquettes. Encore reste-t-il pour Israël à régler les comptes avec le général Aoun, grand organisateur du dernier baroud d’honneur, et dont l’attitude vis-à-vis des palestiniens est loin de faire l’unanimité à la Knesset !

Au début du mois de mai, sur une embarcation, un commando de six mystérieux libanais est arraisonné au large de l’aéroport de Larnaka, armé de fusils d’assaut, de grenades, et de lance-missiles SAM-7. Selon les autorités chypriotes, ses membres font partie d’un groupe autonome chiite de Beyrouth-Ouest qui souhaitait en finir avec le général Aoun, et voulait envoyer son hélicoptère à la mer…

Or, nous sommes aujourd’hui en mesure d’affirmer qu’il n’en était rien, comme les observateurs avertis ont eu tôt fait de s’en apercevoir. Entre autres parce qu’il est absolument impossible de pouvoir rallier Beyrouth à Larnaka sans passer dans les maillons étroits du filet israélien. En fait, le commando aurait été recruté par des agents hébreux qui pourraient faciliter son passage vers Chypre, puis dénoncé à la police locale. Simple avertissement !

Pas de politique extérieure indépendante pour le Liban : les puissants voisins y veillent :

 

Moins de 15 jours plus tard, une rencontre au sommet regroupant des émissaires du Shin Beth, du Mossad et des services de renseignements libanais a lieu à Paris (Les Services secrets français ont été tenus dans l’ignorance des termes de cette réunion…De la gratitude dans le camp des « alliés »). Chéhab, représentant l’Armée Libanaise, s’y voit expliquer en détails le montage du faux attentat de façon à lui faire clairement comprendre que le général Aoun ne devait entreprendre que ce qu’Israël décidait, s’il ne voulait pas avoir d’accident…Il reçoit aussi l’ordre de ne pas livrer les missiles promis à l’OLP et de refuser toute opération commune qui n’aurait reçu l’aval d’Israël…Joumblatt est sans doute l’ennemi actuel, mais il a déjà servi tant de fois la cause israélienne, qu’il faut se ménager la possibilité de faire encore appel à lui !

Simultanément, un contact est pris avec les autorités syriennes pour leur expliquer que le message a été bien reçu, et les informer officiellement de l’embargo créé sur les missiles à destination du camp chrétien. En contrepartie, les israéliens exigent qu’un certain nombre de leaders de l’OLP, soupçonnés d’être les coordinateurs de l’Intifada en Palestine et résidant en Syrie, soient mis hors d’état de nuire dans les geôles syriennes…Damas rend la politesse et arrête une centaine de « hors-la-loi » en 48h.

Evidemment, comme dans tout mariage de raison, l’un des « époux » décide assez vite de rompre ses engagements. Il semble bien qu’à partir de juin, la Syrie ait décidé de jouer ce rôle. Ainsi, un pétrolier grec et un autre battant pavillon maltais sont touchés successivement par l’artillerie de Damas, alors qu’ils s’apprêtaient à ravitailler la centrale de Zouk…

Fin juin, une barque de « pêcheurs » est coulée par la marine égyptienne au large d’Akaba. Il est certain que son équipage ne cherchait pas que des poissons…En revanche, un doute subsiste quant à l’identité des occupants : s’agissait-il d’un commando palestinien à la solde de Damas, s’apprêtant à faire sauter une partie du matériel irakien ; ou bien était-ce un détachement du service action israélien également chargé de détériorer les armes bloquées sur le port ? Les deux hypothèses se défendent…Elles reflètent en tout cas l’imbroglio inextricable et totalement illogique qui soutend le drame libanais.

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