RENAISSANCE DE SAMIR GEAGEA

Discours et Textes, Samir Geagea
Nous revenons fin juillet 2005 d’un reportage de quinze jours au Liban. Les attentats continuent de s’y succéder. Dernier en date, le 12 du même mois, la tentative d’assassinat contre Élias Murr, le ministre de la Défense, a fait deux morts et une dizaine de blessés. A la frontière syrienne, pendant trois semaines, Damas a bloqué le passage des camions venant du Liban sous des prétextes sécuritaires. On sent l’amertume des Syriens pouvant susciter le pire. Le gouvernement s’est cependant constitué, rassemblant toutes les tendances politiques. Sauf Michel Aoun qui boude la réconciliation nationale. Cependant, le 26 juillet 2005, nous n’osions plus l’espérer, leader chrétien emprisonné depuis onze ans, Samir Geagea était libéré suite à la loi d’amnistie votée une semaine plus tôt en sa faveur. Embarquant pour la France, où il doit se reposer, il est apparu à l’aéroport paraissant presque un vieillard, lui alors dans la force de l’âge à son entrée en prison. Confiné dans une cellule de 6 m2 en sous-sol, privé de soleil, interdit de journaux, il sort malade mais étonnant de volonté. Sous les ordres de la Syrie, ses compatriotes au pouvoir se sont salis en portant atteinte à l’intégrité morale et physique d’un détenu.

Nous rapportons ici les passages à nos yeux les plus significatifs du discours prononcé par Samir Geagea à sa libération.

” Le véritable prisonnier, c’est celui qui a construit, pierre par pierre, son propre Alcatraz, celui qui a renoncé à ses convictions pour se nourrir de celles des autres… Le véritable prisonnier c’est celui qui règle ses pas sur ceux des autres, par convoitise, par envie, pour un poste, un profit… “

” Si nous désirons édifier un avenir meilleur pour les générations montantes, il nous faut collaborer tous ensemble dans un esprit totalement différent de celui qui a marqué les années de guerre. Afin de pouvoir collaborer tous ensemble, nous ne devons pas percevoir les autres en nous basant sur les préjugés que nous avons eus d’eux durant les années de guerre. La guerre avait sa propre logique qui n’est plus valable et qui n’est plus de mise aujourd’hui. Regardons vers l’avenir, joignons nos efforts, pour redonner espoir à nos jeunes… “

Il y a de Nelson Mandela dans cet homme.

Samir Geagea retrouvant sa femme Sethrida,
le 26 juillet 2005, après onze ans de séparation.

BIOGRAPHIE DE SAMIR GEAGEA

En 1989, outre nos voyages précédents, nous avions enquêté un an sur Samir Geagea et son mouvement, les Forces libanaises.

Il est né en 1952 dans le quartier d’Aïn Remmaneh à Beyrouth. Son père était sous-officier dans l’armée. La famille se rendait tous les étés dans son terroir d’origine, Bécharré, village de la montagne attaché à son identité et à sa foi chrétienne.

En dépit de la modicité de ses moyens, le père offre des études à ses trois enfants. L’aîné ira à Harvard et vit désormais aux États-Unis. Pour Samir, ce sera la médecine. En même temps, il milite pour le maintien des chrétiens au Liban. En 1975, quand éclate la guerre, servi par son charisme il se retrouve à la tête d’une quarantaine de miliciens de Bécharré pour protéger la vie des chrétiens de Beyrouth.

Cause de la guerre, les Palestiniens, soutenus par les Syriens, sont alors les principaux ennemis des chrétiens du Liban. Samir, s’illustrant contre eux dans plusieurs batailles, se fait remarquer par Pierre et Béchir Gemayel, les chefs de la plus importante milice chrétienne, les Kataëb. Fin mai 1978, ces derniers l’appellent au quartier général.

La famille Frangié et son chef, l’ancien président de la République, Soleiman, se sont alliés aux Syriens. Ils ne cessent de harceler les Kataëb et sont allés jusqu’à assassiner l’un de leurs hommes, Joud el Bayeh.

Samir raconte : ” Béchir m’a donné l’ordre de monter une opération éclair nous permettant de capturer quelques responsables militaires des Frangié afin de négocier un nouveau mode de relations entre nous… Nous l’avons fixé pour le samedi 10 juin. Mais 24 heures auparavant, nous apprenions que Soleiman Frangié ou son fils, Tony, devaient passer le week-end à Ehden, là où nous avions prévu d’effectuer notre opération. Nous la reportâmes au mardi suivant, afin d’éviter une confrontation directe avec un membre de la famille Frangié… ”

Entamant la progression tôt le matin, Samir commande. Vers cinq heures, après avoir fait un prisonnier, Antoine Taraf, les Kataëb rencontrent une forte résistance. Au cours des échanges de tirs, Samir reçoit une balle dans le bras. Pendant son évacuation, il tombe dans une embuscade des milices des Frangié et reçoit deux autres projectiles. Evanoui, il est transporté à l’hôpital de l’Hôtel Dieu, à Beyrouth. Il y arrive à huit heures moins cinq. Ironie du sort, il devait y prendre son service à huit heures en tant que médecin.

En son absence, les Kataëb poursuivent leur avance. Quand ils s’emparent de la maison des Frangié, ils tombent sur Tony, sa femme et leur fille morts. Ils ont été tués pendant les affrontements affirment Samir. Ses adversaires disent qu’il les a assassinés. La chronologie des événements, confirmée par l’hôpital, dément cette accusation.

Evacué pour être soigné en France, Samir ne rentre au Liban qu’à la fin de l’été 1978. Les Kataëb ont essuyé des revers dans le Nord. Ils se replient, découragés, sur le couvent de Mayfouk. Le moine responsable des lieux leur offre de s’installer à Qattara, une dépendance en mauvais état dont ils feront leur base. A partir de là, Samir va prendre son envol. Il a renoncé à ses études. On l’appellera cependant ” Hakim, ” le sage, comme on dit aux médecins au Liban. Désormais, il consacre sa vie à la communauté chrétienne.
Mais il n’y a pas que les Syriens à s’intéresser au Liban. Le 6 juin 1982, les Israéliens violent la frontière et remontent jusqu’à Beyrouth qu’ils bombardent. Ils prétendent agir dans l’intérêt des chrétiens. Tout dans leur comportement prouvera le contraire.

Cependant, en dépit de la guerre, les institutions du pays continuent de fonctionner. Le 23 août, Béchir Gemayel est élu Président de la République par le Parlement libanais. Cela déplaît. Le 14 septembre, moins d’un mois après, il est assassiné par un militant pro-syrien.

Béchir laisse une petite armée derrière lui, les Forces libanaises, une structure censée regrouper les combattants de toutes les milices chrétiennes. Mais un commandement stable a du mal à se mettre en place après lui. Les Forces libanaises tendent à se diviser en clans.

L’un d’eux est dirigé par Elie Hobeika. Brutal et sanguinaire, du 16 au 18 septembre 1982, il sera utilisé par Ariel Sharon, pour massacrer les civils du camp palestinien de Sabra et Chatila.

Un commandement collégial finit par se mettre en place. De fait, Samir et Hobeika se partagent le pouvoir à la tête des Forces libanaises. C’est le mariage de la carpe et du lapin.

Le 28 décembre 1985, le divorce devient inévitable. Ce jour-là, à Damas, Hobeika se met aux ordres de la Syrie en signant un accord, avec les chefs de milices musulmanes et le Président Hafez el Assad.

Le 14 janvier 1986, Samir encercle Hobeika et ses hommes. Celui-ci, acculé, s’enfuira vers Chypre pour rejoindre ses nouveaux alliés à Damas. Dans les bâtiments abandonnés par le fuyard, on trouvera de la drogue, des faux dollars et des voitures piégées prêtes à l’emploi.

A partir de ce moment, libre de ses mouvements, Samir transforme les Forces libanaises en une véritable institution. Outre leur fonction militaire, dans le réduit chrétien qu’elles contrôlent, il leur attribue des missions civiles : une caisse de sécurité sociale, le droit de lever des taxes, le contrôle des prix etc… Les Libanais, rétifs à l’ordre, n’aiment pas cela. Ils veulent la protection des miliciens mais sans que cela leur coûtât. Samir va payer cher son goût de l’efficacité.

A la tête de la présidence de la République, Amine Gemayel a succédé à son frère Béchir. Le 22 septembre 1988, arrivant à la fin de son mandat, faute d’élections, et conformément à la constitution, il nomme le chef de l’armée, le général Michel Aoun, Premier ministre. Ce dernier a pour mission principale d’organiser les élections.

Il n’en fait rien. Par contre, il se lance dans une politique agressive à l’égard des Forces libanaises. Oubliant l’inaction de l’armée quand ils sont attaqués et les sacrifices des miliciens, une grosse partie des chrétiens le soutient.

Du 14 au 21 février 1989, les troupes d’Aoun attaquent une première fois les Forces libanaises. Partant pour négocier avec le général, Samir tombe dans une embuscade. L’un de ses gardes du corps est tué.

Le 31 janvier 1990, Aoun lance une nouvelle offensive contre les hommes de Samir Gegea. Les combats, d’une violence effroyable, laisseront le réduit chrétien ruiné. Surtout, l’Occident, pour se débarrasser du problème libanais, abandonnera le Liban aux mains de la Syrie. Le 13 octobre 1990, les forces syriennes forcent Aoun à l’exil.

Samir Geagea ne veut pas collaborer avec un gouvernement pro-syrien. Comme il s’y attendait, refusant de quitter le pays, il est accusé de crimes dont il est innocent. Il est arrêté le 24 avril 1994. Condamné à mort, sa peine est commuée en emprisonnement à perpétuité. Jusqu’au 26 juillet 2005…

Alain Chevalérias

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