Volontaire français dans les Forces Libanaises (texte et photos de Thibault De La Tocnaye) (Raids numero 12)

Discours et Textes

Durant exactement deux ans, de novembre 1982 à novembre 1984, Thibault De La Tocnaye s’est battu aux côtés des forces chrétiennes libanaises. Il a été l’un des leurs, l’un de ces soldats qui, dans le Chouf, de Saadiyate à Damour, sur le front Nord, sur la « ligne verte » à Beyrouth, a défendu pied à pied, l’intégrité du sol libanais.

D’abord présent dans l’artillerie, il a fait partie des fameux Wahadet, les commandos de tous les coups durs. Thibault est également passé dans les rangs du Bataillon 77 de l’infanterie motorisée, qui s’est souvent battu contre les syriens. Sur le plan politique, il a aussi joué un rôle important dans l’entourage du chef des Forces Libanaises, Samir Geagea. Il fut le premier à expliquer à cet homme, qu’il serait le véritable successeur de Béchir Gemayel et serait le seul vrai chef des Forces Libanaises.

Janvier 1984. Caserne d’artillerie Roger Nader. Beyrouth-Est…

« Thibault, tu partiras ce soir en mission avec Joseph dans l’Iklim el-Kharroub (Sud du Chouf). Avec la chute de Mechref et de Damour, il faut réorganiser nos batteries dans la région, ainsi que la salle d’opération qui est provisoirement installée à Zarout. Tu le seconderas dans cette mission ». Pour le moment, les obus de tous calibres pleuvent sur la « capitale » du Liban. Les batteries de 120 des Forces Libanaises stationnées à Achrafieh et les canons de 155 de la banlieue ripostent aux tirs des milices du PSP (Parti Socialiste Progressiste) et d’Amal (Milice Musulmane). Si les syriens se mettent aussi de la partie, cela va être une autre histoire !

Un sac et une kalash :

 

23h30. Nous grimpons dans le Command Car. Direction le Port. Au bout de la rue, une déflagration soudaine ; un énorme mur s’écroule, un grand rideau de flammes ; un immeuble vient d’être touché et une voiture s’embrase devant nous. Sans doute une fusée Grad. L’incendie est de courte durée : des canalisations d’eau ont sauté et la rue est inondée. Joseph prend à droite, vers le Conseil Militaire. Nous longeons la côte après avoir contourné Beyrouth-Ouest, passé Khaldé, Nahmé et enfin Damour jusqu’à la centrale électrique de Jiyeh où la Dvora (patrouilleur israélien) nous attend. La vedette ne peut accoster, un canot vient nous chercher. –« Passe-moi mon sac, ma kalash, les cartes ! ». Joseph vient de sauter dans le canot : « Il faut se dépêcher avant que les israéliens ne rappliquent. Yalla ! Yalla ! »

L’embarcation de fortune file sur l’eau. Nous ne sommes plus qu’à quelques centaines de mètres de la jetée et déjà la Dvora disparaît dans la nuit.

« Mais qu’est-ce qu’ils foutent ? Pourquoi reviennent-ils ?…Merde, les israéliens ! ». Car c’est bien eux, à bord d’une vedette identique à la nôtre. Ils veillaient au grain, dans l’ombre. « Les salauds, ils allument les projecteurs ! ». Trop tard. Nous venons de doubler la jetée et l’officier israélien, un peu trop zélé, un druze peut-être, vient d’ailleurs de se faire avoir en beauté. Satisfaction de courte durée car une 12.7 se met à cracher dans notre direction. Les balles éclairantes –une tous les cinq coups –permettent d’en localiser l’origine.

Les druzes sont sur la crête et ils nous canardent depuis Barja et Baasir. A Jiyeh et jusqu’à Zarout, les Forces Libanaises ne contrôlent que le littoral. Soit une bande de terre de 500 mètres de large adossée à la montagne… « Content de retrouver la terre ferme quand même ! ». La centrale nous protège relativement des tirs. Dans quelques minutes, les Forces Libanaises vont riposter aux mortiers de 120 et de 82.

PC à 50 mètres du front :

 

Chaouki est là avec la Jeep. Il n’y a pas une minute à perdre. A fond de train, à « la libanaise », nous fonçons vers Zarout. La lune éclaire la route. Toutes les maisons sont désertes. La région est vidée de tous civils. Ils se sont repliés vers le Sud. Tous n’ont qu’une pensée : « Et dire qu’il y a encore 15 jours, nous contrôlions la majeure partie de l’Iklim. Le village de Mechref est tombé. Ensuite, nous avons été obligés de brûler le Collège International qui nous servait de PC et maintenant nous ne disposons plus que d’une salle d’opération de fortune installée dans un pavillon à 50 mètres du front… ». Tous les gars que nous rencontrons sont fatigués mais sans l’ombre d’une baisse de moral.

Sur la carte dépliée où figurent les sites d’artillerie (batteries de mortiers de 81, 82, 120, 160 et de canons de campagne 25 pounders, 130, 155), un type est penché…Il lui manque les deux bras. Ou plutôt « seulement » les deux mains car Georges –c’est son nom –arrive, avec ses moignons, à tenir la pédale du PRC, à conduire la Jeep et même à tirer avec la Kalachnikov en position rafale. Il a donc sa place, à part entière, parmi nous.

« Thibault, tu me calcules cette série de points. En attendant, je vais contacter nos observateurs. Il parait qu’avec le manque d’effectifs, ce sont les gars de l’infanterie qui règlent les tirs. Il faudra certainement les former vite fait… ».

Quelques heures de repos et nous entamons sous un soleil radieux, une journée-marathon comme nous allons devoir le faire durant une quinzaine de jours. En roulant vers le Sud, Joseph m’explique qu’on a tout simplement à dénicher un bulldozer avec son chauffeur pour déplacer une batterie de 120, puis trouver un chef pour assurer le commandement. Le combat des Forces Libanaises est vraiment, et avant tout, la résistance de tout un peuple qui se mobilise à tous les échelons pour conserver face à la barbarie et au fanatisme, ses villages, ses églises, ses coutumes…En un mot : sa terre.

La théorie laisse le pas à la pratique :

 

A 10h, nous avons trouvé le bulldozer. Nous commençons un long travail de terrassement et d’aménagement de remblais dans le renfoncement d’une petite vallée située non loin de l’axe Rmeil –Mtollé. Vers 16h, je positionne les jalons avec le gonio. Heureusement que les Kataeb (membres des forces chrétiennes), surtout dans l’artillerie, parlent français !

Tout est fini à la tombée de la nuit et je vois arriver « Chef Joseph » avec un homme d’une trentaine d’années.

« Tony est instituteur, il a servi dans les Forces au début de la guerre. Ce sera le patron de la batterie. Il faudra lui remettre en tête les calculs avec les tables de tirs ». Les tables de tir ! Parlons-en ! Lorsque vous avez le mortier, en l’occurrence un 120 –mais la remarque vaut pour toute pièce –d’un type bien particulier dans une armée bien classique, pas de soucis si vous avez la table correspondante. Mais lorsque vous avez des mortiers français, israéliens, espagnols, soviétiques ou tchèques, les problèmes se posent !…

Lorsque survient une pénurie d’obus d’un modèle particulier, il vous faut alors faire des combinaisons savantes et il devient clair que la théorie laisse le pas à la pratique et à un savoir-faire certain…Après avoir abandonné Tony dans la soirée, en quelque sorte à son triste sort, nous rejoignons les hommes d’O près de Maaret Baassir pour effectuer une reconnaissance du front. Depuis 1h, les échanges de tirs s’intensifient sur cette zone du front et il semble qu’un bon tir de barrage pourrait calmer les ardeurs des druzes de tendance « Joumblatt ».

La position des « dingues »

 

Dernière vérification du bon positionnement de mes huit chargeurs supplémentaires et de mes trois grenades défensives. Armement de la kalash. Ici, l’ambiance est différente. On ne parle plus…Ou alors à voix basse. Finie, l’atmosphère survoltée de la salle d’opération ou la fébrilité des batteries en action. C’est le grand silence, entrecoupé de détonations du RPG et des rafales prolongées de la 12.7 ou du MAG. En sautant derrière les derniers sacs de sable, j’entends les balles siffler au-dessus de ma tête. Très certainement des M-16. Les druzes sont à moins de 500 mètres et la ligne de front n’est absolument pas naturelle : on est sur un plateau ! Ce n’est pas pour rien que les types qui tiennent les positions ici, sont des « dingues ».

La veille, au petit matin, l’un des nôtres est tombé : un chiite, LE chiite de la compagnie ! Et O en est encore tout retourné. Il y a des musulmans dans les Forces, et c’est toujours très émouvant de voir mourir ces jeunes qui ont choisi le camp chrétien. Dans les Wahadet ad Difaa (sorte de Forces Spéciales de l’infanterie, l’auteur en fera d’ailleurs partie), il y avait deux musulmans : Bassim et Mohammad. Bassim était converti, Mohammad lui, portait encore son nom mahométan, mais il se sentait chrétien de cœur. « Ils sont dans l’usine, juste en face. On a localisé deux Orgues de Staline qu’ils planquent en temps ordinaire, et un 105-tir direct, probablement monté sur un 4×4. Ils ont déjà essayé plusieurs fois d’arriver jusqu’ici, sans succès ». Au PRC, Chaouki demande à la batterie stationnée à Jlailé de raccourcir son tir sur l’usine. Malgré les lunettes à amplification de brillance, on a du mal à ajuster le tir.

« Thibault, Thibault, ici Joseph »

« A’sama, Joseph » (Je t’écoute, Joseph)

« Oh, Thibault, il y a des problèmes ici sur « Mona ». J’envoie quelqu’un te chercher. Moi, je retourne chez Tony, on va bientôt avoir besoin de notre potentiel ».

« Chaouki ! Demande un obus éclairant de 81, ça devrait suffire pour bien localiser l’objectif »

« Mona », c’est la batterie de 81 et 82 d’Hailé et, effectivement, depuis un quart d’heure, les tirs en provenance de ce site, sont plutôt sporadiques. « Dommage, je vais manquer le grand feu d’artifice ! »

Je n’ai jamais couru aussi vite que pour descendre sur la route du littoral où mon chauffeur m’apprend que l’équipe de « Mona » a des ennuis avec ses munitions. Sur place, c’est plutôt le bordel ! Tous les types appartiennent au Mouchet (infanterie) et ils sont un peu désemparés devant la précarité du matériel. Cette nuit-là, deux obus sur trois en moyenne n’ont pas fonctionné ! On en était arrivé à épuiser un stock récupéré à l’ennemi lors des batailles de Kfarmatta et Baqqourta.

Retour à Beyrouth :

 

A chaque loupé, il faut renverser précautionneusement le tube, faire glisser doucement l’obus et tenter à nouveau notre chance. Hormis son caractère éprouvant pour les nerfs, inutile de préciser que, tant au niveau d’efficacité que de la précision, l’opération est peu rentable…

Il est à peu près 3h du matin quand deux fusées Grad (sans doute en provenance de l’usine) éclatent à moins de cent mètres de nous. « Pourvu qu’ils n’aient pas l’idée de rééditer, sinon ! »

C’est dans ces moments-là que tout se décide d’habitude. La chance aidant, c’est d’une main heureuse que le servant nous présente, coup sur coup, une demi-douzaine d’excellents obus de 82 nous permettant d’ajuster correctement sur une de nos pièces l’objectif en relation avec Chaouki. A 3h30, la batterie des huit mortiers de 81 et 82 mm d’Hailé peut se joindre, toute fière, au « déluge de fer et de feu », qui s’abat alors sur l’usine du sieur Joumblatt. Le cessez-le-feu intervient vers 4h. Le repos qui s’ensuit est plus que mérité pour tout le monde. Durant une quinzaine de jours, nous devions, avec Joseph, travailler d’arrache-pied, comme tout élément d’un 3e Bureau qui se respecte, pour essayer d’apporter à cette petite région que nous contrôlions encore, un réel appui d’artillerie.

C’est le cargo Jeanne d’Arc qui nous ramènera, cette fois-là, sur Beyrouth. A bord, une dizaine de prisonniers druzes et syriens. Le bandeau sur les yeux, pris en charge par les hommes du B2, cette situation suscita chez moi ces réflexions : bien que pratiquement encerclés, nous arrivons à faire encore des prisonniers ! Joseph et moi venons de nous dépenser comme des fous durant ces deux semaines. Tous nos combattants y croient encore « dur comme fer ». Et pourtant…Si Israel continue à poignarder les chrétiens dans le dos en pratiquant une politique à court terme pro-druze, ceux-ci ne pourront plus faire face à toutes les menaces, milices de gauche, musulmans ou syriens.

En février, Thibault retournera dans cette région, mais cette fois avec les Wahadet, pour une deuxième mission avant de quitter le Liban.

En juillet 1984, une trève interviendra sur la plupart des fronts (Sud, Beyrouth et Nord). En mars 1985, le docteur Samir Geagea prenant la tete des Forces Libanaises, s’insurgera contre la politique défaitiste de compromis avec la Syrie d’Amine Gemayel. Pour se venger, la Syrie jettera tout son poids dans la balance et fera tomber la région. Maintenant, il ne reste plus au Sud qu’un seul bastion chrétien : Jezzine. Mais ça, comme disait Kipling, c’est encore une autre histoire…

Advertisements

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s