L’incarnation du rêve libanais

Discours et Textes, Poussy Achkar

L’incarnation du rêve libanais

Comme chaque année, comme chaque jour, ton souvenir me revient et me fait ressentir le vide énorme que tu laisses. Je ressens aussi une grande tristesse quand je pense qu’au plus fort de la guerre, nous gardions l’espoir du lendemain. Quand nous marchions ensemble dans les rues à moitié détruites par les bombardements, nous voyions les familles boucher les trous laissés par les obus et reconstruire ce qui avait été détruit la veille, sachant qu’il s’effondrera sous les tirs du lendemain. Dans les yeux de cette population résistante, nous puisions l’espoir et la force d’affronter toutes les guerres.
Aujourd’hui, ce regard, qui nous donnait toute cette force, je le cherche mais ne le trouve plus, ou très peu. Tu laisses derrière toi un peuple que la paix, plus que la guerre, a brisé parce que cette paix n’est pas celle des braves, celle dont nous rêvions, celle d’un pays où la loi protégerait le faible et le fort, et où l’égalité et la justice seraient loi.

Où est ce rêve de grandeur que nous espérions pour notre peuple et notre pays ? Dans quels yeux le retrouver, avec quelles mains le reconstruire ? Les Libanais s’achètent et se vendent pour une bouchée de pain. Nous avons aussi perdu le respect de l’autre et le respect de nous-mêmes. Les gens se battent et s’insultent pour un rien, en public et en privé, alors que, face à face, dans les tranchées et dans la politique, nous avions voulu, malgré le sang qui coulait entre nous, garder pour « l’autre » tout le respect qu’il mérite. Quelles valeurs persistent aujourd’hui? Où les retrouver ?
Tu restes, malgré toutes les avanies auxquelles nous faisons face, l’incarnation du rêve libanais, notre rêve, celui d’un pays fort, souverain, indépendant et équitable. Un pays d’espoir, de liberté et de solidarité.
Il y a des jours où, face à moi-même et à ce passé que j’ai partagé et construit avec toi et beaucoup d’autres qui sont ou ne sont plus, je ne sais plus si je peux encore aider ces personnes qui viennent à moi en quête d’espoir. Et pourtant, comme tu nous l’a appris, alors que nous avancions sous les tirs, entre les corps tombés de nos frères, avec la poussière dans les yeux et dans la bouche, le soleil se lève après la nuit malgré tout.
C’est pourquoi, alors que notre pays traverse aujourd’hui une période aussi noire que celles que nous avons traversées côte à côte, pour toi et tous nos amis qui t’ont devancé ou rejoint dans le paradis des héros, mais aussi pour nos amis et nos enfants, je te promets d’espérer, d’œuvrer et de croire encore, et jusqu’à notre prochaine rencontre, au Liban de nos rêves.
Et toi aussi, jeunesse, pense à cet homme comme nous pensons à lui nous-mêmes, ses compagnons ; rappelle-toi qu’il fut, par sa foi, sa détermination et son courage, l’image lumineuse du Liban éternel, du Liban message, et qu’il a laissé, dans son sillage, des anges et des démons dont la résultante sera le Liban de demain. C’est votre rôle, jeunesse d’aujourd’hui, de faire pencher la balance du côté des anges, d’apprendre à vaincre sans faire de morts, d’obtenir vos droits sans léser les autres, de vous enrichir sans voler, de gagner sans tricher, d’être riche par les valeurs des héros, comme Bachir et ses compagnons qui ont marqué notre pays pour l’éternité.

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