Le dernier message de Bachir Gemayel (Nouveau Magazine numéro 1314 du 9 octobre 1982)

Discours et Textes

Il est encore présent dans tous les esprits et dans toutes les conversations. Chacun raconte à sa manière ce que voulait faire cheikh Bachir, ses dernières paroles, sa dernière journée. Chacun parle des réformes que voulait entreprendre le président disparu. Comment oublier cette vision d’un Liban propre, fort, qu’il a fait miroiter à nos yeux éblouis ?

Nous dévoilons aujourd’hui des extraits du discours improvisé qu’il a prononcé deux heures avant sa mort tragique. Il se trouvait alors au couvent de la Croix où on avait organisé une réception en son honneur. Cheikh Bachir avait promis à sa sœur Arzé de venir, en dépit de ses multiples engagements. Mais il ne s’attendait pas à une telle réception et, surtout, il ne s’attendait pas à devoir prononcer un discours. Il se décida finalement à improviser, sur l’insistance des personnes présentes :

« Nous resterons en Orient et nous continuerons à y respecter nos traditions et nos croyances… Je suis le président de la République libanaise et je suis responsable de tout libanais qui vit sur le territoire de la patrie et à l’étranger. Je suis responsable de toutes les institutions de ce pays. D’autant plus qu’elles sont libanaises et non chrétiennes ou musulmanes.

« J’ai 34 ans. Je suis sorti des rangs de la résistance qui, en huit ans, de chrétienne est devenue libanaise à part entière. Il est demandé aujourd’hui à chaque libanais de s’opposer à tout étranger, occupant ou attaquant qui tente de près ou de loin de déformer ou de porter atteinte à notre patrimoine, à nos valeurs et à la réalité du Liban que nous voulons, patrie des libertés et de la civilisation.

« Nous ne voulons être à la charge de personne et nous ne pouvons être sous la protection de personne. Nos martyrs se sont battus et sont morts pour notre cause. Ils ont préservé notre liberté et notre existence à travers huit ans de combat et malgré un désintérêt total de la part du monde entier. Lorsque nous avons gagné, les gens se sont alors ralliés à nous.

« Nous devons commencer à collaborer avec tout le monde, sans le moindre complexe. Personne n’est plus intelligent ou plus honorable que nous. Personne n’a défendu son pays plus que nous ne l’avons fait et aucune civilisation n’est meilleure que la nôtre. Nous ne sommes pas des sous-développés. Nous avons derrière nous six mille ans de civilisation dont nous sommes fiers et que nous voulons préserver. Nous n’avons aucun complexe et nul ne peut nous donner des leçons de civilisation, de morale et de culture. Nous sommes fiers de nos traditions et de notre patrimoine. Je souhaite à tout libanais qui a l’habitude de se sentir inférieur, de se délivrer désormais de ce genre de sentiment.

« Mon souhait, mon intention et mon travail vont dans une direction : il faut que les autres voient ce que nous voulons pour nous-mêmes, et non plus ce qu’ils veulent, eux. Nous étions menacés dans notre existence, plus que tout autre peuple au monde. Au nom de la liberté, cinq mille de nos jeunes gens sont morts, pour que vive le Liban.

« Je souhaite que nous n’ayons plus peur de la vérité. Nous devons la dire telle qu’elle est parce qu’elle seule nous permet de vivre la tête haute. Nous avons parié, lutté et gagné. C’était l’aboutissement logique de notre pari. Le Liban a été édifié sur le principe de la liberté, cette liberté que nous représentons et dont nous sommes garants. Nous voulons vivre la tête haute et c’est là la responsabilité de l’Etat qui doit prendre la relève du citoyen. C’est au président de la République d’assurer la sécurité et la liberté. J’ai décidé de prêter serment au Parlement, place de l’Etoile, pour affirmer l’unité de la capitale et la reprise de la vie normale ».

Cheikh Bachir aborda ensuite les raisons qui l’ont poussé à poser sa candidature à la présidence de la République.

« J’ai décidé de mener la bataille politique de l’élection présidentielle, parce que je ne pouvais plus accepter l’avènement d’un président faible, d’un président qui ne s’est jamais recueilli sur la tombe d’un martyr. Pour moi, ce n’était pas de vains mots et je savais que la lutte militaire devait me mener au combat politique. Comme nous avons gagné le pari de la résistance, nous voulons aujourd’hui gagner tout le Liban, dans ses 10452 Km2. Le Liban doit enfin être à tous ses fils, quelles que soient leurs confessions et leurs croyances ».

Cheikh Bachir a dû abréger son discours parce qu’il avait rendez-vous avec les « chabab » à Achrafieh. Il tenait à être à l’heure, tout comme il tenait à cette réunion hebdomadaire.

Tous ceux qui ont vu cheikh Bachir à cette réception au couvent de la Croix racontent qu’il semblait préoccupé, pressé, et que souvent son regard s’est perdu loin de l’assistance. Coïncidence ? Prémonition ? Comment le savoir ! Aujourd’hui, le « président espoir » n’est plus. Mais l’angoisse qu’il avait réussi à juguler, rejaillit plus forte que jamais. Le Liban fort dont il rêvait, dont nous rêvions, est-il possible ?

Loin des émotions et du sentimentalisme, un leader politique affirme que la vision, les rêves de cheikh Bachir ne peuvent que prendre corps. Parce qu’ils reflètent ceux de tout un peuple et même ceux de l’étranger, ceux de Washington. Washington qui s’est engagé à traduire ces rêves en mesures pratiques et efficaces sur le territoire. L’échec est désormais interdit, grâce en partie à la détermination des Etats-Unis, soucieux de leurs intérêts dans la région.

Ce que cheikh Bachir voulait faire rapidement, d’autres prennent maintenant leur temps pour le réaliser. Ils veulent avancer lentement mais sûrement, et les ambitions, les rêves demeurent intacts, présents dans tous les esprits. Même si l’enthousiasme suscité par cheikh Bachir est bel et bien tombé.

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