Le testament de cheikh Bachir (Philippe Abi Akl) (Nouveau Magazine numéro 1313 du 2 octobre 1982)

Discours et Textes

Il est mort depuis déjà plus de deux semaines, mais son souvenir est toujours aussi vivace, aussi émouvant. En vingt jours, cheikh Bachir Gemayel nous a donné des leçons pour le restant de notre vie. Et ses moindres paroles, ses discours prennent aujourd’hui valeur de ligne sacrée à suivre.

 

« Je ne suis pas l’homme d’Israël. Ni celui d’aucun autre Etat. Je ne suis que l’homme du Liban, patrie et Etat. Je suis l’homme du Liban libre, indépendant et pleinement souverain dans le cadre de ses 10452 Km2… ».

Ces paroles, cheikh Bachir les répétait encore à Rafic Chahine et Sleiman Ali, le week-end précédant sa mort. Tous trois avaient même décidé de se rencontrer de nouveau le mercredi 15 septembre, au domicile de Rafic Chahine. Cheikh Bachir étudiait sérieusement la possibilité de nommer Sleiman Ali comme son premier chef de gouvernement.

Le destin en a décidé autrement, coupant court aux rêves du jeune président et aux nôtres. Mais à partir de son élection, le 23 août dernier et jusqu’à sa mort, le 14 septembre, nous pouvions nous faire une idée précise de sa vision du pouvoir. En quelques jours, il avait réussi à convaincre même ses adversaires de son profond attachement à la démocratie, de son ouverture politique, de son attachement au jeu parlementaire et de sa vision propre du pouvoir.

Il avait pour principes de base l’intégrité et la compétence, quelle que soit la confession ou l’appartenance politique. Le libanais, à ses yeux, avait droit à tous les honneurs. Il lui était cher. Pour lui, l’Etat devait être au service du citoyen. C’est pourquoi il fallait sans cesse rénover ses structures et consolider les liens entre l’Etat et le citoyen. Mais ces grandes lignes appelaient de multiples questions que plusieurs leaders auraient souhaité poser au président disparu.

Magazine s’est procuré la liste des questions que devait poser Sleiman Ali à Bachir Gemayel, le mercredi 15 septembre 1982, avant de commencer ses contacts secrets pour la formation du premier gouvernement.

1-Comptez-vous mener des consultations parlementaires traditionnelles, selon la coutume suivie, c’est-à-dire avant la nomination d’un Premier ministre, ou demander à ce dernier de sonder les blocs parlementaires avant la formation du gouvernement ?

2-Quelle devra être, selon vous, la nature du gouvernement : parlementaire, extra-parlementaire ou mixte, réduite ou élargie ?

3-Quels devront être les principaux points du communiqué gouvernemental ?

-établir la souveraineté nationale sur tous les territoires, notamment au Sud et dans la Békaa.

-les amendements de la loi sur l’armée, tout en donnant un aperçu de la réédification de l’armée sur de nouvelles bases.

-la confirmation de l’attachement à la vie parlementaire et aux libertés dans le cadre de la Constitution et des lois en vigueur.

4-Quelle sera la position du gouvernement par rapport aux partis ?

5-Comptez-vous donner au gouvernement des pouvoirs exceptionnels et en quoi consisteront-ils ?

6-Y a-t-il une possibilité de soulever le problème de la peine de mort ?

7-Quel sera le sort des armes et des porteurs d’armes ?

8-Quelles sont les grandes lignes de la politique étrangère au Liban ?

-relations avec les autres pays arabes ou non.

-relations avec la Ligue arabe. Le Liban respectera-t-il ses décisions, notamment celle concernant la défense commune ?

-la position du Liban par rapport à la présence israélienne et aux propositions israéliennes de signer avec le Liban un traité de paix ou un pacte de défense.

Voilà en gros, les questions que Sleiman Ali voulait poser à cheikh Bachir. Mais ce dernier, conscient des multiples interrogations de son futur Premier ministre, avait déjà préparé quelques réponses.

« J’appliquerai l’esprit et la lettre de la Constitution et j’entreprendrai des consultations pour former un gouvernement nouveau et par des moyens nouveaux. Quant au nombre des ministres, c’est un problème à discuter avec le Premier ministre. J’hésite entre une formule de 6 ou 16. A propos des libertés, elles sont sacrées pour moi. Il faut les préserver coûte que coûte, tout en les appliquant intelligemment et scientifiquement ».

Et les partis ?

« Il faudra étudier ce problème en profondeur, répond cheikh Bachir Gemayel. Mais par principe, je suis pour la liberté des partis libanais. Par contre, j’œuvrerai au ramassage des armes et à l’application de la peine de mort, et je renforcerai les sanctions contre les coupables ».

A propos de ses relations avec Israël, le cheikh était formel : « Je ne suis que l’homme du Liban et non celui d’Israël ou de tout autre pays. Qu’on se le tienne pour dit, une fois pour toutes. A partir de là, mes relations avec les pays arabes ne mettront pas en jeu la souveraineté du Liban. Nous collaborerons avec eux sur un pied d’égalité, sur base de notre liberté et de notre indépendance. Nos relations avec les pays arabes ne peuvent avoir qu’une telle base… ».

Cheikh Bachir avait ainsi jeté les grandes lignes de sa politique. Il avait laissé les détails pour la réunion de travail du mercredi 15 septembre. Réunion qui n’aura lieu que dans notre imagination, notre esprit et notre cœur. Puissions-nous ne jamais l’oublier.

Advertisements

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s