Mardi 14 septembre : deux blessés racontent l’horreur (Nouveau Magazine numéro 1313 du 2 octobre 1982)

Discours et Textes

Les libanais n’ont pas fini de se souvenir. Pour bon nombre d’entre eux, le temps s’est arrêté à ce sinistre mardi 14 septembre. Comment a réellement eu lieu le drame ? Les versions sont si nombreuses que l’on ne sait plus qui croire et qu’en penser. C’est pourquoi nous avons interrogé les principaux témoins de l’explosion, les victimes qui ont failli partager le sort du président disparu. Certains sont déjà physiquement rétablis et se terrent chez eux, incapables d’oublier et surtout de croire à la réalité du malheur. D’autres sont encore à l’hôpital, fidèles compagnons de celui en qui ils avaient placé leurs espoirs.

 

– Atef Zlaket, directeur du bureau de l’Information à Achrafieh, a été atteint à la tête et dans la cuisse.

-Depuis 1973, raconte-t-il, nous nous réunissions régulièrement avec cheikh Bachir, tous les mardis à 16h à la maison des Kataëb d’Achrafieh. Quand, pour une raison ou pour une autre, « Bach » ne pouvait venir, il nous envoyait Antoine Najm. Nous parlions des problèmes d’Achrafieh, cheikh Bachir étant le vice-président de la région.

En 1978, on m’a autorisé à m’asseoir derrière cheikh Bachir, pour noter ses remarques au cours de la réunion. Ces « rendez-vous du mardi » étaient très importants pour lui. Il nous disait toujours : « En m’aidant ainsi à faire le point, vous me permettez de poursuivre mon chemin et de préciser ma politique ». Qui aurait pu deviner que ce mardi 14 septembre nous avions rendez-vous avec la mort ? A 13h, je m’entretiens avec Sassine Karam et Elie Andréa. Nous mettions au point les derniers préparatifs de la cérémonie du 23 septembre qui devait se dérouler place de l’Etoile. A 15h15, j’ai quitté la maison des Kataëb pour déjeuner rapidement chez moi. A 16h moins cinq, je gare ma voiture devant la maison des Kataëb. J’apprends que cheikh Bachir est déjà là. Il est donc en avance. Je descends précipitamment, les invités sont nombreux. C’est la dernière réunion de cheikh Bachir avant son installation à Baabda.

Je pénètre dans le bâtiment et je vois le président en conversation avec Sassine Karam, dans une petite salle en retrait. Deux minutes plus tard, Sassine me rejoint. Devant la porte du bureau de « Bach », il me raconte qu’il a informé ce dernier des mesures prises pour la cérémonie de prestation du serment. « Bach » lui a même promis de demander à « chef Dib » la permission d’accrocher ses photos à Achrafieh…

C’est à ce moment qu’arrivent Jean Nader et Fouad Abi Najm. Mme. Hyam Najjar, présidente du comité populaire d’Achrafieh, nous rejoint.

16h05. Cheikh Bachir entre dans la salle de réunion. Je débrouille une chaise à Mme. Najjar et la place au premier rang de l’assistance.

Entre-temps, les docteurs Karam et Chémali arrivent. Edouard Jihami cède sa place au premier rang au docteur Chémali. Ce geste courtois l’a d’ailleurs sauvé…

A peine installé sur sa chaise, cheikh Bachir voit devant lui un bouquet de fleurs. Il interroge la salle du regard pour voir qui est l’auteur de cette délicate attention. La fille de Tanios Richa se lève toute rougissante et cheikh Bachir lui dit chaleureusement : « merci ». Il commence ensuite son discours. Il parle d’abord de sa rencontre avec Saëb Salam. Il nous raconte ensuite une anecdote sur la statue de cheikh Béchara el-Khoury : une fois la statue terminée, les fils de cheikh Béchara, Michel et Khalil, avaient protesté parce que le visage sculpté ne ressemblait pas à celui de leur père. Mais quelque temps après, ils s’étaient habitués à la statue. « Il en sera de même de l’opposition, conclut cheikh Bachir. Peu à peu, elle s’habituera à moi et à mon style ».

Les rires et les applaudissements sont aussitôt couverts par le bruit de la gigantesque explosion. Installé comme d’habitude derrière le président, je n’ai bientôt plus conscience que du sang qui coule de ma tête sur mon visage. Tout devient flou et je m’entends vaguement crier : « Mon Dieu ! Suis-je mort ? Que se passe-t-il ? ». Je crois d’abord qu’une personne a tiré sur cheikh Bachir et que j’ai reçu la balle qui lui était destinée. « Va-t-il me laisser mourir ? Non, ce n’est pas possible ! ». Je reste sur ma chaise, incapable de réagir ou de penser. Je tente d’essuyer mon visage et je me rends compte que je suis entièrement couvert de poussière et de morceaux de béton. La moitié de mon corps est ensevelie sous les décombres. Je ne peux pas bouger et je ne vois personne pour demander de l’aide. Est-ce un obus de 120 mm ? Comment le savoir ? J’entends soudain la voix d’Elie Andréa appeler au secours. Mais je ne le vois pas. En réalité, il est sous ma chaise. Je tente vainement de le dégager. « Que se passe-t-il ? » me demande-t-il. « C’est l’enfer ! ».

Nous restons ainsi pendant dix bonnes minutes. Je crois aussitôt à un bombardement régulier ; je me mets à prier et je fais le vœu de visiter Saint-Charbel si j’en sors vivant. Je ne parviens pas à arrêter mes larmes. « Qu’est devenu Bach ? ». A cette question angoissante, personne ne peut me répondre. J’entends soudain la voix d’Edouard Jihami et je le vois, le visage ensanglanté, appelant désespérément à l’aide. « Sauve-moi, s’écrie-t-il ». Mais, pour une fois, je ne peux répondre à son appel.

Quelques minutes plus tard, Mikhaël Haddad s’approche de moi. Il me dégage et me demande si j’ai vu cheikh Bachir.

« Vous ne l’avez pas encore trouvé ? »Mais qu’attendez-vous pour le sauver ? ». Les secouristes décident alors de détruire le mur derrière moi en l’attachant à une corde et en tirant. Ils sont une vingtaine. Mais au lieu d’abattre le mur, ils tombent à la renverse. Soudain, tout devient loin. Il me semble entendre quelqu’un me dire : « Ce n’est pas le moment », et je m’évanouis.

Je me réveille dans l’ambulance qui m’emmène vers l’hôpital Rizk. « Le mur ? ». « Ils l’ont abattu. Rassurez-vous », me répond le secouriste. A l’hôpital, je m’informe du sort de cheikh Bachir. « Il va bien. Il est en bonne santé ». J’enlève aussitôt la poussière qui recouvre mon corps.

Vers 1h du matin, une infirmière pénètre dans ma chambre et éclate en sanglots. Je pleure avec elle, sans la connaître et sans trop savoir pourquoi. L’émotion, sans doute. J’ai ensuite compris que le président devait être mort. Je n’ai plus fermé l’œil de la nuit et j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps. Je suis resté deux jours à l’hôpital… Et aujourd’hui, je me dis qu’il ne faut pas se laisser abattre. Même si le coup est dur, poursuivons la lutte.

Elie Najjar est membre du conseil central, président de la section Kataëb de l’EDL et vice-président de l’office des Affaires sociales. Il est encore à l’hôpital.

-Je suis un habitué de ces rendez-vous du mardi, dit-il. J’aime écouter les paroles de cheikh Bachir qui sortent du cœur et vont droit au cœur. J’attends les mardis avec impatience et je les vis avec joie.

Ce 14 septembre, j’arrive à la maison des Kataëb d’Achrafieh avec 1h d’avance. J’assiste à une réunion de quelques membres du parti et soudain des applaudissements nous parviennent de l’extérieur. « Cheikh Bachir est arrivé », crie-t-on de toutes parts. Tout le monde l’attend. C’est le dernier rendez-vous avant son installation à Baabda. Il y a donc plus de monde qu’à l’accoutumée. Je salue cheikh Bachir. Ma fille, Rania, m’accompagne. Cheikh Bachir lui dit gentiment « Que viens-tu faire ici ? ». « Je viens écouter tes belles histoires », répond-elle. Il éclate de rire, la soulève dans ses bras et l’embrasse. Je remarque des larmes dans ses yeux. Il se souvient sans doute de sa petite Maya…

16h05. « Bach » pénètre dans la salle de conférence et s’installe à sa place habituelle. Il porte une saharienne bleu ciel. A sa droite, Jean Nader et à sa gauche, Fouad Abi Najm. Derrière lui, deux gardes du corps. Quant à moi, je suis debout à deux mètres de lui, à côté de ma femme, assise au premier rang.

16h10. Cheikh Bachir commence son discours… et je me sens aussitôt emporté par un souffle violent pour retomber dans un lieu inconnu, jonché de poussière et de pierres. Mon épaule gauche est coincée sous un pan du plafond. Mon épaule droite est immobilisée par un morceau du mur de la pièce voisine. Un poids pèse sur mes pieds. Je tente de les remuer et j’entends un gémissement. « Qui est là ? ». « C’est moi, Abou Khalil ».

J’ignore qui est ce Abou Khalil. Je lui demande de bouger. Mais il se contente de gémir. Il est en réalité enseveli sous les décombres et ne peut faire le moindre mouvement. Il n’est d’ailleurs pas le seul à peser sur mes pieds ; de nombreux cadavres gisent un peu partout. Je suis resté ainsi cinq ou six heures.

Peu après l’explosion, un silence de mort (c’est malheureusement le cas de le dire) règne sur les lieux. Il est bien vite troublé par les pleurs et les gémissements. Je pense à « Bach », à ma femme, à ma fille. Mais le plus important est que cheikh Bachir soit vivant.

De l’extérieur me parviennent soudain des voix hystériques : « Il est vivant ! ». Les sirènes des ambulances couvrent bientôt tous les cris. Je rends grâce à Dieu. Cheikh Bachir est indemne. J’essaie alors de me dégager afin de participer au sauvetage des autres. Mais, à mon premier mouvement, Abou Khalil crie de douleur. Je reste donc sur place et prends mon mal en patience. Au bout de quelques heures, je commence à étouffer. J’entends soudain des voix toutes proches. « Je suis Elie Najjar, j’étouffe. Sauvez-moi ! Je veux de l’oxygène… ».

« Où êtes-vous ? Où étiez-vous installé avant l’explosion ? » me répond-on. Je le leur indique et je sens bientôt les voix de rapprocher. Petit à petit, la lumière recommence à me parvenir. Le dénommé Abou Khalil est dégagé. Les cadavres sont enlevés et mon tour arrive. Mon épaule et ma jambe semblent brisées. Dès qu’on les touche, je crie de douleur. On me demande alors de me mettre sur le côté pour gagner un peu plus de place et c’est ainsi que je fais ma réapparition dans le monde des vivants. Mais je ne sais rien de « Bach ».

A l’Hôtel-Dieu où on me transporte, j’interroge les médecins. Ils me rassurent. Je n’ai appris sa mort que quelques jours plus tard, lorsque je n’étais plus en danger. Je ne peux vous décrire ce que j’ai alors ressenti. Ma femme, Hyam, est morte sous les décombres. « Bach » tenait beaucoup à sa présence à ces « rendez-vous du mardi ». Ma petite Rania, elle, est toujours en vie. Elle a été simplement blessée. Que voulez-vous que je vous dise encore ? Une telle catastrophe, je ne la souhaite pas à mon pire ennemi. Mais que les criminels ne se réjouissent pas trop vite, nous ne nous laisserons pas abattre.

Ce ne sont là que deux témoignages des compagnons fidèles qui auraient donné leur vie pour sauver celle de Bachir. Mais la mort n’a que faire du dévouement, de la foi, des espoirs. Nul ne peut certes déjouer ses desseins. Mais nos mémoires, elles, resteront les plus fortes.

Advertisements

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s