Le drame du 14 septembre : de nouveaux témoins racontent (Nouveau Magazine numéro 1315 du 16 octobre 1982)

Discours et Textes

P. G., médecin et ami de cheikh Bachir Gemayel, fut le premier appelé à constater la triste réalité. C’est à ce titre qu’il raconte…

 

« Ce jour-là, je devais opérer à 16h à Bickfaya. J’étais en train de me préparer lorsque je reçus un appel sur le « Jinny » : on me demandait de contacter la caserne des unités de secours. Pensant que c’était un cas banal, j’ai quand même continué l’opération qui a duré 45 minutes, avant d’entrer en contact avec la caserne où l’on me demandait de me diriger d’urgence vers la maison des Kataëb à Achrafieh.

J’appelai de nouveau la caserne sur le TSF installé dans ma voiture, et j’appris ainsi qu’une explosion avait eu lieu à la maison des Phalanges à Achrafieh. Je savais que cheikh Bachir avait l’habitude d’y tenir une conférence tous les mardis à 16h. Je m’enquis rapidement de sa santé et on me répondit qu’il se portait bien, qu’il n’y avait pas de quoi s’inquiéter et que les secours étaient organisés.

J’essayai d’en apprendre davantage par la radio : toutes les stations disaient que cheikh Bachir était indemne et qu’il s’était même entretenu avec des gens. Ayant quelques petites affaires à régler à Bickfaya, je me préparais à quitter (il était 18h) lorsqu’on me rappela de nouveau pour me dire qu’on voulait me parler de l’Hôtel-Dieu. J’entrai en contact avec eux et un médecin me demanda où se trouvait cheikh Bachir. Je l’informai que je ne l’avais pas vu personnellement mais que l’on m’avait assuré qu’il était en bonne santé. Le médecin m’annonça alors que Solange était aussi sans nouvelles et qu’ils étaient tous inquiets. J’appelle sur le TSF l’officier de garde à la caserne. Je lui demande s’il avait vu cheikh Bachir ; il me répond par la négative, ajoutant qu’on lui avait dit qu’il était légèrement blessé à la jambe ou à la tête. Je me dirigeai alors vers Achrafieh et, arrivé sur le lieu du sinistre, tout le monde me saute dessus en me disant : « Le ciel soit loué, où est-il ? ». Je réaffirmai que je ne l’avais pas vu et je m’enfonçai dans les décombres. Il y avait quelques survivants qu’on retirait encore, les secours étaient très bien organisés mais on était toujours sans nouvelles de Bachir. Je me dis alors qu’il était probablement blessé, qu’il ne voulait pas le dire et qu’il se trouvait sans doute à Bickfaya. Je pris une ambulance pour aller plus vite et je me dirigeai vers la demeure de cheikh Bachir. Là, les gardes du corps, me voyant arriver en ambulance, crurent que je le ramenais avec moi.

Leur joie fut de courte durée et mes propres illusions s’évanouirent : Bachir n’était pas chez lui, personne ne l’avait vu. Je me rendis alors chez cheikh Pierre en me disant qu’il était sûrement mieux informé que d’autres. Cheikh Pierre me reçut en me demandant anxieusement : « Quelles nouvelles ? ». Ce fut pour moi une douche glacée. Si 3h de temps après l’attentat son père n’était pas en mesure de m’apprendre du nouveau, c’est qu’il y avait quelque chose de très grave.

Je refis le chemin inverse et me dirigeai vers Beyrouth. Cheikh Amine m’appelle du Conseil Militaire et me demande de le rejoindre. « Bachir est peut-être dans un hôpital et ne veut pas le dire », me dit-il. Entre-temps, l’on avait déjà fait la tournée des hôpitaux sans rien apprendre de nouveau. Arrivé au Conseil Militaire, je retrouvai cheikh Amine et Solange ravagés par l’inquiétude. Moi-même je n’étais pas tranquille du tout. Il était déjà 20h et l’on était toujours sans nouvelles. La mort dans l’âme, je remontai à Achrafieh en me disant qu’il fallait quand même accepter l’éventualité qu’il se trouvait peut-être sous les décombres. D’ailleurs, aucune autre possibilité ne semblait plus être envisageable. L’on se mit alors à déblayer autour de l’endroit où se tenait habituellement cheikh Bachir. Les éléments de la Défense civile butèrent sur un corps qu’ils dégagèrent minutieusement. Le corps était face à terre. On dégagea alors les différents membres et on le retira. Le crâne était très touché mais la face n’était pas blessée ; elle était légèrement aplatie. Ce visage m’était très familier et je commençai inconsciemment à chercher tous les détails qui pourraient me prouver que ce n’était pas Bachir.

Le visage, malgré la déformation, restait reconnaissable. C’est alors que mes yeux se posèrent sur son alliance. Je restai pétrifié. Bachir avait une alliance très particulière que j’étais capable de reconnaître entre mille. Elle était en or blanc, fine et légèrement polygonale. En ce qui concerne ses habits, je reconnus sa ceinture et ses chaussettes en soie. Je restai dix bonnes minutes sans pouvoir proférer un son. Il fallait se rendre à l’évidence, c’était bien Bachir. Il était 20h25. Je demandai alors à des secouristes qui se trouvaient sur les lieux de le couvrir et de le prendre à l’Hôtel-Dieu. Naturellement je ne dévoilai pas son identité. J’ai lavé l’alliance que j’avais retirée au préalable, pour la remettre ensuite à Solange. Dans ses poches j’avais aussi trouvé une carte qui commençait par « Son Excellence Monsieur le Président de la République… ». Je ne lus pas la suite, j’en étais incapable. ».

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