Quand Bachir Gemayel était prof ! (Ghassan Hélou) (Nouveau Magazine numéro 1314 du 9 octobre 1982)

Discours et Textes

On n’aura jamais, semble-t-il, fini de découvrir la personnalité du président cheikh Bachir Gemayel, brutalement enlevé aux siens et au Liban par des mains dont le crime demeure inqualifiable. Magazine avait parlé de l’époux, du père et de l’enfant ; aujourd’hui ce sont les élèves de ce « prof », dont la carrière dans le domaine de l’enseignement fut hélas ! courte mais si enrichissante, qui se souviennent…

 

C’était la rentrée d’octobre 1970. Les élèves de la classe de 4e de l’Institut Moderne libanais de Fanar eurent alors l’occasion de faire connaissance avec leur professeur d’éducation civique, un certain Bachir Gemayel, jeune licencié en droit et en sciences politiques. Le « nouveau » devait très vite s’imposer à ses élèves parce qu’il les traitait en adultes et non en gamins.

Au second trimestre, il réduit déjà son horaire en le ramenant à 1h par semaine au lieu de 7 : du coup ses honoraires tombent de 168 à 24 LL. La somme était tellement dérisoire qu’il n’a jamais pensé à la retirer. A la fin de cette année scolaire il quitte définitivement l’enseignement pour se consacrer entièrement à son travail d’avocat.

12 ans plus tard, l’ancien professeur, élu président de la République, fait son entrée spectaculaire au palais de Baabda, sous les regards réjouis de milliers de libanais assis devant leurs postes de télévision. A la façon dont il saluait la garde présidentielle, l’un des téléspectateurs a souri. Il appartient au petit groupe pour qui Bachir Gemayel reste le « prof d’éducation civique ». Le nouveau chef de l’Etat aurait-il gardé certaines manières de l’époque où il assurait l’enseignement à une centaine d’adolescents ?

« Sa façon de saluer est tout à fait semblable au temps où il entrait dans la cour de l’école. Son sourire, qui cachait cependant une nature intransigeante, ne quittait jamais ses lèvres », dit Fady Najjar, 26 ans, industriel.

M. Najjar fait partie d’une petite équipe d’anciens de l’Institut Moderne libanais que les années n’ont pas séparés. Parmi ces mousquetaires se trouvent Paul Jbeili, 25 ans, employé à la Banque Libano-Française, et Nazih Choueiry, 26 ans, commerçant, propriétaire d’un supermarché.

En octobre 1970, ces copains, âgés de 13 ou 14 ans, entraient en classe de 4e.

« Cette classe était surtout peuplée de chahuteurs et de fils à papa, raconte Paul Jbeili. Les élèves étaient recrutés de partout. Tous renvoyés de grands collèges. Un groupe homogène, non ?! ».

Quel effet produisait le licencié Bachir Gemayel sur ces adolescents qui le contemplaient une fois par semaine ? Il était avant tout à leurs yeux, un « homme jeune ».

Oui, à la rentrée d’octobre 1970, Bachir Gemayel, alors âgé de 22 ans, faisait figure de jeune parmi ses collègues.

« Quelle fierté pour nous à l’époque d’avoir comme professeur le jeune fils de cheikh Pierre. Aujourd’hui, nous sommes tout simplement fiers d’avoir été les élèves de Bachir Gemayel.

-Personnellement, à l’époque, j’ignorais qui était Pierre Gemayel et, à plus forte raison son fils, rapporte Nazih Choueiry. Moi, le grand chahuteur de la classe, je me préparais à jouer au malin avec ce jeune prof inexpérimenté. Or, très vite j’ai compris que Bachir Gemayel n’était pas l’homme à tolérer nos fantaisies.

-Physiquement, Bachir Gemayel était beau. Il manifestait un style vestimentaire très classique, très sobre, dit Paul Jbeili. Il semblait attacher peu d’importance aux aspects extérieurs ».

Maroun Khalifé, 26 ans, directeur administratif de l’Institut Moderne libanais, faisait également partie de cette fameuse 4e. Il juge Bachir Gemayel sur le plan éducatif comme un contestataire et un non conformiste : il conseillait à tout élève de s’éloigner de l’enseignement classique et de se diriger vers les branches techniques. « Le pays est saturé d’avocats, d’ingénieurs, de médecins et de licenciés en lettres », disait un jour Bachir Gemayel à ses élèves.

« A un moment j’étais furieux, affirme un autre ancien, Nagy Chalabi, 26 ans, industriel, à la tête d’une entreprise familiale. Moi qui voulais devenir avocat, voilà mon professeur qui me décourage. Quelques années plus tard, j’ai réalisé la justesse des conseils de Bachir Gemayel et j’ai fini dans l’industrie ».

Le journaliste Adonis Basbous est lui aussi un ancien élève de Bachir Gemayel. Il s’est déplacé du Nord pour rejoindre ses camarades de classe et se souvenir du temps où Bachir Gemayel les aidait à devenir des hommes.

« En cette année de 4e, raconte Adonis Basbous, Bachir Gemayel voulait commencer le livre d’éducation civique par la fin. Les derniers chapitres étaient, en effet, consacrés au patriotisme. Son cours n’a jamais été magistral. Plutôt un dialogue. Nous n’avions pas à retenir mais à comprendre ».

Cette matière, l’éducation civique, considérée à tort par l’ensemble des élèves et du corps enseignant comme secondaire, Bachir Gemayel a su lui rendre toute sa valeur. Pour lui et pour ses élèves elle est désormais sinon principale, du moins aussi importante que les autres. M. Gemayel, pour aboutir à ses fins, illustrait ses explications d’exemples vivants et toujours en langage libanais très simple.

« A l’époque, affirment ses élèves, il se révoltait contre l’anarchie qui régnait dans le pays. Mais jamais de politique en classe ».

« La politique, curieusement d’ailleurs, n’a jamais trouvé place dans les cours de Bachir Gemayel, dit Paul Jbeili. Il n’a à aucun moment fait par exemple allusion à l’accord du Caire signé un an auparavant. Il donnait son cours d’une manière très neutre, loin de toute considération politique ou partisane. C’est peut-être le seul professeur qui nous a initiés à l’analyse objective des faits et des situations ».

Pour la direction de l’école, ce jeune professeur inexpérimenté a fait preuve d’un talent extraordinaire où le dynamisme et le sérieux dans le travail constituaient sa règle d’or. Pour Maroun Khalifé, Bachir Gemayel est un oiseau rare ; son passage, si court soit-il, avait marqué d’un style nouveau le système pédagogique de l’Institut. Ce style nouveau reposait essentiellement sur le dialogue, seul moyen permettant au professeur de gagner la confiance de ses élèves. Voilà pourquoi avec Bachir Gemayel, contrairement aux autres professeurs, la question disciplinaire ne se posait pas.

« Il nous a conquis, parce qu’il a su nous traiter en grandes personnes, dit Nazih Choueiry, le plus turbulent de la bande.

Au fond, son cours s’adressait déjà à des étudiants. Il essayait avant tout de stimuler notre curiosité et nos goûts, et il nous plaçait devant nos responsabilités. Il se dispensait de nous punir comme des enfants.

-Pour nous, c’était plus un copain qu’un instituteur, dit Fady Najjar, en ajoutant : « Je me souviens un jour, alors qu’un élève perturbait le cours, avoir entendu M. Gemayel lui demander d’ouvrir le pupitre. Le nom de Bachir Gemayel, accompagné de la mention « 1966 » y était gravé. Il voulait surtout montrer à ce garçon que son agitation ne pourrait aboutir, car lui-même se trouvait à sa place il y a très peu de temps et qu’il se rappelait de tous les « trucs » des élèves ».

Bachir Gemayel comprenait les jeunes et se penchait sur leurs problèmes. Très souvent, à bord de sa Renault 16 blanche, il rencontrait des élèves qu’il tenait à raccompagner chez eux. Il se penchait sur les cas les plus difficiles. Son contact avec ces jeunes adolescents était rassurant et ajoutait souvent une note d’espoir et d’optimisme.

A la question : « Que devez-vous à Bachir Gemayel ? » tous ses anciens élèves sont unanimes : la franchise.

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