Beyrouth, quartier chrétien (par l’envoyé spécial de VSD du 17 au 23 juin 1982, Philippe Lemoîne) (Nouveau Magazine numéro 1299 du 26 juin 1982)

Discours et Textes

« Ici tout le monde est heureux qu’enfin quelqu’un nous débarrasse de la présence syrienne et palestinienne », c’est ce que Camille Chamoun, président du Front national, a déclaré à notre envoyé spécial.

 

La question subsidiaire, c’est de savoir qui marquera le plus de buts, qui en encaissera le plus et quel sera le score final… Il ne s’agit pas de pronostics sur l’issue du conflit libanais mais du jeu-concours sur le Mondial que le journal L’Orient-Le Jour publie chaque jour entre des photos de massacre et des appels aux dons du sang. Ce quotidien n’est pas le seul. La télévision et des marques de produits alimentaires comme la « Vache qui rit » ont aussi leur concours. La Coupe du monde passionne les libanais, même s’ils n’ont pas d’équipe en Espagne. Et c’est incroyable à constater, mais la vie à Beyrouth-Est, le côté chrétien, tourne au rythme des balles aussi bien que du ballon rond. Comme si les israéliens n’étaient pas là, encerclant le quartier Ouest, étranglant les palestiniens après avoir pilonné les camps de Sabra et Chatila à coups de bombes de 500 Kg.

L’horreur est aux portes des quartiers chrétiens. Mais la porte est fermée, verrouillée. C’est en avril que les phalangistes ont secrètement renforcé la ligne de démarcation. Entassé des fûts de gas-oil pleins de ciment sur une hauteur de 4 mètres. Bétonné les trois premiers étages des immeubles en première ligne. Comme s’ils attendaient l’arrivée des israéliens et qu’ils voulaient empêcher tout reflux palestinien…

Chacun se débrouille pour suivre les matches du « Mondial »

 

Bombardements ou pas, côté chrétien, la vie continue avec ses embouteillages, ses coups d’avertisseurs incessants, ces enfants qui jouent devant les maisons, ces baigneurs sur la plage de Jounié, au Nord de la ville. Tout ce que l’on risque à s’aventurer dans les rues, c’est un accident de voiture. Alors que de l’autre côté les provisions et l’eau commencent à manquer, ici tous les bureaux, tous les magasins sont ouverts. Seule l’université des pères antonins et les écoles sont fermées pour permettre aux garçons de rejoindre leurs unités dans les « Forces Libanaises », les milices chrétiennes de Bachir Gemayel, qui peuvent mobiliser jusqu’à 15000 hommes.

Depuis qu’une bombe a sectionné le câble de distribution de la centrale de Jiyé, l’électricité ne fonctionne que quelques heures par jour. Ce qui évidemment est bien ennuyeux pour suivre les matchs de foot à la télévision. Alors, chacun se débrouille. Les plus bricoleurs ont branché la batterie de leur voiture sur leur téléviseur portable. Les plus riches, qui ont 5000 FF à dépenser, s’offrent un groupe électrogène.

Toufik, lui, a trouvé le truc pour ne pas rater un match. Il a un copain chirurgien à l’Hôtel-Dieu qui dispose d’une alimentation électrique autonome. Tous les soirs, avec son cousin André, il va à la salle de garde de l’hôpital pour regarder la télé avec les internes. Et dimanche soir, quand les israéliens ont pour la première fois commencé à envoyer des fusées éclairantes la nuit au-dessus des camps palestiniens, pour surveiller les mouvements de rue, il a bourré de coups de coudes son cousin rivé au petit écran pour qu’il regarde le ciel, mais André a à peine jeté un coup d’œil par la fenêtre. Il avait peur de rater un but. C’est étonnant. Mais pas pour Toufik.

-Il faut nous comprendre. Ca fait sept ans qu’on est en guerre. Et quand les syriens en 1978 nous bombardaient, ici, dans le quartier d’Achrafieh, je me souviens même que les gens emmenaient des magnétoscopes dans les caves pour se passer des films. Alors que l’immeuble avait toutes les chances de leur tomber sur la tête…

Quand les israéliens sont entrés voici dix jours au Liban, Toufik, un costaud de 27 ans, aux cheveux gras, terminait à la fac de Jussieu à Paris son doctorat de chimie organique, avec des expériences pour sa thèse sur « le palladium et les métaux de transition ». Il a laissé tomber immédiatement toutes ses éprouvettes pour rejoindre le groupe 1 des commandos de défense des Forces Libanaises.

Sous le surnom de Jeff, il avait déjà été de 1977 à 1979, le responsable militaire du quartier d’Achrafieh, la zone chrétienne la plus bombardée de Beyrouth par les syriens, qui abrite le PC de Camille Chamoun, président du Front national, le parti des chrétiens maronites. A la différence de ses compagnons cantonnés à la caserne depuis le début des hostilités, Toufik a obtenu la permission de coucher le soir chez ses parents. C’est ainsi qu’à 7h du matin, j’ai pu le trouver chez lui, dans sa chambre, encore en pantoufles, mais déjà en tenue kaki. Depuis 1978, toutes les fenêtres de l’appartement sont cassées et ont été bouchées par des feuilles de plastique transparent. A quoi bon changer les carreaux dans une guerre qui n’en fini pas ? Devant sa chambre, dans le couloir, il y a un petit oratoire avec un portrait de la Vierge devant laquelle brûle une petite bougie. Sa famille est chrétienne orthodoxe.

Tandis que sa mère prépare un café épais à la turque, Toufik s’installe sur le balcon pour me raconter ses impressions. Et les voisins font de même : un étranger dans une maison attire toujours la curiosité à Beyrouth.

-Pour être honnête, je dois dire que je suis un peu écœuré de la joie manifestée par les chrétiens devant cette invasion israélienne. Bien sûr, c’est heureux d’être débarrassé des syriens. Mais il ne faut pas manifester trop bruyamment. Avec mon groupe, par exemple, je suis allé au-devant des chars israéliens quand ils sont arrivés devant le palais présidentiel de Baabda, à la sortie de la ville. Au début, l’atmosphère était un peu tendue, surtout quand ils ont voulu pénétrer chez le président Sarkis. Mais nous leur avons montré nos cartes, expliqué que nous étions des amis et ça s’est bien passé. La population leur a offert du café, rempli leurs gourdes d’eau, et les a fêtés. Seulement…

Toufik s’arrête de parler, le temps d’engloutir l’assiette de bananes et de pommes que sa mère lui apporte.

« Seulement, quand j’ai vu que la mairie hissait le drapeau israélien à côté du drapeau libanais, là j’ai trouvé qu’on y allait un peu fort. Et j’ai demandé aux responsables militaires si on ne pouvait pas le descendre. On l’a simplement déplacé pour qu’il se voie moins. C’est d’accord, les israéliens sont nos amis. Depuis longtemps, nous leur achetons des armes et nous nous sommes entraînés chez eux. Mais il ne faut pas exagérer.

Et Toufik repousse une pile de manuels de chimie qui jonchent sa chambre pour ouvrir la porte de sa penderie et me montrer son uniforme copié sur la tenue des combattants israéliens. Du beau linge : gilet pare-balles et casque américain, ceinture-cartouchière made in Corée contenant six chargeurs de 30 cartouches et trois grenades, une Kalachnikov qu’il préfère à son autre arme, un fusil d’assaut belge FAL, qui père trop lourd à son gré et qu’il a enveloppé dans un sac en plastique après l’avoir amoureusement graissé.

« Nous voulons que tous les étrangers quittent le pays »

 

Ce sont les Forces Libanaises qui lui ont fourni son uniforme. Toufik rigole en me montrant la tenue de ses débuts dans la milice qu’il avait dû se procurer lui-même il y a sept ans : un casque acheté aux puces de Clignancourt et une cartouchière bricolée, cousue avec de la mousse et du tissu.

Depuis le 7 avril 1981, date à laquelle les deux milices concurrentes chrétiennes de Bachir Gemayel et de Camille Chamoun ont fusionné, c’est une véritable armée, en marge de celle du gouvernement, qui aujourd’hui aide les israéliens à avancer dans le Nord du pays, sans participer, du moins officiellement, aux combats. Mais personne, pas même Toufik, ne veut l’avouer.

-J’espère seulement, soupire-t-il en levant les yeux vers un Dieu quelque part dans le ciel, que les israéliens évacueront bien le Liban et qu’ils ne feront pas comme les syriens, que nous chrétiens, avions appelés et qui ont occupé le pays après s’être retournés contre nous. Depuis trois jours, il s’entraîne chaque après-midi à la technique du nettoyage des immeubles avec lancer de grenades et rafales de Kalachnikov.

Dans la rue, quelqu’un siffle. Toufik s’approche du balcon : ce sont ses compagnons qui viennent le chercher en jeep. Il enfile à toute vitesse son barda et dévale l’escalier après avoir embrassé sa mère. « Que Dieu te garde ! » lui crie-t-elle. En fermant la porte, elle jette un regard las sur la glace de l’entrée qui lui renvoie une image brisée d’elle-même. Un ricochet d’éclat d’obus l’a trouée et complètement fêlée pendant les bombardements de 1978. La mère de Toufic, la tête basse, lâche, comme pour elle-même : « Mais quand donc finiront toutes ces tueries, tous ces mensonges, toutes ces combines ? »

A vrai dire, c’est la question que tout le monde se pose à Beyrouth. Et chacun lance ses suppositions comme s’il remplissait un bulletin-réponse du jeu du Mondial. Evidemment, il y a autant d’interprétations que de personnes interrogées. Entre les maronites, les orthodoxes, les musulmans chiites, sunnites, …, Beyrouth à l’image du Liban est un puzzle politique et religieux dont toutes les pièces ont été mélangées par la guerre et les rivalités. La ligne qui sépare les deux quartiers de Beyrouth est sinueuse et floue à l’image compliquée de l’Orient. Rien à voir avec le mur de Berlin, qui bétonne deux systèmes opposés dans leurs certitudes. Ici, des communautés se mêlent au moment même où leurs partis et leurs milices se combattent.

Mais tout le monde est d’accord pour voir dans l’approche des élections présidentielles, le 23 juillet, la raison de l’entrée des israéliens au Liban. Selon sa tendance, chaque libanais donne l’interprétation qui lui convient à l’attaque du général Sharon :

-Les israéliens veulent seulement écraser les palestiniens…

C’est Camille Chamoun qui parle. A 82 ans, le président du Front national est le vieux sage de la droite chrétienne. Un renard, disent ses adversaires. Il habite à Achrafieh, au premier étage d’un immeuble dont les balcons en Plexiglas sont criblés de trous de projectiles. Tout le rez-de-chaussée des bâtiments disparaît derrière un mur de sacs de sable entassés, des miliciens patrouillent dans la rue bloquée aux deux extrémités par des barrages.

Le président me reçoit dans son salon décoré bourgeoisement d’aquarelles et de canapés à fleurs. Un magnétoscope avec une douzaine de cassettes, dont La Boum, Les Rois Maudits, est relié à un gigantesque téléviseur à écran géant qui trône au milieu de la pièce. C’est que Camille Chamoun, qui porte des lunettes aux verres très épais, a la vue qui se brouille avec l’âge.

-Ne trouvez-vous pas choquant de voir la population et les Forces Libanaises acclamer ainsi l’arrivée de l’envahisseur ?

Le président répond d’une voix très basse que couvrent les coups d’avertisseurs qui résonnent dans la pièce par la fenêtre ouverte.

-Ici tout le monde est heureux qu’enfin quelqu’un nous débarrasse de la présence syrienne et palestinienne. Nous avions demandé aux syriens de nous aider, ils ont pilonné nos villages. Nous avons demandé aux pays arabes, à la France, aux Etats-Unis, de nous débarrasser des palestiniens. Aucun pays n’a réagi. Il s’est trouvé que les israéliens avaient aujourd’hui intérêt à attaquer les palestiniens et indirectement les syriens. Ils l’ont fait. Tant mieux. Et c’est pourquoi ils ont été accueillis en libérateurs. Nous voulons que le Liban devienne un Etat libre avec un gouvernement fort et indépendant et que tous les étrangers sans exception quittent le pays : les syriens, les israéliens et les palestiniens.

« Le Liban ne peut être une solution pour les palestiniens »

 

Entre deux questions, Camille Chamoun prend dans une coupelle posée sur la table un chocolat dont il déplie lentement le papier d’argent. Pour lui il ne fait aucun doute que les israéliens se retireront rapidement. Mais s’ils se retirent ainsi que les syriens, il restera toujours au Liban le même problème : 400000 palestiniens écrasés militairement, anéantis moralement.

Camille Chamoun avale un nouveau chocolat le temps de réfléchir. Il donne une réponse catégorique :

-Le Liban ne peut être une solution pour les palestiniens. Nous sommes un petit pays aride, sans richesse agricole ni ressources naturelles. A la fin de l’année, il y aura 4 millions d’hommes à vivre là, ce qui donne 400 habitants au kilomètre carré. Il n’y a pas de place pour les palestiniens. En revanche, la Jordanie, la Syrie ont de grands territoires. Imaginez que Damas a un projet d’irrigation de 60000 hectares sur les bords de l’Euphrate, dans une région où il n’y a pas âme qui vive. Eh bien, ce projet ne voit pas le jour. Pourquoi ? Simplement faute de main-d’œuvre.

« Les syriens pourraient accueillir les palestiniens, mais ils n’en veulent pas. Comme les autres pays arabes, ils préfèrent leur envoyer des armes et de l’argent à condition que surtout ils restent au Liban et ne viennent pas chez eux. Il faudra bien que les Nations Unies – et elles ne pourront pas y échapper – règlent ce problème. Ce n’est pas au Liban de le faire. Ce sera dans l’intérêt des libanais, des palestiniens et de la paix dans cette partie du monde… ».

Il y avait tout de même une dernière question que j’avais envie de poser à Camille Chamoun en admirant son installation de télévision. Est-ce que par hasard lui aussi regarderait les matchs de la Coupe du Monde ?

En me raccompagnant à la porte, Camille Chamoun m’a assuré qu’il n’en ratait aucun…

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