Pourquoi la 5e guerre d’Israël a changé la carte du Moyen-Orient (article paru dans VSD du 17 au 23 juin 1982 / par Philippe Bernert et Dennis Eisenberg) (Nouveau Magazine numéro 1299 du 26 juin 1982)

Discours et Textes

En moins de dix jours, la 5e guerre menée par Israël depuis sa naissance, en 1948, a provoqué au Moyen-Orient un bouleversement militaire et politique à nul autre comparable. L’OLP est à genoux et, d’après certains, a cessé d’exister en tant qu’organisation. Les syriens, qui avaient promis aux palestiniens un soutien inconditionnel, se sont repliés. Non par pusillanimité, mais parce qu’ils venaient de recevoir une effroyable correction militaire, perdant en 72h un tiers de leur aviation et leurs meilleurs chars lourds, les fameux T-72, orgueil de l’arsenal soviétique, le type de blindés soviétiques que Moscou a massé notamment en Europe, face à l’Occident.

Le dimanche 13 juin, sur une colline dominant Beyrouth et d’où la vue s’étend jusqu’à la mer, un solide gaillard aux cheveux de jais observe la région à la jumelle. Plus que n’importe quel libanais, Bachir Gemayel est conscient du changement radical de toutes les données. Chef reconnu de tous les groupes chrétiens du Nord, c’est un des hommes qui détiennent les clés de l’avenir.

Avec sagesse et un immense sens politique, il a évité d’être impliqué dans la bataille. Lorsque les forces israéliennes ont fait leur jonction historique avec ses hommes, l’événement a donné lieu à des scènes de fraternisation. Mais les israéliens ont poursuivi leur route et l’encerclement de Beyrouth-Ouest, sans s’attarder dans la zone chrétienne, sans même y laisser la moindre troupe d’occupation. Car Gemayel l’entend bien ainsi : il veut rester maître chez lui, il a prouvé avec son armée qu’il savait très bien se défendre lui-même. Il tient aussi à conserver son crédit politique, en apparaissant comme un leader au-dessus de la mêlée, capable de réaliser dans un avenir proche, avec tous les groupes chrétiens, musulmans, druzes et même chiites, un Liban vraiment indépendant.

Si les israéliens ont laissé auprès de Gemayel des officiers de liaison, ils sont en tout cas discrets. Ils n’apparaissent que pour les grandes occasions : pour préparer une rencontre secrète entre Gemayel et Sharon, ou encore pour contribuer à la mise sur pied d’un protocole d’arrangement entre Gemayel et le chef de l’enclave chrétienne du Sud, le major Haddad. Gemayel – Haddad, un tandem chrétien sur lequel Jérusalem mise pour forger le Liban pacifique et neutre de demain.

Il est 4h de l’après-midi, en ce dimanche qui marque le grand tournant, et Gemayel suit des yeux, dans le ciel, le sillage lumineux des appareils israéliens. Sur les hauteurs cernant Beyrouth, il distingue les chars et l’artillerie de Sharon. Au large croisent les vedettes de la marine israélienne interceptant tout navire qui tente de quitter le port, en direction de Chypre, base arrière de l’OLP.

Autour de Gemayel, assis sur l’herbe, arpentant les allées menant à une superbe villa, des hommes armés.

-Dans toute la zone chrétienne, nous sommes en état d’alerte, dit un officier chrétien. Par dizaines de milliers, des réfugiés musulmans des quartiers occupés par les palestiniens s’efforcent de trouver asile chez nous. Autrefois, pour rien au monde, ils ne seraient venus dans les quartiers chrétiens. Nous étions des infidèles, des pestiférés. Nous recueillons tous ceux que nous pouvons sauver. Mais il nous faut prendre garde. Des palestiniens prêts à tout pourraient s’infiltrer chez nous, à la faveur de cet exode.

Pourtant, des visiteurs surgissent, demandant à voir Bachir Gemayel, le nouveau maître de la situation, l’homme qui détient les clés de l’avenir. C’est une véritable procession de voitures diplomatiques sur les hauteurs de Beyrouth. On vient consulter l’oracle. Dernier en date des solliciteurs, un important ambassadeur occidental.

-Il est venu me faire une visite de courtoisie, dit Gemayel en éclatant de rire. C’est le troisième aujourd’hui. C’est fou ce que les chrétiens sont devenus brusquement point de mire, sujet d’intérêt. Depuis que les palestiniens sont brisés politiquement et militairement, certains pays occidentaux qui nous boudaient autrefois nous redécouvrent et nous courtisent.

Par leurs services spéciaux aux aguets, ces diplomates ont sans doute été informés du plan très rapide qui pourrait donner au Liban de nouvelles structures politiques : élections présidentielles avant septembre 1982, candidature de Bachir Gemayel à la magistrature suprême, avec l’appui du major Haddad, de toutes les formations chrétiennes, mais aussi d’organisations musulmanes et druzes. Une sorte d’union sacrée.

En tout cas, Gemayel parle déjà en homme résolu, en patriote libanais soucieux de n’être inféodé à personne.

-Les syriens, proclame-t-il, ne doivent plus jamais revenir ici. Les palestiniens étant battus et écrasés, nous sommes maintenant en position de restaurer le Liban en Etat absolument indépendant. Nous voulons travailler à cette œuvre avec les musulmans qui ne se sont pas compromis avec les palestiniens. Mais en ce qui concerne l’OLP et leurs collaborateurs musulmans d’extrême-gauche…

D’un geste du pouce passé en travers de sa gorge, Gemayel appuie son propos d’une mimique expressive. Puis, toujours ironique, il ajoute :

-Que tous ceux qui ont pactisé avec les palestiniens et collaboré avec l’occupant syrien s’en aillent donc à Damas, s’établir là-bas. Je suis sûr que les syriens les recevront à bras ouverts…

Gemayel esquisse l’avenir proche :

-Dès que les derniers débris de l’OLP auront quitté Beyrouth, nous nous installerons autour d’une table avec Israël et nous conclurons un traité de paix. Alors, nous demanderons aux israéliens de s’en aller. Nous voulons que le Liban redevienne le Liban et rien d’autre. Nous ne voulons plus être envahis par les uns et par les autres. Nous ne voulons ni Begin, ni Assad. Personne d’autre que des libanais…

Hors d’haleine, un des officiers de Gemayel vient l’interrompre. Il est porteur de nouvelles. Par son transistor, il vient d’apprendre la mort du roi Khaled. Les hommes de Gemayel poussent des cris d’allégresse. Un commandant lâche une rafale de mitraillette vers le ciel, pour marquer l’événement.

-Pour nous, dit-il, c’est une bonne surprise. Nous détestions le roi Khaled au moins autant que le président Assad. C’est l’Arabie Saoudite qui a financé massivement l’OLP, lui permettant d’acheter des blindés modernes, de l’artillerie, des centaines de tonnes d’armement procuré par l’URSS, la Libye, la Corée du Nord, le Yémen du Sud.

En ce même dimanche 13 juin, le major Saad Haddad, chef de l’enclave chrétienne du Sud, est amené par hélicoptère dans la vallée de la Békaa, sur la route Beyrouth-Damas. Les israéliens lui ont fait survoler, sur plus de 70 Km, le territoire libanais qui sera désormais placé sous son contrôle. L’Etat chrétien du Sud va donc s’agrandir considérablement vers le Nord, jusqu’aux confins de la zone chrétienne de Bachir Gemayel.

Ce n’est pas sans arrière-pensée que les israéliens ont tenu à montrer à Haddad, qui n’y était pas venu depuis longtemps, cette vallée de la Békaa où se situe la ville chrétienne de Zahlé, que les syriens ont failli détruire intégralement en avril 1981. Il y avait eu, parmi les civils, des dizaines de milliers de morts. Des avions israéliens, envoyés dans la vallée de la Békaa pour secourir les assiégés, furent abattus par les syriens.

A la suite de cette mini-guerre, les syriens avaient implanté, sur les montagnes dominant la Békaa, 19 sites de missiles soviétiques SAM-6, montés sur des blindés ou installés dans des silos bien protégés. Une mise en place gigantesque, conçue par des experts russes, avec radars, centres de guidage. Non seulement ces fusées contrôlaient désormais la route de Beyrouth-Damas, mais menaçaient dans un rayon de 35 Km tout appareil israélien.

Par ce coup de force, la Syrie affirmait son emprise sur le Liban, se présentait comme principal adversaire d’Israël dans la région, fer de lance du « front de la fermeté », gendarme du monde arabe.

Or que reste-t-il de cette formidable machine de guerre sophistiquée par laquelle les soviétiques entendaient battre en brèche Israël, par syriens interposés ? Un gigantesque amas de ferraille calcinée. Le major Haddad fut ainsi l’un des premiers observateurs à découvrir l’un des aspects les plus secrets de cette 5e guerre d’Israël. A savoir l’écrasante défaite militaire subie par la Syrie.

Car la Syrie, contrairement aux affirmations de certains observateurs, ne s’est pas abstenue dans ce conflit. Avec des armes qu’elle pensait ultramodernes, aussi sophistiquées et peut-être davantage que celles d’Israël, elle s’est engagée à fond dans la bataille, aux côtés des palestiniens. De leur côté, les russes n’étaient pas fâchés de tester, sur le terrain, et pour la première fois dans une vraie bataille, un matériel sur lequel ils comptent beaucoup en cas de guerre conventionnelle, en Europe notamment.

L’idée, c’était de laisser Tsahal – l’armée d’Israël – foncer jusqu’aux portes de Beyrouth et jusqu’à l’entrée de la vallée de la Békaa, loin de ses lignes de ravitaillement. Et là, d’anéantir ses colonnes de blindés et de massacrer ses soldats.

Dans un message personnel Assad prévient son ami Arafat : « Nos fils syriens sont dans la même tranchée que leurs frères palestiniens ».

Dès que syriens et israéliens sont au contact, le commandant en chef des forces de Damas sur le terrain, le général Mohammad Omal Halal, envoie ses T-72. Ce sont des chars lourds soviétiques, le dernier cri de l’armée rouge. Les russes en ont concédé 400 aux syriens. Ils ont entraîné les « presseur » qui doit tout écraser sur son passage. D’après les experts militaires, aucun blindé occidental ne vaut le T-72.

Erreur : des chars israéliens Merkava, dotés de canons de 105 mm, guettaient l’entrée en lice des T-72. Avec des obus contenant un noyau particulièrement dur et brisant, les israéliens perforaient le lourd blindage des chars soviétiques comme s’ils tiraient dans du carton-pâte. A l’intérieur du blindé touché, l’obus explosait, tuant d’un seul coup tout l’équipage et mettant le feu à l’engin.

Dès le premier accrochage, neuf T-72 syriens s’embrasèrent ainsi, à la consternation des conseillers soviétiques. Le blindé numéro un du pacte de Varsovie ne semblait pas tenir ses promesses. Mais ce n’était que le début de la bataille. Il fallait gagner du temps, faire venir des renforts, revoir la stratégie et se servir aussi, contre les israéliens, des batteries de missiles de la Békaa.

Ces missiles SAM-6, dangereusement pointés vers le ciel israélien, inquiétaient le général Sharon depuis leur installation en juin 1981. Dans son plan secret de règlement de l’affaire libanaise, il prévoyait la destruction totale de ce dispositif. Il avait mis Begin au courant de ses intentions, mais s’était bien gardé d’en parler aux autres membres du cabinet israélien.

Sharon n’avait dévoilé à ses collègues, au début, qu’une petite partie de ses objectifs, afin de ne pas les effrayer. Il leur avait dit que Tsahal s’enfoncerait de 40 Km au Liban, mais ne dépasserait pas cette limite.

En cachette, cependant, il avait déjà commencé à envoyer sur la vallée de la Békaa des avions-espions sans pilote, communiquant électroniquement photos et indications sur l’emplacement précis des sites de missiles syriens. Les militaires de Damas s’amusèrent à abattre un certain nombre de ces appareils-jouets dépourvus de moyens de riposte. Mais les renseignements avaient été transmis…

Lorsque Sharon, au second jour de l’invasion du Liban, osa enfin parler de l’opération projetée contre les missiles syriens, il provoqua un tollé au conseil des ministres.

-Vous voulez donc que les russes nous déclarent la guerre ? protesta l’une des « colombes » du gouvernement.

Les réactions furent si vives qu’au moment de passer au vote, Begin lui-même se prononça contre le projet de Sharon. Livide, le ministre de la Défense quitta la séance.

Le lendemain, des informations inquiétantes filtrèrent. En plus des 30000 hommes qu’ils entretenaient déjà au Liban, les syriens amenaient 35000 hommes de renfort, avec 600 chars. De nouveaux missiles SAM-2 et SAM-3, pouvant frapper à 50 Km, venaient garnir les hauteurs de la Békaa. Damas préparait sa revanche sur sa première bataille de chars.

Il ne s’agissait pas d’un dispositif passif. Quelques heures plus tard, des MIG syriens, protégés par des missiles SAM, attaquèrent les blindés israéliens à l’Est de Jezzine. Le doute n’était plus permis : la Syrie repartait à l’attaque.

En cette soirée du 8 juin, le cabinet israélien siégeant à huis clos, donna à Sharon le feu vert : voie libre pour l’opération la plus ambitieuse, la mise hors de combat des missiles syriens de la Békaa. Ce soir-là, Begin adressa aux pilotes qui allaient prendre l’air le lendemain un ordre du jour inspiré de celui que Churchill conçut pour la Royal Air Force, pendant la bataille d’Angleterre : « Jamais aussi peu d’hommes n’auront aussi bien fait leur devoir ».

Ce mercredi 9 juin se déroulera, dans le ciel de la Békaa, la plus grande bataille aérienne de l’histoire du Moyen-Orient, dépassant en ampleur tous les affrontements de la campagne de Suez, de la guerre des Six-Jours et du conflit du Kippour. Jamais autant d’avions ultramodernes n’avaient été engagés. A ce titre, il s’agissait peut-être même du plus grand combat aérien depuis la Seconde Guerre mondiale.

Curieusement, observateurs et experts militaires sont passés à côté de cet événement déterminant, comme s’ils n’en avaient pas compris la portée, ni l’importance pour l’avenir même.

Plus de 150 appareils y prirent part. Côté syrien, des MIG-21 et des MIG-23. Sur le conseil des soviétiques, qui supervisaient les opérations de leurs alliés syriens, on avait laissé à la maison les MIG-25, hypersophistiqués mais d’un maniement difficile. Les russes comptaient surtout, pour détruire la flotte aérienne israélienne, sur l’extraordinaire impact des missiles SAM.

Dire que les F-15 et les F-16 israéliens, les meilleurs appareils américains actuels, venaient littéralement se jeter dans la gueule du loup, en s’offrant aux coups des missiles ! Mais chose curieuse, malgré le tir furieux des missiles en direction des avions israéliens, c’étaient les MIG syriens qui tombaient comme des mouches.

Avec les 19 MIG abattus ce jour-là, au-dessus de la Békaa, les syriens avaient perdu, en trois jours, plus de 80 appareils de combat, un tiers de leur aviation. Mais ce n’était pas le plus grave. Dans le même temps, les F-15 et les F-16 paraissaient absolument invulnérables, se faufilant avec maestria au milieu des missiles ennemis. L’armada israélienne, que les syriens espéraient effacer du ciel, demeurait intacte.

Par quel miracle les appareils israéliens demeurèrent-ils indemnes ? Parce qu’ils étaient équipés d’un nouveau dispositif de guerre électronique, surnommé « Wild Weasel » (Belette Sauvage), un engin de brouillage antimissile, qui fait dévier les fusées SAM soviétiques. Un appareillage d’origine américaine, mais affiné semble-t-il par les meilleurs spécialistes israéliens. Une arme secrète à laquelle les russes ne s’attendaient pas.

Mais le plus grave pour les syriens, c’est que les avions israéliens avaient maintenant la maîtrise de l’air, au-dessus de la Békaa. L’opération Sharon entrait dans sa dernière phase : avions d’attaque, hélicoptères de combat armés de missiles, se mirent à démanteler méthodiquement les 19 batteries de missiles installées sur la montagne. Les unes après les autres, ces installations qui faisaient la fierté de Damas et marquaient son prestige dans la région, sautèrent dans des explosions gigantesques qui secouèrent la vallée. Les soldats syriens préposés à la garde des missiles furent tués par centaines.

Cette bataille aérienne passée étrangement inaperçue a décidé, en fait, du sort des armes. Pour russes et syriens, ce fut un choc plus rude que l’affaire de l’Exocet pour les anglais. Il était évident que les israéliens avaient, sur le champ de bataille, une maîtrise technologique leur permettant de détruire les armes les plus sophistiquées de l’adversaire. Moscou ne tenait pas à continuer à exposer quelques-unes de ses meilleures créations : son char T-72, ses missiles SAM, ses MIG, aux coups de Tsahal. Tant pis pour les palestiniens, il fallait tout stopper, sauver ce qui pouvait l’être encore, ramener en catastrophe les chars et les troupes en Syrie.

Ainsi s’explique l’incroyable débandade des forces de Damas. Les russes ont tiré immédiatement la leçon de la guerre-éclair technologique et électronique des israéliens.

-Nos armes ne tiennent pas le coup, ont-ils reconnu. Inutile d’insister.

Ils vont, très vite, tenir compte de tous les enseignements de la bataille pour revoir leur matériel et leur stratégie, notamment en Europe où certains occidentaux pourraient avoir l’idée de s’équiper avec les fameux obus perforants utilisés par les israéliens contre les chars soviétiques.

D’où cette guerre entre Israël et la Syrie qui tourne bizarrement court, ce cessez-le-feu réclamé à la hâte, dès vendredi dernier, à l’aube, par le haut commandement de Damas qui, du coup, abandonne sur le terrain, pour décrocher plus vite, de nombreuses unités syriennes, sans se préoccuper du sort de ses « soldats perdus ».

Ce qui fait que lundi et mardi encore, les troupes israéliennes, au cours de leurs opérations de ratissage, « épinglaient » du côté de Beyrouth ou près de Damour des militaires syriens abandonnés avec armes et bagages. Parfois, les israéliens sont même tombés sur des chars syriens – des T-72 notamment – lâchés par des syriens qui avaient préféré déguerpir plutôt que de se laisser « griller » à l’intérieur.

C’est ainsi que, pour entrer dans une bourgade encore tenue par les palestiniens, les israéliens se sont servis de blindés syriens abandonnés par leur équipage. Selon la vieille idée du cheval de Troie, ils sont entrés dans le village sous les hourras des fedayin, et se sont démasqués ensuite.

Le décrochage syrien précipite encore la tragédie de l’OLP. Une fois encore, les palestiniens sont lâchés par leurs frères arabes, sacrifiés à des intérêts politiques et stratégiques supérieurs. Les 15000 fedayin armés qui vivaient retranchés dans de véritables bunkers à plusieurs niveaux, parfois à 100 mètres de profondeur, et dans des tranchées bétonnées, à l’abri des raids israéliens, essaient de se camoufler, de se fondre dans la foule.

-Nous pensions que vous alliez vous arrêter au bout de 40 Km, comme d’habitude, dit aux israéliens un officier palestinien capturé à Damour. C’est pourquoi nous sommes venus ici, à 70 Km, en attendant que vous partiez !

Sharon a donné l’ordre de traquer et de recenser impitoyablement tous les combattants de l’OLP. Dans chaque village, l’école est transformée en centre d’interrogatoire. On questionne tous les hommes valides. Les suspects sont contraints de porter des vêtements marqués d’une croix noire. A Tyr, 50 guerilleros se cachaient au milieu des malades de l’hôpital.

-Aucun membre de l’OLP ne doit nous échapper, dit un adjoint du général Eytan, commandant en chef de Tsahal au Liban. Nous ne voulons pas les exécuter, mais les empêcher de nous nuire, les expédier ailleurs.

L’armée israélienne, qui n’aime pas spécialement les missions policières et qui a déjà, dans ce domaine, fort à faire en Cisjordanie, préférerait voir les milices chrétiennes prendre le relais. Des remarques de ce genre ont été faites à Bachir Gemayel :

-Vous êtes appelé à prendre en main le destin de ce pays, à vous de prendre vos responsabilités.

Dans le sens d’une coopération militaires entre israéliens, qui ne veulent pas rester éternellement, et milices chrétiennes, des hommes de Gemayel viennent déjà de prendre position dans la banlieue Sud de Beyrouth, débordant géographiquement de leur quartier. C’est-à-dire qu’un processus de contrôle chrétien est entamé au Liban. Pour l’instant, les unités de Gemayel se contentent d’occuper le terrain, et demeurent l’arme au pied.

-Que fera-t-on des palestiniens ? commente une haute autorité israélienne. Nous savons qu’ils doivent aller quelque part, mais ce n’est pas notre problème. C’est le leur. Que les pays arabes s’en préoccupent donc. Après tout, ils parlent constamment de leur aide fraternelle, ils n’ont que ce mot à la bouche, qu’ils mettent donc leurs actes en accord avec leur profession de foi.

Lors des étranges négociations sur le cessez-le-feu entre israéliens triomphants et syriens en pleine déroute, un adjoint de Sharon a proposé à ses interlocuteurs, avec une ironie imperceptible :

-Vous devriez prendre en charge l’OLP, recevoir les palestiniens à Damas, ce n’est pas la place qui vous manque !

Les syriens n’ont pas répondu. Leader de ces palestiniens dont personne ne semble vouloir dans les pays arabes, Arafat avait senti venir l’orage. Souvent débordé par les membres les plus fanatiques de l’organisation, otage des syriens, il avait envisagé récemment de quitter Beyrouth, pour échapper aussi bien à Damas qu’aux coups des israéliens.

En secret, il avait fait la tournée d’un certain nombre de capitales arabes et occidentales pour annoncer qu’il envisageait de laisser tomber le combat militaire, mais se lancerait en revanche dans une grande offensive diplomatique pour « pousser Israël dans ses retranchements ». Pour s’éloigner de ce Moyen-Orient qui, à son avis, faussait toutes les perspectives et n’était que source de conflit et de violences, il avait choisi comme nouvelle capitale pour l’OLP, Tunis. Tunis qui fut naguère le tremplin du FLN.

Arafat n’a pas eu le temps d’opérer sa reconversion. Devant l’OLP détruite, « ramenée à l’âge de pierre » selon l’expression d’un militaire israélien, le chef militaire de l’organisation palestinienne, Abou Jihad, a eu ce mot, présageant une nouvelle vague de détournements d’avions, prises d’otages, violences meurtrières :

-Si nous sommes vraiment chassés du Liban et si nous devons recommencer une existence errante, alors nous serions contraints de revenir à la tactique de la décennie précédente. Vous voyez ce que je veux dire !

Propos d’un homme meurtri, mais dépassé par le tumulte de l’histoire. C’est tout le Moyen-Orient qui vacille et se transforme sous nos yeux, de la Méditerranée au Pakistan.

-Car nous assistons bel et bien à un bouleversement inouï, commente un diplomate occidental en poste à Beyrouth. Une double défaite arabe : Saddam Hussein, à l’Est, est terrassé par l’Iran de Khomeiny, qui a trouvé son second souffle grâce à des armes fournies par Israël. Assad le syrien, brisé par la technologie israélienne. Des chefs d’Etat vont tomber, d’autres vont surgir, des frontières seront chamboulées, et nous assisterons à d’étranges alliances.

Considérez par exemple les chiites du Liban, ce mouvement Amal si dévoué à Khomeiny. Il n’hésite pas à collaborer actuellement avec les chrétiens de Gemayel et du major Haddad, pour créer un nouvel Etat indépendant et anti-palestinien. Tout cela sous le regard énigmatique de Khomeiny et de celui, inquisiteur et vigilant, du général Sharon.

C’est Sharon qui a pris un jour la décision d’envoyer des armes à Khomeiny, pour l’aider à vaincre l’Irak. C’est Sharon, présenté par Begin comme « l’architecte de la victoire au Liban », qui est déjà considéré par certains comme le futur Premier ministre de Jérusalem. C’est bien lui, en tout cas, qui a changé la carte – et aussi la face du monde.

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