11 novembre 1943 : Helleu suspend la Constitution et fait arrêter les dirigeants. Eddé désigné chef de l’Etat et du gouvernement

Kataëb, Phalanges Libanaises

Dans la nuit du 10 au 11, des soldats français arrêtent chez eux les présidents Béchara el-Khoury et Riad el-Solh, les ministres Camille Chamoun, Salim Takla et Adel Osseirane ainsi que le député Abdelhamid Karamé. On saura plus tard qu’ils ont été incarcérés, chacun dans une cellule, à la citadelle de Rachaya.

S’adressant à 7h à Radio-Levant, le Délégué général Helleu annonce ces arrestations et déclare que « l’heure est venue de mettre un terme à toutes les manœuvres maladroites qui n’avaient d’autre but que de priver le Liban de l’aide historique de la France, pour lui imposer la dictature d’une vérité qui aurait pu le détruire ».

Suit la diffusion de deux décrets : le premier déclare nul et non avenu le vote de la Chambre du 8 novembre, suspend la Constitution et dissout la Chambre. Le second désigne à titre provisoire Emile Eddé chef de l’Etat et du gouvernement, assisté de ministres d’Etat nommés par le Délégué général.

Le couvre-feu est décrété dans un pays désormais sans gouvernement. Les rares journaux non suspendus sont contrôlés. Des camions chargés de sénégalais armés sillonnent les rues, des avions survolent en rase-mottes la ville. Bravant le couvre-feu, le peuple se dresse aussitôt. Des manifestations éclatent, spontanées d’abord puis organisées par les Phalanges et les Najjadé qui en confient la direction à Pierre Gemayel. La grève est générale, les liaisons téléphoniques avec l’étranger coupées. Des voitures françaises sont brûlées et des accrochages sanglants sont signalés. Le pays est au bord de l’explosion.

Le soulèvement révèle un Liban nouveau. Toute la population s’est unie pour défendre ses droits et sa dignité. Les femmes sont dans la rue. Il n’y a plus ni chrétiens ni musulmans mais une Nation unie qui exige son indépendance intégrale et le rétablissement de la vie constitutionnelle. Le 12, un gouvernement provisoire s’installe à Bchémoun.

Comment en est-on arrivé là ?

 

Le 8 juin 1941, jour de l’offensive anglo-gaulliste contre les vichystes en Syrie et au Liban, Catroux annonçait l’abolition du mandat et l’indépendance des deux pays. La France Libre n’ayant pas de légalité internationale, cette annonce fut garantie par la Grande-Bretagne, ce qui justifiera son intervention dans la crise.

Mais pour la France, l’indépendance doit attendre la fin de la guerre et est assujettie à des traités. Pour les libanais, elle est immédiate et inconditionnelle. Ils attendirent néanmoins jusqu’aux élections de 1943 et la mise en place d’un pouvoir constitutionnel. Dès lors, pour les libanais, le mandat n’existait plus.

Dans sa déclaration ministérielle, Solh avait annoncé sa volonté d’amender la Constitution. Helleu demanda un délai et se rendit à Alger qui le 5 novembre exprima son refus. Le Conseil des ministres transmit quand même à la Chambre le projet de révision constitutionnelle.

Le 8, du Caire où il se trouve sur le chemin du retour, Helleu demanda par téléphone que la Chambre ajournât son vote de 24h. Refus. Le même jour, les députés amendent la Constitution. Le 9, alors qu’Helleu arrive à Beyrouth, l’amendement est publié au Journal Officiel.

Les français sont furieux. Ils estiment que les libanais sont manœuvrés par les anglais. Seule puissance militaire dans la région, la Grande-Bretagne œuvrait alors, avec le soutien de Noury Saïd en Irak, à la création d’une fédération des pays arabes, espérant atténuer ainsi l’opposition des musulmans à sa politique en Palestine. Pour les français, une telle fédération équivaudrait à leur éviction de Syrie et du Liban.

Spears trompé par Helleu

 

A Beyrouth depuis juillet 1941, le général Edward Spears est devenu en février 1942 le ministre plénipotentiaire de Grande-Bretagne au Levant. Il est l’ami de Churchill, connaît très bien de Gaulle qu’il a transporté de Bordeaux à Londres dans son avion personnel. Fin diplomate, il est très introduit dans les cercles mondains et politiques libanais.

Apprenant l’arrestation des dirigeants libanais, Spears adresse une protestation à Helleu et informe Richard Casey, ministre d’Etat anglais pour le Moyen-Orient installé au Caire, de l’ébullition dont le Liban est le théâtre. Il demande l’envoi de journalistes pour contrer le black-out imposé par Helleu puis fait interdire le survol de la capitale par les avions que les britanniques ont prêtés aux français.

Spears redoutait un geste inconsidéré d’Helleu après que ce dernier eut annulé la veille les invitations adressées au chef de l’Etat et aux ministres pour le défilé commémorant l’Armistice de 1918. Cette mesure avait inquiété Béchara el-Khoury. La jugeant inacceptable, Spears avait convaincu les diplomates accrédités à Beyrouth de boycotter la cérémonie. « Je trouvais monstrueux, dira-t-il, qu’une revue constituée principalement de soldats libanais, ait lieu hors de la présence du gouvernement libanais ».

Le 10 novembre, Beyrouth reçoit Pierre II de Serbie et, en soirée, Helleu donne un dîner en son honneur. Des dirigeants libanais, seul Salim Takla y assiste. Helleu l’ignore. Takla fait part à Spears de rumeurs relatives à un coup de force français. Spears en parle à Helleu. « J’espère qu’elles sont infondées car mon gouvernement ne pourrait tolérer aucun trouble en temps de guerre dans des territoires occupés militairement par nos troupes ». Le Délégué général donne sa parole d’honneur qu’aucun coup de force n’est envisagé. Spears tranquillise Takla qui rassure Béchara el-Khoury. A l’aube, c’est la rafle.

A peine connue la nouvelle du coup de force de Jean Helleu, le chef du Législatif Sabri Hamadé convoque la Chambre à une séance urgente. Mais seuls six députés réussissent à le rejoindre dans l’hémicycle dont l’accès est bloqué par des soldats sénégalais. Autour de Hamadé se retrouvent Saëb Salam, Mohammad el-Fadl, Saadi Mounla, Maroun Kanaan, Rachid Baydoun et Henri Pharaon.

Ils décident de changer le drapeau national, tricolore frappé en son centre du Cèdre, adopté en juin 1920. Rapidement, car redoutant l’expulsion manu militari, ils optent pour un drapeau formé de deux bandes horizontales d’un rouge vif, enserrant une bande blanche avec un Cèdre vert en son centre. Légiférant au nom de leurs collègues, ils votent l’amendement de l’article 5 de la Constitution et le remplacent par un article définissant le nouveau drapeau.

Saadi Mounla le dessine sur une feuille. Il dispose d’un crayon rouge mais non d’un vert. Peu importe, le Cèdre dessiné sera gris. Les députés apposent leurs signatures de part et d’autre du dessin. Le nouveau drapeau libanais est né.

Une vieille idée

 

Depuis quelques années, se multipliaient les demandes d’un nouveau drapeau. Car chaque fois que le tricolore frappé du cèdre était hissé, il suscitait des rixes. On trouvait de plus en plus ridicule de manifester pour réclamer l’indépendance en agitant des drapeaux tricolores.

Dès 1939, des artistes pressentis proposent un nouveau drapeau mais rien ne fit l’unanimité. Au cours d’une discussion, Pierre Gemayel propose un drapeau à deux bandes rouges horizontales entourant une blanche frappée d’un cèdre vert. Le rouge symbolise le sang des patriotes, le blanc le désir de paix du pays, le vert l’espoir en sa pérennité. L’idée avait plu mais la guerre gèle la question.

Le premier drapeau taillé dans deux drapeaux français

 

Informé du vote des sept députés, Pierre Gemayel qui dirige l’action unifiée des Phalanges et des Najjadé, demande à un phalangiste, Sami Dahdah, de faire réaliser le nouveau drapeau national dont il lui remet un dessin. L’homme qui a déjà réalisé les emblèmes des Phalanges est tout indiqué pour cela. Mais il lui faut du tissu et une machine à coudre. La femme du phalangiste Félix Hobeika en possède une. Reste à trouver les étoffes. Or les magasins sont fermés, les routes barrées et les barrages fouillent tous les passants.

Dahdah trouve la solution. Il se fait remettre deux drapeaux libanais – tricolores avec le cèdre vert au centre de la bande blanche – franchit avec les barrages et se rend chez l’épouse de Hobeika. Il découpe les bandes rouges des deux drapeaux, les place horizontalement et, sur un fond de drap blanc, colle le cèdre vert découpé du tricolore. Puis le tout est cousu. Le premier nouveau drapeau est réalisé. Haddad le ramène à Gemayel, caché sous ses habits.

Le phalangiste Abdo Saab et le najjadé Adnan el-Hakim se rendent à Bchémoun le dimanche 21 novembre au matin et remettent le drapeau aux membres du gouvernement provisoire. Ils y apposent leurs signatures puis Magid Arslane hisse le drapeau sur la modeste demeure de Hussein Halabi, qui tient lieu de siège au gouvernement. Il est 11h20.

D’autres drapeaux ont été entretemps confectionnés. Quand sera connue le 22 la nouvelle de la libération des détenus de Rachaya, une foule en délire se rend au Parlement où est amené le drapeau tricolore et hissé, sous les acclamations, le nouveau drapeau. La scène se répète sur tous les autres édifices publics.

Le drapeau hissé à Bchémoun, le premier du Liban indépendant, sera conservé par les Phalanges jusqu’en juin 1961, date à laquelle il fut remis par les Kataëb au Musée national.

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