Bachir Gemayel – Positions et vision – Libération et unification – Ed. La Résistance Libanaise – 1982

Bachir Gemayel, Discours et Textes, Kataëb, Phalanges Libanaises

Avant-propos

 

Depuis que les menaces contre l’existence du Liban ont poussé les Kataëb à prendre les armes, on ne peut bien cerner la conjoncture libanaise actuelle sans suivre la profonde évolution des Forces de la Résistance Libanaise devenues en quelques années une des forces les plus représentatives au Liban et au Proche-Orient.

 

Le discours de la Résistance n’est pas celui des politiciens qui cherchent à avoir toujours raison. Il ne cherche pas à convaincre mais à prouver en se basant sur des faits vérifiés à l’avance. Ce discours – dont voici un second recueil – en est la preuve.

 

Il s’agit d’une ascèse politique et verbale plutôt que d’une prolixité verbeuse. Ainsi, serait-on en face de tout sauf de ces chefs ou leaders que « produisent » les caméras de TV et les photographes-reporters.

 

On y retrouve la lente mais prodigieuse ascension des Forces de la Résistance Libanaise nées dans l’angoisse et enfin arrivées à la certitude. Commencée dans l’improvisation et la réaction défensive à l’agression (1975-1976), mûrie par une étape de tâtonnements et d’organisation et enfin consacrée dans l’institutionnalisation.

 

Dorénavant, nul ne peut comprendre l’éveil de la conscience libanaise s’il ne suit avec intérêt la passionnante aventure de la sécurité dans la liberté, telles que conçues et réalisées par les Forces de la Résistance Libanaise. Dorénavant, le Liban que l’on croyait inutile et remplaçable s’affirme comme un élément indispensable pour toute stratégie au Proche-Orient.

 

Voici la réponse contemporaine à ceux qui veulent à tout prix opposer l’authenticité de la tradition à l’originalité du mérite ; à ceux qui veulent toujours voir dans le talent et la naissance, deux éléments incompatibles. Car, bien que né dans un milieu politisé, Bachir Gemayel a été formé à l’école des Kataëb, ceux pour qui la politique est une vocation ingrate, une mission périlleuse. A l’école des Kataëb, le national prime toujours le politique.

 

Les jeunes résistants libanais l’ont appris très tôt, l’ont très bien compris, l’ont vécu profondément et aujourd’hui, après des années d’indifférence et de méprise volontaire du Monde entier, les amis et les adversaires reprennent leurs thèses et réitèrent leur lutte et leur pari.

 

Le Liban est enfin reconnu victime des ingérences étrangères et des complots régionaux et internationaux. Grâce à l’héroïque résistance des Forces Libanaises et du peuple libanais, le Liban mérite aujourd’hui la vie, la liberté et l’intérêt que le monde lui porte. Voilà enfin le pari gagné et que la libération est tant sollicitée dans les régions libanaises occupées. Voilà enfin les désirs latents et refoulés devenus réalité visible et fracassante dans toutes les régions opprimées par l’occupation. C’est ce qui rendra possible la réunification du pays que les occupants veulent garder divisé pour mieux le subjuguer.

 

La satisfaction et la récompense de Bachir Gemayel est d’avoir réussi à modifier le cours des événements ; ainsi n’aura-t-il pas plus tard à se justifier et à convaincre. Souffrir et Supporter l’inconcevable, seul et incompris, en attendant de voir ses compatriotes – et même ses adversaires – admettre et dire ce que l’on disait dix et vingt ans auparavant.

 

Mais la joie du succès équilibre et rassure sans enivrer ni aveugler. La Résistance Libanaise sait que la libération d’une partie du Liban n’est pas une fin en soi. Elle doit servir de prélude et d’exemple à ce qui doit se faire dans les zones occupées du pays. « Agressés en tant que chrétiens, nous avons réagi en tant que libanais… Notre résistance et notre lutte sont pour tout le Liban et tous les libanais… ».

 

Dans un discours net, ferme et serein, mûri dans la douleur et confirmé par la victoire, Bachir Gemayel parle et s’adresse clairement :

 

*aux représentants du Monde entier leur rappelant ce que « leur haussement d’épaules a coûté aux libanais », leurs alliés du Monde Libre et leurs partenaires dans la lutte pour la liberté.

 

*aux pays arabes pour leur prouver que leurs erreurs envers le Liban, dépositaire de leurs conflits et de leurs haines n’ont pas tardé à se répercuter sur eux.

 

*aux libanais pour leur prouver que ce qui a été réalisé par les Forces de la Résistance Libanaise doit profiter à tout le Liban et qu’il leur revient d’en généraliser les sacrifices et les profits ; c’est le discours d’un homme responsable pour qui l’Etat doit naître des cendres, des larmes, des aspirations, des rêves et des sacrifices de ceux qui l’ont aimé. Mais cet Etat n’existe pas encore. Il verra le jour quand tous les libanais pourront répondre à l’appel de la Résistance Libanaise et engageront son pari. Et ses paris sont toujours gagnants. (A.N).  Mai 1982.

 

 

 

 

 

 

Ayant réussi à unifier ses effectifs militaires, et à immuniser les régions libérées, les Forces de la Résistance Libanaise, que les attentats à la voiture piégée n’ont pas réussi à pousser vers des positions désespérées, s’adressent à « l’autre bord » l’invitant à se libérer et à l’Etat libanais l’exhortant à assumer ses responsabilités sur la voie de l’unification.

 

Discours prononcé à Okaibé (Kesrouan), le 25 octobre 1980.

 

 

Le moment est propice pour faire le point de la situation au Liban.

Sur le plan libanais :

 

Nous entamons la sixième année de guerre, l’occupation palestinienne se renforce et s’étend du Sud de la rue de Damas jusqu’au Nord du fleuve Litani. L’occupation syrienne s’étend dans la Békaa et dans le Nord. La région à forte densité chrétienne recouvre sa souveraineté perdue et sa liberté, alors que les régions à forte densité musulmane sont dans la situation inverse. Le Sud est toujours sujet à l’implantation palestinienne et au démembrement territorial. Le Nord est vide de sa population en exode et de ses Résistants. L’éveil sunnite est timide. Le soulèvement chiite est hésitant. L’éveil druze ne parvient pas à se cristalliser.

Les autorités libanaises souffrent d’une faiblesse congénitale. C’est dans cette conjoncture générale que la Résistance libanaise se présente comme la seule force qui incarne la volonté de la nation.

Sur le plan régional :

 

Le Moyen-Orient s’embourbe dans le conflit israélo-arabe, la guerre irako-iranienne, le traité syro-soviétique, la course des grandes Puissances pour le contrôle des régions pétrolifères… Autant de contradictions et de facteurs de conflit, qui s’accumulent dans cette région du monde.

Sur le plan international :

 

*Changement à la tête de la direction politique soviétique.

*Elections américaines prochaines.

*Développement du potentiel militaire chinois.

*SALT II et le sort des négociations soviéto-américaines sur la limitation des armes stratégiques.

*Compétitions économiques sur les marchés mondiaux et nouvelle percée fulgurante du Japon.

*Déstabilisation générale en Europe socialiste.

*Divergences de l’Europe occidentale avec les Etats-Unis – à propos des problèmes stratégiques – et avec le tiers monde, à propos du nouvel ordre économique mondial.

C’est dans cet environnement international déstabilisé que la configuration d’une nouvelle carte géopolitique régionale devient un enjeu principal. La configuration actuelle ne répond plus aux exigences des peuples de la région :

-Les arabes ou les perses.

-Les chrétiens ou les musulmans.

-Les majorités ou les minorités.

-L’Occident ou l’Orient.

Personne n’y trouve satisfaction : car, si le traité Sykes-Picot, établit les limites géographiques de la carte actuelle, le pacte de Yalta établit les limites politiques. Mais c’était avant la création de l’Etat d’Israël, et l’apparition du phénomène pétrolier.

Les événements actuels ont pour objectif d’établir une nouvelle carte géographique qui prenne en considération les effets de la création d’Israël et de l’apparition du pétrole. Autrement dit, l’établissement d’une nouvelle carte à la dimension des minorités ethnico-religieuses et des gisements pétroliers. Le pari étant celui des révolutions et des richesses des pays de la région.

Où se situent dans ce contexte général la partie, l’Etat, la cause et la Résistance libanaises ?

Nous constatons en premier lieu une démission, concernant les responsabilités :

Au lieu que la patrie, la cause et la Résistance libanaises ne soient assumées par l’Etat libanais, c’est à la Résistance libanaise qu’incombe cette responsabilité.

La démission des responsabilités est justifiée officiellement pas la distribution communautaire. Mais c’est là un faux problème.

La Résistance libanaise – que les dirigeants des communautés religieuses le veuillent ou non – est le véritable dépositaire de la conscience politique de toutes les communautés sans exception. Elle agit dans l’intérêt de tous, et de toutes les régions, sans pour autant vouloir s’étendre à toutes les régions du pays.

Mais, s’il y a une démission face aux responsabilités de la part de l’Etat c’est surtout pour d’autres motifs. L’Etat manque de courage et d’initiative politique. Les communautés musulmanes craignent les répressions brutales des occupants. L’Etat plie devant les syriens. Le musulman devant le palestinien.

Or, rien ne justifie cette démission :

-si l’Etat libanais affrontait la Syrie, personne au Liban ne mettrait sa légitimité en doute. Bien au contraire.

-si le musulman se dressait contre le palestinien qui l’opprime, personne au Liban ne douterait de son attachement à l’Islam.

L’ensemble de ces contradictions a rendu possible une compréhension erronée des concepts « d’unification » et de « libération » que nous avons utilisés :

L’Etat libanais a mal posé le problème de l’unification. Et le musulman libanais a mal compris celui de la « libération ».

Le musulman apparaît comme s’il était contre la libération, bien qu’il en ait davantage besoin que le chrétien. Il suffit d’observer Beyrouth-Ouest et le chrétien apparaît réticent à l’égard de l’unification bien qu’il en ait d’avantage besoin que le musulman.

Mais que signifient au juste ces deux concepts ?

Nous ne voulons aucunement que l’unification du Liban se fasse au détriment de la liberté des chrétiens, ou que la libération du Liban puisse s’accomplir au détriment de la sécurité des musulmans.

Nous entendons pas « unification » l’accord des libanais sur un régime politique, économique et social, à même d’assurer l’intérêt supérieur et l’intégrité territoriale du Liban. Cette unification doit faire l’objet d’une conviction intérieure, limitée au seul Liban. Elle ne doit pas être conçue comme une tactique provisoire, en attendant la constitution d’unités régionales élargies… Cette unification est destinée à libérer le Liban de ses aliénations : les hégémonies extérieures, le fardeau palestinien. Elle doit pouvoir empêcher que le Liban ne soit l’instrument d’un échange, une carte de compromis, dans la recherche d’une solution au problème du Proche-Orient. En affirmant cela, nous ne voulons point insinuer que le maintien du palestinien et du syrien au Liban nous incitera à proclamer la partition du pays. C’est ce que désirent justement les palestiniens. Nous voulons tout simplement dire que l’unification pourrait dans ces conditions se réaliser difficilement.

Car nos 4000 martyrs ne sont pas morts seulement pour Achrafieh, le Metn, Jbeil et le Kesrouan. Mais pour que toutes les autres régions du Liban soient libérées à l’instar d’Achrafieh, Metn, Jbeil et le Kesrouan.

La partition n’a aucunement besoin de Résistance, mais de démission face aux responsabilités. Si nous poursuivons notre résistance, c’est pour assumer entièrement notre responsabilité vis-à-vis des citoyens et de la nation. C’est justement pour empêcher toute forme de partition.

La libération est le meilleur moyen pour une coexistence de liberté et d’égalité.

La libération du Liban pourrait devenir une opération aisée, si tous nos concitoyens des régions libanaises occupées, rejoignaient les rangs de la résistance. Elle doit être interprétée, non comme une velléité d’hégémonie, mais comme un acte d’union entre libanais. Car si le palestinien et le syrien font la loi chez nous, c’est parce que nous sommes divisés, désunis.

La sécurité des régions occupées nous préoccupe davantage que la sécurité dans les régions libérées. La sécurité des chrétiens dans les régions non-chrétiennes nous préoccupe autant que la sécurité des musulmans dans les régions non-musulmanes.

Les régions libérées du pays jouissent de toute sécurité. Les autres régions la réclament. Ce n’est pas par hasard, si les députés des régions occupées par les palestiniens et les syriens, réclament tout au long des consultations ministérielles d’abord la sécurité, contrairement à ceux des régions libérées.

La Résistance libanaise, l’une des rares de l’histoire des nations, lutte à partir d’un patrimoine, des traditions, quoique créées essentiellement pour défendre un patrimoine, une civilisation et des traditions. Voilà pourquoi nous ne sommes pas à la recherche d’un renouveau au Liban. C’est-à-dire d’un autre régime politique, d’un Liban stable dans le temps et dynamique dans l’espace, ayant une histoire qui échappe à toute inertie, et une géographie mobile.

Sa réaction quant aux événements de l’histoire est unique : il est tour à tour pacifique jusqu’à la faiblesse et résistant jusqu’à l’héroïsme.

Mais sa réaction quant à l’espace et à la géographie est multiple : il s’adapte à toutes les limites territoriales, les grandes comme les petites, suivant les nécessités de sa sécurité et de sa liberté.

Les frontières du Liban s’étendent jusqu’aux limites de la Turquie avec Fakhreddine II, se rétrécissent jusqu’à la montagne sous le régime de la Moutassarifia et finissent par se stabiliser dans les limites actuelles, sous le Mandat Français.

Les frontières internationales sont les frontières des intérêts internationaux au Moyen-Orient. Elles ne répondent ni aux besoins, ni à l’intérêt de notre peuple en Orient ou dans le monde.

Voilà pourquoi le nouveau au Liban, c’est l’homme non le territoire.

Qu’attendons-nous d’un nouveau régime ? Quel type de sécurité et de liberté recherchons-nous ?

Est-ce la sécurité qu’accordent les régimes musulmans aux chrétiens du monde arabe ? Ou bien celle qu’accorde le parti communiste d’Union Soviétique aux ressortissants soviétiques ?

Est-ce la liberté octroyée par les syriens en Békaa et au Nord-Liban ou celle octroyée par les palestiniens à Beyrouth-Ouest ?

Nous refusons pareille liberté et pareille sécurité. La véritable sécurité à notre sens, est celle qui protège la sécurité de la Constitution, des législations. L’autorité ne doit pas se transformer en oppression, et la liberté ne doit pas se transformer en anarchie.

D’où la question de savoir si l’Etat libanais actuel serait à même d’assurer ce changement ?

La réponse est négative, et ce, pour plusieurs raisons :

1-C’est un Etat sans sécurité. Ses frontières sont ouvertes à tout venant, sa volonté aliénée.

2-Parce que l’équipe gouvernante ne croit pas en l’opportunité d’un nouveau régime. Elle croit faire évoluer le régime lui-même. Nous croyons par contre à la transformation qualitative du régime.

3-Parce que l’Etat échoue dans toutes ses entreprises. Il n’a pu, malgré tous les pouvoirs qui lui furent accordés, ni reconstituer une armée forte ni former un gouvernement effectif, ni procéder à de nouvelles nominations administratives, ni établir sa souveraineté sur l’ensemble du territoire, ni faire intervenir l’armée là où il est nécessaire de le faire, ni faire évacuer les forces syriennes, ni mettre fin à l’occupation palestinienne, ni établir des alliances diplomatiques solides, ni matérialiser l’entente intercommunautaire, ni unifier, tout au moins, la ville de Beyrouth, ni atténuer la crise au Sud-Liban, ni protéger les minorités, ni faire rapatrier les réfugiés de Damour, d’Aïchié, du Nord et du Sud.

L’échec de l’Etat ne nous surprend guère vu la mentalité qui prévaut chez l’équipe gouvernante et vu son inadaptation aux conséquences des événements. L’échec de l’Etat est ainsi apparu comme l’échec de l’Etat du Pacte plutôt que l’échec de la formule de l’Etat dans son sens constitutionnel.

Par quoi donc peut-on remplacer ce pouvoir défaillant ?

Par un pouvoir efficace qui incarne les ambitions du peuple, ses dimensions historiques et ses espoirs dans son devenir. La Résistance libanaise n’est pas un remplaçant permanent de l’Etat et l’Etat n’est pas le remplaçant actuel de la Résistance libanaise. Le remplaçant c’est un Etat de Résistance qui assume le rôle de la Résistance et non qui tente de la désarmer. C’est un Etat dont la force ne vient pas de sa seule légalité, mais dont la légalité découle aussi de sa force. Car il est plus aisé pour la force de se trouver une légalité, à l’ombre des contingences actuelles et des changements attendus dans la région, que pour la légalité actuelle de pouvoir se conserver plus longtemps sans force…

Par où la force vient-elle à l’Etat ?

La force de l’Etat, c’est son armée. Où en est l’armée de l’Etat ? La force de l’armée de l’Etat réside dans sa cause. Où est la cause de l’armée ?

Le problème de l’armée libanaise, c’est qu’au lieu de militer pour la cause de la patrie, elle s’embourbe dans les causes de son commandement. Il est honteux que des officiers et des soldats de l’armée libanaise soient frappés par le malheur d’un commandement qui leur interdit de mettre en action le contenu de leur serment militaire quant à la préservation de l’indépendance, de la souveraineté et de la liberté de la patrie. Le commandement de l’armée rêve de palais et non point de tranchées. Il oublie que le chemin de Baabda, même, si constitutionnellement, il passe par la chambre des députés, il passe populairement par les régions libérées. Il est digne d’un tel commandement d’assurer l’avenir des palais, au lieu de rêver des palais de l’avenir. Il est honteux, pour le commandement de l’armée, de déclarer qu’il dispose de 25000 soldats, alors qu’il ne libère même pas 25 mètres des territoires sous occupation syrienne et palestinienne. Honte aussi au commandement de l’armée quand cette armée n’est ni responsable, ni même présente dans aucune région frontalière libanaise. Les quatre frontières du Liban sont la proie facile de la Syrie, d’Israël et des palestiniens, parce que le commandement de l’armée et non point l’armée elle-même préfère les rues d’Achrafieh, de Aïn el-Remmaneh et de Hadath aux frontières et aux régions libanaises occupées. Je connais des officiers et des soldats dont le cœur se déchire face à cette situation. Ils s’étaient enrôlés dans l’armée pour devenir des héros. Le commandement en a fait des fonctionnaires.

Cela relève de la responsabilité de la direction politique qui nous vient avec un commandement militaire pareil et qui nous vient aussi avec des gouvernements incapables d’incarner la volonté nationale.

Nous ne sommes plus en situation d’accepter ou d’accorder de nouvelles concessions. Toute concession ne se fera qu’au détriment du sang de nos martyrs. Nous nous engageons à sortir le Liban uni et libre de sa guerre, comme le fût la France, au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale et non comme l’Allemagne occupée, divisée.

Voilà pourquoi, je m’adresse au combattant libanais, au peuple libanais, au simple citoyen libanais, sans distinction. Je les invite à la prise de conscience politique, à l’action, en vue d’établir un nouveau régime. L’ancien régime n’était pas au bénéfice d’une communauté religieuse au détriment d’une autre : il était au bénéfice d’une classe politique composée à la fois de chrétiens que de musulmans et qui exploitait tous les citoyens libanais, chrétiens comme musulmans, sans distinction.

Il faut que l’Etat libanais d’après-guerre devienne l’instrument politique d’une véritable démocratie… Le siège des Institutions constitutionnelles ayant pour fonctions celles de faire participer le citoyen à la vie politique et d’assurer sa sécurité.

Le 13 avril 1975, le citoyen libanais s’est retrouvé sans institutions de recours. Le chrétien s’est retrouvé sans armée, alors qu’il avait manifesté dans les rues de Beyrouth et qu’il était mort pour elle. Le musulman s’est retrouvé à la merci du palestinien et du syrien, après avoir manifesté en leur faveur.

Telle fut notre expérience. Actuellement l’heure est à la négociation. Que l’on négocie une nouvelle formule de vie communautaire.

L’expérience de l’ancienne formule libanaise de coexistence n’a pas été concluante. Elle a échoué, cette formule, plus d’une fois, et dans bien des domaines en temps de paix, en temps de guerre, comme en périodes de flottement.

Cette formule libanaise ancienne échoue non seulement sur les lignes de démarcation séparant les deux Beyrouth, mais aussi sur le plan régional. Car, quand le Copte est persécuté en Egypte, le chiite en Irak, le sunnite en Iran, le chrétien en Syrie… c’est aussi l’échec de la formule libanaise.

Nous avons donné à cette formule des occasions nombreuses, variées et prolongées. Nous lui avons donné du sang et des martyrs. Nous lui avons accordé des concessions pour qu’elle puisse prouver sa viabilité. Elle n’a pas réussi. Assez d’expériences de cette sorte. Les corps des libanais ne sont pas des champs à expérimenter des formules. Il y a d’autres pays en Orient et en Occident où les expérimentateurs peuvent mettre à l’épreuve leurs formules.

L’Occident doit comprendre que le Liban n’est pas sa voie d’accès aux gisements pétrolifères. L’Orient doit comprendre à son tour que le Liban n’est pas sa tête de pont menant à la civilisation des loisirs de luxe. Au Vatican aussi de comprendre que les chrétiens du Liban ne sont pas un matériel expérimental pour le dialogue islamo-chrétien dans le monde. Le « Liban-Pont » est terminé, le « Liban-fermette » aussi, le « Liban-courtier » est fini tout comme le Liban faible, car notre acceptation du principe du « Liban-sacrifice » a fait des libanais des victimes.

Nous voulons aujourd’hui le Liban territoire stable, Etat fort, nation distincte dont l’espace aérien, maritime et terrestre ne soit violé par aucun soldat, aucun avion, aucune flotte.

Le concept du Liban a changé après le sacrifice de 4000 martyrs. Avant eux, la Cause libanaise résidait dans la façon pour l’Occident de pouvoir exister en Orient.

Aujourd’hui elle réside dans la possibilité de vie des chrétiens orientaux et des libanais au Liban même en Orient.

C’est là notre destin, nous ne le refuserons jamais. C’est là notre patrie, jamais nous ne l’abandonnerons. A chaque peuple sa destinée. Il n’existe pas un peuple digne qui se désiste de son destin. Le danger n’est pas le monopole des seuls libanais. Si le libanais est toujours menacé, dans sa sécurité et sa liberté de la part de ses voisins, il existe bien d’autres peuples, dans des pays petits ou grands qui sont également menacés dans leur sécurité et dans leur existence par des éléments d’origines diverses : les uns sont menacés de famine, d’autres de racisme, d’autres encore d’invasions passagères, d’autres enfin de ségrégation confessionnelle, de séisme cyclique ou d’inondations saisonnières.

Pas de désespoir donc, ni de lassitude, mais de l’espoir, de la confiance et de l’éveil, c’est-à-dire la victoire.

Pour maintenir et renforcer leur hégémonie sur les libanais des régions occupées, les syriens et les palestiniens essaient, par l’intoxication et les campagnes outrancières, de défigurer le vrai visage de la Résistance afin de l’empêcher d’aller au-delà des régions libérées.

 

Plusieurs rumeurs et accusations sont propagées sur « la création d’un Etat chrétien partitionniste » à l’occasion de la journée de la Promesse.

Comme à l’accoutumée, Bachir Gemayel les détrompe tous. Son appel est pour un soulèvement des libanais qui ploient sous le joug de l’occupation et sans lesquels la libération du pays reste inachevée.

 

« Journée de la Promesse », le 22 novembre 1980, fête de l’Indépendance.

Jounié – Stade municipal.

 

 

 

 

Quel serment vous ferais-je au cours de cette manifestation de la « journée de la Promesse ».

Je préfère vous rassurer quant à notre destin, et vous entretenir du Parti et de la Patrie. Nous célébrons aujourd’hui le souvenir de la fondation des Kataëb et celui de l’Indépendance et tous deux sont Promesse. Par leur lutte permanente, les Kataëb sont Promesse pour le Liban, l’Indépendance est pour le Liban Promesse de souveraineté.

Quarante quatre ans après sa fondation, le parti Kataëb a tenu quant à lui sa promesse : les martyrs de sa lutte contemplent aujourd’hui la terre du Nord, celle du Sud, de la Békaa et de la montagne. L’Indépendance, trente sept ans après sa proclamation a failli à la sienne : l’étendue de la Souveraineté se limite à quelques portions du Nord, du Sud, de la Békaa, de la capitale et de la montagne.

Si le souvenir de la fondation des Kataëb est devenu une célébration pour de nombreuses générations, celui de l’Indépendance n’est plus qu’une célébration propre à une génération seule.

C’est sans doute que le Liban a connu l’Indépendance sans que celle-ci ne se consolide alors que le parti Kataëb s’est profondément enraciné et a rayonné à travers toute la Patrie.

Le succès des Kataëb est redevable au commandement du parti, et l’échec de l’Indépendance est dû aux responsables de l’Etat. Il est clair, en effet, qu’en un-demi siècle à peu près, Pierre Gemayel est parvenu à former un parti exemplaire au Liban et en Orient, alors que les dirigeants de l’Etat n’ont pas pu édifier un Etat digne de ce nom et préserver l’entité du Liban.

Il est vrai aussi que Pierre Gemayel a réussi à maintenir durant quarante quatre ans le parti Kataëb, le seul au Liban et en Orient pour une telle durée, à l’abri de toute scission, bien que n’ayant jamais accédé au pouvoir, et en dépit de toutes les épreuves.

Les autres partis contemporains des Kataëb, même s’ils ont pu accéder au pouvoir, ont disparu, se sont divisés et se sont effrités. Deux facteurs expliquent la solidité des Kataëb : l’un, d’ordre idéologique, l’autre d’ordre disciplinaire. Sur le plan idéologique, le parti s’est intéressé au citoyen libanais à un double niveau, national et social. Il devait en effet, d’un côté lui assurer la force militaire et la protection politique, et d’un autre œuvrer en vue de lui procurer le progrès socio-économique.

D’autre part, alors que le Liban était considéré d’une manière ou d’une autre comme le visage politique de tous les chrétiens d’Orient, les Kataëb sont aujourd’hui l’espoir et la soupape de sécurité de tous les chrétiens du Liban et d’Orient.

Et tant que le Liban et l’Orient reposent sur l’existence de majorités et de minorités, je ne sais jusqu’à quel point je peux me permettre d’affirmer ceci : la force des Kataëb est aussi la soupape de sécurité de tous les musulmans et de toutes les minorités en Orient, quelque soit leur croyance.

Ce n’est point un hasard si durant les dix dernières années, le pari arabe se fait sur les Kataëb au Liban plutôt que sur l’autorité. Et ce pari ne se limite pas à un seul camp arabe. Il vient de tous, aussi bien de l’Egypte qui a adhéré au principe de la solution pacifique, que de la Syrie qui a rejeté la paix séparée, ou de l’Arabie Saoudite dont la position se situe entre les deux extrêmes, ou encore de pays producteurs de pétrole, et d’autre modérés ou extrémistes.

Tous se sont attaqués aux Kataëb. Le président Sadate, qui avait dit au début de la guerre « Otez vos mains du Liban, et entendez-vous avec les Kataëb » accuse aujourd’hui Pierre Gemayel d’œuvrer à la création d’un Etat chrétien et d’appuyer les coptes d’Egypte.

Le président Assad qui avait conclu exceptionnellement un pacte avec les Kataëb à l’issue de la Guerre des Deux Ans, entreprend depuis deux ans une guerre d’extermination contre les Kataëb et les accuse d’aider les Frères musulmans. Le colonel Kadhafi, qui a fait état contre les Kataëb et les chrétiens du Liban des pires griefs politiques et militaires, n’a pas hésité dernièrement à avouer ses erreurs et à appeler au dialogue, encore que cet aveu fût accompagné d’un autre appel en faveur de l’abandon de la religion chrétienne pour l’Islam.

Etrange comportement que le leur : ils passent tour à tour de l’éloge aux accusations. Ces changements d’attitude chez les arabes envers les Kataëb sont une preuve de faiblesse et non de force, et le signe d’un complexe d’ordre confessionnel et non le résultat d’une idéologie politique. Ce comportement démontre, par contre, que toute tentative visant à dominer les Kataëb et les exploiter à leurs fins propres, a été vouée à l’échec tant sur le plan politique que militaire.

Voici donc les Kataëb aujourd’hui, après la guerre, un parti au niveau du Liban et de la région entière après n’avoir été avant la guerre qu’un parti limité au Liban seulement. Voici aussi toutes les puissances de la région qui ont essayé de dominer les Kataëb et de les contenir, d’entrer aujourd’hui dans la tempête alors que les Kataëb en sortent. Et alors que les Kataëb sont parvenus à faire sortir le Liban de sa crise et allumer le flambeau de la liberté à tous les chrétiens d’Orient, rien ne garantit aujourd’hui que les autres pourront sortir sainement de leurs propres crises, et sans mutations.

Nous sommes enracinés au Liban et en Orient. D’autres que nous y passent pour repartir aussitôt. Il est vrai que notre position n’est pas géographiquement stable mais notre existence est permanente et continue.

Nous sommes les saints de cet Orient et ses démons, sa croix et son fer de lance, sa lumière et son feu. Car nous pouvons le brûler s’ils tenaient à brûler nos doigts, ou l’éclairer s’ils nous laissent en paix. Que l’on prenne donc garde à toute solution du problème libanais et régional qui ne prendrait en considération les vérités de l’histoire et les nouvelles données apparues avec la guerre du Liban.

Ceux qui ont cru que les chrétiens du Liban connaîtront le même sort que les chrétiens du Biafra, se sont trompés. Car la situation géographique du Biafra en Afrique est différente de celle du Liban en Orient, et le rôle culturel des chrétiens du Biafra en Afrique n’est pas comme celui des chrétiens du Liban en Orient, et enfin le milieu dans lequel vivent les chrétiens du Biafra est très différent de celui dans lequel vivent les chrétiens du Liban, entre Jérusalem et Damas.

Je puis vous rassurer. Le problème de la survie dans la liberté est surmonté. Il nous reste à aider tous les libanais à surmonter leurs propres problèmes et à se libérer de l’occupation, afin que toutes les régions libanaises deviennent libres et sûres, et que toutes les communautés culturelles deviennent elles aussi libres et en sécurité.

La tristesse que nous ressentons pour les régions libanaises occupées dépasse la joie que nous éprouvons pour les régions libérées. Car sécurité et liberté sont indivisibles dans le cadre d’une même nation et ne se complètent que s’ils couvrent toute la nation.

C’est pourquoi, nous ne voyons pas que ce jour soit celui de la proclamation de l’Etat du Liban, car plus de la moitié du territoire se trouve sous occupation et qu’une telle proclamation doit être conjointement faite par les chrétiens et les musulmans.

Seuls, nous sommes en mesure de proclamer aujourd’hui l’Etat de la partition. Tel est, pourtant, le souhait d’autres que nous et leur but pour justifier la proclamation ultérieure de l’Etat de l’Implantation. Ils ont été déçus du fait que nous ne l’ayons pas réalisé. Nous ne le ferons d’ailleurs ni aujourd’hui ni jamais. Nous ne fermerons jamais les voies de passage, malgré toutes les voitures qu’ils font exploser chez nous, et tous les moyens qu’ils utilisent en vue de pousser les chrétiens à l’exode de leurs régions et quelque soit la tension qu’ils entretiennent sur les lignes de démarcation, et encore malgré l’encerclement de la montagne. Nous allons au contraire accroître l’ouverture, et garder nos mains tendues. Le musulman libanais a besoin de nous pour retrouver sa liberté et sa sécurité, et le Liban a besoin de notre union pour recouvrer son unité, son indépendance et sa souveraineté.

Les forces d’occupation ont toutefois réussi aujourd’hui, après avoir poussé à la dissension, chrétiens et musulmans, à faire naître chez ces derniers un sentiment de peur à l’égard du chrétien. Il devient impérieux de corriger l’image le plus tôt. Le musulman se débarrassera alors de complexe artificiel de peur, et du complexe d’hostilité qu’on a fait naître chez lui. Ainsi donc se rétablira la véritable alliance libanaise, écartée jusqu’alors par l’occupation.

Le musulman était l’allié du palestinien, mais l’inverse n’a jamais été vrai. Les palestiniens n’ont plus besoin d’une couverture sunnite, chiite ou druze pour rester au Liban et plus précisément dans les zones à prédominance musulmane.

Ce serait plutôt le contraire qui serait exact. Voici, en effet, les palestiniens qui se dessaisissent progressivement dans les régions Ouest des masses populaires qu’ils avaient suscitées ou gonflées à souhait durant la guerre après s’être délestés de leaderships politiques ou religieux en les contraignant à la fuite, en les enlevant, ou en les liquidant physiquement. Voici encore l’OLP qui s’apprête aujourd’hui à s’ériger ouvertement vis-à-vis du chrétien libanais comme unique interlocuteur au nom des musulmans du Liban, comme elle s’était érigée comme unique représentant légal des palestiniens dans le monde.

De là, le problème n’est plus que les palestiniens s’arrogent la nationalité libanaise, mais que les musulmans libanais soient contraints d’acquérir la nationalité palestinienne dans un Etat-substitut palestinien, que les organisations tentent de créer sur une partie du Liban.

Après avoir agi au nom des musulmans libanais sur le plan confessionnel et militaire contre le chrétien libanais, les palestiniens sont aujourd’hui en quête de leaderships chrétiens pour effectuer avec eux un marchandage géographique et politique au détriment du musulman libanais. De notre côté, nous ne rentrerons pas dans le jeu des palestiniens et nous n’accepterons aucun peuple au monde en remplacement des musulmans libanais.

Musulmans ! Agissez donc et aidez-vous vous-mêmes, dans la même mesure que nous souhaitons le faire pour vous. Rejetez tous ces compromis erronés. Réveillez-vous de votre profond marasme. Otez la coiffe palestinienne. Le peuple polonais s’est révolté, quant à lui, contre le communisme malgré la pression soviétique alors que le musulman libanais n’a pas encore décidé d’en faire de même à l’égard des palestiniens.

Répondez à notre appel, ne croyez pas ce qu’on vous dit à notre sujet.

Nous avons besoin les uns des autres. Pour cela il est indispensable d’instaurer le dialogue politique entre nous et de mener la lutte militaire ensemble. Notre force est à votre disposition. Vous en avez besoin. Nos régions peuvent s’en passer maintenant qu’elles sont libérées. Tant que nous ne craignons pas le musulman fort, pourquoi craignez-vous le chrétien fort ? A partir du moment où le musulman libanais deviendra fort lui-même comme nous le sommes nous-mêmes, le problème libanais sera résolu. Nous sommes en quête de leaderships musulmans disposant d’une force autonome, qui ne s’appuient pas sur un fusil palestinien appelé à disparaître, ni sur un fusil syrien qui ne saurait se maintenir. Les régions occupées cherchent un chef qui les sauve. Seulement un chef ne naît pas dans une région mais dans une nation. Et son rôle ne peut se limiter à sauver une région. Il lui faut sauver la Patrie toute entière.

S’il est impossible de trouver ce chef là-bas, pourquoi ne pas confier cette mission à un leadership de sauvetage. Qu’est-ce qui empêche, en effet, de former un front islamique unifié, groupant des leaders connus ou nouveaux, pour se retrouver avec le « Front Libanais » ?

La phase historique que nous traversons impose aux musulmans de proclamer leur opinion et leur décision. S’ils rejettent l’occupation, ils doivent agir en conséquence, et s’ils l’acceptent, qu’ils le disent pour que nous sachions comment agir.

Je sais que les conseils ne sont pas bien prisés. Je penche à croire que les musulmans commencent à se sentir étrangers dans leur pays tant il s’y trouve d’étrangers. Je sais qu’ils sont désireux de nous retrouver pour participer à la bataille de la libération. Oui, nous voulons libérer et cette libération concerne plus précisément la région Ouest, pour qu’elle redevienne libanaise, non une région de plus sous le contrôle des Kataëb, comme le propagent les palestiniens afin d’empêcher le musulman d’adhérer à la Résistance libanaise.

Que peut encore l’Autorité officielle dans ce domaine ? Si elle ne s’est pas assigné comme rôle de regrouper toutes les forces actives au Liban comme première étape, quel rôle pourrait-elle jouer ? Toutes les solutions proposées par le pouvoir en vue de l’entente consistaient en fait à regrouper les forces actives autour du pouvoir actuel, dans la seule perspective de lui permettre d’achever le mandat présidentiel, bien plus que de parvenir à la véritable union entre celles-ci. Ainsi donc, au cours des quatre années écoulées, le pouvoir n’a pas réussi à regrouper les différentes parties libanaises autour d’une même table, celle de l’entente. Et si ce pouvoir ne prend pas conscience de cette lacune, rien ne garantit qu’il pourra parvenir sainement et sûrement à l’expiration de son mandat.

Les Forces Libanaises, qui ont unifié le fusil et ont fait de leurs régions le noyau du Liban libre, acceptent aujourd’hui de donner sa chance à l’Etat, pour qu’il se rattrape et joue le rôle du pont entre les groupements libanais. Autrement la légalité présente n’aurait plus sa raison d’être. Encore que le véritable pont est celui qui relie entre deux rives, et celui qui ne touche que l’une d’elles ne mérite pas une telle appellation.

Notre position se justifie par le fait que le Pouvoir, du moins à travers le récent discours du président Sarkis, a pris conscience de l’échec de ses gageures politiques et de sécurité, locales, arabes, régionales ou internationales. Le Pouvoir doit modifier ses options en adoptant les principes suivants :

1-Renoncer à l’attentisme et prendre l’initiative.

2-Susciter un climat favorisant des négociations libres entre les fractions libanaises pour la réalisation de l’Entente.

3-Restructurer l’unité libanaise de manière à assurer la véritable unité de la Patrie et la liberté du citoyen, en recourant au besoin à de nouveaux critères.

4-Restructurer l’armée en fonction des nouvelles données sécrétées par la guerre et des résultats des missions qui lui ont été imparties. Car l’armée actuelle, du fait de sa structure, ne peut être que défaillante ou partiale. Et il est regrettable de constater que ce qui pour nous est défaillance, est considéré par les autres comme interdit à l’armée, et ce que nous jugeons comme partialité, est considéré par les autres comme étant le rôle de l’armée.

5-Cesser d’exposer le problème libanais devant les instances internationales sous le seul angle du Sud. Et cesser d’exposer ce problème du Sud pour la seule défense de l’occupant palestinien. La cause libanaise ne se limite pas au Sud, et le palestinien est le principal ennemi du Liban et l’exécutant effectif d’Israël.

L’OLP, en la personne de Yasser Arafat, exécute au Liban le côté militaire des accords de Camp David, le côté pacifique étant dévolu au président Sadate. Et alors que le président Sadate réussit dans sa tâche parce qu’agissant au sein de son Etat et de son territoire, Yasser Arafat est amené à échouer assurément, car il parie sur un Etat et un territoire qui ne lui appartiennent pas. A cause de la déviation de leur ligne de conduite, les palestiniens sont maintenant rejetés par l’ensemble des libanais. Qu’ils cherchent donc un autre endroit pour s’installer. Créer leur propre Etat, accepter l’auto-administration, se disperser à travers les Etats arabes, se rallier à la Jordanie, rejoindre l’Iran, peu importe. L’essentiel, qu’ils ne restent plus là. Ils sont à présent rejetés par toutes les fractions libanaises, après l’avoir été par une catégorie déterminée. Car la présence palestinienne – militaire et démographique – constitue un double danger : danger pour le citoyen et danger pour la patrie.

La lutte contre le danger palestinien ne doit plus être du seul ressort de la Résistance Libanaise. De même cette Résistance libanaise ne doit plus être cantonnée dans une seule partie du Liban.

Ce défaut de représentation au sein de la Résistance libanaise n’est pas dû à une mauvaise structure ou constitution de la Résistance, tant au niveau de l’idéologie, de l’objectif ou du commandement, mais bien à la fragilité des structures libanaises elles-mêmes. Celles-ci sont confessionnelles, alors que celle de la Résistance Libanaise est essentiellement laïque. Et malgré tout cette Résistance reste l’Espoir de l’opprimé du Nord et de la Békaa, du réfugié du Sud, et de tous ceux qui résistent dans la capitale et la montagne. Elle protège les traditions et promet un avenir meilleur. Elle porte l’étendard de la libération à travers les « Forces Libanaises » qui ayant franchi depuis deux jours une étape considérable dans leur organisation intérieure sont devenues à même de consolider leur unité et leur permettre d’aller de l’avant au service du Liban.

Tel est le serment que nous renouvelons aujourd’hui, à l’occasion de l’anniversaire de la fondation des Kataëb et de l’Indépendance ; un serment pour rendre le Liban entièrement libre et souverain. Quelle Indépendance célébrons-nous aujourd’hui, alors que tous les symboles ploient sous le joug de l’occupation ? Qu’il s’agisse de l’ancien Palais présidentiel ; qu’il s’agisse du Sérail, de la Forteresse de Rachaya, du village de Bchémoun et de l’ensemble de l’Etat de l’Indépendance.

Quand Michel Rocard, chef de file au sein du Parti Socialiste, vient s’informer de la situation au Proche-Orient à la veille des présidentielles françaises de 1981, les syriens avaient déjà bombardé Zahlé pendant quinze jours, en décembre 1980. Il découvre dans l’accueil palestinien « chaleureusement armé » à l’Aéroport International de Beyrouth combien l’OLP est « installée » au Liban. Il confiera à son retour à Paris combien le langage et la personnalité de Bachir Gemayel étaient les seuls clairs et libres. Ceci sera un nouvel acquis à la Résistance Libanaise trop longtemps cataloguée par ses détracteurs et ceux qui l’ignoraient, comme une lutte pour des privilèges et pour le maintien d’un régime révolu. Le discours de Bachir Gemayel et les réalisations de la Résistance Libanaise ainsi que ses objectifs permettront à M. Rocard d’avouer qu’il s’agit d’une lutte pour la libération. M. Cheysson reprendra ces termes « officiellement » en novembre de la même année.

 

Discours de réception de M. Michel Rocard, le 8 janvier 1981, à Kaslik.

 

 

Monsieur,

Votre souci de connaître de la manière la plus objective les données des conflits en cours au Proche-Orient, vous a conduit à faire ce voyage d’information, à rencontrer toutes les parties, à écouter avec la plus grande attention le point de vue de chacun pour essayer de démêler l’écheveau compliqué d’une crise aux multiples facettes. L’objectivité est la condition essentielle de toute connaissance, mais ils sont peu nombreux ceux qui, en politique, acceptent de s’y plier. Il faut beaucoup de caractère pour se libérer de ses préjugés et, pour venir jusqu’à chez nous, beaucoup de courage.

Vous voici donc au milieu d’un peuple que par une nouvelle imposture dont la politique internationale est féconde on a longtemps désigné de « chrétiens conservateurs de droite ».

Les mots, bien sûr, n’ont que le sens qu’on veut bien leur prêter. Gauche, droite, sont-ce là vraiment des concepts de valeur universelle ? C’est ainsi que de toute part on a sonné le hallali des derniers fascistes ! L’on sait cependant aujourd’hui que c’était pour recouvrir une nouvelle opération de transfert de population, pour étouffer les cris de ceux qu’on égorgeait dans le Akkar, à Aïchiyé et à Damour, pour pouvoir inscrire à loisir au palmarès de ce siècle, peut-être l’un des plus cruels, un nouveau génocide.

Vous savez, maintenant, que ce pays est dans sa majeure partie occupé, que la plupart de nos gouvernants sont les otages des forces d’occupation, que certains ont été dernièrement forcés de dénoncer une démarche de la France pour que cesse le bombardement d’une ville libanaise, isolée dans la montagne, et où deux cents mille habitants étaient menacés dans leur vie et dans leurs biens. Vous savez maintenant qui sont les agresseurs et qui sont les victimes, qu’on continue à bombarder nos villes et à semer des voitures piégées dans nos rues les plus passantes, là où l’on peut faire le plus de victimes. Vous savez désormais ce que le terme d’islamo-progressiste qu’on opposait aux « chrétiens conservateurs de droite » veut dire, qu’il sert à dissimuler une nouvelle conjonction du totalitarisme et de la terreur. Relativité des mots et relativité des choses, non pas seulement dans l’espace, mais aussi dans le temps. Chez nous, Jaurès a encore les accents de Déroulède. Nous en sommes au stade de la libération du territoire. Tel est, pour le moment, l’essentiel de notre programme.

Les châtiments exemplaires sont peut-être nécessaires aux vieilles nations pour leur donner un élan de renouveau. Notre vraie libération passe aussi par le changement de nos institutions. Notre démocratie n’était que formelle, une caricature de votre système politique. Ici le citoyen n’a jamais été qu’un instrument du pouvoir, d’un pouvoir qui tournait pour lui-même. L’on dit encore chez nous que les rapports de la bureaucratie avec le citoyen restent empreints de l’esprit de domination qui prévalait jadis dans la manière de gouverner des ottomans, ce que vos sociologues pourraient traduire par le terme de despotisme oriental. Or cela doit nécessairement changer, et le changement s’est, en tout cas, déjà opéré dans les esprits.

La faiblesse des pays du Tiers-Monde est d’avoir imprudemment emprunté à l’Europe ses institutions, en oubliant qu’elles sont le fruit d’une expérience historique particulière. Ce n’est alors que du placage sur des réalités sociales différentes qui fausse totalement la vie politique de ces nations. La redécouverte aujourd’hui de notre identité par cette guerre de résistance et de libération, tel est le plus grand cadeau, il est vrai, bien amer, que nous ont fait nos agresseurs.

Monsieur,

Voici, en peu de mots, l’état de notre situation présente. Permettez-moi, ce soir, au nom de notre authenticité libanaise ciselée par une histoire plusieurs fois millénaire, trempée aujourd’hui dans l’épreuve cruelle d’une guerre qui entre bientôt dans sa septième année, de vous souhaiter, ainsi qu’à Madame Rocard, la bienvenue au Liban.

L’ouverture au dialogue, la liberté de s’exprimer dans toute négociation, le retour aux sources, à l’authenticité, grâce à la guerre, la détermination invincible d’un peuple qu’on ne peut ni museler ni anéantir, la nécessité de garanties nationales pour l’Etat libanais.

 

Voilà ce que Bachir Gemayel déclare sereinement à « L’Orient-Le Jour » du 23 juin 1981, tandis que se poursuit le drame de Zahlé qui durait depuis le 30 mars. C’était une semaine avant l’épilogue de cette nouvelle guerre contre les libanais, qui avait motivé la création d’une cellule de crise à la Maison Blanche et l’envoi de M. Philippe Habib qui effectuera plusieurs navettes. Zahlé avait révélé au monde le vrai visage annexionniste de la Syrie dans la Békaa, les missiles syriens installés le 29 avril avaient démasqué le jeu soviétique dans la stratégie syrienne au Liban. Comme l’OLP, la Syrie se joue du Liban au service des intérêts de Moscou, contre Tel-Aviv et Washington.

 

 

Introduction

 

Cette image a quelque chose de bouleversant, sans doute à cause de cette barricade isolante, et surtout à cause de cette attitude de Bachir Gemayel, pensive, recueillie, solitaire. Est-elle le symbole d’une communauté incomprise, rebelle, ou le reflet d’une ouverture débouchant soudain sur l’impasse. Bachir Gemayel a 33 ans, il est aujourd’hui un homme puissant qui contrôle les destinées d’une large fraction du peuple libanais. Il se distingue de l’ancienne classe politique par un refus des compromissions, par son incessante critique des pratiques sociales et politiques en vigueur, et par son désir de réaménager la société en fonction des nouvelles réalités issues de la guerre.

Certains considèrent ses pratiques politiques trop autoritaires, trop musclées, trop extrémistes. Il est même parfois contesté, au sein de sa propre communauté, par ceux qui lui reprochent d’avoir monopolisé le pouvoir en faveur d’un parti unique et d’avoir uniformisé le paysage politique. Ses adversaires du « Mouvement National » l’accusent de s’être aliéné à Israël. Bachir Gemayel répond qu’il est fermement attaché à la souveraineté et à l’indépendance du pays, que la résistance à toute forme d’occupation cimente les nations et que son combat concerne l’ensemble des libanais.

Au fil des questions et réponses, on discerne chez Bachir Gemayel une volonté réelle de mettre fin à la guerre, une détermination à participer à la reconstruction du pays sur des bases nouvelles. Cependant, le radicalisme politique qui s’exprime dans l’interview publiée ci-dessous ne peut constituer à lui seul un programme politique. Bachir Gemayel ne l’ignore pas, surtout lorsqu’il réitère sa volonté de dialoguer, ou plutôt « de négocier » avec l’autre bord. Cette nécessité d’instaurer un dialogue d’où seraient exclues les surenchères propres aux temps de crise est d’ailleurs perceptible dans les propos de M. Walid Joumblatt, leader du « Mouvement National », dont une interview sera publiée dans notre prochaine édition.

Si l’on prenait à titre d’exemple le programme de la Gauche auquel fait référence Walid Joumblatt, dans son interview, on pourrait dire, sans risque de se tromper, qu’il recueillerait plus facilement l’adhésion des « Forces Libanaises » que celle de certains leaders traditionnels même musulmans. C’est dire à quel point la division actuelle du pays peut paraître factice, et combien peut paraître souhaitable le libre choc des idées, dans un Liban où la parole demeure, hélas, au canon.

***

-Concernant ce qui a été appelé « votre compromission israélienne » ou plutôt votre « couverture israélienne », quelles sont les garanties que vous réclamez pour y mettre fin ? Est-ce que ces garanties concernent la communauté chrétienne uniquement ou, d’une certaine manière, l’ensemble des libanais ?

 

-Tout d’abord, il n’y a ni compromission, ni couverture israélienne. Quant aux garanties, elles devront être nationales et non communautaires : les garanties spécifiques à une communauté déterminée devront naturellement découler des garanties accordées à l’ensemble du Liban. Le chiite, le sunnite et le druze ont autant besoin de garanties que le maronite. Chacun de nous a désormais besoin de garanties. Les garanties que nous avons réclamées consistent à accorder aux druzes de la montagne autant de droits qu’aux maronites…c’est ce que Mohamed Kholi, de bonne ou de mauvaise foi, a retransmis très maladroitement à ses interlocuteurs musulmans et palestiniens qui, d’ailleurs, ont évité de tomber dans le piège. L’obtention de garanties par une seule communauté ne peut se faire qu’au détriment des autres. Ce serait absurde. Nous voulons obtenir des assurances militaires et politiques : que nos régions ne soient plus bombardées comme elles l’ont été jusqu’à ce jour, qu’elles ne connaissent plus de nouvelles invasions, que la défense de nos zones soit assurée par une force légale – l’armée libanaise – ou alors, si ce n’est pas possible, qu’on nous reconnaisse le droit de défendre nous-mêmes nos zones. Que l’on nous reconnaisse donc un minimum de légalité pour être en mesure de nous défendre, dans le cas où l’Etat se trouverait dans l’incapacité de le faire. Il est vital, également, qu’on nous laisse la possibilité de discuter entre libanais des moyens de mettre fin à cette crise. Les arabes devront garantir les premières étapes de l’entente et prévenir surtout les réactions hostiles pouvant provenir des syriens.

-Les américains et les saoudiens parraineraient-ils de telles garanties ?

 

-Je crois que l’initiative américaine, l’initiative Philip Habib, pourrait déboucher sur une telle perspective. Je souhaite que le face-à-face libano-syrien ait un contrepoids arabe. Les palestiniens sont restés relativement tranquilles depuis le 2 avril, mais nous avons toujours besoin d’un contrepoids à la présence syrienne.

-Et l’entente nationale ? Plus on en parle dans les discours, plus on s’en éloigne sur le terrain. Comment la concevez-vous ? Votre père, par exemple, considère le Rassemblement Islamique comme un interlocuteur valable. C’est là une vision traditionnelle. Est-ce que votre vision négligerait le Mouvement National dont l’approche est quand même plus avancée et plus réelle ?

 

-J’ai eu, le 2 juin 1976, une réunion avec feu Kamal Joumblatt. C’était une réunion très positive…Le courant a passé. Nous n’avons pas pu aller plus loin, parce qu’à ce moment-là, la bataille de la montagne avait repris.

Nous avons, quand même, maintenu un contact indirect entre nous. Je rappelle cette rencontre car elle est révélatrice de notre attitude quant à la nécessité du dialogue. Nous sommes de ceux qui peuvent regarder la réalité en face et tirer les conclusions qui s’imposent. Nous n’avons jamais été réfractaires à n’importe quel type de contact, et nous n’avons jamais posé de veto à l’encontre de qui que ce soit. Nous avons eu, par le biais d’intermédiaires, des contacts avec Georges Haoui, le secrétaire général du PCL, et avec beaucoup de responsables, parmi les plus doctrinaires, du Mouvement National. Le problème n’est pas vraiment celui de l’interlocuteur, mais des conditions véritables d’un dialogue. Je parlerais plutôt des conditions d’une négociation. Le dialogue aurait dû avoir lieu avant 1975. C’est d’une négociation qu’il s’agit aujourd’hui. Les palestiniens l’ont empêchée de 1975 à 1978, ils voulaient que celle-ci passe par eux, au nom de l’Islam et du Mouvement National. Aujourd’hui, les syriens veulent que la négociation passe par eux au nom de l’Islam, du Mouvement National et des palestiniens.

-Vous considérez le Mouvement National comme un mouvement islamique ou laïc ?

 

-Je répondrai d’une manière détournée. La collecte d’armes opérées par les syriens après le 2 avril dans la région de Jezzine a englobé les chrétiens du Mouvement National. Dans un village comme Machghara, les chrétiens du PSNS ont été sommés de remettre leurs armes simplement parce qu’ils étaient chrétiens.

-Six ans après, estimez-vous que votre « guerre de libération », cette guerre pour la souveraineté et l’indépendance, qui s’est aujourd’hui transformée en « guerre de résistance », a abouti ? Ne se retrouve-t-on pas dans une situation encore plus dépendante et surtout moins souveraine qu’avant 1975 ? Qu’avez-vous spécifiquement apporté à votre communauté ?

 

-Kissinger, les syriens et les arabes voulaient implanter un corps étranger au Liban en essayant de résoudre le problème palestinien, devenu crucial, aux dépens d’un peuple mercantile, avide, égoïste et amorphe. Une réaction de rejet et de refus a contré cette tentative de partition. Nous avons voulu nous défendre, nous avons été alors taxés de « partitionnistes », « d’agents d’Israël », « d’isolationnistes ». Nous avons été présentés comme une caste accrochée à ses privilèges. Est-ce que défendre Sleiman Frangié à la présidence de la République et les commandements successifs de l’armée signifiait pour nous la défense de nos privilèges ? Cela en valait-il vraiment la peine ? Aujourd’hui notre cause est plus claire, et on commence à mieux nous comprendre. Il est certain que nous ne pouvons pas réaliser la libération du pays tout seuls. Mais, face aux syriens, nous n’avons d’autre choix que la résistance. Les habitants de Zahlé ne le savent que trop bien. Un peuple qui refuse de plier l’échine ne meurt pas. Personne ne pourra anéantir la foi et la détermination d’un peuple qui endure avec autant de courage, depuis sept ans, un tel drame. Ils peuvent tuer Kamal Joumblatt, il y aura toujours un Joumblatt, un jour, pour dire « non » aux syriens. Ils peuvent détruire Achrafieh, il y aura toujours quelqu’un pour la rebâtir. Ils peuvent encercler Zahlé, ils réussiront tout juste à détruire des champs de cerises, des immeubles, des hôpitaux et des écoles, à affamer une population, à la massacrer, mais la détermination de 200000 habitants n’en demeurera pas moins vivace. Aujourd’hui, c’est dans ce refus que se trouve édifiée notre indépendance. Je crois qu’il y avait dans la communauté chrétienne un idéal à l’état latent, un esprit de sacrifice extraordinaire que cette guerre a fait éclater. L’un des principaux acquis de la communauté réside dans cette soudaine prise de conscience, un véritable retour aux sources qui s’est opéré sur tous les plans. Cette guerre aura été pour nous le moyen de nous dégager de cette pesanteur mercantile et de nous débarrasser de ce levantinisme dans lequel nos esprits s’étaient embourbés depuis 1943. Le pacte de 1943 est venu étouffer chez nous tout esprit de sacrifice, tout esprit de résistance. Tout, chez nous, se résumait à une question d’argent, de maroquins, de pistons, de bakhchichs, de « maalech », de « ça ne fait rien », de « demain on verra ». La résistance s’est opposée à cette mentalité corrompue.

Désormais, tout ne se marchande plus, mais se mérite et se construit positivement. Jamais nous ne réussirons à sortir de cette crise si une véritable révolution intérieure, préalable à la réforme générale, ne s’effectue pas en chacun de nous, chrétiens et musulmans. Nous devons tous nous remettre ne question. Ni le saoudien, ni l’européen, ni l’américain ne vont régler nos problèmes intérieurs. Ils peuvent tout au plus nous aider à alléger les interférences étrangères. C’est dans cette perspective, d’ailleurs, que nous nous employons à faciliter au maximum la mission constructive de l’Arabie Saoudite et du Koweït qui essaient de ramener la sécurité et la paix au Liban. La solution viendra de chez nous, elle est dans l’avènement d’un libanais nouveau qui, lui seul, porte les prémices d’un réel changement.

-Comment ressentez-vous le fait minoritaire ? Eprouvez-vous d’ailleurs un sentiment spécifiquement minoritaire et, pour vous, cette guerre a-t-elle finalement été provoquée par une peur minoritaire ou était-elle la conséquence de la peur d’une minorité au pouvoir qui redoutait la perte de ses privilèges ? Etait-ce une peur politique ou une peur « ethnologique » ?

 

-C’était une peur physique. En 1975, il a été dit qu’il suffisait de cinq palestiniens pour nous jeter à la mer. Nous n’avons pas eu un réflexe minoritaire, mais un simple réflexe de citoyens qui refusent la soumission. Nous avons refusé de vivre en gens de « dhimmi ». La communauté chrétienne a un rayonnement prestigieux dans le monde arabe. Nous sommes bien acceptés par notre environnement et nous le demeurons, quels que soient les pièges qu’on nous tend.

-Est-ce dû au fait que vous étiez une minorité au pouvoir, une minorité dirigeante ? La seule communauté qui ne connaisse pas vraiment un sentiment minoritaire, une peur minoritaire, c’est la communauté sunnite.

 

-Tout d’abord, nous ne sommes pas une minorité et nous n’avons jamais été au pouvoir. Pour les sunnites, il s’agit d’un sentiment hérité de l’Empire Ottoman. C’est sans doute pour cela qu’il a été plus facile aux communautés druze et chrétienne d’organiser leur autodéfense et de se doter de leaderships nationaux. Cette nécessité n’a pas existé chez les sunnites, ce qui a forcé les palestiniens à parler en leur nom. Hier, c’était Abdel-Nasser, aujourd’hui c’est Yasser Arafat…ou même Hafez el-Assad. Je n’ai jamais ressenti un complexe de minoritaire mais, en 1975, j’ai eu peur pour ma liberté et ma sécurité.

-Et les privilèges ? Certains chrétiens ont eu peur de perdre leurs privilèges.

 

-Il vaut mieux perdre ce genre de chrétiens. Ceux-là ont considéré leurs responsabilités comme autant de privilèges.

-Qu’est-ce que, selon vous, la spécificité libanaise : vient-elle de la présence d’une minorité d’élite chrétienne dans un environnement arabe sous-développé ou est-ce tout simplement de la conjonction de deux cultures ?

 

-Je refuse le concept d’élite que vous évoquez : c’est, essentiellement, la fusion de deux cultures. Nous maintenons notre option fondamentale qui réside dans le principe de la coexistence et de l’unité du Liban. Nous rejetons toute idée de partition. Il s’agira, cependant, de définir un nouveau cadre politique qui accordera les garanties de sécurité et de liberté à chacun de nous. Nous avons aussi la conviction que nous avons un rôle à jouer dans l’émancipation du monde arabe dans lequel nous vivons. Et nous avons le sentiment très modeste d’apporter notre contribution à son évolution. Nous avons joué dans le passé un rôle important dans la renaissance de la culture arabe face à la domination ottomane. Nous ne nous sentons pas du tout étrangers à ce monde. Nous voulons y vivre en paix.

-Et les divisions au sein de la communauté chrétienne, comment comptez-vous les dépasser ?

 

-Il y a lieu de distinguer entre les leaderships d’une part et la communauté chrétienne d’autre part. C’est là un problème crucial, épineux. L’attitude de certains leaders chrétiens jusqu’à présent a été très égocentrique : la plupart préfèrent voir le temple s’écrouler sur leur tête plutôt que d’appuyer une solution qui ne viendrait pas d’eux. Nous avons déjà assisté à une série de drames découlant de cette absurdité. Beaucoup d’occasions ont été manquées. Certaines solutions ont pu être maladroites, les difficultés sont grandes mais il faut les dépasser. Une révolution au niveau de nos mœurs politiques est inévitable. Autrement, ces conflits vont demeurer, dégénérer peut-être, rendant les solutions encore plus difficiles à trouver. Que chaque maronite cesse de songer à la présidence de la République, que chacun de nous s’abstienne de rechercher le prestige des apparences ; essayons d’avoir un peu plus d’humilité et de rigueur. J’insiste sur la rigueur. Il y a dans notre communauté, et surtout dans notre classe politique, un manque de rigueur effroyable.

-Vous critiquez le pacte de 1943 dans son expression institutionnelle. En outre, concernant la crise de 1975, il est de plus en plus évident qu’il ne s’agissait pas seulement des palestiniens ni des politiciens en place, mais d’une véritable crise de structure. Souscrivez-vous donc aujourd’hui à cette thèse qui fut longtemps celle de la gauche ?

 

-J’ai été l’un des premiers à dépasser le pacte de 1943. Le choc de la guerre et l’ampleur de la crise imposent de sérieux changements. Il faut, désormais, envisager l’avenir sur la base de structures nouvelles qui correspondent aux réalités issues de la guerre. Les soubassements profonds de notre vie nationale, qui ont été à l’origine de la création de l’Etat du Liban moderne, doivent être conservés. Ces soubassements sont :

*Le système démocratique libéral.

*Le régime parlementaire.

*L’économie libre.

Toutefois, il est nécessaire de donner une impulsion résolument moderne au système démocratique libéral pour lui éviter les deux écueils de l’anarchie ou du totalitarisme ; et au régime parlementaire pour le rendre réellement représentatif, ainsi qu’à l’économie libre pour qu’elle soit le vecteur privilégié de la justice sociale.

Mais tout cela est littérature tant que le pays demeure occupé. Tout serait faussé si l’on essayait de jeter les bases d’une nouvelle société en situation d’occupation. Dans un tel cas, nous devrions subir les exigences syriennes…Prenons l’armée, par exemple. On désigne aujourd’hui six commandants en chef de l’armée avec une hiérarchie militaire et un système pyramidal des plus complexes de manière à ce qu’un officier ne peut même plus déplacer un barrage d’un endroit à un autre. Le commandant en chef de l’armée est devenu quelqu’un qui règne mais qui ne gouverne pas. On nous a imposé d’effriter notre armée pour plaire aux syriens ; demain on nous obligera à effriter la justice, l’éducation, la politique étrangère…pour plaire également aux syriens ou à d’autres.

-Envisagez-vous une forme quelconque de décentralisation ? Estimez-vous que la décentralisation est rendue nécessaire par des impératifs psychologiques, et où situez-vous la cassure à ce niveau ?

 

-La cassure était latente depuis 1958. Elle a éclaté au grand jour en 1975 avec la bénédiction de l’administration américaine, de certains pays européens et du monde arabe, qui voulaient régler à notre détriment le problème palestinien. Aujourd’hui, cette cassure s’est greffée sur un conflit aux dimensions internationales. Il est temps, pour nous libanais, de revenir à nous-mêmes et de nous réunir autour d’une table afin d’éviter que cette cassure ne soit définitivement consommée. Si tout le monde faisait preuve d’honnêteté et de patriotisme, nous pourrions nous entendre sur une plateforme minimale. Mais il y a toujours quelque chose d’absurde qui régit la politique dans ce pays. Je prends à nouveau, par exemple, la polémique sur l’armée. En 1973, l’armée a été l’objet d’une cabale extraordinaire après le raid israélien sur la rue de Verdun. Saëb Salam a même démissionné, car il reprochait à l’armée de n’avoir pu empêcher le raid israélien. Il y a quelques jours l’Irak a été attaqué par Israël. Tammouz est plus stratégique que Verdun, n’est-ce pas ? Pourtant, le monde arabe s’est regroupé autour des dirigeants irakiens sans traiter l’armée irakienne comme il traite – ou plutôt maltraite – l’armée libanaise. Mais pourquoi donc ne critique-t-on pas l’armée syrienne, qui prétend assurer la sécurité de l’Etat libanais ? Il y a des incursions israéliennes quotidiennes dans le Sud et à Damour. Pourquoi l’armée syrienne ne défend-elle pas les palestiniens ? Pourquoi alors, dans cette logique des choses, le chef du gouvernement syrien, al-Kasm, et Saddam Hussein ne démissionnent-ils pas ?

-Une fois les problèmes politiques réglés – entendre la question nationale qui domine aujourd’hui – les problèmes sociaux vont surgir. Comment les envisagez-vous ? Où vous situez-vous ? Du côté des masses défavorisées ou du côté des couches aisées ?

 

-Je serais toujours aux côtés des défavorisés, des persécutés et des opprimés. J’ai été amené à traiter depuis deux ans, avec mes camarades du parti, du secteur des affaires sociales et du travail. Je me suis senti très à l’aise dans ce domaine. Ma principale expérience aura eu lieu le 5 avril 1979, à la veille de la grève générale de la CGTL, lorsque j’ai réuni les représentants du patronat (banquiers, industriels et commerçants) et de la CGTL. La négociation a duré sept heures, et nous avons pu présenter au Conseil des ministres un accord auquel avaient souscrit les deux parties. Les Kataëb ont toujours considéré qu’une situation sociale saine est primordiale pour le pays, et une situation sociale saine impose un équilibre, une entente entre patrons et ouvriers. Les Kataëb ont réussi par la concertation à éviter des crises sociales aiguës. D’ailleurs le parti est à l’origine du Code du travail, et Cheikh Pierre a été le promoteur de la sécurité sociale au Liban.

-Vous développez une théorie pluraliste et vous pratiquez sur le terrain une politique de parti unique. Comment conciliez-vous votre désir de démocratie et de liberté avec certaines formes d’autoritarisme ?

 

-Nous sommes attachés au pluralisme parce que nous considérons qu’il y a deux grandes familles spirituelles dans ce pays qui doivent vivre en pleine harmonie et qui doivent coexister autour d’un dénominateur commun. Je refuse le principe d’un parti unique. Je vois très bien le sourire des lecteurs. Je vous dirai franchement qu’il y a un an, nous étions confrontés à un dilemme : l’hémorragie devenait de plus en plus forte. Fallait-il rester les bras croisés ou agir ? L’Histoire jugera.

-Les Forces Libanaises apparaissent de plus en plus comme l’appareil militant de Bachir Gemayel. Comment définissez-vous aujourd’hui les FL par rapport au parti Kataëb, par exemple ?

 

-Les FL sont l’organe exécutif du Front Libanais, elles sont sous les ordres du président Chamoun et de Cheikh Pierre et je tiens à le réaffirmer : les Forces Libanaises ne sont en aucune façon un parti politique. C’est un courant qui a su rallier une multitude de jeunes qui ne voulaient pas s’engager dans les partis politiques et désireux de servir un idéal aux côtés des adhérents aux partis politiques membres du Front Libanais. Les FL ont souvent été le cadre qui a aidé à dépasser certaines considérations locales partisanes, afin de mobiliser la jeunesse.

-Ne sont-elles pas surtout un instrument de militarisation de la jeunesse ? Ne craignez-vous pas les effets de cette militarisation ?

 

-Il n’y a pas de militarisation, mais un engagement motivé par un idéal. Nous devons prendre les armes pour défendre notre liberté et notre sécurité. C’est de notre survie qu’il s’agit. Cette même jeunesse bâtira un jour le Liban. Nous tentons actuellement des expériences passionnantes dans les coopératives agricoles. Il n’y a pas d’armes dans ces coopératives, il y a des tracteurs, des animaux, la terre, la nature. Nous menons également une expérience nouvelle qui consiste à créer des villages-pilotes. Nous voulons de plus en plus prôner un retour à la terre, un retour aux sources. C’est là que réside le salut du Liban. Nous ne voulons plus d’un Liban courtier.

-Votre relations ou plutôt votre lien avec l’Occident, quel est-il au juste ? L’Occident est en crise, alors quel Occident ? On a parfois l’impression que vous vous attachez aux valeurs les plus périmées de l’Occident. Les Kataëb se reconnaissent comme un parti d’ordre qui privilégie des valeurs aujourd’hui vétustes et remises en question en Occident.

 

-Nous sommes partie intégrante du Machrek, et nous comptons le rester et remplir pleinement notre mission. Il y a une décadence certaine en Occident, une nouvelle définition des choses peut-être. Les Kataëb ne sont pas une émanation de l’Occident. C’est un parti né de l’Histoire du Liban et quoique faisant partie du Machrek, nous partageons les mêmes valeurs du monde libre : un régime politique libéral, une conception du pouvoir démocratique. Un jour, l’Occident sentira la nécessité de revenir ici, aux sources. L’Occident doit se renouveler. Il y a une décrépitude des grandes valeurs humaines qui ont créé le rayonnement de l’Occident. Cette décadence des mœurs, des valeurs, de la morale, entraîne nécessairement une décadence politique, alors qu’en face il y a un bloc monolithique, une société soumise à un système totalitaire.

-Seriez-vous tenté par un système totalitaire ?

 

-Je ne connais pas de tentation totalitaire, bien au contraire ; je suis en train de la combattre et au lieu de nous aider dans notre résistance contre l’envahisseur, l’Occident nous conseille d’abdiquer, nous recommande de ne pas déplaire à l’agresseur. Voilà comment nous payons les frais de cette décadence. Les syriens sont encouragés dans leur agression par la complaisance et l’inertie de l’Occident.

-L’Occident trouve ses intérêts dans le pétrole, les marchés d’armes, les devises, les pétrodollars, les centrales nucléaires…

 

-Oui, mais tout passe. Seule demeure la détermination d’un peuple.

-Quelle leçon en tirez-vous ?

 

-Compter sur nous-mêmes. C’est pour cela que cette guerre a duré sept ans et qu’elle pourrait peut-être encore durer…Nous n’abdiquerons pas et nous n’abandonnerons pas les principes pour lesquels nous avons combattu.

-Aujourd’hui, en juin 1981 et d’une manière conjoncturelle, si je vous demandais, Bachir Gemayel : Que voulez-vous ? Que répondriez-vous de manière réaliste ?

 

-Etre libre. Je suis disposé à consentir tous les sacrifices pour ma liberté. Je ne veux pas être un réfugié dans mon propre pays ou ailleurs. Lorsque les syriens me demandent des actes de foi et des déclarations de repentir, ce ne sont que des prétextes pour étouffer encore plus ma liberté et occuper davantage mon pays. Mais cela ne signifie nullement le rejet d’une solution politique de la crise libanaise.

-Bachir Gemayel, les gens vous connaissent peu…

 

-Et très mal.

-Si vous deviez vous définir par rapport à un courant de pensée, qui êtes-vous ?

 

-Je ne suis pas un intellectuel, je me définis par mon action. Je suis proche d’une vision humaniste de la vie…Une philosophie personnaliste qui privilégie l’homme dans sa dignité et son intégrité.

-N’avez-vous pas peur de sacrifier votre vie personnelle à la politique, aride, changeante et finalement peu enrichissante sur le plan humain ?

 

-Aujourd’hui, ce n’est pas de politique qu’il s’agit, mais d’un combat pour la survie. Je lui sacrifie ma vie personnelle.

-Est-ce que la politique vous épanouit ?

 

-La politique me pèse…

-Quel est le dernier film que vous avez vu ?

 

-« Private Benjamin », lors de l’inauguration d’une nouvelle salle avant le 2 avril. Le cinéma me relaxe.

-Trouvez-vous le temps de lire ?

 

-J’essaie de m’astreindre à une discipline de lecture, mais le temps me manque parfois.

-La musique ?

 

-Oui, beaucoup de musique classique. Beethoven et Mozart.

-Etes-vous fasciné par le pouvoir ?

 

-Non, le pouvoir ne me fascine pas, mais parfois il y a des responsabilités à assumer.

-C’est une vision morale. Le pouvoir est quand même grisant. Toute la vie tourne autour du pouvoir.

 

-J’ai sans doute la chance de ne pas m’arrêter à de telles considérations. Le pouvoir ne me dit rien. Le parti pourrait me faire remplacer demain que je n’y objecterais pas. Mon père m’a appris une chose primordiale : garder les pieds sur terre.

-Est-ce que vous pensez à la mort ?

 

-Non.

-L’angoisse de la mort ?

 

-La guerre nous a peut-être permis de vaincre cette idée.

-N’avez-vous pas peur de mourir ?

 

-Si, je ne suis pas un surhomme.

-Est-ce que cette guerre vous a changé ?

 

-Non, mais elle m’a permis de découvrir certaines choses qui existaient à l’état latent en moi, d’en développer d’autres, insoupçonnables. Et de dépasser certains égoïsmes.

-Auriez-vous voulu être un autre ?

 

-Oui : Bachir Gemayel, avocat.

Au terme de sa visite de quatre jours au Liban (25-28 août 1981) à l’invitation des Forces de la Résistance Libanaise, la délégation du M.R.G. (Mouvement des Radicaux de Gauche) a publié un communiqué reconnaissant que Bachir Gemayel lui « est apparu comme une vivante, courageuse et excellente illustration de l’esprit nouveau ».

Ce nouvel esprit est « la profonde détermination d’une nouvelle génération qui veut permettre au peuple libanais de s’épanouir dans un contexte de liberté, de respect mutuel et de progrès social ».

De même, c’est dans leurs contacts et leurs constatations – tout comme à travers le discours net et vivant de Bachir Gemayel à leur réception – que les membres de la délégation ont pu « constater la volonté commune de construire l’avenir dans le respect des différences de sensibilité et de traditions, et dans un souci commun d’unité nationale et d’intégrité territoriale ».

A.T.C.L. (Kaslik), le 27 août 1981.

 

Monsieur le Président,

Messieurs,

Chers amis,

Le Liban qui vous accueille ici, dans cette zone libre que nous avons réussi à arracher à l’occupation syro-palestinienne, n’est pas le Liban d’une communauté, d’une caste, ou d’un parti, c’est le Liban de tous. Pour les libanais des territoires occupés, c’est le Liban de l’Espoir, la promesse de leur libération prochaine, de l’unité retrouvée, de la restauration de l’Etat dans la plénitude de sa souveraineté.

Les chrétiens du Liban ont toujours assumé dans la défense de ce pays et de sa liberté la charge la plus lourde. Une fois de plus, nous fûmes les premiers de tous les libanais à supporter les premiers chocs, à tenir tête à l’envahisseur. Des milliers de nos camarades y ont sacrifié leur vie, des milliers d’autres, invalides, leur avenir, et leur jeunesse. C’est le tribut que nous payons depuis des siècles à la fatalité de la géopolitique.

Cependant, de plus en plus précise, de plus en plus concrète, une prise de conscience de leur responsabilité s’est progressivement manifestée dans les autres communautés du pays, qui conduit leurs populations à résister à leur tour aux occupants syriens et palestiniens. Ils résistent désormais au grand jour, à Tripoli, à Saïda, au Liban-Sud, dans la Békaa, dans la banlieue Sud-Ouest de Beyrouth.

Aussi bien la réunification du Liban va-t-elle bon train. Elle se fait aujourd’hui, non pas comme on nous le suggère d’ici et de là sur un tapis vert, autour d’un café turc – qui est la forme levantine du calumet de la paix – ou par des embrassades, mais comme nous l’avons voulu, par une même résistance opposée à l’occupant.

Sans doute fallait-il plus de temps et beaucoup d’effort à nos compatriotes des autres communautés pour se libérer des mythes inhibiteurs que leur spécificité socioculturelle leur impose en les liant idéologiquement aux pays voisins. Leur mérite en est d’autant plus grand.

Le nôtre c’est de n’avoir jamais accepté la moindre aliénation à n’importe quel pays, ni de nous être laissés envoûter par des idéologies fumeuses.

Dès l’origine, les chrétiens du Liban ont joué correctement le pacte de l’indépendance.

Il stipulait pour l’essentiel qu’aucune communauté du pays ne pouvait entretenir de liens privilégiés avec une puissance étrangère qu’elle soit d’Orient ou d’Occident.

Malgré la montée des périls depuis que la Syrie et d’autres pays voisins ont sombré dans le totalitarisme, en dépit des menaces, des tentatives de mainmise sur le Liban, comme celle de la RAU en 1958, et de la subversion qui minait l’Etat, nos dirigeants sont demeurés fidèles à la lettre et à l’esprit du Pacte.

Mal nous en prit. Le Liban s’est finalement trouvé isolé, sans alliés, presque sans amis, en tout cas sans appui, baignant dans une sorte de neutralité inconsistante. C’était ouvrir la voie à toutes les convoitises. Pour les « grands » dictateurs, de tous les temps, et sous tous les cieux, la neutralité, les règles du Droit International, les droits de l’homme ne sont que chiffon de papier.

La Syrie n’a jamais caché son dessein d’annexer le Liban, ou à défaut, de le « satelliser ».

Nostalgiques des omeyyades, les dirigeants de Damas ont toujours rêvé d’étendre leur hégémonie sur l’ensemble de la région, d’où leurs frictions permanentes avec l’Irak, la Jordanie, et aujourd’hui avec les palestiniens, d’où aussi leur refus de reconnaître, depuis qu’il existe, l’Etat libanais.

A la faveur de la guerre libano-palestinienne, suscitée et programmée largement par Damas, la Syrie a fait entrer ses troupes au Liban sous prétexte d’aider l’Etat libanais à rétablir l’ordre et la sécurité dans le pays, en y réduisant la présence armée palestinienne, et, comme on l’a fait croire aux Etats occidentaux, de dompter l’OLP, afin de faciliter la solution du conflit israélo-arabe. Et c’est ainsi que s’est accompli aux yeux du monde ébaubi un abus de confiance sans précédent dont nous sommes aujourd’hui les victimes.

Sans alliés, sans protecteurs, les petits peuples deviennent rapidement la proie des prédateurs. Le Liban est aujourd’hui à la recherche d’alliés puissants, non pas pour susciter de la compassion, mais pour bénéficier de leur appui, pour l’aider à sa libération. Nous avons frappé à la porte de pays arabes qui, comme nous, autant que nous, sont menacés par la subversion, qui comme nous, autant que nous, ont sort lié avec le monde libre.

A ces pays amis, à tous les autres pays du monde libre qui voudraient nous soutenir, nous n’avons à offrir que notre fidélité, et la tranquille puissance d’un peuple confiant dans son avenir, attaché à ses droits et à ses libertés, et où de nombreux jeunes gens ont encore le courage de mourir pour les défendre.

Solidité de notre société : dans les pires conditions, elle est parvenue à surmonter des contradictions internes, inhérentes à n’importe quel groupement humain, et nous avons réussi le tour de force à faire se conjuguer mieux que dans n’importe quel autre pays sécurité et liberté.

Sept années de guerre, et sept mois de bombardement incessant de nos villes et de nos villages n’ont pas ébranlé le moral d’une population rompue à l’endurance.

Sept années de guerre, et sept mois de destructions massives de nos établissements publics et privés n’ont pas réussi à abattre notre économie. Et voici le libanais qui reconstruit, et voici le libanais qui investit, et, tandis que la guerre continue à faire rage, voici le libanais qui pare ses cimes et ses côtes de centres de loisirs, en prévision des lendemains qui chantent.

Messieurs,

Le Liban a pour vocation de rester ouvert au monde arabe auquel il est fondamentalement attaché, avec lequel il est en rapport constant de développement et de progrès. La nature de cette mission lui impose de rester attentif à tout ce qui peut faciliter, améliorer les rapports du Monde arabe avec l’Occident, de baliser les voies, d’élargir les horizons.

Avec la France, il est difficile de déceler toutes les choses communes qui existent entre nous, de les nommer, de les énumérer, elles sont incrustées dans l’inconscient collectif de nos deux peuples.

Au Moyen-Orient, le Liban est encore le pays où la France a le plus d’institutions : des établissements d’enseignement, des centres culturels, des entreprises commerciales. L’Hôtel-Dieu de France qui en est l’un des plus beaux fleurons pourrait devenir le centre hospitalier le plus important du Moyen-Orient. Quelle institution plus vivante cependant que cette longue et profonde complicité culturelle, qui depuis si longtemps nous permet d’ourdir ensemble, par un même discours, dans un même langage, le complot de la liberté.

En répondant à « l’invitation des Forces de la Résistance Libanaise » comme l’a souligné lundi dernier le communiqué du MRG annonçant votre visite au Liban, votre Mouvement lève finalement cette redoutable équivoque qui pesait sur le sens réel de notre lutte.

Dans un monde où la désinformation constitue l’un des aspects les plus destructeurs de la subversion moderne, nous savons qu’il vous a fallu beaucoup de courage intellectuel pour avoir entrepris ce « voyage radical de gauche en Orient ».

Nous qui savons si bien – de par la douloureuse expérience que nous vivons – la haine implacable qui s’acharne sur le Liban, nous nous devons d’admirer également votre courage physique.

Notre lutte est nationale. Elle ne se situe ni à droite ni à gauche. Il ne s’agit pas d’une guerre civile mais bien d’une résistance populaire dont l’objectif est la libération de tout le sol libanais.

Nous savons maintenant que vous nous avez compris, et que vous vous proposez d’informer objectivement l’opinion française et vos partenaires politiques sur la Cause libanaise.

Permettez-moi de vous exprimer notre profonde reconnaissance et de lever mon verre à la liberté et à l’indéfectible amitié de la France et du Liban.

L’assassinat de l’ambassadeur de France au Liban, Louis Delamare[1], le 4 septembre 1981, avait bouleversé les milieux politiques et diplomatiques au Liban et dans le Monde et annulé la réception prévue le jour même en l’honneur de la délégation parlementaire allemande CDU/CSU.

 

Cependant le discours de Bachir Gemayel n’en prenait pas moins de l’ampleur dans la mesure où il décriait la conduite syrienne au Liban. Il y rappelait que seule l’Occupation est synonyme de partition et que la libération recherchée par tous les libanais, et à laquelle les Forces de la Résistance Libanaise ont voué leur lutte, veut empêcher « les lignes de séparation », tracées par la double occupation syro-palestinienne, de devenir aussi « consacrées » que le triste Mur de Berlin.

 

Monsieur le Président,

Monsieur le Chargé d’affaires de la République Fédérale d’Allemagne,

Mesdames, Messieurs,

Chers amis,

Le Liban a aussi son « Mur de la Honte » : ce triste privilège que nous partageons avec votre pays.

Si j’ai tenu à commencer mon mot de bienvenue par le rappel d’une réalité aussi brutale – alors que nous nous sentons proches de votre peuple et du courant que vous représentez par nombre de valeurs et d’idéaux – c’est pour réaffirmer une fois de plus notre volonté inébranlable à œuvrer pour la réunification du Liban.

Beyrouth – comme Berlin – est une ville coupée en deux, une ville déchirée, une ville martyre où les « voyous » syriens, sûrs de l’impunité que leur confère l’absence d’une solidarité internationale active avec le Liban, font régner et la terreur destructrice de leurs orgues de Staline et le terrorisme policier de leurs sanglantes répressions contre toutes les composantes de la nation libanaise.

Beyrouth – comme Berlin – subit dans sa zone occupée ce totalitarisme arrogant commun à toutes les occupations étrangères.

Beyrouth – comme Berlin – connait dans sa région libérée la quiétude qu’apporte la pleine jouissance par le citoyen de ses droits à la liberté et à la sécurité intérieure.

Mais cette liberté et cette sécurité sont menacées par deux dangers, à savoir :

*une mainmise totale de Damas sur l’ensemble du territoire national, préambule à l’annexion du Liban à la Syrie.

*l’implantation dans notre pays des 600000 palestiniens qui s’y trouvent. Auquel cas, le Liban se transformerait en un second Cuba, dont l’action déstabilisatrice s’exercerait à l’encontre des pays riverains de la Méditerranée et de l’hinterland arabe.

Ce double danger que nous affrontons depuis bientôt sept ans devient plus impatient et plus agressif parce que les modifications que connait la scène internationale depuis le début de 1981 ont réduit sa marge de manœuvre politico-militaire. Les ennemis de la Résistance Libanaise ont recours à tous les moyens avant que ces changements géopolitiques défavorables à leurs desseins n’atteignent le seuil de l’irréversible.

Monsieur le Président,

Mes amis,

Dans cette phase critique que traverse notre pays nous lançons un pressant appel aux pays amis de la paix, aux Etats du monde libre pour qu’ils apportent leur soutien efficace et désintéressé au peuple libanais avide de liberté et de démocratie.

La République Fédérale d’Allemagne, grâce à sa place privilégiée au sein de la CEE et de l’Alliance Atlantique, grâce également aux solides amitiés dont elle dispose auprès des pays arabes, peut contribuer utilement au rétablissement de l’indépendance, de la souveraineté nationale et de l’intégrité territoriale du Liban.

Un Liban maître de son destin est également nécessaire d’une part au monde arabe auquel il est attaché et dans lequel il compte poursuivre son rôle de promoteur et d’autre part à l’Occident auquel il se sent lié par une communauté de valeurs morales.

Certes, le Liban est un pays méditerranéen. Mais n’oublions pas que la Méditerranée mêle ses eaux à celles de l’Atlantique ; et si nous sommes concernés par toutes les questions du Moyen-Orient, nous sommes loin d’être indifférents aux problèmes qui inquiètent légitimement les gouvernements solidaires entre eux dans un cadre atlantique.

C’est vous dire combien nous entendons être ouverts simultanément à notre environnement géographique et humain et aux dimensions culturelles qui nous rattachent à la civilisation universelle.

Au début de cette brève allocution, j’ai fait allusion aux idéaux et aux problèmes que nous avons en commun avec le peuple allemand et avec l’Union Chrétienne. En lisant les programmes fondamentaux de l’Union Démocrate-Chrétienne et de l’Union Socio-Chrétienne, j’ai été frappé par la similitude existant entre les concepts de base que vous préconisez et ceux pour lesquels nous luttons. Je me permettrai de citer quelques têtes de chapitres qui balisent les programmes de l’Union Chrétienne allemande et qui concordent avec nos aspirations les plus profondes : « Liberté, Solidarité, Justice, Dignité Humaine, Démocratie, Société Pluraliste, Paix Sociale… ».

Deux idées de base ont surtout retenu notre attention. Il s’agit du « droit à l’autodétermination » et de « l’indivisibilité de la nation ».

Les quatre-cinquièmes de notre territoire ploient sous le joug de l’occupation. Tant que cette situation durera, tant que nos concitoyens – à quelques religion ou parti qu’ils appartiennent – ne peuvent exercer leurs droits dans leur plus entière plénitude, les Forces Libanaises sont les « fidéi-commissaires d’un ordre de liberté » – (et c’est là une expression empruntée à votre lexique) – pour tous les libanais.

Nous comptons faire bénéficier les diverses communautés libanaises des acquis que notre résistance a portés et portera au crédit d’un Liban un et indivisible dans la richesse de ses spécificités historiques.

Pas de discrimination. Pas de persécution. Pas de proscriptions. Pas de partition.

Monsieur le Président,

Messieurs les membres de la délégation,

Votre présence ici ce soir est pour nous beaucoup plus qu’un réconfort moral. Elle consolide notre conviction que le monde libre prend davantage conscience de ses responsabilités internationales et qu’une nouvelle solidarité, bâtie sur le respect mutuel, doit s’instaurer à l’échelle planétaire.

La défense de la liberté, la protection accrue des libertés exigent une vigilance renforcée et constante pour conjurer les périls qui menacent, ici et là, la démocratie dans le monde.

Au même titre que la Pologne et l’Afghanistan, le Liban requiert de vous, occidentaux, une sympathie engagée, et un appui politique réel qui effacera chez les peuples opprimés le traumatisme causé par une certaine démission du monde libre qui heureusement commence à réagir à ce glissement vers son propre démantèlement.

Les courageuses prises de position de votre pays et surtout celles de votre Union à l’égard de la tragédie libanaise n’ont jamais fait défaut. Elles ont permis l’épanouissement d’une amitié grandissante entre nos deux nations.

Au nom de cette amitié, je voudrais exprimer notre chaleureuse gratitude pour le soutien que votre Union apporte à la Cause Libanaise.

Vive la République Fédérale d’Allemagne

Vive le Liban.

Dans son discours à la section Kataëb de Ghadir, le 8 novembre 1981, Bachir Gemayel définit pour la première fois l’attitude de la Résistance Libanaise quant aux prochaines élections présidentielles. Il pose un refus catégorique à tout « Babrak Karmal » que les syriens tenteraient d’imposer au Liban pour servir leurs intérêts.

 

De même, constate-t-il combien tous les organismes nés dans l’esprit de la Résistance – y compris ceux à caractère socio-économique – ont dépassé en efficacité et en crédibilité les institutions de l’Etat libanais qui se sont effondrées parce qu’il leur manquait l’essentiel : une âme, un esprit, l’engagement, l’authenticité.

 

 

Je remercie les comités populaires pour l’énorme travail qu’ils sont en train de faire afin de réaliser la participation au niveau des décisions et de l’exécution concernant tout ce qui touche à notre résistance et à notre action prospective. Celle-ci est nécessaire pour élaborer les grandes lignes de l’avenir et bâtir l’infrastructure de la société de demain. Ce sont les structures vermoulues du passé qui ont été à l’origine de la tragédie que nous vivons : une tragédie qui a provoqué cent mille morts et la destruction quasi-totale d’un pays ; qui a provoqué aussi une guerre qui dure déjà depuis sept longues années. Les causes qui ont été à l’origine de la catastrophe n’ont pas encore disparu.

Il faut que les comités populaires soient capables d’assurer la participation du peuple aux décisions ayant trait à la vie quotidienne ; peut-être ces comités seront-ils appelés un jour à assumer de plus grandes responsabilités et à se transformer en véritable institutions. Je suis certain que les comités populaires ont une vision claire de leur action et que celle-ci s’étendra à tous les villages et cazas des régions libérées. J’espère également qu’ils pourront s’implanter dans d’autres régions aussitôt qu’elles seront libérées en vue de jouer le rôle qui est le leur. Il incombe à ces comités, à l’avenir, d’être prêts et actifs sur le triple plan social, culturel et politique, car nul ne sait ce que nous réserve le futur.

Il est du devoir de ces comités de mettre fin aux abus qui se font sur le littoral car nous n’avons pas besoin d’une superficie supplémentaire : les 10452 Km2 du Liban sont amplement suffisants.

Le littoral appartient à la collectivité. Si la nature nous an donné de beaux rivages, il est nécessaire d’en prendre soin. Tel est notre capital, tel est notre trésor. Les Forces Libanaises sont disposées à aider moralement et matériellement les comités dans leur œuvre de salubrité publique.

A cette occasion, la question qui se pose est la suivante : l’Etat est-il encore capable de nous défendre, de recouvrer et de sauvegarder la souveraineté, l’avenir ? Après sept ans de guerre, après l’effondrement des institutions étatiques les unes après les autres, nous nous demandons : le pouvoir peut-il encore récupérer son autonomie, peut-il encore nous assurer la sécurité au cas où il aurait l’aide morale et politique dont il a besoin ?

La question mérite d’être posée, car il est légitime de se demander si l’Etat mérite réellement que nous lui accordions notre soutien pour assurer notre sécurité, au lieu que nous assurions nous-mêmes la sécurité et la défense du pouvoir, comme cela est le cas actuellement.

Notre génération n’a que trop enduré : 4000 morts tombés sur le champ d’honneur, sans compter que nous maintenons nos positions sur les lignes de démarcation. Il importe, en conséquence, de réévaluer la situation depuis 1975, 1943 et même depuis 1861. Une telle réévaluation s’impose d’autant plus que nous nous trouvons à la croisée des chemins. Je ne parle pas en tant que chrétien, mais en tant que libanais et au nom de tous les libanais qui ont traversé cette douloureuse épreuve. Il ne faut pas qu’une fraction des libanais soit condamnée à payer le tribut du sang tous les cinq ou dix ans. Il n’est pas permis, chaque fois qu’il y a un conflit au Proche-Orient, que le Liban soit transformé en champ d’expérimentation et le libanais en victime. En tant que libanais, je veux disposer moi-même de mon sort et de mon avenir, à l’image de tous les citoyens vivant dans des pays indépendants de la région. Je veux disposer d’une autonomie de décision, et non que le palestinien et le syrien me dictent la politique de leur choix.

Les syriens ont fait de l’élection du président de l’Assemblée un prélude de ce que seront les élections présidentielles qui se dérouleront au cours des mois prochains. Grâce aux pressions qu’ils pourront exercer, les syriens seront à même d’amener un homme lige, un autre « Babrak Karmel » qui sera à leur solde. De cette manière, Damas aura réussi à obtenir d’une manière démocratique ce qu’il n’a pu avoir par la force des armes.

La prochaine étape sera décisive dans la vie de la nation. Elle pourrait être le commencement de la fin de la crise libanaise au cas où serait élu un président fort, soucieux de la souveraineté de son pays, soucieux de sa liberté et de son indépendance et dont la principale préoccupation serait de libérer le pays de l’occupant. Si le nouveau chef de l’Etat était ou devait être un simple agent de la Syrie, un traître, eh bien, notre résistance alors serait légitime, à l’instar des peuples qui refusent l’asservissement et l’enchaînement.

A ceux qui complotent contre la nation pour amener au pouvoir un président fantoche, un agent de la Syrie, nous disons que nous ne le laisserons pas accéder au pouvoir. Nous refusons un président dont la tâche serait de gérer la crise et donc de la maintenir. Nous voulons un président digne des 4000 victimes de cette guerre, ou rien du tout. Les syriens peuvent, par les pressions et la corruption, convaincre la majorité des députés de voter pour l’homme qu’ils auront désigné.

En dépit de tout cela, nous continuerons à représenter la légitimité véritable et la légalité authentique. Différentes options se présenteront alors à nous et nous ferons le choix qui nous permettra de libérer le Liban. Un second Damour n’est plus possible dans nos régions : c’est une vérité d’évidence et le peuple doit nous croire. L’expérience de Zahlé en est la meilleure preuve. En tant que Résistance Libanaise, nous avons atteint après le 2 avril deux objectifs principaux :

1-Nous avons prouvé à l’occupant syrien qu’il ne peut se jouer de notre sort. Nous avons la capacité de nous défendre, et je le dis en toute modestie bien que nous ne soyons pas encore une armée régulière. Un peuple déterminé à résister, aucune puissance ne saurait le détruire.

2-Le second objectif est politique et il est, sans conteste, le plus important.

Le monde entier commence à nous comprendre : l’Amérique, l’Europe, la France, les arabes. Et l’on commence même à nous délivrer des certificats de bonne conduite. Ils reconnaissent que nous n’œuvrons pas pour la participation, que nous ne sommes les agents de personne, que nous ne sommes pas une minorité privilégiée opprimant une majorité démunie et pauvre. Dommage qu’ils n’aient pas réalisé tout cela en avril 1975 ! Ce succès, nous l’avons obtenu après un calvaire de sept ans. Un temps précieux a été perdu depuis l’Indépendance. C’est maintenant que la véritable Indépendance est en train d’être réalisée. Et à quel prix !

L’Occident a commencé à nous comprendre. Au début il pensait que les forces d’occupation syriennes étaient des forces légales, un facteur de stabilité au Liban, empêchant les luttes intestines et les confrontations entre chrétiens et palestiniens. Aujourd’hui, et grâce à notre résistance, l’Occident réalise que la Syrie est un facteur d’instabilité, qu’elle encourage le terrorisme et l’expansion du communisme, ce qui constitue un grave danger pour les régimes arabes modérés.

Les grandes puissances sont convaincues que la Syrie a fait fausse route et nous demandent d’étudier les moyens en vue d’obliger Damas à retirer ses troupes du Liban. Aujourd’hui le compte à rebours a commencé pour les syriens au Liban et si nous avons l’appui de nos amis à l’étranger, ces derniers n’ont pas encore une vision claire des moyens pratiques à mettre à exécution. Ils tentent de convaincre les syriens de quitter notre pays sans perdre la face. Que nos amis s’inspirent de l’exemple du Tchad. Quand le président de ce pays a demandé le retrait des troupes libyennes, cela fut fait dans un délai de quatre jours. Pourquoi ? Parce que les grandes puissances et l’opinion publique mondiale étaient d’accord à ce sujet. Si le président Sarkis venait à demander le retrait des soldats syriens, aurait-il l’appui effectif des grandes puissances ? Si un tel appui est garanti, je suis convaincu que le président Sarkis exigera le retrait des troupes étrangères du Liban.

Nous remercions l’Arabie Saoudite, le Koweït et la Ligue arabe de partager avec nous les problèmes posés par la Syrie et le communisme.

Les pressions auxquelles sont soumis ces pays sont probablement plus fortes que celles qui s’exercent sur nous.

L’attaché administratif de l’ambassade saoudienne à Beyrouth n’a-t-il pas été blessé récemment par des éléments armés non libanais ? Et l’ambassadeur français Louis Delamare n’a-t-il pas été assassiné par des éléments non libanais ? Il est temps que les Etats soucieux de régler la crise libanaise proclament la vérité tout haut et qu’ils disent clairement que c’est Damas qui est derrière ces deux attentats.

Nous remercions le Comité arabe quadripartite (notamment l’Arabie Saoudite, le Koweït et la Ligue arabe) pour les efforts déployés en vue de résoudre notre crise. Nous leur affirmons encore une fois que nous sommes avec eux et que nous acceptons les conditions impossibles posées par la Syrie. Il ne s’agit pas là d’une reddition, mais nous le faisons pour que les arabes soient les témoins de la mauvaise foi des dirigeants syriens. Nous ne refusons pas la réouverture des passages entre les deux secteurs de la capitale, à laquelle s’opposent les syriens. Nous ne refusons pas la constitution d’un Comité de contrôle du littoral à laquelle s’opposent les palestiniens. Tantôt Damas accepte la présence de l’armée libanaise et des FSI, tantôt la Syrie refuse l’armée, ou encore elle s’oppose à toute présence d’unités de sécurité afin de créer un vide sur le plan de la sécurité. Telles sont les conditions obstructionnistes qui entravent l’action du Comité arabe de vigilance.

Le Comité arabe quadripartite, en dépit de l’attitude syrienne, a obtenu ce que nous voulions. L’armée libanaise demeurera sur ses positions, malgré l’insistance des syriens pour son retrait. Et nous savons que demain les syriens feront tout leur possible pour s’opposer à l’exécution des décisions du Comité arabe de vigilance.

Il est clair aujourd’hui que les arabes, les américains, les européens et les musulmans libanais – et je sais bien ce que disent entre quatre murs les musulmans libanais – savent pertinemment que Damas n’est pas un élément de stabilité au Liban. Ils savent que les syriens rejettent le Document de travail libanais, signé par les présidents Sarkis et Wazzan, et qui prévoit leur retrait du Liban.

Que nos frères de Beyrouth-Ouest ne se laissent pas leurrer par les prétendues mesures de sécurité, qui n’ont pour objectif que de mieux les asservir. Ces méthodes peuvent être valables dans des villes syriennes, mais pas chez nous. D’ailleurs la plupart des attentats, qui ont eu lieu dans les régions asservies, sont l’œuvre des syriens.

En tout cas, la sécurité est indissociable de la liberté. Et la liberté n’existe pas à Beyrouth-Ouest ou dans les régions dominées militairement par l’occupant syrien.

Il faut nous préparer à endurer encore davantage : d’autres difficultés nous attendent et nul ne connaît les arrières pensées de la Syrie. Nous avons instauré, depuis l’année passée, le service militaire obligatoire dans les écoles et avons mis sur pied différents comités populaires et organismes pour faire face à toute éventualité.

Ce ne sont ni les délégations étrangères, ni les discours, ni les congrès qui libèreront notre pays. La libération de notre patrie est une œuvre collective et de longue haleine.

Pour trouver une solution au contentieux syro-libanais redevenu grave lors de la guerre de Zahlé (avril-juin 1981), le Comité quadripartite arabe fut ressuscité pour la troisième fois…

Il n’avança guère dans ses travaux et dut remettre ses réunions à plusieurs reprises : il s’agissait, une fois de plus, des entraves syriennes nées de leur volonté de monopoliser le droit de « gérer » la crise libanaise, empêchant les autres instances arabes et internationales de la régler.

 

Le discours du 29 novembre 1981, au 45e anniversaire de la fondation du Parti Kataëb, à Antélias, sera un tournant décisif dans la recherche de toute solution politique en perspective et dans l’itinéraire que prendront les élections présidentielles déterminantes pour l’avenir et l’identité du Liban.

 

Ce discours, considéré par d’aucuns comme une initiative politique, servira à définir toutes les attitudes hostiles ou accueillantes. Le plan de règlement et l’invitation à la négociation adressée aux syriens en vue d’obtenir un retrait digne pour le Liban et rassurant pour la Syrie, furent la preuve de l’assurance et de la liberté de choix et de décision qui marquent l’attitude des Forces de la Résistance Libanaise. Celles-ci restent redevables aux Kataëb d’avoir réalisé et fait au Liban ce que l’Etat libanais se devait de réaliser et d’assurer à ses citoyens : la sécurité militaire, la défense des libertés et la prospérité harmonieuse.

 

 

Quarante cinq années écoulées depuis la fondation du parti Kataëb, ce n’est pas seulement une tranche d’âge – l’âge est de l’ordre de l’éphémère – mais une page d’histoire, et c’est l’entrée dans la postérité. Les années qui s’accumulent nous engagent dans le futur avec des forces accrues en vue de nouvelles performances. Aujourd’hui, si, malgré le deuil qui frappe la nation, nous tenons à fêter cet anniversaire, c’est avec le sentiment qu’ayant accompli notre devoir national jusqu’au bout, et au-delà, nous méritons bien cet anniversaire.

Le parti Kataëb a donné à l’Etat libanais ce que l’Etat et ses institutions étaient en devoir de donner aux Kataëb comme à tous les autres citoyens. Ainsi, sommes-nous devenus pour les libanais le pôle du salut. Ils nous ont toujours trouvés à leurs côtés dans les moments difficiles. Nous n’avons jamais accepté de faire la moindre concession, malgré toutes les sollicitations dont nous avons fait l’objet. Nous n’avons jamais craint les dangers et ne nous sommes jamais dérobés devant le sacrifice, ni demandé d’éloigner de nous le calice. Tout ceci est dans la tradition du parti qui a toujours considéré le sacrifice comme la seule voie de la résurrection. Aussi avons-nous été forgés dans la tourmente, et façonnés par les multiples défis auxquels nous nous sommes heurtés et auxquels nous avons toujours répondu. Les persécutions que nous avons subies, loin de nous affaiblir n’ont fait que nous durcir, et c’est ainsi qu’aujourd’hui le parti des Kataëb est devenu un facteur déterminant dans la stratégie moyen-orientale.

A l’heure où se discute le sort des peuples de la région et de leurs Etats respectifs, le destin au Liban dépend dans une très large mesure de la position des Kataëb. Ces derniers s’identifient au Liban dont ils sont le véritable bouclier. Le Liban, c’est leur raison d’être, et ils sont pour lui la garantie de sa pérennité.

Le pari que Pierre Gemayel a fait sur le Liban n’a pas changé, en dépit de toutes les vicissitudes de la politique régionale et internationale. Bien au contraire, les événements qui se sont produits dans la région au cours des années n’ont fait que le renforcer, et aujourd’hui, l’éveil des musulmans vient confirmer la justesse de ce choix.

Ainsi, chaque génération de « Kataëb » est-elle passée par le fil d’une épreuve, et a témoigné du bien-fondé de ce pari. La génération des fondateurs du parti a eu le privilège de les avoir toutes traversées, sans jamais faillir, et sans se décourager. Persévérant jusqu’au bout, elle a fini par gagner.

Le pari de Pierre Gemayel, c’est aussi le pari de Camille Chamoun, avec qui nous sommes liés par un même choix idéologique, et engagés dans un même combat. La guerre conduite ensemble n’a fait qu’approfondir notre alliance.

Aussi bien, l’unité du Liban a-t-elle été et demeure-t-elle le projet, tandis que sa division a été et demeure le projet des autres. Cependant, il ne peut y avoir de véritable unité sans allégeance absolue de tous les libanais envers le Liban. De même, il ne peut y avoir de liberté au Liban sans sécurité pour tous les libanais.

Unité du Liban, et unité fondée sur l’allégeance totale de tous les libanais, liberté et sécurité, tel est en résumé l’objet de notre combat. C’est un choix ancien auquel nous demeurons attachés et pour la réalisation duquel nous sommes déterminés à lutter jusqu’au bout. Nous n’accepterons jamais plus de solutions partielles, et des demi-mesures, car tout compromis sur ce plan se traduit par la perte définitive de nos droits. Sept ans de guerre suffisent. Les arabes et le reste du monde ont fini par comprendre notre position et sont aujourd’hui convaincus du bien-fondé de notre cause.

De même que nous refusons les compromis, nous rejetons toute solution fondée sur une protection étrangère du pays. Compromis et protection étrangère relèvent d’ailleurs d’un même ordre de solution, d’une même école de pensée. Nous sommes en mesure d’assurer nous-mêmes notre propre sécurité, sans être une charge pour personne, ni un fardeau pour les chrétiens d’Occident, ni une épine dans le flanc des musulmans d’Orient. Nous avons confiance dans notre capacité de pouvoir jouer un rôle déterminant et positif au Moyen-Orient, non pas seulement sur un plan culturel, mais aussi sur le plan des rapports stratégiques qui intéressent la région, sans que soit portée nulle atteinte à la souveraineté de notre Etat. L’un des enseignements tiré de cette guerre est qu’un Liban dispensateur de seules valeurs culturelles et morales est devenu pour le monde actuel un fait superfétatoire et archaïque, tandis qu’un Liban inséré dans le réseau de relations qui intéressent les rapports stratégiques dans la région s’impose désormais comme une nécessité vitale. La position des uns et des autres n’a du reste changé à notre égard qu’à partir du moment où nous nous sommes imposés à tous par notre résistance.

Il est paradoxal que le parti Kataëb, pierre angulaire de cette Résistance, se soit contenté jusque-là de voler chaque fois que cela était nécessaire, au secours du pays, laissant à d’autres le soin d’exercer le pouvoir une fois le danger écarté. Il est temps de mettre fin à cette pratique. Tenter d’accéder au pouvoir n’est pas une honte, mais un devoir. Car c’est par l’exercice du pouvoir qu’on peut bâtir un Etat solide, moderne et dynamique. La vertu n’est pas de renoncer au pouvoir, mais de l’exercer dans un esprit de renoncement.

Nous voulons d’un président ayant une vision nationale qui confine aux frontières du rêve, et en mesure de pouvoir fixer des relations harmonieuses entre les différentes composantes du pays.

Nous ne voulons pas d’un homme dont toute l’ambition serait d’exercer le pouvoir pour le pouvoir.

Nous voulons d’un président qui se soit incliné ne serait-ce qu’une fois sur la tombe d’un martyr ; d’un président qui sache entrer en de saines colères, menacer, refuser, décider de manière ferme et trancher.

Nous voulons d’un président qui sorte le Liban de l’état de crise endémique où se succèdent les projets de solution, et qui sache mettre fin à la crise par une solution qu’il imposerait.

Mais comment les libanais pourront-ils élire librement un président de cet ordre, alors que trente mille soldats syriens, des milliers d’agents, et six cent mille palestiniens bivouaquent sur notre sol ? Le retrait de l’armée syrienne du Liban est une nécessité et une condition sine qua non au déroulement d’élections présidentielles libres.

Du reste, que fait encore l’armée syrienne au Liban ? Si elle y est pour mettre au pas les palestiniens, et les empêcher de faire obstacle à un règlement pacifique de la crise du Moyen-Orient, l’OLP a déjà devancé le régime syrien dans la recherche d’un tel règlement. Si elle y est pour empêcher les heurts entre libanais et palestiniens, les rapports de ces derniers avec les libanais sont bien meilleurs aujourd’hui que ne le sont les relations syro-palestiniennes.

Si les forces syriennes sont encore ici pour procéder à la partition du Liban, n’ont-elles pas à cet égard épuisé toutes leurs ressources sans avoir abouti au moindre résultat, car la volonté des libanais de vivre ensemble est plus forte que tous les projets de partition. Enfin, si elles y restent pour en découdre avec les chrétiens du Liban, pour occuper tout les restes du pays, leurs tentatives passées sont déjà suffisantes pour les en dissuader, briser définitivement leurs rêves annexionnistes et leur faire renoncer, une fois pour toutes, à leurs projets.

Les batailles livrées par les Forces de la Résistance Libanaise, qui n’ont fait que répondre aux agressions que nous subissons, ont été planifiées et exécutées par les syriens. Depuis le début des hostilités, nous sommes victimes d’une guerre que nous n’avons pas voulue : tant en 1975 après l’incident d’Aïn el-Remmaneh, qu’en 1978 lors de la guerre des Cent Jours, et récemment après le 2 avril, la Résistance Libanaise s’est toujours trouvée en position de légitime défense. Il en sera ainsi tant que sa lutte reste cantonnée à l’intérieur du territoire libanais tel qu’il est constitutionnellement et internationalement défini. Soutenir le contraire c’est se rendre complice d’un plan qui vise à la partition du pays, à la perte de la Souveraineté de l’Etat, et à la désintégration de ses institutions.

Le Liban est-il menacé aujourd’hui de partition, ou bien risque-t-il d’être l’objet d’un partage ? J’estime pour ma part que le Liban n’est pas en danger de partition entre chrétiens et musulmans. Il risque en revanche d’être l’objet d’un partage au bénéfice d’étrangers, syriens et palestiniens. Il est bien certain que lorsqu’on écrira demain l’histoire, on ne dira pas que la Syrie a préservé l’unité du Liban, mais qu’elle a œuvré à son détriment.

Il ne fait aucun doute que le rôle joué au Liban par les syriens l’est tantôt au profit des Etats-Unis d’Amérique, tantôt à celui de l’Union Soviétique, mais il n’a jamais été dans l’intérêt du Liban ni dans celui des arabes ; c’est pourquoi, il ne saurait servir de base à une solution de la crise libanaise.

Bien au contraire, il assure une couverture arabe à l’expansion du communisme international au Liban et dans toute la région du Proche-Orient. La nature même de la présence syrienne au Liban et les alliances conclues par les syriens dans les régions occupées du Liban, notamment dans la Békaa et dans la zone Ouest de Beyrouth, sont très significatives à ce sujet.

Du reste, tandis que le Régime syrien prétend que la Békaa est une zone stratégique dont dépend la sécurité de la Syrie, Israël prétend de son côté que c’est là une zone stratégique dont dépend la sécurité d’Israël. Ainsi la Békaa, qui est limitrophe d’Israël et de la Syrie, est-elle considérée comme stratégique par chacun de ces deux pays, et par conséquent dangereuse pour la sécurité de l’un et de l’autre. Seule la prise en main de la sécurité de la Békaa par les autorités libanaises pourra rassurer toutes les parties tout en contribuant à consolider l’unité du pays et à sauvegarder la souveraineté de l’Etat.

En réalité, la Syrie ne cherche pas dans la Békaa à s’assurer une sécurité mais à s’approprier un territoire, à l’instar de ce que font les palestiniens au Liban-Sud. Or, le Sud du Liban qui était une région calme et sûre lorsqu’il se trouvait sous le contrôle de l’armée libanaise, est désormais la région la plus explosive du Proche-Orient, dès lors qu’il est devenu une zone d’opérations pour les palestiniens. C’est qu’à la thèse palestinienne, selon laquelle le Sud doit servir de théâtre à leurs opérations militaires, les israéliens répondent par la thèse opposée, selon laquelle le Sud doit être regardé comme une zone stratégique dont dépend la sécurité des localités frontalières israéliennes.

Ainsi donc, si la Syrie persiste à invoquer un prétendu problème de sécurité pour annexer la Békaa, cette région se transformera nécessairement en un autre Liban-Sud avec toutes les conséquences que cela pourra impliquer, depuis l’envoi de troupes internationales jusqu’à la scission de cette région en deux zones distinctes : Békaa du Sud du Litani d’un côté, et Békaa du Nord du Litani de l’autre. Il ne faut pas oublier du reste que le fleuve du Litani qui se déverse au Liban-Sud prend sa source dans la Békaa, et la traverse.

La Syrie joue donc aujourd’hui dans la Békaa le rôle que jouent les palestiniens au Liban-Sud, dans le cadre du plan qui vise à l’implantation des palestiniens au Liban et au démembrement du territoire libanais, en vue de son partage entre les différentes parties prenantes de la région.

En outre, la zone Ouest de Beyrouth a été pratiquement transformée par l’occupation syrienne en base de départ au terrorisme international vers les pays arabes et vers le reste du monde. Aussi, l’occupation syrienne sert-elle de couverture à ce terrorisme en lui assurant une liberté d’action qu’il ne peut trouver nulle part ailleurs. Or cette occupation semble devoir se poursuivre, voire même s’amplifier, depuis que de nouvelles mesures militaires ont été prises par les syriens dans la zone Ouest de Beyrouth, mesures dites de sécurité, et qui ne sont en réalité que des actes de répression. Peut-on parler de sécurité lorsque toute liberté est abolie, et que l’on vit à l’ombre de l’occupation ?

Lorsqu’on a connu la sécurité imposée par les ottomans du temps de Jamal Pacha, ou celle des nazis à Paris, ou encore celle instaurée par les communistes en Afghanistan, on comprend quel genre de sécurité ont établi aujourd’hui les syriens dans les régions occupées du Liban. C’est la soumission à leur volonté, que les syriens ont obtenu sous le couvert de prétendues mesures de sécurité. Leurs agissements rappellent à cet égard les campagnes menées autrefois par les ottomans en vue de soumettre à leur tyrannie les habitants du Mont-Liban. On trouve du reste ici le même système de répression en cours, aujourd’hui, dans les villes syriennes elles-mêmes.

Le musulman libanais refuse l’occupation. Il est à l’heure actuelle à la recherche de moyens qui lui permettent d’entrer en rébellion. Il n’a cependant pas encore trouvé ni l’instrument adéquat, ni l’organisation capable de diriger son action. Nous apprécions de notre côté cet éveil de plus en plus croissant des musulmans, et nous comprenons parfaitement les difficultés qui s’opposent à leur libération. Nous souhaitons toutefois qu’ils puissent les surmonter, sachant bien qu’une telle entreprise exige beaucoup de sacrifices et d’héroïsme.

Que tous les libanais se retrouvent un jour unis par une même résistance à l’occupation constitue la meilleure garantie de leur union à l’avenir dans le cadre d’un même Etat, où ils jouiront de droits égaux, en fonction de ce qu’ils y auront apporté.

Et combien grands sont notre joie et nos espoirs que cette union se réalisera enfin au regard des nouvelles prises de position des leaders musulmans, qui ont passé aujourd’hui du simple appui sentimental à notre cause commune à un véritable appui politique, voire même, quelquefois, à l’action militaire.

Il est grand temps que nous nous retrouvions entre libanais, au sein d’une collectivité spécifique. Les chrétiens qui ont refusé tout au long de la Guerre des Deux Ans que le palestinien devienne l’autre partenaire dans la formule de coexistence, rejettent de même aujourd’hui les tentatives des communistes, visant à se poser comme les nouveaux partenaires dans ladite formule.

C’est pourquoi je réitère aujourd’hui l’appel que j’avais lancé l’an dernier à la même occasion lors de « la journée de la promesse ». Ma foi dans cet appel se raffermit de jour en jour. Il est grand temps que nous nous retrouvions entre libanais pour élaborer un nouveau système constitutionnel au principe de coexistence, trouver des mécanismes juridiques qui assurent la sécurité et la liberté aux diverses composantes socioculturelles du peuple libanais, définissant équitablement les droits et les obligations de chacune, compte tenu du caractère particulier des uns et des autres, de leurs coutumes et de leurs traditions.

Ceci ne saurait se limiter à accorder de nouveaux postes dans l’Administration publique aux uns et à doubler les moyens se sécurité aux autres. Ce n’est pas en accordant des postes supplémentaires dans l’Administration publique que les droits des uns seront consacrés. Et ce n’est pas en augmentant le potentiel militaire des autres que leur sécurité sera consolidée. Les droits de tous seront assurés lorsqu’on aura réussi à créer un même sentiment national, de sorte que l’Etat devienne comme un même arbre que nous planterons ensemble, et dont nous nous occuperons avec soin, et non pas seulement un fruit que chacun cherchera à cueillir pour soi. Ce sentiment national, je le vois naître dans les esprits de tous les libanais, tant dans les régions libres que dans les zones occupées. Toutefois pour qu’un tel sentiment se développe dans les zones occupées du pays, il lui faut un certain cadre de sécurité.

Pourquoi l’armée libanaise ne se déploie-t-elle pas dans ces zones ?

Vingt trois mille soldats libanais devraient suffire à y ramener la sécurité et la liberté.

A Zahlé, il a suffi de quatre vingt dix combattants pour défendre la ville et faire face, avec l’aide des habitants, à l’armée syrienne durant trois mois. L’armée libanaise avec ses milliers d’hommes ne peut-elle rendre l’honneur et la dignité aux habitants de Beyrouth-Ouest, dès lors que les leaders de Beyrouth-Ouest le souhaitent ardemment ?

L’attente d’un feu vert ou d’une décision politique pour que l’armée accomplisse son devoir est absurde. Les réserves émises à l’encontre de l’armée ont toujours existé, depuis l’Indépendance, avec cette différence qu’à l’heure actuelle ceux qui font ces réserves sont les étrangers et non plus les musulmans libanais qui, eux, regrettent d’avoir un certain jour tablé sur d’autres forces que celles de l’armée nationale.

Aujourd’hui, les musulmans sont les plus acharnés à réclamer l’armée libanaise, et un jour viendra peut-être où les palestiniens eux-mêmes réclameront des forces libanaises pour les protéger des syriens. Le Régime syrien essaye en effet, et plus particulièrement après le sommet de Fez, d’imposer son diktat aux palestiniens par l’intermédiaire de l’ALP et d’autres groupuscules qu’il a créés au sein même des organisations palestiniennes, tout comme il agit envers les musulmans libanais en les plaçant sous la tutelle d’organisations communistes. Et c’est ainsi que le Régime syrien cherche à arracher aux libanais leur indépendance, et aux palestiniens leur liberté d’action.

Cependant, pour en revenir aux palestiniens, il ne faut pas oublier que ces derniers ont eux aussi dévié de la ligne de conduite que leur dictait leur présence sur le sol libanais, présence provisoire et qui doit se faire dans le respect de la souveraineté et des lois du pays hôte – tout comme les syriens ont dévié du rôle qui leur était assigné au Liban. En occupant de vastes régions du Liban, les palestiniens s’exposent au danger de perdre entièrement leur cause. Leur présence au Liban équivaut actuellement à une implantation, de sorte que la communauté internationale n’a plus de raison de rechercher une solution qui donnerait aux palestiniens un territoire propre et une entité spécifique, dès lors qu’elle les voit se constituer en Etat sur le territoire libanais. Du reste, lier le sort du Sud-Liban à celui de la rive occidentale du Jourdain, comme le fait l’OLP, rend la solution du problème libanais aussi difficile que celle du problème palestinien.

Il faut que les palestiniens assainissent, coûte que coûte, leurs rapports avec le Liban. Il n’est pas concevable en effet de voir l’OLP essayer de régler ses problèmes, avec toutes les parties au Moyen-Orient par des voies diplomatiques et pacifiques, tandis que le seul langage utilisé avec les libanais reste celui des armes. Aussi, est-il indécent de voir les palestiniens respecter l’accord de cessez-le-feu instauré entre eux et Israël, tandis qu’ils refusent de respecter la souveraineté du Liban et ses lois. D’une manière plus générale on peut difficilement tolérer que tout le Proche-Orient fasse actuellement l’objet des transactions diplomatiques en vue de règlements pacifiques tandis qu’on ne réserve au Liban que des solutions militaires.

Il est donc urgent de réexaminer le dossier des rapports libano-palestiniens. Cet appel que nous lançons aux palestiniens, nous le lançons également aux syriens. Aux uns et aux autres, nous disons que ce qui compte le plus à nos yeux, ce n’est pas ce qui a pu exister dans le passé ou ce qui existe à l’heure actuelle, mais c’est ce que nous pourrions faire ensemble dans l’avenir.

L’assainissement de nos rapports avec les palestiniens et les syriens peut se réaliser par des négociations directes entre des derniers d’un côté, l’Etat libanais et les forces agissantes sur le terrain de l’autre, ou même d’une manière indirecte par l’intermédiaire du Comité de vigilance arabe. D’ailleurs, si nous avons accepté au départ la création d’un tel Comité, c’est bien pour qu’il puisse accomplir pareille tâche. Par là même nous avons voulu que le règlement de la crise se fasse sous l’égide de l’Arabie Saoudite, du Koweït et de la Ligue Arabe, et que ceux-ci soient témoins des agissements syriens et palestiniens au Liban.

Cependant, il faut bien le reconnaître, c’est nous jusqu’à présent qui aidons le Comité de vigilance arabe à accomplir sa mission plus qu’il ne nous aide lui-même à sortir de la crise. Une pareille situation ne saurait se prolonger, sans quoi, les facilités que nous accordons vont être traduites en concessions et ceci aura un effet contraire, celui de faire durer la crise. Or nous refusons et combattons un tel état de choses. D’ailleurs, si la crise devait se prolonger, elle finirait nécessairement par atteindre les différentes capitales arabes qui sont en réalité la véritable scène où le conflit aurait dû se dérouler.

C’est pourquoi l’Arabie Saoudite qui tient à réussir dans le rôle qu’elle s’est assigné au Proche-Orient, devrait commencer par réussir sa mission au Liban. Or le succès de son action politique, aussi bien au Liban que dans le reste du Proche-Orient, est lié au rétablissement de la sécurité ici et là. Limiter le rôle saoudien au sein du Comité de vigilance arabe au seul aspect politique du problème, ne saurait suffire à assurer le succès des travaux de ce Comité. Que l’Arabie Saoudite et le Koweït agissent donc, et nous sommes prêts à coopérer entièrement avec eux, comme nous le ferons du reste dans le cadre de toute autre initiative sincère, qu’elle soit arabe ou non.

Il reste cependant que la confiance que nous plaçons dans tel ou tel Etat ne doit pas être exploitée, par celui-ci pour négocier des solutions aux dépens du Liban en échange de fermer les yeux, par exemple, devant les agissements syriens au Liban moyennant une acceptation par ces derniers de telle ou telle solution proposée à la crise du Proche-Orient.

En réalité nous n’épargnons aucun effort susceptible de contribuer au règlement de la crise dont nous souffrons. Pour nous, sauver le Liban passe avant toute autre considération.

Aujourd’hui, avec l’apparition de plusieurs projets de solutions internationales et arabes pour le Liban, nous jugeons opportun de proposer, dans une optique libanaise, notre conception de la solution de la crise libanaise. Conception basée sur les points suivants :

A) Les principes fondamentaux

 

1-La base de tout règlement de la crise libanaise est dans le recouvrement du Liban, de sa souveraineté sur tout son territoire, et le recouvrement par l’Etat libanais de ses pleins pouvoirs, exercés d’une façon générale et permanente.

2-Le retour en Syrie des forces syriennes qui se trouvent au Liban, et le renforcement des mesures proprement libanaises, capables, dans le cadre de la souveraineté nationale, de conserver le territoire libanais comme source de tranquillité pour la Syrie.

3-La soumission de l’OLP avec toutes ses ramifications et les institutions qui en dépendent, aux exigences de la pleine souveraineté libanaise. Le passage des relations libano-palestiniennes de l’état d’hostilité à l’état de confiance, de façon que cela soit conforme au caractère transitoire de la présence palestinienne au Liban.

4-L’affirmation du consensus des libanais que tout conflit entre eux n’exige nullement le recours aux armes, mais l’adoption de négociations politiques comme moyen d’édifier la formule de l’entente libanaise. Cette formule, du fait du pluralisme libanais, est appelée à rester sujette à un renouvellement et à un examen continuels. A condition que toute formule s’appuie sur les constantes qui garantissent l’entité libanaise :

a.         L’unité du territoire.

b.         La liberté, la sécurité et la justice pour tous les libanais dans un régime démocratique garantissant les libertés publiques et l’égalité aux citoyens.

c.         L’appartenance naturelle du Liban à son environnement et l’adhésion de l’Etat libanais à la Ligue des Etats arabes, avec les droits et les devoirs relatifs.

B) Les cadres pratiques

 

1-Travailler à préserver le caractère libanais du Sud, par une initiative de l’Etat en vue d’y assurer tous les services socio pédagogiques et les projets de développement entravés ou suspendus. Ceci comme préambule au recouvrement par l’Etat libanais de sa pleine souveraineté sur le Sud sous tous ses aspects.

2-le Comité de Vigilance arabe, après l’adjonction des parties arabes qui le désirent, devra se transformer au niveau des ambassadeurs en « Commission Opérationnelle » qui aura pour tâche d’exécuter avant le 15 janvier 1982, les mesures suivantes dans la capitale libanaise :

a)Cessez-le-feu définitif.

b)Retrait des troupes syriennes, et de l’Armée de Libération Palestinienne.

c)Contrôle de la présence palestinienne.

d)Création d’une force de sécurité formée dans son commandement et sa composition provisoirement des forces libanaises actives, qui se chargerait du maintien de l’ordre dans la zone géographique précisée en collaboration avec les Forces de Sécurité officielles.

Après le règlement du cas de la capitale, le Comité précité, passera progressivement au règlement de la situation dans les autres régions du Liban, à condition d’achever ses travaux dans un délai ne dépassant pas le 15 mai.

3-Le président de la République libanaise prendrait l’initiative de former, sous la présidence du Premier ministre libanais, une délégation nationale chargée (avec la collaboration du Comité de Vigilance arabe) des contacts nécessaires et spécialement avec le gouvernement syrien et l’OLP, en vue de négocier avec eux les moyens susceptibles d’établir des relations normales et stables garantissant à l’Etat libanais se recouvrer sa souveraineté et son autorité entières.

Nous ne proposons pas cette initiative, qui comprend les principes fondamentaux et les cadres pratiques précités, pour qu’elle soit admise spontanément par ceux qui nous appuient et refusée spontanément par nos opposants. Il s’agit d’une initiative politique ouverte et sujette à discussion. A travers elle, nous visons à transférer le conflit des antagonistes au Liban et à son propos, du plan militaire au plan politique, pour trouver une proposition pratique qui nous sortirait de la crise. Sinon ce serait l’impasse qui ouvrirait la porte à toutes les autres éventualités.

Toutes les éventualités sont possibles dans la phase que nous traversons actuellement. Je reste cependant confiant dans la capacité que nous avons à surmonter toutes les difficultés, et ma foi dans l’avenir est aujourd’hui plus grande que jamais. La situation actuelle va se transformer progressivement. D’ores et déjà, je vois poindre à l’horizon cette nation libre et tranquille à laquelle nous aspirons. Ne soyons donc pas découragés par ces difficultés. Aujourd’hui, il ne se tient pas de réunion au niveau régional et international, sans que le Liban ne soit au centre des discussions et ne fasse l’objet des résolutions qui y sont adoptées. La période d’isolement est désormais révolue, et le véritable danger écarté.

Ma foi dans la victoire finale ne tient pas à des éléments de détail qui sont la trame des jours qui passent. Elle procède de beaucoup plus loin. Elle est liée à l’histoire et à la civilisation de notre pays. Cette victoire c’est le fruit de tous les sacrifices consentis tout au long des périodes sombres que nous avons vécues. C’est le prix qu’ont payé 5000 martyrs tombés au champ d’honneur. C’est le mérite des efforts de tout un peuple dont les fils se sont répandus à travers les continents. C’est celui d’une jeunesse qui accepte encore de mourir pour que vive le Liban.

Notre victoire est le fruit de notre résistance, et nul ne mérite de partager avec nous. Nous sommes capables de résister encore plus, bien plus que ne le croient ceux qui tablent sur l’effondrement de notre société. Et en définitive, ou bien la paix que connaissent les autres nations s’étendra jusqu’au Liban, ou la guerre qui sévit au Liban atteindra les autres nations ; il n’y a pas d’autre alternative.

Vivent les Kataëb

Vive le Liban.

Aux membres de la Commission des Affaires Etrangères de l’Assemblée nationale française, MM. François d’Harcourt et Louis Odru, Bachir Gemayel tient le langage qu’ils ont eux-mêmes pratiqué dans la Résistance française.

Car, entre le Liban, et tous les français à quelque tendance qu’ils appartiennent, il y a une complicité séculaire.

C’est le même complot de la liberté que nos deux consciences continuent à ourdir depuis des siècles.

 

Le 13 janvier 1982, Beyrouth – Achrafieh.

 

 

Messieurs,

Vous êtes en plein milieu de la Résistance Libanaise. Les personnes ici présentes sont à divers titres quelques-uns de ses chefs, de ses guides, de ses organisateurs, ou simplement, et pour la plupart, des combattants de la première heure.

Notre joie est grande de vous accueillir parmi nous, comme vous devez bien le ressentir ; même joie, toutes les fois que nous avons l’occasion de recevoir ici des représentants de votre pays. Elle traduit une affection qui paraît toute naturelle entre nos deux peuples, tant elle est ancienne, sincère et gratuite. Elle procède non pas tant du fait que nous partageons dans une large mesure votre langue et votre culture, mais plus profondément d’une même sensibilité à l’égard des aspirations de l’homme à la liberté et à la justice. La vocation de la France à l’universalité, et c’est ce qui fait sa grandeur, c’est d’avoir constamment voulu, au prix de bien des sacrifices, répandre ces valeurs à travers le monde. Le Liban a toujours servi de relais à l’accomplissement de cette mission. Relais non pas seulement à l’échelle du Moyen-Orient où son rôle de médiateur n’est plus à démontrer, mais partout où il se trouve des libanais de par le monde, en Afrique, en Amérique, en Océanie. C’est en cela que consiste essentiellement le lien qui nous unit de manière si étroite.

Même vocation, mêmes tourments : l’exercice de la liberté est périlleux. C’est qu’elle est naturellement contagieuse aux peuples qui en sont privés. Aucun régime despotique ne peut s’accommoder d’un voisinage où les principes de la liberté et de la justice priment toute autre considération. D’où les affrontements inévitables entre régimes totalitaires et démocraties. Jadis l’Europe des monarchies absolues s’est liguée contre la France révolutionnaire pour s’en défendre. Vous répondîtes par Valmy et par Jemmapes, les premières victoires de la Résistance française. Depuis lors, chaque fois que le despotisme est remonté dans les pays voisins du vôtre, on tenta de vous étouffer.

Le Liban est depuis sept ans victime lui aussi de son « arrogance » d’être un pays de liberté, dans une région vouée depuis toujours au despotisme. C’est parce que Zahlé offre le spectacle d’un printemps permanent qu’on a tenté de la détruire. Pour avoir servi de refuge aux exilés politiques des pays voisins, chassés par les putschs, les pronunciamientos et les règlements de compte entre dictateurs ; parce que la presse est libre, que l’Etat refuse de pratiquer l’autarcie, que la tolérance est érigée, non seulement en dogme constitutionnel, mais en vertu nationale, c’est pour tout cela que le Liban est aujourd’hui occupé aux trois-quarts par des forces étrangères, que le pays est démembré, l’Etat démantelé. Et c’est parce que cette zone où nous nous trouvons reste libre, qu’elle est aujourd’hui encore cernée de tous côtés par une armée dotée d’un équipement sophistiqué et que ses habitants sont menacés par un réseau meurtrier de missiles.

Zone libre, territoire occupé, voici un langage qui vous est familier. Il exprime à lui seul tout un programme, celui auquel nous œuvrons sans cesse à partir de ce bastion : obtenir le retrait de toutes les forces étrangères qui occupent le territoire national, reconstituer l’unité du pays par un système rigoureux fondé sur la liberté et la sécurité de tous ses habitants, rétablir l’Etat dans la plénitude de sa souveraineté.

Face à des échéances redoutables qu’attend cette année la conjoncture régionale, il est impératif que ce programme se réalise au plus tôt, que toutes les nations qui s’intéressent à la paix au Moyen-Orient déploient les efforts les plus sérieux pour son succès. Il constitue la meilleure manière de désamorcer l’explosion qui y couve. Pays de liberté, ouvert à tous les courants, même – hélas ! – aux plus pernicieux, à l’harmonie entre les différentes familles spirituelles qui le composent, le Liban ne risque guère de constituer une menace pour quiconque. S’il existe aujourd’hui des dangers qui planent de part et d’autre de nos frontières, ils sont le fait de l’occupation du Liban par des forces étrangères qui trouvent commode et moins coûteux à leur propre pays et à ses habitants, de faire de notre territoire leur champ de manœuvre.

Jamais l’occupation d’un pays, son dépeçage, son annexion par un autre ou sa destruction n’ont servi la Paix. Ce ne fut là bien au contraire, que germe de troubles et de guerres. Veut-on du realpolitik, il y a là un enseignement tiré de l’histoire vécue des nations, beaucoup plus fiable que tous les échafaudages bâtis sur les élucubrations abstraites des stratégies en chambre.

« Rendre la sécurité et la paix au Liban, c’est les assurer, du fait même, à tous les autres pays de la région ». Monsieur Alexandre Haig ne s’y trompe pas à le déclarer tout haut. Depuis sept ans, nous n’avons cessé de le dire. Pour nous, c’est une vérité première qui a toujours nourri notre espoir de recouvrer un jour la paix dans notre pays, dès lors que la guerre en dehors risquait, si elle se déclenchait, de tourner à une catastrophe planétaire. Voilà ce qu’il faudra dire à la France et à l’Europe.

Messieurs, vous êtes ici les bienvenus. Au peuple français que vous représentez, à l’honorable Assemblée dont vous faites partie, voulez-vous porter un message de paix et d’amitié de la part de la Résistance Libanaise, et tous ensemble ici présents, levons notre verre à la France, au Liban, et au triomphe de la liberté.

« Ce n’est pas l’unité de la nation qui est en cause. C’est le territoire qui doit être réunifié ».

Tel est le point de départ du discours de Bachir Gemayel à la délégation socialiste du Parlement européen, en visite à Beyrouth le 24 février 1982.

Devant l’intérêt que la situation au Liban continue de susciter à l’Europe, Bachir Gemayel rappelle aux parlementaires européens, qui ont à plusieurs reprises manifesté leur appui au Liban, que la solution du problème libanais était pressante et qu’elle primait le règlement de la crise au Proche-Orient dont elle ne pourrait attendre l’épilogue.

Sinon, les clivages creusés et maintenus par l’occupation syro-palestinienne rendront la réunification de plus en plus difficile, voire dépassée.

Excellences, Mesdames, Messieurs,

Le voyage que vous effectuez au Moyen-Orient témoigne une fois de plus de l’intérêt que l’Europe porte à cette région charnière, et caisse de résonnance aux conflits qui agitent le monde. En ce moment précis où le Moyen-Orient est de nouveau en proie à la fièvre, il est réconfortant de voir combien l’Europe demeure préoccupée par nos problèmes, soucieuse du maintien de la paix entre les différents pays de la région, toujours prête à contribuer à leur développement. Il était naturel que votre curiosité des choses du Moyen-Orient vous conduise au Liban, et plus particulièrement, dans cette portion du territoire libanais que la Résistance a réussi à arracher à l’occupation syro-palestinienne. C’est ici que se trouve le dernier bastion de la liberté, sur quoi repose l’indépendance nationale, et qui permet d’assurer à l’Etat un minimum de souveraineté. Au nom de cette Résistance, au nom des Forces Libanaises, permettez-moi de vous souhaiter la bienvenue dans ce Liban libéré.

Est-il besoin de souligner combien la défense du pays contre des forces supérieures en nombre et en qualité d’équipement a coûté de sacrifices tout au long de sept années de guerre ?

Mais l’on ne vient jamais à bout des peuples résolus à se défendre, et bien que le Liban offre encore aujourd’hui l’aspect d’un pays émietté, que les trois quarts de son territoire sont entre les mains de l’adversaire, nous savons, vous savez, tout le monde sait, que pour nous la partie sera gagnée.

Depuis le début des hostilités, nous n’en avons pas douté un seul jour, tandis que partout dans le monde on sonnait déjà le glas de la mort du Liban.

Le peuple libanais est constitué de groupes socioculturels différents enserrés, dans ces montagnes que vous voyez à l’horizon, et motivés par le même désir de liberté. Echapper à l’oppression, c’est ce qui a conduit jadis nos aïeux à s’établir sur cette terre rude, sans ressources naturelles, qui n’a d’autre avantage que de constituer un relief dur à l’agresseur. Quand on connaît l’histoire de ce peuple, son endurance dans les épreuves, la tranquille opiniâtreté du montagnard replié dans ses rochers à l’affût de l’ennemi, on mesure l’inanité de cette folle entreprise qui consistait à faire de notre pays une patrie de substitution aux réfugiés palestiniens, ou à dissoudre notre entité dans un vaste ensemble moyen-oriental.

L’unité d’une nation n’a pas besoin d’être reconstituée, elle existe, ou la nation elle-même n’existe pas. C’est la réunification du territoire qu’il reste aujourd’hui à réaliser. Elle passe par le retrait des forces étrangères. Sa réalisation ne dépend nullement de facteurs internes. Il est vrai que pour fausser le problème, et retarder ce retrait, l’on soutient, comme on vous l’a certainement dit, qu’il y a à cela un préalable, l’entente entre libanais. C’est là un leurre grossier, une manœuvre dilatoire des syriens pour retarder leur départ. Ils font tenir ces propos par des libanais à leur solde, ou par des personnes qui ne mesurent pas suffisamment leur portée dans leurs déclarations, et les amplifient à souhait.

Comment croire en effet qu’à la sécurité que leur apporterait l’Etat par l’intermédiaire de son armée, les habitants des régions occupées préfèrent cohabiter avec le terrorisme et vivre à la merci de mercenaires à la solde d’on ne sait qui, pour on ne sait quoi.

Non, il faut mettre un terme à cette farce de l’entente et passer aux choses sérieuses, vider le vrai problème celui de l’occupation du pays par des forces étrangères.

Ces forces, comme il se doit, œuvrent nuit et jour à la division. Si l’unité de la nation n’est pas altérée pour autant, il est à craindre, cependant, que la perversité du temps ne creuse davantage la coupure actuelle, et n’approfondisse les différences, par de nouvelles habitudes qui se créent de part et d’autre. En Allemagne, en Corée, en Chine, la division de l’Etat en deux remonte déjà à plusieurs décennies. Ailleurs, l’Inde, le Pakistan, Chypre se sont scindés en nations différentes. On voit par là combien l’enjeu est redoutable. Pour nous, sept ans de séparation, c’est déjà beaucoup. Nous n’en supporterons pas davantage. Nous ne laisserons pas passer un nouveau sexennat sur une telle situation.

Il faut craindre aussi le retard que la persistance de la crise entraîne dans le développement du pays. La guerre a laissé partout des ruines. Aucun point du pays n’y a échappé. Elle a porté un coup sévère à notre industrie naissante, anéanti notre industrie hôtelière, paralysé le tourisme, retardé les travaux d’infrastructure. A la veille de la guerre, le Liban était en tête des pays du tiers-monde, et même dépassait certains pays européens au plan du revenu par tête d’habitant. Beyrouth passait pour être l’une des plus grandes places financières du monde. Il est vrai que l’ingéniosité du libanais, sa remarquable faculté d’adaptation, ses efforts, sa foi dans la pérennité du pays ont permis à la population de maintenir un niveau de vie décent. Mais ceci n’a pu être réalisé qu’au prix d’énormes sacrifices.

Ainsi, de quelque côté qu’on se place, il apparaît urgent de mettre fin à la guerre. Il y a en ce moment des échéances qui ne supportent plus les atermoiements.

Le Moyen-Orient est en pleine ébullition. La crise libanaise a peut-être permis jusque-là de résorber une part importante des conflits qui sous-tendent les rapports entre les pays et les peuples de la région. Tous ces courants tumultueux se sont brisés aux pieds de nos montagnes. Mais voici, maintenant, que les ondes de choc refluent vers leurs points d’origine. C’est dire, qu’aujourd’hui, la paix au Moyen-Orient est gravement compromise.

L’on entend dire souvent que la solution de la crise libanaise est liée au règlement du problème palestinien, et que celui-ci constitue la clé de voûte d’un règlement global du conflit. Nous disons, pour notre part, que tant que le Liban n’est pas stabilisé, son territoire entièrement libéré, et l’entière souveraineté rendue à l’Etat, il est vain de songer à établir une paix définitive.

Par sa place centrale au cœur de l’ordonnancement moyen-oriental, son rôle de promoteur de la culture et de la technologie occidentale dans le monde arabe, son système politique et économique, le Liban détient la clé de la guerre et de la paix. La dernière expérience de Camp David le montre bien. Alphonse de Lamartine qui faisait jadis en Orient un périple comme le vôtre, et qui était poète donc visionnaire, l’avait très bien compris. « En Egypte, disait-il, il y a un homme, au Liban, il y a un peuple ».

Rien ne peut mieux favoriser aujourd’hui un affrontement armé syro-israélien, que de laisser l’armée syrienne bivouaquer au Liban face à Israël. A quoi aura-t-il servi que des forces onusiennes viennent séparer les deux armées au Golan, dès que celles-ci vont se retrouver vis-à-vis, à quelques kilomètres de là, de part et d’autre de la frontière libanaise ? Et pourquoi la FINUL au Liban-Sud, tant que l’OLP dispose d’une partie du territoire libanais pour y lever des armées, stocker des munitions, organiser des raids et constituer un véritable Etat ?

Voici dans ses grandes lignes ce dossier libanais qui a fait couler beaucoup d’encre et beaucoup de sang. Nous ne ménageons aucun effort pour convaincre les syriens et les palestiniens de mettre un terme au conflit. A cette fin, nous avons proposé que des négociations aient lieu entre ces derniers et l’Etat libanais sous l’égide d’un comité arabe dont font partie l’Arabie Saoudite et le Koweït. Les arabes vont, viennent, se réunissent, font des déclarations, émettent des vœux pieux. Toutes ces démarches se sont heurtées jusque-là à l’intransigeance des occupants. En réalité tout le monde est d’accord que la vraie solution de la crise consiste dans le retrait des forces étrangères. Mais comment venir à bout d’une politique de « j’y suis, j’y reste » ? Ce sont les moyens de persuasion qu’on n’a pas encore trouvés. Il faut que toute la Communauté Internationale prenne ses responsabilités, et que nous œuvrions tous ensemble pour que de part et d’autre, on n’en arrive pas aux plus radicaux.

Je lève mon verre à la Paix.

Aux cent cinquante délégués représentant vingt pays du Monde Libre, à la Première Conférence Internationale de Solidarité avec le Liban qui consacre le premier triomphe diplomatique de la Résistance Libanaise, Bachir Gemayel qui les prend à témoins, les invite à aider le Liban à régler politiquement son contentieux avec la Syrie.

Au moment où la conjoncture régionale laisse prévoir des bouleversements dramatiques, Bachir Gemayel prouve à ceux qui ont laissé un jour, dans un haussement d’épaules, le Liban victime de ses voisins syriens et de ses hôtes palestiniens, que seul un Liban libre et indépendant peut rassurer ses voisins syriens et israéliens.

Ainsi, ce discours inaugural de la Conférence Internationale de Solidarité avec le Liban qui tracera la ligne des débats et inspirera les résolutions finales, sera d’une portée politique remarquable non seulement pour une politique libanaise mais aussi pour une politique proche-orientale de la Communauté Européenne et des autres pays du Monde Libre, qui s’en feront un écho pratique.

 

En reconnaissant avec la Résistance Libanaise, la réalité de la guerre contre le Liban qui se trame depuis huit ans, les amis du Liban devenaient plus conscients donc plus capables de l’aider à sortir de la crise.

 

Beit-Méry le 2 avril 1982.

 

 

Excellences, Mesdames, Messieurs,

A vous tous ici réunis, je voudrais adresser au nom de votre hôte, qui est la Résistance Libanaise, nos remerciements d’être venus si nombreux exprimer votre solidarité avec un peuple qui souffre et qui souffrira encore longtemps. A ceux d’entre vous qui viennent de loin, ceux qui sont venus d’Allemagne Fédérale, d’Argentine, d’Australie, d’Autriche, de Belgique, du Brésil, du Canada, des Etats-Unis d’Amérique, de France, de Grèce, d’Italie, du Mexique, de Norvège, du Royaume-Uni, de Suisse, aux Représentants du Parlement Européen, de l’Union Maronite Mondiale, de la Ligue américano-libanaise, je voudrais leur souhaiter, un à un, la bienvenue au Liban.

Votre présence parmi nous est en elle-même un signe d’amitié. Cependant, l’amitié ne s’impose pas, ni se négocie. C’est un long apprivoisement du cœur et de l’esprit. Pour ceux d’entre vous qui ne nous connaissent pas assez, c’est l’occasion peut-être aujourd’hui de l’amorcer, de la développer ; pour ceux qui nous connaissent depuis longtemps, qui, à maintes reprises, nous ont exprimé leur sympathie, assuré de leur soutien, je dirai que c’est une bonne occasion pour eux et pour nous d’éprouver à nouveau cette amitié.

Nous sommes un peuple qui cultive la liberté comme le bien le plus précieux de l’homme. Cela signifie que ce n’est pas ici que vous trouverez des vérités constituées de toutes pièces obligatoires et intangibles.

Votre participation, Mesdames et Messieurs, à ce congrès n’implique pas que vous soyez nécessairement convaincus par nos actes et d’accord avec nos options. C’est vous dire combien il nous importe que l’échange d’idées, les discussions, même si elles pourraient prendre quelquefois un ton fort, il faudrait même je dirai qu’elles prennent parfois un ton fort, soient empreintes de la plus grande objectivité, exprimées dans un climat de confiance et de liberté absolue. Nous gagnerons beaucoup plus à entendre des critiques qu’à écouter des compliments. Quant à nous, notre devoir étant de vous informer, nous veillerons à ce que cela soit fait de la manière la plus conforme aux données les plus éprouvées. Cependant, étant nous-mêmes partie à un conflit, et à un conflit armé, vous ne nous en voudrez pas, si d’aventure, il nous arrivait d’y mettre un grain de passion.

Pourquoi le Liban ? Pourquoi faut-il que dans ce Moyen-Orient il y ait encore un pays qui ne soit pas tout à fait comme les autres ? Pourquoi tout à coup cette muraille qui semble barrer la voie au chercheur d’or noir qui vient d’Occident, cette montagne qui tourne le dos au désert ?

Vous êtes sans doute nombreux à chercher une réponse à cette question. Je ne vous cache pas que nous nous la posons quelquefois nous-mêmes.

Pays du lait et du miel. Impérissable printemps. C’est vrai ! Mais le Liban est aussi un pays aux mille problèmes, une terre dure, rocailleuse dans l’ensemble, pauvre en ressources naturelles, un peuple constamment menacé, voué à l’effort permanent, aux tourments, aux sacrifices.

Excellences, Mesdames, Messieurs,

Le 2 avril 1981, il y a un an jour pour jour, un abominable crime était perpétré contre le Liban par les forces d’occupation syriennes. Ce jour-là à dix heures du matin, alors que depuis plusieurs semaines la ville de Zahlé était déjà soumise pour sa part à un bombardement continu, dans la zone libre de la Capitale la population vaquait tranquillement à ses occupations. Les rues étaient bondées de monde et, dans les écoles, les enfants, à cette heure, s’ébrouaient gaiement dans les cours de récréation. Sans raisons et subitement, venant de toute part, craché en même temps par des centaines de bouches à feu installées sur les collines qui surplombent la ville, un déluge d’enfer s’est abattu sur celle-ci, visant en priorité les écoles, les rues, les carrefours, les issues de la ville, s’étendant progressivement sur les habitations, les hôpitaux, les églises.

En choisissant le 2 avril comme jour d’ouverture de cette « Première Conférence de Solidarité avec le Liban », nous avons voulu marquer, d’un point rouge, afin qu’elle reste gravée dans la mémoire des hommes, cette date où, pour venir à bout de la volonté de vivre des libanais, les forces d’occupation du pays ont poussé leur entreprise jusqu’à l’ultime degré de l’horreur. Tentative renouvelée de génocide des chrétiens du Liban ? Comment appeler autrement cette action soutenue depuis déjà sept ans par massacres, bombardements de la population civile, terrorisme urbain, destructions systématiques des établissements publics et privés…pour tuer le plus de gens possible et contraindre les survivants à partir ou à se soumettre ?

Pourquoi les chrétiens ? Non pas tant sans doute pour répondre à quelque obscure impulsion de fanatisme musulman, comme on pourrait être tenté de le penser. Cette idée ne nous a jamais effleuré l’esprit. Du reste, le fanatisme religieux, lorsqu’il existe, n’est que l’aspect second d’un projet politique à objectif essentiellement profane.

Si au cours de sept années de guerre, les palestiniens d’abord, les syriens ensuite, se sont acharnés sur les chrétiens du Liban, c’est bien pour des considérations froidement stratégiques. Parce que les chrétiens constituent la charpente fondamentale de la Résistance Libanaise, parce qu’ils sont l’élément clé qui donne au Liban sa spécificité par rapport à tous les autres pays du Moyen-Orient. Parce que, pour tous les ennemis de la liberté dans cette région, ils sont cette communauté dont les sources culturelles postulent la liberté comme condition première à l’épanouissement de l’homme et à son développement.

Cependant, agressés en tant que chrétiens, nous nous sommes défendus en tant que libanais. Ayant clairement conscience de la responsabilité qui nous incombe en raison même de la place considérable que nous occupons dans la vie nationale, nous n’avons jamais lésiné devant les sacrifices qu’il a fallu consentir pour défendre le pays, tout le pays ; et c’est ainsi que notre résistance a eu finalement raison du complot tramé contre le Liban, elle a donné le ton à nos compatriotes musulmans de se ressaisir et de s’organiser. Aujourd’hui dans le Sud du pays les chiites sont en guerre ouverte contre les palestiniens. A Tripoli, dans le Nord, les sunnites se battent contre les syriens. Ils ont même réussi, il y a déjà quelques semaines, à les bouter hors de la ville.

Ainsi le vœu que nous formulions, il y a quelques temps, de voir toutes les composantes de la nation se soulever contre l’occupant est en train de se réaliser, il se réalise. Le compte à rebours pour la libération de tout le pays a commencé. Les jours de l’occupation par l’étranger de notre sol sont déjà comptés. Avec cela qu’on ne vienne plus nous chicaner sur l’unité du Liban, et l’avenir de cette unité. Cette unité n’a jamais fait défaut quoiqu’on ait dit et quoiqu’on dise.

Que le peuple libanais relève de groupements différents du point de vue religieux, n’a jamais été un véritable handicap à l’unité nationale. La diversité au sein d’une nation n’a rien de dramatique, bien au contraire, elle peut être source de richesse et donc de puissance. Chaque pays, chaque peuple a ses structures, qu’elles soient de type horizontal ou vertical. Ce qui a nui au peuple libanais, ce qui a provoqué et renforcé le cloisonnement entre les communautés, les classes, les familles, c’est la mauvaise organisation de cette diversité et l’exploitation abusive qu’en a faite une classe politique repue et toujours insatiable. Ce sont aussi les pressions irrédentistes exercées de l’extérieur, que ni nos dirigeants, ni les puissances amies, ni les organisations internationales (Ligue arabe, ONU) n’ont tenté de contenir. Et voici que pour réussir leur entreprise de mainmise sur le Liban, palestiniens et syrien ont présenté cette diversité comme si elle était la raison même de cette guerre. Aussi bien pendant longtemps, celle-ci fut-elle qualifiée de guerre civile. Il arrive encore jusqu’à présent qu’on le dise. Il arrive encore jusqu’à présent aux syriens de poser comme préalable à leur retrait, ce qu’ils appellent l’entente entre libanais, tandis qu’ils déploient tous leurs efforts pour empêcher les libanais, chrétiens et musulmans, de se rencontrer.

En réalité, il n’y a sur ce plan aucun problème majeur, si ce n’est la réorganisation des rapports juridiques entre les divers groupements, c’est beaucoup plus un problème technique que politique.

Etat fédéral, état unitaire, les juristes finiront bien par trouver les mécanismes satisfaisants, et les élus du peuple finiront bien à leur tour par s’entendre sur un texte, et s’il n’est pas bon à l’usage, ils ont tout loisir pour le modifier, une fois, deux fois, autant de fois qu’ils le voudront.

Notre action de résistance et de libération se situe à un autre niveau, celui de la nation. Et à ce niveau là, nous postulons que l’unité existe, sans quoi il n’y aurait même pas de nation. A ce niveau là nous n’acceptons que l’unité, nous parions sur l’unité, et nos paris sont toujours gagnants.

Excellences, Mesdames, Messieurs,

A ceux d’entre vous qui abordez l’Orient avec « des idées simples », elles risquent aujourd’hui de ne pas vous suffire pour le comprendre. Faut-il aller jusqu’à se mettre, comme dirait Pascal, dans un état d’abêtissement ? Pour saisir les véritables réalités de nos pays, il faut se départir des schémas logiques, des concepts, des catégories d’Occident, et user bien davantage d’émotion que de rationalité. Il convient aussi de ne pas se laisser envoûter par le verbe.

L’Orient est beaucoup plus éloigné de vous dans le temps qu’il ne l’est dans l’espace. Au Moyen Age les pèlerins, les Croisés, les marchands, lorsqu’ils abordaient ces rivages, pouvaient encore espérer comprendre ce qui s’y passe. Ayant bousculé le rythme de l’évolution, comme l’ont fait les peuples d’Europe au cours des deux ou trois derniers siècles, l’intelligence de l’Orient est devenue à ces peuples beaucoup plus confuse.

Il faut savoir surtout que dans les déserts qui nous entourent, il continue de souffler un vent d’absolu, que la mentalité religieuse est le seul dénominateur commun aux peuples de la région, et la versatilité, dans les rapports sociaux et politiques, la seule constante. C’est vous dire combien vos dirigeants, vos diplomates, vos journalistes, et même, et surtout, vos orientalistes doivent mettre de l’eau dans leur vin en traitant des affaires d’Orient, en tentant de résoudre les problèmes d’Orient, en portant des jugements sur les peuples orientaux.

Pourquoi faire le Liban ?… A cette question, de nombreux hommes politiques, de nombreux diplomates, de nombreux journalistes, de nombreux orientalistes pouvaient encore répondre en 1975 par un haussement d’épaules. Ce haussement d’épaules nous a valu près de sept années d’isolement, beaucoup de jugements téméraires ; il nous vaut encore aujourd’hui beaucoup d’incompréhension. Un haussement d’épaules qui, s’il n’avait pas eu lieu, nous aurait épargné pas mal de difficultés, et peut-être même un certain nombre de victimes.

Lorsque la guerre éclata au Liban le 13 avril 1975, le monde était à la détente. Les pays du Moyen-Orient se remettaient lentement de l’orage automnal que fut pour toute la région la guerre du Kippour. Satisfait de son demi-succès au Canal, Sadate s’apprêtait discrètement à engager des négociations de paix avec Israël. Le monde arabe savourait la victoire qu’il venait de remporter dans sa guerre du pétrole, le Shah régnait en souverain sur la Perse et en gendarme sur le Golfe. Les Etats-Unis traumatisés par leur guerre du Vietnam s’apprêtaient à quitter ce pays, et l’Europe se sentait de plus en plus en mal de puissance. Toutes les conditions semblaient réunies pour établir la paix au Moyen-Orient. Il restait à résoudre le problème palestinien. On a cru, le plus simplement du monde, qu’il suffisait pour cela de trouver aux palestiniens un territoire sur lequel ils auraient édifié un Etat, et de manière plus simpliste encore, on a pensé que ce territoire pouvait être le Liban.

La Résistance Libanaise a déjoué tous les plans, et a fait tomber ce bel échafaudage. Après deux ans de guerre, les palestiniens perdirent Tall el-Zaatar, position clé dans leur dispositif d’étranglement de Beyrouth. L’armée syrienne, à son tour, n’a pu avoir raison de la Résistance. Elle tenta de soumettre les agglomérations chrétiennes qui constituaient le seul obstacle à la mainmise générale de la Syrie sur le Liban, en bombardant la population civile. A l’heure actuelle, les forces syriennes sont loin d’être arrivées à leur fin, tandis que la révolution gronde dans leur pays.

Cependant, c’est dans tout le Moyen-Orient que la terre tremble. Regorgeant de pétrole et d’armes, minés par la subversion, tenus en respect par le terrorisme palestinien, champ de manœuvre aux superpuissances, les pays de la région vivent sur un baril de poudre.

La crise du Moyen-Orient ne se limite plus à l’heure actuelle aux seules dimensions du conflit israélo-arabe, elle le dépasse, le transcende, et s’étend à tous ces pays.

En fait, la crise du Moyen-Orient est, comme nous le disons souvent, une crise mobile. Elle se déplace dans le temps et dans l’espace. C’est l’expression contemporaine de la fameuse question d’Orient dans ses deux volets : la protection des minorités et la rivalité des grandes puissances. Du reste, les deux aspects de la question sont liés : la tension entre les minorités attisant la rivalité des grandes puissances, et la rivalité des grandes puissances provoquant bien souvent des tensions entre les minorités. On retrouve aujourd’hui les mêmes données. En marge de la crise israélo-arabe, et de la crise libano-syrienne et libano-palestinienne, la guerre entre l’Iran et l’Irak apparaît à bien des égards comme un conflit entre sunnites et chiites, et risque de gagner certains pays du Golfe qui comportent une large fraction de population chiite. Ajouter à cela la déstabilisation en cours de la Syrie due aux tensions entre sunnites et alaouites, la révolte des kurdes qui couve sous la cendre, et, ce qui n’arrange pas les choses, le réveil partout de l’intégrisme musulman. Tout cela mijoté dans un regain tous azimuts de la guerre froide. Liban, Syrie, Israël, Irak, Iran, Emirats, pour ne citer que ces pays, semblent pris tout à coup par un même vertige de mouvement centrifuge. Le Moyen-Orient serait-il à la veille de voler en éclats ?

Ce mouvement a commencé par le Liban. Dès les premiers temps de la guerre libanaise, nous avons dit et prédit aux américains, aux européens, aux arabes, que cela risquait de mal finir pour tout le monde. Que susciter un problème n’a jamais aidé à en résoudre un autre. Que c’était là une véritable aberration. Or voici que par une sorte de choc de retour, la déstabilisation du Liban entraîne aujourd’hui celle de toute la région.

Cela n’est pas une vue de l’esprit. Le Liban est par rapport à tout le reste du Moyen-Orient un véritable microcosme où vibrent tous les problèmes de la région.

Pour les chrétiens du Proche et du Moyen-Orient, y compris ceux du Pakistan et jusqu’en Inde, de même pour toutes les minorités opprimées, dans l’un ou l’autre pays – minorités ethniques ou religieuses – il constitue un phare, un pôle d’attraction, le cap de Bonne-Espérance. La liberté dont tous les citoyens jouissent, à quelque communauté qu’ils appartiennent, joue comme une sorte d’amortisseur entre les unes et les autres, et come un amortisseur entre celles-ci et le pouvoir. Au Liban, tous les angles sont érodés, c’est le pluralisme sans barrières.

Porter atteinte au Liban, c’est porter atteinte à la liberté. C’est faire perdre aux différents peuples de la région le dernier espoir qu’ils ont de pouvoir en jouir, un jour ou l’autre, en bénéficier à leur tour. C’est détruire leur rêve de libération.

Ainsi les problèmes du Moyen-Orient sont-ils aujourd’hui trop complexes pour pouvoir faire l’objet d’une solution globale, comme on dit. Dans une telle situation, il est de bonne méthode de réduire les difficultés en les isolant les unes des autres, en les déconnectant les uns des autres, comme fait un artificier lorsqu’il procède au désamorçage d’une machine infernale. Cela revient à dissocier les différents problèmes et à les résoudre cas par cas.

« Rendre la sécurité et la paix au Liban, c’est les assurer à tous les autres pays de la région », a pu déclarer récemment M. Alexandre Haig. C’est par le Liban qu’une stratégie de paix devra commencer. Aussi faut-il se hâter de dissocier la crise libanaise de celle du Moyen-Orient.

Excellence, Mesdames, Messieurs,

Or, de tous les problèmes qui se posent dans la région, celui qui présente le moins de connexités avec d’autres, c’est le contentieux libano-syrien. Il en est presque indépendant.

Le contentieux libano-syrien a pour origine la volonté de la Syrie d’étendre son hégémonie sur le Liban. Tout part de ce dessein, tout converge vers ce dessein. C’est l’alpha et l’oméga de tous les conflits qui ont éclaté entre la Syrie et le Liban depuis l’Indépendance et même avant l’Indépendance. Est-il facile aux dirigeants syriens de renoncer à ce rêve et d’établir avec l’Etat libanais des rapports normaux, comme entre Etats souverains ? Cela doit être possible, cela est nécessaire, cela est salutaire.

Aujourd’hui la Syrie n’a plus rien à gagner au Liban, bien au contraire, désormais, en y maintenant ses forces, elle ne peut qu’y perdre. Les dirigeants syriens le savent tout autant que nous. Il ne tient qu’à eux d’en tirer les conséquences. Il ne tient qu’à eux de se dégager du guêpier libanais. En politique, il faut beaucoup de courage et une grande hauteur de vue pour se résoudre à changer de cap. Les dirigeants syriens n’en manquent pas, ils l’ont montré dans le passé. Leur intérêt autant que le nôtre, mais encore plus celui de la région toute entière est en jeu. Le règlement du contentieux libano-syrien sera ce premier nœud qui, en se dénouant, permettra de fil en aiguille de débroussailler tout l’écheveau.

Du haut de cette tribune, et vous prenant à témoin délégués d’une quarantaine de nations d’Europe, d’Amérique, d’Océanie, je voudrai une fois de plus m’adresser aux dirigeants syriens les conjurer de tout entreprendre pour mettre fin à leur contentieux avec le Liban et pour commencer à donner l’ordre à leurs forces armées de se retirer du territoire libanais afin que l’Etat puisse y rétablir sa propre souveraineté. Qu’on ne nous objecte pas que l’Etat libanais n’a pas les moyens de le faire. C’est faux. Il est tout disposé à étendre son autorité à tous les lieux qui auraient été évacués par l’armée syrienne et il est parfaitement en mesure d’imposer aux réfugiés palestiniens et l’ordre libanais et le respect des lois libanaises. Quant à nous, nous sommes prêts à lui donner tout notre appui, et à lui livrer nos armes. Mais nous ne ferons pas bouger d’un pouce notre dispositif de défense tant qu’il restera sur le sol libanais une force armée étrangère.

Est-il indispensable de continuer à jouer au petit soldat ? Il y a dans les pays du Moyen-Orient, bien plus difficile à faire et beaucoup plus prestigieux : arracher l’homme au sous-développement en le délivrant de sa condition de sujet à laquelle il est encore réduit depuis l’origine des temps, implique beaucoup plus d’audace qu’il n’en faut pour jouer les Napoléon dans les rues de Beyrouth et d’ailleurs.

Toujours en quête d’absolu, l’homme du Moyen-Orient se laisse facilement envoûter par les mirages. Un grain de rationalité lui permettrait de mieux trouver ce qu’il cherche sans se laisser manger par la guerre. Le Moyen-Orient a aujourd’hui besoin d’un héros, un héros qui pourrait lui faire l’économie d’une révolution.

Excellences, Mesdames et Messieurs,

Ne m’en veuillez pas trop de vous avoir laissé pénétrer dans ce bazar oriental où l’on se dispute tant ! Les habits chamarrés dissimulent mal, là, l’uniformité qui gouverne les cœurs et les esprits, et l’homme qui se détache dans la somptuosité du décor est un être pauvre et asservi.

Le Liban c’est autre chose. Après la traversée du désert, c’est la montée vers les cimes. Enserrée sur un territoire d’un peu plus de 10000 Km2, une population de 3.300.000 personnes ressortissant de 16 communautés religieuses différentes, a choisi la liberté. Mais l’exercice de la liberté est périlleux, d’autant plus que pour les Etats voisins du nôtre, elle risque d’être contagieuse à leur population. En Orient, l’exercice de la liberté, c’est encore une aventure, et c’est pourquoi, refuser de disparaître dans le creuset d’un système qui n’existe que pour l’asservissement de l’homme, nous vaut d’être l’objet, chaque quelque temps, d’une expédition punitive.

Pays dépourvu de ressources naturelles, environnement hostile : le libanais est sans cesse sollicité par les défis. Beau joueur cependant, il prend un malin plaisir à les relever, et même, bien souvent, à doubler la mise dans un permanent corps à corps avec une sévère fatalité.

Le discours politique de Bachir Gemayel, devenu un catalyseur des réactions et des comportements politiques dans le pays, avait permis une meilleure prise de conscience des libanais de leur réalité politique et de ses coordonnées.

 

De même avait-il mieux révélé aux amis du Liban, ce qu’ils avaient longtemps ignoré, mépris ou compris avec des schèmes et des concepts incohérents.

 

Mais son discours social viendra compléter l’idéal politique vécu qu’il avait défini auparavant. Il s’agit d’un nouveau « contrat social » qui complète et confirme la cohésion politique née dans la lutte pour la libération.

Cette dernière a besoin, pour que la réunification se fasse sur des bases solides et durables non seulement d’un nouveau pacte politique inspiré du martyre mais aussi d’un nouveau contrat social où la liberté, l’égalité des chances, la productivité, l’orientation et la participation sont autant de moyens pour parvenir à l’harmonie sociale recherchée.

 

Stade municipal de Jounié, le 1er mai 1982, Fête du Travail.

 

 

Le parti « Al-Kataëb al-Loubnaniya » est concerné par la fête du travail autant que par la fête de l’Indépendance. Pour la fête du travail, il a voué sa lutte socio-économique, et pour l’indépendance, sa lutte politico-nationale.

Le parti Kataëb a fait du travail la devise de son hymne, et le titre de son journal. De même, les ouvriers et les étudiants ont constitué la majorité de son assise populaire, et sont rapidement devenus la majorité de sa base pour la défense du Liban, afin qu’il demeure la Patrie de la Liberté et de l’Homme.

Les problèmes du travail liés aux ouvriers et aux patrons ont toujours été une préoccupation majeure de Pierre Gemayel, tant au sein du parti, qu’au Parlement et au gouvernement. La première loi du travail adoptée au Liban en 1946 était le fruit d’un projet Kataëb. L’adoption de la loi sur la sécurité sociale et l’assurance-maladie en 1963 est le résultat d’une revendication incessante des Kataëb.

Les problèmes du travail sont une obsession Kataëb, en ce sens que toutes les recommandations des congrès annuels Kataëb, ont été couronnées par des résolutions concernant l’aspect socio-économique. Le service des Affaires Sociales du parti Kataëb a même organisé annuellement un congrès spécialisé dans ce domaine, ceci bien que le parti ait gelé, en raison des circonstances politiques ses Congrès Généraux. Il a même institué les comités populaires dans les villages, les régions et les villes libanaises libres afin qu’ils soient un facteur de soutien aux citoyens et à la Résistance face aux défis quotidiens sur le double plan socio-économique. Car Pierre Gemayel a toujours cru qu’il ne peut y avoir d’entité forte sans une foi solide, qu’il ne peut y avoir d’entité forte sans une économie solide. La foi façonne l’entité et l’économie la développe. Une Nation puissante est la résultante d’une foi inébranlable en l’homme et la terre et le résultat d’une économie solide au service de la terre et de l’homme.

La foi patriotique est l’âme, l’économie en est le corps ; la foi est l’essence, l’économie l’existence. Nul ne peut exister hors de la terre et de l’homme, et une économie sans âme se retourne contre l’homme et la terre.

Nous voulons une foi qui développe l’économie et une économie qui conforte la foi. Une foi sans économie est pareille au Droit sans la force. Et une économie sans âme est pareille à la force sans le droit. Le Liban que nous voulons est le Liban du droit protégé par la force, le Liban de la foi renforcé par l’économie. Une économie forte s’inspire à son tour d’une foi forte et cette dernière s’inspire à son tour d’une économie forte. Un Liban fort procède des deux.

La guerre a détruit l’Etat sans abattre la patrie. Après avoir traversé l’enfer de la guerre, cette patrie tracera les contours du nouveau Liban, un Liban fort qui donnera naissance à une nouvelle société. Et de cette nouvelle société émergera un nouveau contrat social. De même que l’Etat nouveau aura besoin d’un Pacte National nouveau, de même la société aura besoin d’un nouveau contrat social. Et de même que la Résistance Libanaise a proposé récemment un projet politique, la voilà aujourd’hui proposant son projet social, fondé sur des bases essentielles qui constituent le contrat social auquel nous aspirons. Ce nouveau contrat social s’appuie sur cinq critères essentiels : la liberté et la planification comme principe, la productivité et l’égalité des chances comme méthode, et la participation comme application. Nous refusons une liberté qui serait à la limite du désordre, car le désordre est ennemi de la liberté. Nous refusons le dirigisme car celui-ci est contraire à la productivité. Nous refusons de même une productivité sauvage qui mènerait les libanais à s’entre-dévorer ; mais nous voulons une productivité équitable qui rend les libanais solidaires réalisant ainsi la justice, l’équité et l’égalité des chances.

Et comme nous réclamons une liberté organisée dans le cadre de la planification, aussi exigeons-nous une planification qui renforce la liberté. Nous ne voulons pas la productivité pour la productivité, mais pour l’égalité des chances. La productivité garantit l’égalité des chances, et l’égalité des chances stimule la productivité.

La Liberté, la planification et l’égalité des chances ne peuvent s’établir que par le biais de la participation comme méthode d’organisation et d’administration. Le contrat social se réalise par le truchement d’un triangle organisationnel : l’Etat, les patrons et les ouvriers. C’est la participation, meilleur moyen pour l’instauration d’une société contemporaine.

Comme les circonstances actuelles ne favorisent pas l’élaboration d’un programme détaillé, exécutif ou technique du contrat social nouveau, je me contenterai de définir nos cinq critères politiques dans le domaine socio-économique :

1) Nous voulons une société libre. Et la liberté est un tout indivisible. Un régime libre ne peut s’établir dans le cadre d’une économie non libérale. Par conséquent, nous proclamons notre attachement au libéralisme économique, comme nous sommes attachés à un Liban libre. Le libéralisme économique est le premier critère fondé sur deux bases : l’initiative privée et la propriété privée. Le libéralisme économique développe l’initiative privée dont il se nourrit. Le système de liberté des changes et de financement avec le secret bancaire constituent le meilleur cadre pour l’initiative des libanais. De même que la propriété privée, y compris la propriété des moyens de production, est un droit naturel qu’il faut sauvegarder et que le titulaire doit exercer à son profit et au profit des autres. Ce libéralisme économique basé sur l’initiative privée et sur la propriété privée est le fondement même du libéralisme politique. La liberté économique équivaut à nos yeux à la liberté politique. Dans cette optique, nous considérons que l’intervention de l’Etat dans l’économie doit viser à l’assainir et non à la diriger. Il faut que l’Etat se libère des séquelles du passé et des erreurs du présent, car il n’est plus admis ni permis que le système des monopoles et des privilèges persistent. Il n’est plus admis ni permis de tolérer la politique de l’accaparement et des abus. De même il n’est plus admis ni permis d’être complaisants envers le trafic d’influence, les pots de vin et la corruption. A chacun selon ses compétences, à chacun selon ses aptitudes. Demain prendra fin le temps du favoritisme, et viendra le temps du jugement.

2) Nous voulons une société de planification. La planification est un tout et se complète elle-même. Aucune société ne se transpose d’une situation arriérée à celle du développement sans une planification globale et complète qui se base sur l’élaboration des cadres d’un plan d’orientation générale qui organiserait tout le territoire national et assurerait l’infrastructure nécessaire à toutes les activités économiques et sociales. L’objectif de ce plan d’orientation est la distribution des activités de manière équilibrée et coordonnée à travers tout le territoire en prenant en considération les richesses naturelles, les ressources et les particularismes de sorte qu’aucun secteur ne se développe au détriment d’un autre, qu’aucune région n’en dévore une autre ou ne vive à ses dépens.

Il n’est plus admis ni permis que les activités se développent de manière arbitraire comme si toutes les terres du Liban sont bonnes à tout usage, y compris la dégradation et la désertification. Il n’est pas non plus admis ni permis que les plans d’urbanisme des villages et des villes se limitent à leur répartition en zones ni uniquement à la délimitation des facteurs d’exploitation du bâtiment. Comme si la terre du Liban était une terre abandonnée sans identité, sans fonction, sans spécificité. Il est temps de consacrer le territoire à l’exploitation qui lui convient ou le distingue.

Les régions fertiles seront consacrées à l’agriculture et à ce qui s’y rapporte ; les autres régions à l’industrie et à tout ce qui en découle, quant aux belles régions, elles seront vouées aux services vitaux tels que l’habitat, aux sites touristiques et sportifs et à tout ce qu’ils exigent.

Ainsi l’homme sera-t-il lié à la terre, dont tout déracinement crée un vide psychologique et un égarement intense chez le citoyen, et ouvre en même temps une brèche suffisamment large pour être exploitée par l’occupation et les étrangers. L’exode interne a marqué le peuple car le déracinement du citoyen de son village ou de son terroir, a été accompagné par le danger de le détacher de certaines valeurs et de lui faire perdre une certaine spiritualité. La présence syro-palestinienne, à travers son occupation de certains villages libanais et leur dépeuplement, visait l’éradication de la fusion séculaire entre le libanais et sa terre. Mais que les occupants ne s’illusionnent pas : si nous avons été chassés par la force de certains villages, nous allons les imiter en renonçant à notre patrimoine, nos villages, notre terre, notre patrie, comme ils l’ont fait eux-mêmes pour leur patrie et leurs « hauteurs ».

3) Nous voulons une société de production, car la production relève de l’énergie humaine plutôt que des ressources naturelles. Le Liban possède des matières premières limitées mais il est riche en ressources humaines. En premier lieu, la production veut dire une exploitation complète de nos richesses naturelles, fussent-elles peu nombreuses, en reconsidérant le secteur agricole, les produits alimentaires, les produits agricoles.

De même, la réactivation du secteur industriel par une politique de prêts, en sauvegardant la valeur de la livre libanaise comme base fixe de notre potentiel économique, en améliorant le réseau routier et celui des communications…Mais, en second lieu, la production signifie surtout l’habilitation d’une jeune génération productive et apte à assimiler le développement scientifique et technologique. Car la production commence sur les bancs de l’école et se termine à l’usine, au laboratoire ou au bureau. Il n’est plus permis ni admis que notre économie persiste dans sa dépendance de l’étranger, ni soit basée sur les passe-droits et les spéculations. Il n’est plus admis ni permis de continuer à appliquer des programmes scolaires qui produisent des chômeurs ou une jeunesse vouée au désespoir et à l’émigration. L’avenir du Liban est lié à sa capacité de rester un pays différent c’est-à-dire supérieur. Or, la supériorité est liée à la capacité des libanais de jouer le rôle de pionniers dans le domaine scientifique et technologique, rôle qui nous incombe comme un devoir. Comme le libanais a été dans le passé l’Esprit civilisé dans son environnement régional et comme nous demeurons aujourd’hui, malgré tout, la première banque du monde arabe, ainsi il nous sera demandé avec insistance demain d’être le cerveau technologique du Moyen-Orient.

4) Nous voulons une société où les chances sont égales. L’égalité des chances est le but de la production car la production est importante pour l’individu mais elle l’est aussi comme fonction sociale. Par conséquent, il faut suivre une politique qui consiste à relever une tranche ascensionnelle du revenu global pour l’investir dans le domaine social. Je déclare que tout libanais a droit à une vie digne et partant, à un salaire qui lui assure les moyens d’une existence digne. Il n’est plus admis ni permis que le travail soit soumis aux lois du marché, il faut qu’il soit basé sur la justice et l’égalité.

Je déclare que tout libanais a droit de fonder sa famille, et par là, à un salaire lui permettant le mariage et la procréation, de garantir un foyer, l’éducation et la culture de ses enfants, de leur assurer les services sociaux dont ils ont besoin. De même tout libanais a droit à des garanties sociales qui ne laisseraient plus un seul enfant sans école, un seul malade sans soins ni un seul vieillard sans assistance.

Je déclare que les ouvriers ont un droit naturel de fonder leurs syndicats et leurs unions. Le mouvement ouvrier au Liban doit être de plus en plus responsable dans la vie sociale et économique. Par contre, il n’est plus permis ni admis de se contenter de la législation sociale actuelle, mais il importe de trouver des structures syndicales nouvelles et d’établir une législation des conventions collectives comme cadre aux contrats individuels. Il n’est pas permis qu’il y ait réticence entre patrons et ouvriers, surtout au Liban, où la cause nationale dépasse toutes les autres considérations, exige une unification des efforts de toutes les factions et une transformation de toutes les entités et de tous les intérêts particuliers, en un corps unifié au service du Liban. Par ailleurs, il n’est plus permis qu’il y ait réticence entre les citoyens à quelque classe sociale qu’ils appartiennent puisque leurs fils ont combattu ensemble, résisté ensemble, ont connu le martyre ensemble à la même barricade et sont devenus ainsi égaux par leur martyre pour la cause libanaise. La solidarité sociale est la voie de la paix sociale, de même que la solidarité nationale est la voie de la paix politique.

5) Nous voulons une société de participation, car la participation est un mode de vie et d’administration. Nous avons suivi ce système, le cinquième et dernier point de ce nouveau contrat social, depuis que nous avons commencé à nous préoccuper des questions économiques et sociales. Nous avons réussi à résoudre certains problèmes qui paraissaient difficiles ou insolubles, en adoptant le système de la participation.

Il n’est plus admis ni permis que l’ouvrier reste étranger au patron ou le patron étranger à l’ouvrier, et l’Etat indifférent aux deux. Et comme nous réclamons l’édification de syndicats ouvriers organisés et de groupements organisés de patrons, nous réclamons l’instauration d’un organisme commun aux ouvriers et aux patrons, assurant ainsi un cadre pour la concertation et l’harmonie permanente et continue entre les deux ailes du travail. Nous réclamons aussi la législation de la participation tripartite des travailleurs, des patrons et de l’Etat pour l’examen des questions économiques et sociales. Nous appelons à l’encouragement de la participation au sein de l’institution économique afin qu’elle se développe et prospère comme un seul groupement de travail ayant pour but de garantir les intérêts et ambitions du patron, de l’ouvrier et de l’économie nationale sans pour autant sacrifier les intérêts d’une partie au bénéfice des autres. Il n’est plus permis ni admis que nous considérions le patron cupide et l’ouvrier anarchiste ou que l’Etat persiste dans sa carence. Le patron est un facteur essentiel de l’économie, il la développe, la fait progresser et la promeut. Il doit satisfaire à ses devoirs sociaux aussi intensément qu’il protège ses droits économiques.

L’ouvrier est un élément essentiel de la production, qui accroît les richesses et les ressources. Et dans la mesure où l’ouvrier a des droits sacrés sur la société, il a également des responsabilités certaines envers cette société. Nous n’admettons pas que l’on traite le patron libanais de cupide, mais au contraire nous le considérons généreux ; nous n’admettons pas que l’on traite l’ouvrier libanais d’anarchiste mais au contraire nous le considérons responsable, et nous ne reconnaîtrons pas ni n’admettrons un Etat qui faillit à la réalisation de la participation, car souvent à travers notre expérience pratique, nous avons rencontré un civisme supérieur chez le patron, et un sens aigu des responsabilités chez les ouvriers.

C’est pour cela que les patrons, les ouvriers et toutes les puissances socio-économiques sont appelés à se réunir et à se concerter en vue d’élaborer les cadres, les lois, les règlements et la législation nécessaires à nos principes pour une politique socio-économique.

Et si l’Etat a échoué jusqu’à présent dans l’organisation des relations entre les patrons et les ouvriers, on ne peut en blâmer le patron ni l’ouvrier, mais le pouvoir qui ne sait profiter au citoyen ni en tirer profit.

Les patrons libanais et les ouvriers libanais ont un potentiel qui, s’il avait été mis à profit par l’Etat à travers la participation, aurait causé une explosion économique avancée et une société homogène, à l’exemple des économies développées par les libanais dans nombre de pays de la région.

Les circonstances actuelles sont favorables à la mise en place de ces principes socio-économiques, et si les désastres de la guerre sont nombreux, l’un de ses bienfaits, si l’on peut s’exprimer ainsi, est qu’il met fin à un état d’esprit qui procède du replâtrage lorsqu’il s’agit d’entreprendre des réformes et qu’il permet de reconstruire la société à la base, sur des fondements nouveaux qui assurent à tous la liberté, la justice, la sécurité et l’égalité.

Vive les Kataëb,

Vive le Liban.


[1] Louis Delamare avait œuvré au rapprochement des libanais ce qui ne manquait pas de déplaire aux syriens. Son dynamisme lors du siège de Zahlé et les déclarations de M. Cheysson – après sa brève visite à Beyrouth fin août – reconnaissant la guerre au Liban comme celle de la libération d’un peuple, ont été autant de griefs qui pousseront les syriens à se débarrasser de ce « gêneur ». La presse et la télévision françaises révèleront les dessous de cet assassinat en avril 1982 et attireront par là à la France d’autres représailles (attentat rue Marbeuf, assassinats de français au Liban).

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