Amine Gemayel – Forces Libanaises : c’est toujours le beau fixe (Amer Machmouchi) – Nouveau Magazine numéro 1316 du 23 octobre 1982

Amine Gemayel, Bachir Gemayel, Discours et Textes, Kataëb, Phalanges Libanaises

Depuis l’entrée en force de l’armée libanaise à Beyrouth-Ouest, une seule question est sur toutes les lèvres : quand donc viendra le tour de Beyrouth-Est, pour que justement on ne parle plus d’Est et d’Ouest ? Ce sont surtout les leaders du Mouvement National et certains responsables musulmans qui posent avec le plus de netteté la question. Quel sera donc le sort des Forces Libanaises ? Une question en entraîne une autre et l’on réclame aussi une reprise en mains par les forces de la légalité des ports illicites, afin que leurs revenus ne soient plus recueillis par le département financier des Forces Libanaises.

En soulevant tous ces problèmes, certains leaders tentent ainsi de susciter des doutes à propos de l’armée libanaise, en l’accusant d’être partiale. « Elle a pris les armes du Mouvement National et des Mourabitoun alors que celles des Forces Libanaises s’entassent dans leurs dépôts. A l’Ouest, plus personne n’a le droit de circuler en tenue de combat, alors qu’à l’Est, les miliciens des Forces Libanaises circulent avec leurs armes et tenue militaire », déclarent-ils. Voilà donc la vieille polémique relancée. En dépit des efforts du président de la République d’y mettre un terme. Au cours de sa réunion avec le syndicat de la presse, cheikh Amine a réaffirmé sa détermination à appliquer le plan de sécurité à tout le territoire libanais. Mais en attendant d’éliminer les derniers obstacles, il a bien fallu commencer par Beyrouth-Ouest, le reste suivra. Il n’est nul besoin pour autant d’attaquer l’Etat ou son armée.

Ces arguments ne réussissent pas à convaincre tous ceux qui réclament l’entrée de l’armée à l’Est dans les plus brefs délais. Pour certains d’entre eux, la cause du retard est simple : cheikh Amine Gemayel craint de prendre une telle décision, avant que le commandement des Forces Libanaises n’ait exprimé son accord à une telle démarche. Selon ces mêmes sources, il y aurait même un conflit entre le président de la République et les Forces Libanaises. Celles-ci refusent de remettre leurs armes à l’armée libanaise tant qu’il  y aura au Liban des forces étrangères. Que palestiniens, syriens et israéliens se retirent et les Forces Libanaises remettront alors leurs armes à l’armée. De toute façon, elles n’ont jamais porté leurs armes contre la légalité, mais bien pour défendre cette dernière et pour sauver la patrie en danger. C’est pourquoi on ne peut les traiter comme les autres milices qui ont pris les armes aux côtés des étrangers.

La presse étrangère s’est emparée de ces rumeurs, adoptant la version d’un conflit opposant le président et le commandement des Forces Libanaises. Certains quotidiens étrangers ont même été jusqu’à prévoir une confrontation directe entre le nouveau régime et les Forces Libanaises. Dans le cadre de cette analyse, on affirme que le nouveau régime ne peut accepter d’avoir en face de lui une « milice » aussi importante que les Forces Libanaises, ayant son propre système de sécurité et sa propre zone d’influence. Le maintien des Forces Libanaises dans leur puissance actuelle risquerait de porter un coup à l’unité des rangs et de raviver l’opposition musulmane qui, elle, ne cache pas son désir de voir les milices chrétiennes dissoutes. Les pressions arabes et étrangères tentent de pousser le régime à tenir compte des souhaits musulmans.

Pourtant, l’armée libanaise a commencé à se déployer dans les régions Est, faisant une sorte de ceinture de sécurité autour d’Achrafieh. Cela n’a pas pour autant rassuré certains leaders musulmans qui continuent à craindre un conflit ouvert lorsqu’il faudra passer à l’étape des perquisitions et du ramassage des armes. Les craintes ont augmenté à la suite des combats qui ont opposé le PSP aux Forces Libanaises à Aley. Certains ont accusé les Forces Libanaises d’avoir provoqué ces combats, en multipliant leurs barrages sur la route principale. Mais c’est oublier le rôle insidieux joué par les israéliens, afin de justifier leur refus de se retirer de la région.

Désormais, et si l’armée prend réellement en charge la sécurité dans la région, les Forces Libanaises devraient se retirer. A moins qu’elles ne s’y décident que lorsque les syriens, les palestiniens et les israéliens auront quitté le Nord, la Békaa et tout le Liban.

Mais qu’en est-il au juste du soi-disant conflit entre cheikh Amine et le commandement des Forces Libanaises ? Et pourquoi a-t-on soulevé maintenant ce problème ?

A propos du déploiement de l’armée à l’Est, le quotidien Al-Amal, en date du 12 octobre, écrit : « Beyrouth-Est n’était pas occupée et ne s’est jamais opposée à l’armée. De même, elle ne s’est jamais considérée comme indépendante du Liban. Mais le Liban lui-même était absent de partout, sauf de cette zone appelée Beyrouth-Est… Les armes de Yasser Arafat auraient pu submerger toute la région. C’est pourquoi il faut que l’armée s’en empare entièrement. Quant aux autres armes, elles n’ont pas besoin de perquisitions. Elles sont à la disposition de l’armée libanaise. Elles ne représentent pas des velléités de pouvoir, mais des craintes justifiées… Pourquoi vouloir nous mettre sur le même plan que celui des organisations palestiniennes ? ».

Cet article du quotidien Al-Amal a suscité une vague de tension et de crainte pour l’avenir dans les milieux musulmans. Certains leaders se sont même adressés à Chafic Wazzan, réclamant une position franche du président de la République à ce sujet. Ce qui a fait dire à Saëb Salam que la position des Kataëb par rapport au nouveau président oscille entre l’appui total au déploiement des forces de la légalité, et le refus que l’on réserve le même sort aux armes des organisations palestiniennes et à celles des Forces Libanaises. Est-ce une manière de préparer l’intégration des Forces Libanaises aux forces de la légalité, telle que l’avait prévue le président disparu, cheikh Bachir, et qui avait en grande partie provoqué la décision des leaders sunnites de boycotter la séance de l’élection du 23 août ?

Saëb Salam continue à refuser cette formule. Selon lui, le président Gemayel n’a qu’une solution : dissoudre les Forces Libanaises comme il l’a fait avec les autres milices et compter uniquement sur l’armée et les FSI pour préserver le pays de toute intervention étrangère. C’est devenu désormais possible.

D’autres leaders de Beyrouth-Ouest ont considéré l’article d’Al-Amal comme une menace adressée à cheikh Amine. Il faut comprendre ainsi l’article, disent-ils : « Les Forces Libanaises refusent d’être traitées comme les autres milices de Beyrouth-Ouest. Elles acceptent seulement de déplacer quelques-unes de leurs armes hors de la capitale et de ne plus laisser leurs éléments circuler en armes ».

Dans ces conditions, que peut-il se passer ? Selon ces mêmes analystes, deux scénarios sont possibles :

1-Le plan de sécurité s’arrête à Achrafieh. L’armée n’y entrera pas et n’y fera pas de perquisitions.

2-L’armée essaye quand même d’entrer, quitte à se heurter aux Forces Libanaises. Son déploiement pourrait alors devenir de pure forme.

A moins que le président Gemayel ne rentre de Washington avec une décision de dissoudre toutes les milices, afin qu’il n’y ait plus au Liban d’autre présence armée que celle des « forces légales ». Une telle décision est toutefois liée à un accord palestino-syro-israélien de retrait du Liban. Selon les sources de ces mêmes leaders, l’Administration américaine semble déterminée à obtenir le retrait des forces étrangères du Liban. Mais elle se heurte au problème du Sud, problème qui ne peut être résolu rapidement. C’est pourquoi la question des Forces Libanaises demeurera posée longtemps encore.

Les responsables des Forces Libanaises, de leur côté, voient la situation sous un tout autre angle. Pour eux, il n’y a aucun conflit avec le nouveau régime, ni même aucune possibilité de conflit. De toute façon, les Forces Libanaises ont porté les armes lorsque l’Etat n’en avait pas, contre les étrangers et leurs alliés libanais. Elles ont été et sont toujours le pilier de la cause libanaise. Leur rôle en a fait un élément indiscutable de la réalité politique libanaise, et une garantie de la sécurité des chrétiens libanais. Elles ne peuvent donc disparaître tant que cette garantie ne sera pas assurée. Les Forces Libanaises ne se heurtent donc pas à la légalité, elles la rejoignent.

Cette définition du rôle des Forces Libanaises est interprétée par certains comme une démarche positive, puisqu’elle ouvre la voie au dialogue avec le nouveau régime. Mais elle n’élimine pas les craintes, renforcées encore par le dernier discours d’Edmond Rizk au cours d’une messe à la mémoire de cheikh Bachir Gemayel, dans lequel il a notamment déclaré : « Les Forces Libanaises demeureront pour poursuivre leur mission… ».

C’aurait pu être un discours comme tant d’autres s’il n’avait été prononcé quelques heures après l’accord de cessez-le-feu à Aley. Ces paroles ont donc paru comme une provocation. Elles ont semblé contredire la volonté du nouveau régime de rétablir la souveraineté libanaise sur l’ensemble du territoire. Mais en réalité, contrairement à la volonté de certains, le régime veut avancer pas à pas. Cheikh Amine a précisé ce point au cours de sa réunion avec le syndicat de la presse. Il a déclaré aussi que l’armée a été obligée de commencer à appliquer le plan de sécurité à cause du refus israélien de se retirer de Beyrouth-Ouest si l’armée libanaise de s’y déploie pas. De plus, les possibilités de l’armée ne lui permettent pas de se déployer dans toute la capitale d’un coup. Sans compter que la situation à Beyrouth-Ouest est différente de celle de Beyrouth-Est. Dans la seconde, il n’y a qu’une force alors que dans la première, c’était un véritable mélange d’organisations et d’armes diverses qui constituaient un réel danger pour la sécurité du citoyen.

Il n’y a donc aucun conflit ni stratégique ni tactique entre les Forces Libanaises et le président Gemayel. Le malentendu est venu de l’insistance de certaines factions politiques de n’examiner la situation que sous un seul angle. De nombreux leaders musulmans et des parties internationales sont tombés dans ce piège. Mais une chose est sûre : cheikh Amine ne demandera pas aux Forces Libanaises de livrer leurs armes à l’armée tant que les forces étrangères ne se seront pas retirées de tout le Liban.

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