Assassinat de cheikh Bachir Gemayel : les nouveaux éléments de l’enquête (par Philippe Abi Akl) – Nouveau Magazine numéro 1321 du 27 novembre 1982

Bachir Gemayel, Discours et Textes

La semaine dernière, la décision a été prise en Conseil des ministres de déférer l’affaire de l’assassinat de cheikh Bachir Gemayel, crime contre l’Etat par excellence, devant la Haute Cour de Justice.

Entre-temps, les Forces Libanaises ne chôment pas. Leurs services compétents poursuivent inlassablement les recherches et l’enquête avance à pas de géant. Mais ni Habib Chartouni, l’accusé, ni le dossier de l’affaire ne seront remis à l’Etat avant que celui-ci ne se soit engagé à rendre publics les résultats de l’enquête et à prendre contre les criminels les sanctions les plus dures prévues par la loi, déclare un responsable des FL ; et il ajoute que tous les autres détenus, initialement au nombre de 70 environ, ont été relâchés après avoir été interrogés sur les circonstances du drame et sur les événements dont ils se sont dits avoir été les témoins. Quant à Habib Chartouni, il est rapidement passé aux aveux ; il a raconté comment il avait préparé ce crime odieux, cité les noms de ses complices, de ses instigateurs, de leurs agents à l’étranger ; il a même reconnu avoir déjà touché une avance de 100000 livres libanaises et avoir obtenu des promesses pour l’avenir.

Il semble que Chartouni ait tout dit. Il ne reste donc plus qu’à veiller sur sa sécurité et à empêcher que quelqu’un puisse l’atteindre et le faire disparaître, car sans son témoignage, on ne pourrait plus remonter la filière.

L’homme qui a dicté son crime à Chartouni, qui lui a fourni l’explosif et indiqué le moyen d’opérer, se trouve toujours au Liban. Il vit actuellement dans la Békaa et non à l’Ouest de Beyrouth comme il avait été chuchoté. Il avait passé quelque temps dans une capitale européenne, pour revenir s’installer dans la Békaa et suivre de près le déroulement des événements. Il s’agit, dit-on, d’un membre affilié à un parti qui a joué un rôle important dans la guerre libanaise, collaborant avec les services de renseignements d’un pays arabe. Il avait connu Chartouni alors qu’ils s’entraînaient tous deux au terrorisme en Europe. Il travaille pour le compte de services de renseignements arabes et étrangers.

Aujourd’hui, les efforts se multiplient pour mettre la main sur cet homme et éviter que les autres complices ne soient tués. On parle déjà de plusieurs morts suspectes, ou de plusieurs personnes disparues dans des conditions obscures. Certains témoins appelés à l’enquête ne se sont jamais présentés et nul n’a pu retrouver leurs traces.

Des équipes spécialisées ont été chargées d’enquêter au sujet des suspects tant à l’intérieur du Liban qu’en dehors des frontières, de se contenter d’observer certains d’entre eux, mais aussi d’en arrêter quelques-uns, d’une manière ou d’une autre selon les possibilités. Mais qu’y a-t-il de nouveau sur le plan de l’enquête elle-même ? On sait maintenant que les explosifs ont été préparés au Japon ; il s’agit d’un mélange à la fois incendiaire et destructeur, de très grande portée. La force de poussée était orientée vers le bas et dans plus d’une direction ; voilà pourquoi les piliers de l’immeuble sont tombés sans que pour autant l’appartement dans lequel la charge était placée ne soit démoli.

Quoi qu’il en soit, on sait avec certitude que l’explosif a été importé du Japon depuis juillet dernier. Il a été transporté par avion via le Koweït, la Syrie, puis à Beyrouth-Ouest, avant d’être déposé au quartier Nazareth. La valise contenant la charge a passé de main en main, sans que parfois les porteurs ne sachent ce qu’ils transportaient. En possession de cette information, des enquêteurs se sont rendus sur place pour obtenir des renseignements précis sur la manière dont l’explosif a été obtenu, pour savoir comment généralement se passent de telles opérations et qui leur sert de couverture.

En parallèle, une délégation a pris l’avion pour l’Allemagne de l’Ouest afin d’étudier avec les experts allemands en matière d’explosifs, les éléments dont était composée la charge, leur efficacité et d’autres questions ayant trait à la sécurité. De plus, la délégation demandera la participation des services allemands pour obtenir des renseignements sur certaines personnes, après qu’il ait été vivement question de la large complicité d’un responsable palestinien, qui vit en Allemagne, dans l’attentat contre cheikh Bachir Gemayel. Les enquêteurs partis au Japon et en Allemagne sont déjà rentrés et ils ont soumis leurs rapports aux responsables des Forces Libanaises.

Selon les premières découvertes, il s’avère que l’instigateur du crime exécuté par Habib Chartouni habitait l’Ouest de Beyrouth, qu’il possédait deux domiciles et avait disparu trois jours avant l’attentat. On sait maintenant, à coup sûr, où il se trouve, même s’il se déplace constamment d’un endroit à l’autre, toujours dans la même région.

Mais c’est tout ce que nous avons pu savoir jusqu’à présent. Le silence total a été recommandé  autour de l’affaire afin que l’enquête puisse suivre son cours sans entrave. Rien ne doit filtrer pour le moment.

Cependant, tous les spécialistes en matière criminelle affirment qu’un crime de cette importance ne peut être le fait d’individus, ni le fait d’une faction locale seule. Habib Chartouni a certainement été l’instrument d’organisations importantes. Ceux qui ont agi ont sans doute voulu changer le cours de l’histoire du Liban. Habib Chartouni peut-il avoir été guidé par sa seule idéologie ? Nul ne le croit. D’ailleurs, personne n’ignore que les services secrets étrangers avaient des intérêts spécifiques au Liban, que l’élection de cheikh Bachir pouvait entraver, et que plusieurs commandements et organisations avaient décidé au lendemain du 23 août de quitter le Liban et ont renoncé à leur projet après l’assassinat du président-élu.

Advertisements

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s