Il y a dix-huit ans tombait le Dr Elie Zayek. Je n’oublierai jamais! (Fouad Abou Nader in L’Orient-Le Jour du samedi 19 janvier 2008)

Elias Zayek, Fouad Abou Nader

Je n’oublierai jamais nos débuts de combattants au sein de la troupe des “Begins” où nous essayions de pousser nos connaissances et nos capacités au maximum pour rattraper nos aînés. Pour arriver à ce stade avancé, il fallait participer aux entraînements de nuit à Ghosta, en sus des week-ends, et surtout seconder les anciens dans les entraînements des jeunes recrues dans les différentes régions. Pour cela, nous étions obligés de nous absenter les nuits et parfois de faire l’école buissonnière. Que de fois, pour justifier ces absences périodiques, nous avons dû dire à nos parents que toi, tu venais étudier chez moi et moi chez toi. Heureusement qu’ils n’ont jamais pensé à se téléphoner, sinon quels grands menteurs nours aurions été!

Je n’oublierai jamais notre baptême du feu à Dékouané, en 1974, et la fameuse nuit de février 1975 où nous avons eu l’honneur de faire la connaissance de Yasser Arafat après avoir été arrêtés par ses miliciens à Barbir. Nous devions assister, ce soir-là, à la destruction de ta voiture sous nos yeux. Et puis, il y a eu ces sombres années 1975-1976 qui ont vu partir beaucoup de nos camarades. Je n’oublierai surtout pas cette nuit glaciale de janvier 1976 quand, rentrant d’une mission dans les anciens souks de Beyrouth, je fus blessé pour la première fois alors que tu n’étais qu’à quelques mètres de moi. C’est toi qui me mît le bandage pour arrêter le saignement et pris le risque de me transporter à l’hôpital, alors que l’ennemi tentait de nous encercler. C’est la première fois que je t’ai vu perdre ton sang-froid et ton flegme qui sont devenus si légendaires par la suite. Tu avais la hantise que je n’arrive pas à temps à l’hôpital.

Je n’oublierai jamais cette nuit du 1er mai 1976 où on devait absolument faire une contre-attaque dans la région du port, et ce pour stopper l’avance de l’ennemi. Bachir fit appel à toi, toi le dernier “Begin” encore debout (le reste de la troupe ayant été blessé ou tué) pour commander cette attaque. Il avait besoin d’un chef charismatique pour relever le moral de la troupe, qui était au plus bas. Tu étais respecté par tous et pouvais entraîner nos jeunes recrues derrière toi. Ils avaient confiance en toi. Tu as réussi ce soir-là, au-delà de nos espérances. Tu as repoussé la percée de l’ennemi et tu as stabilisé le front d’une façon définitive. Le prix à payer, encore une fois, a été lourd. Beaucoup de nos camarades sont tombés, tel Michel Yared, et toi tu as été blessé à la jambe. Tu as refusé d’être évacué sur-le-champ avant de t’assurer que la relève prenait position pour maintenir les acquis sur le terrain et pour éviter une éventuelle panique chez nos jeunes. C’était à mon tour, ce matin, de te conduite à l’hôpital et surtout, tâche si délicate et ingrate, d’aller informer Nina de ta blessure et de la conduire chez toi. J’ai oublié de te dire qu’à l’aube de ce matin-là, Nina attendait à la fenêtre toute la nuit celui qui allait venir lui annoncer une mauvaise nouvelle te concernant; elle avait été réveillée de son sommeil par cette angoisse prémonitoire des mères, qui malheureusement s’avéra justifiée par la suite. Le destin a voulu que ce soit moi qui lui annonce cette mauvaise nouvelle et de subir, en prime, la douche froide de Nina! Mais tu étais vivant, et pour nous c’était l’essentiel.

Je n’oublierai jamais ce 6 septembre 1983, lors de la bataille de la Montagne, quand tu avais appris que j’avais été blessé au front et que tu avais décidé de sortir de l’hôpital où tu étais en convalescence après avoir subi la seconde opération chirurgicale à la jambe. Tu avais tout compris, tout seul: il ne fallait pas que le moral des troupes soit ébranlé et il fallait à tout prix mainteni le momentum de la bataille pour réussir au plus vite la jonction géographique avec notre troupe qui se battait dans la région de Bhamdoun. Cette jonction fut achevée grâce à toi et à ta présence physique sur le terrain. On ne se lassait pas de raconter comment tu te déplaçais sur le front avec tes “deux porteurs” qui te transportaient sur une chaise parce que tu ne pouvais ni ne devais marcher. Malgré ta douleur physique, tu savais garder ton sens de l’humour même durant les moments les plus critiques et difficiles. Cette force tranquille qui émanait de toi donnait aux jeunes gens la sérénité, le courage et le sens du dépassement.

Je n’oublierai jamais ton sens du devoir, ton abnégation, ta fidélité à tes camarades, ta droiture, ton panache, ta façon de donner sans compter, ta façon d’accepter les rôles les plus ingrats avec sourire, modestie, courage et surtout avec cette foi inébranlable que tu avais en notre cause. Je ne fais que répéter les mots que Bachir t’avais écrits dans sa lettre qu’il t’avait fait parvenir à Zahlé, lors de la fameuse bataille de 1981.

Mais ce que je n’oublierai jamais, mon cher Elie, c’est le jour de ton départ. Comment aurais-je jamais pu imaginer que tu tomberais à Achrafieh, lâchement assassiné! Comment pouvais-je expliquer à Nina, Maya, Mireille, Georges, Joseph et tes amis la cause de ta mort si incompréhensible et injuste? Dans notre pays, on assassine les héros au lieu de les glorifier et on récompense les assassins.

Dix-huit ans après, tu es toujours présent parmi nous.

Je n’oublierai jamais!

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