Mise en garde des vétérans FL: “La patience a des limites” (L’Orient-Le Jour du lundi 6 février 2006)

Discours et Textes

Le comité des vétérans et des fondateurs des Forces Libanaises a tenu hier une réunion extraordinaire afin d’évaluer la situation née des actions subversives perpétrées hier à Achrafieh par des manifestants fondamentalistes.

Dans un communiqué publié à l’issue de la réunion, les vétérans et les fondateurs des FL ont vivement dénoncé le laxisme du gouvernement face à la manifestation d’hier, soulignant à ce propos que les responsables savaient parfaitement qu’une manifestation était prévue dans le secteur et qu’elle pourrait viser l’ambassade du Danemark. Faisant assumer au gouvernement, et plus particulièrement au ministre de l’Intérieur, la responsabilité de ce qui s’est produit à Achrafieh, le communiqué a invité les ministres chrétiens à boycotter les séances du Conseil des ministres jusqu’à ce que les responsables des incidents d’hier soient traduits en justice.

Rendant hommage à “l’attitude responsable des habitants d’Achrafieh”, les vétérans FL soulignent, en conclusion: “Nous nous engageons à rester aux côtés de notre population, comme nous l’avons toujours fait. Nous soulignons que, désormais, nous sommes responsables de notre population, et nos régions ne resteront pas ouvertes aux comploteurs. La patience a des limites”.

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Gemayel à Salam : venez voir – Nouveau Magazine numéro 1330 du 29 janvier 1983

Discours et Textes, Kataëb, Phalanges Libanaises, Pierre Gemayel

Cheikh Pierre Gemayel a invité son vieil ami Saëb Salam à venir lui-même visiter toutes les positions du parti Kataëb et des Forces Libanaises, pour constater par lui-même que rien n’est vrai de ce qui se dit concernant la présence d’otages. Le chef supérieur des Kataëb a déclaré que de multiples tentatives étaient entreprises pour jeter la zizanie entre lui et le président Salam, en essayant de faire croire à ce dernier que ceux qui avaient disparu lors de l’invasion israélienne se trouvaient entre les mains des membres de son parti.

Cheikh Pierre a également affirmé au Premier ministre M. Wazzan que les Kataëb ne détenaient que 11 personnes, lesquelles subissaient des interrogatoires pour des méfaits dont elles ont été accusées.

Jusqu’au sacrifice… 46 ans au service de la nation – Nouveau Magazine numéro 1322 du 4 décembre 1982

Bachir Gemayel, Camille Chamoun, Discours et Textes, Fadi Freim, Kataëb, Phalanges Libanaises, Pierre Gemayel

L’affiche du 46e anniversaire de la fondation du parti Kataëb n’a jamais paru aussi vraie, n’a jamais pris une telle ampleur. Il y a foule, ce dimanche matin à Antélias. Une foule venue surtout comme en pèlerinage. Venue aussi pour un dernier hommage à celui qui, tout en appartenant au parti, était devenu le bien de tous les libanais. Et comment ne pas l’évoquer en un tel anniversaire ? Comment ne pas se rappeler le 45e anniversaire devenu « le jour de la promesse » et qui a marqué le véritable début de la bataille politique de cheikh Bachir ?

Fanfare, police militaire, gardes, toute la machine Kataëb est là pour célébrer le 46e anniversaire du parti. Elle a du mal à refouler les multiples sympathisants. Mais cette année, pas de défilé militaire ni de manifestation à ciel ouvert. Le parti est en deuil. Et cela se sent dans les moindres détails, se lit sur tous les visages. Dans la salle, les invités sont déjà là. Un rang pour les ministres, un rang pour les diplomates, un rang pour les députés, un autre pour les membres du bureau politique et un autre pour l’état-major des Forces Libanaises. Après l’entrée remarquée de Fady Frem, suivie de celle de cheikh Pierre Gemayel et du président Camille Chamoun, bras dessus bras dessous comme toujours, Joseph Hachem prend la parole. Il prononce un poème, presque une homélie qui donne la chair de poule à tout l’auditoire. Vient ensuite le tour de Charles Malek qui expose longuement la longue lutte des Kataëb à travers l’histoire du Liban. « Vous êtes placés désormais sous le microscope de l’Histoire qui surveille tous vos gestes et vos actes ». Le Dr. Malek expose ensuite les douze questions que l’on pose aujourd’hui aux Kataëb et au Liban en entier. Douze questions qui nous rappellent la gravité de l’heure et nous obligent à prendre conscience des multiples obstacles et des responsabilités historiques qu’il nous reste à assumer. C’est plus qu’un discours, c’est une étude qu’il faut longuement méditer.

Après Charles Malek, Edmond Rizk monte sur la tribune. Place alors aux élans enflammés et au ton passionné qui provoquera souvent les applaudissements de la foule. Edmond Rizk sait tenir son auditoire en haleine et, en parlant de cheikh Pierre Gemayel, l’ami, le guide, le père du martyr et de tous les martyrs, des larmes brillent dans ses yeux.

Avec Fady Frem, le ton est tout à fait différent. Avec des mots simples, précis, directs, il expose les grandes lignes de la politique des Forces Libanaises, tout en se mettant à la disposition totale du président de la République. Quoique court, son discours était celui que l’on attendait le plus et qui, d’ailleurs, a le plus marqué cette cérémonie : la reconnaissance au parti, l’allégeance à cheikh Amine, la coexistence intercommunautaire, la nouvelle équation libanaise et les relations israélo-libanaises. Tels ont été les thèmes de son allocution, réaliste et courageuse, dans le style habituel des Forces Libanaises. Que ceux qui avaient encore des doutes, se rassurent : Fady Frem a bel et bien repris le flambeau, avec émotion, certes, mais aussi avec force. « Je m’engage devant tous les libanais à ce que les Forces Libanaises demeurent fidèles à la voie tracée par le président martyr ; cheikh Bachir est vivant en nous ».

Elias Rababi, avec sa verve habituelle, prend à son tour la parole, défendant l’option militaire des Kataëb et faisant un tour d’horizon des multiples occupations qui se disputent le sol libanais. Pour terminer, un cri d’espoir et un appel à la collaboration avec le chef de l’Etat, ultime recours et détenteur du sort de la nation… Après 46 ans au service de la patrie, 46 ans allant jusqu’au plus grand des sacrifices, ce n’est certainement pas aujourd’hui que les Kataëb feront défaut au chef de l’Etat.

Assassinat de cheikh Bachir Gemayel : les nouveaux éléments de l’enquête (par Philippe Abi Akl) – Nouveau Magazine numéro 1321 du 27 novembre 1982

Bachir Gemayel, Discours et Textes

La semaine dernière, la décision a été prise en Conseil des ministres de déférer l’affaire de l’assassinat de cheikh Bachir Gemayel, crime contre l’Etat par excellence, devant la Haute Cour de Justice.

Entre-temps, les Forces Libanaises ne chôment pas. Leurs services compétents poursuivent inlassablement les recherches et l’enquête avance à pas de géant. Mais ni Habib Chartouni, l’accusé, ni le dossier de l’affaire ne seront remis à l’Etat avant que celui-ci ne se soit engagé à rendre publics les résultats de l’enquête et à prendre contre les criminels les sanctions les plus dures prévues par la loi, déclare un responsable des FL ; et il ajoute que tous les autres détenus, initialement au nombre de 70 environ, ont été relâchés après avoir été interrogés sur les circonstances du drame et sur les événements dont ils se sont dits avoir été les témoins. Quant à Habib Chartouni, il est rapidement passé aux aveux ; il a raconté comment il avait préparé ce crime odieux, cité les noms de ses complices, de ses instigateurs, de leurs agents à l’étranger ; il a même reconnu avoir déjà touché une avance de 100000 livres libanaises et avoir obtenu des promesses pour l’avenir.

Il semble que Chartouni ait tout dit. Il ne reste donc plus qu’à veiller sur sa sécurité et à empêcher que quelqu’un puisse l’atteindre et le faire disparaître, car sans son témoignage, on ne pourrait plus remonter la filière.

L’homme qui a dicté son crime à Chartouni, qui lui a fourni l’explosif et indiqué le moyen d’opérer, se trouve toujours au Liban. Il vit actuellement dans la Békaa et non à l’Ouest de Beyrouth comme il avait été chuchoté. Il avait passé quelque temps dans une capitale européenne, pour revenir s’installer dans la Békaa et suivre de près le déroulement des événements. Il s’agit, dit-on, d’un membre affilié à un parti qui a joué un rôle important dans la guerre libanaise, collaborant avec les services de renseignements d’un pays arabe. Il avait connu Chartouni alors qu’ils s’entraînaient tous deux au terrorisme en Europe. Il travaille pour le compte de services de renseignements arabes et étrangers.

Aujourd’hui, les efforts se multiplient pour mettre la main sur cet homme et éviter que les autres complices ne soient tués. On parle déjà de plusieurs morts suspectes, ou de plusieurs personnes disparues dans des conditions obscures. Certains témoins appelés à l’enquête ne se sont jamais présentés et nul n’a pu retrouver leurs traces.

Des équipes spécialisées ont été chargées d’enquêter au sujet des suspects tant à l’intérieur du Liban qu’en dehors des frontières, de se contenter d’observer certains d’entre eux, mais aussi d’en arrêter quelques-uns, d’une manière ou d’une autre selon les possibilités. Mais qu’y a-t-il de nouveau sur le plan de l’enquête elle-même ? On sait maintenant que les explosifs ont été préparés au Japon ; il s’agit d’un mélange à la fois incendiaire et destructeur, de très grande portée. La force de poussée était orientée vers le bas et dans plus d’une direction ; voilà pourquoi les piliers de l’immeuble sont tombés sans que pour autant l’appartement dans lequel la charge était placée ne soit démoli.

Quoi qu’il en soit, on sait avec certitude que l’explosif a été importé du Japon depuis juillet dernier. Il a été transporté par avion via le Koweït, la Syrie, puis à Beyrouth-Ouest, avant d’être déposé au quartier Nazareth. La valise contenant la charge a passé de main en main, sans que parfois les porteurs ne sachent ce qu’ils transportaient. En possession de cette information, des enquêteurs se sont rendus sur place pour obtenir des renseignements précis sur la manière dont l’explosif a été obtenu, pour savoir comment généralement se passent de telles opérations et qui leur sert de couverture.

En parallèle, une délégation a pris l’avion pour l’Allemagne de l’Ouest afin d’étudier avec les experts allemands en matière d’explosifs, les éléments dont était composée la charge, leur efficacité et d’autres questions ayant trait à la sécurité. De plus, la délégation demandera la participation des services allemands pour obtenir des renseignements sur certaines personnes, après qu’il ait été vivement question de la large complicité d’un responsable palestinien, qui vit en Allemagne, dans l’attentat contre cheikh Bachir Gemayel. Les enquêteurs partis au Japon et en Allemagne sont déjà rentrés et ils ont soumis leurs rapports aux responsables des Forces Libanaises.

Selon les premières découvertes, il s’avère que l’instigateur du crime exécuté par Habib Chartouni habitait l’Ouest de Beyrouth, qu’il possédait deux domiciles et avait disparu trois jours avant l’attentat. On sait maintenant, à coup sûr, où il se trouve, même s’il se déplace constamment d’un endroit à l’autre, toujours dans la même région.

Mais c’est tout ce que nous avons pu savoir jusqu’à présent. Le silence total a été recommandé  autour de l’affaire afin que l’enquête puisse suivre son cours sans entrave. Rien ne doit filtrer pour le moment.

Cependant, tous les spécialistes en matière criminelle affirment qu’un crime de cette importance ne peut être le fait d’individus, ni le fait d’une faction locale seule. Habib Chartouni a certainement été l’instrument d’organisations importantes. Ceux qui ont agi ont sans doute voulu changer le cours de l’histoire du Liban. Habib Chartouni peut-il avoir été guidé par sa seule idéologie ? Nul ne le croit. D’ailleurs, personne n’ignore que les services secrets étrangers avaient des intérêts spécifiques au Liban, que l’élection de cheikh Bachir pouvait entraver, et que plusieurs commandements et organisations avaient décidé au lendemain du 23 août de quitter le Liban et ont renoncé à leur projet après l’assassinat du président-élu.

Fady Frem : « Nos ressources sont illégales… La présence palestinienne, syrienne et israélienne aussi » – Nouveau Magazine numéro 1320 du 20 novembre 1982

Amine Gemayel, Bachir Gemayel, Discours et Textes, Fadi Freim, Kataëb, Phalanges Libanaises

« Je pense souvent à ma mort, avait dit cheikh Bachir à Magazine, le 12 avril 1980. Mais je ne crois pas que ma ligne politique disparaîtrait avec moi. Dans le cadre des Forces Libanaises, nous sommes une dizaine de jeunes gens aussi valables, aussi purs les uns que les autres. Le jour où il y aura une défaillance au niveau de notre commandement, ils seront plusieurs à pouvoir prendre la relève et diriger peut-être mieux que moi… ».

Parce que le Liban a aimé Bachir, et que ce dernier avait pris une dimension internationale, nous nous devons aujourd’hui d’essayer de connaître ses héritiers politiques et militaires. Pour Magazine, le nouveau commandant en chef des Forces Libanaises a « enfreint » la consigne qui lui interdit de quitter le Conseil Militaire. Fady Frem est venu dans nos locaux, sans garde de corps –, mais avec Fady Hayeck –, simple, comme l’était son illustre prédécesseur. Avec franchise, il a répondu à toutes nos questions, parfois avec impatience, mais le plus souvent avec émotion. Son héritage aux FL est lourd et presque grandiose. Se sent-il en mesure de l’assumer ? « L’avenir seul le dira », avoue-t-il, sans hésiter. En attendant, voici donc le nouveau visage des Forces Libanaises, à travers celui de leur jeune chef.

 

Où en est l’enquête sur l’assassinat de cheikh Bachir ?

L’enquête est très délicate. C’est pour cela que rien ne filtre. Ce qui a été publié jusqu’à présent concerne uniquement la « mécanique » de l’assassinat, c’est-à-dire l’exécutant et la manière de l’exécution. Il nous reste à voir qui est derrière l’affaire, un parti libanais ou un Etat étranger. Nous ne pouvons rien divulguer à ce sujet avant d’avoir des preuves concrètes.

Mais « l’affaire Chartouni » a été interprétée comme un ballon d’essai pour détourner l’attention des libanais d’éventuelles complicités au sein des Forces Libanaises.

Cette interprétation est dénuée de tout fondement. De toute façon, l’enquête est presque terminée lorsqu’elle sera publiée, tout deviendra clair et vous saurez que « l’affaire Chartouni » n’est nullement un ballon d’essai. L’auteur de l’assassinat est bel et bien Habib Chartouni, manipulé à plusieurs niveaux et il n’a bénéficié d’aucune complicité au sein des Forces Libanaises.

Le fait d’avoir divulgué le nom de Chartouni ne freine-t-il pas l’enquête ?

Non. Nous avons les moyens de remonter toute la filière.

Même s’il s’agit d’aller au-delà des frontières libanaises ?

S’il le faut, oui.

Comment estimez-vous l’étendue de la perte de cheikh Bachir pour les Forces Libanaises ?

Au cours des derniers mois, les Forces Libanaises ont pris une dimension – militaire mais aussi politique – internationale, due à cheikh Bachir Gemayel. Elles étaient devenues une plateforme pour cet essor. Avec la mort de cheikh Bachir, nous avons énormément perdu. Mais ce qui nous console, c’est que les institutions qu’il a conçues, créées et commandées continuent à fonctionner normalement.

Cheikh Bachir avait-il évoqué avec vous l’éventualité de sa disparition ?

Oui. Il l’a mentionnée plusieurs fois. Au cours de toutes nos réunions, il insistait pour que nous accomplissions un travail systématique, sur le plan de l’organisation. « Il ne faut pas s’attacher aux personnes », disait-il toujours. Tout était donc prévu en conséquence.

Si l’un de nous s’en allait, quelqu’un devait aussitôt le remplacer. « Personne ne doit être indispensable », ajoutait-il encore. Toute notre œuvre s’engageait donc dans cette voie.

Mais n’en a-t-il jamais parlé plus directement ?

Non. Au cours de nos années ensemble, il n’en a jamais été question qu’au niveau de l’organisation. Il faisait alors allusion non seulement à sa propre disparition, mais à celle de n’importe lequel d’entre nous.

Pensez-vous que tout peut continuer sans lui ?

Oui. Avec cheikh Bachir, nous avions des objectifs. Nous les avons toujours ; ils sont à la fois stratégiques et tactiques. Les Forces Libanaises continuent donc à œuvrer en ce sens.

N’y a-t-il pas eu, toutefois, une période de flottement ?

Sur le terrain, non. Il y a eu un flottement en chacun de nous, parce que nous avons subi une grande perte. Chacun de nous a ressenti en lui-même une sorte de dépression. Mais nous sommes parvenus à la surmonter, avec le temps.

Il n’y a pas eu d’effritement, même passager…

Non. Tout le monde a pu d’ailleurs constater que sur le terrain, la réaction des Forces Libanaises a été très solide.

Finalement, on peut reprendre la phrase américaine : « Les hommes partent, le système reste… »

Même pas. Avec cheikh Bachir, c’est presque  le cœur que nous avons perdu. C’est pour cela qu’aujourd’hui, en tant que Forces Libanaises, nous devons redoubler d’efforts pour combler ce vide.

On parle pourtant d’une certaine scission au sein des FL, entre les partisans de cheikh Amine et les autres…

C’est dénué de tout fondement. Il n’y a aucune scission au sein des FL. Cette rumeur est due au fait qu’il y a eu un vide laissé par la disparition de cheikh Bachir. Pendant une certaine période, nous n’avons pas eu de position claire, parce que cheikh Bachir était notre voix et celle-ci se trouvait brusquement coupée. C’est ce qui a peut-être fait croire à un effritement ou à une scission. Petit à petit, nous remontons la pente et nous atteindrons bientôt, si ce n’est le niveau où nous étions avec cheikh Bachir, du moins un niveau valable.

Qui est Fady Frem ?

J’ai commencé mes activités au sein du parti Kataëb en 1969. Je suis entré dans la milice du parti. Je suis ensuite devenu membre d’une unité de commandos de cette même milice jusqu’en 1976, où toutes les forces de la Résistance libanaise se sont regroupées. En 1978, j’étais en charge du service des renseignements des Forces Libanaises. En attendant, j’ai fait des études de génie chimique à l’AUB. Je me suis ensuite rendu aux Etats-Unis pour faire ma maîtrise en gestion industrielle. J’y suis resté une année. Je suis rentré en 1980. J’ai été alors nommé « sous-chef » d’état-major. C’était en septembre 1980. Après la bataille de Zahlé, je suis devenu chef d’état-major. Le 13 septembre 1982, j’ai été élu commandant en chef des Forces Libanaises.

Votre promotion est-elle due à vos relations personnelles avec cheikh Bachir ou à une progression normale, au sein d’un système ?

Je connaissais cheikh Bachir depuis 1970. Une relation personnelle nous liait donc. Mais je crois avoir suivi le parcours normal de promotion dans le cadre des FL.

Vous arrivait-il de ne pas être d’accord avec cheikh Bachir ?

Cheikh Bachir prenait les décisions en groupe, après des consultations avec tout l’état-major politique et militaire. Mais, en fin de compte, la décision finale lui revenait. Si quelqu’un était contre, il pouvait exposer son opinion et la défendre, pendant les consultations.

Vous sentez-vous à la hauteur de l’héritage ?

C’est dur. Mais ce n’est pas à moi d’en juger.

Comment fonctionnent aujourd’hui les différents organismes des FL ?

Le Conseil de commandement prend les décisions politiques. Il définit aussi la ligne à suivre et les objectifs. L’exécution militaire et tactique appartient à l’état-major qui distribue les tâches aux différents organes militaires. L’état-major assure en quelque sorte la continuité des décisions prises par le Conseil de commandement.

Qui sont les membres de l’état-major ?

Je préfère ne pas entrer dans les détails.

Que devient le groupe Gamma ?

Il a été créé pour remplir une fonction bien déterminée. Il lui a été demandé par cheikh Bachir de faire des études sur certains thèmes. Celui-ci prévoyait une période difficile pour le pays et il nous fallait être au courant des problèmes dans les domaines civils : économie, administration, démographie… Les spécialistes membres du groupe Gamma ont accompli leur mission. Aujourd’hui, le groupe Gamma existe toujours, mais son rythme de travail est ralenti.

Pouvez-vous nous rappeler les grandes lignes du programme de Bachir Gemayel ?

C’est vraiment trop long. Mais toutes les prises de position de Bachir Gemayel étaient dictées par une optique libanaise. Il nous avait fait dépasser tous les complexes de notre société. Il ne pensait qu’à l’intérêt de notre pays et prenait toutes les décisions qui s’imposaient en ce sens, même les plus dures. L’histoire de ces dernières années le prouve assez.

Dans les relations avec les musulmans, quelle était devenue, à la fin de sa vie, sa politique ?

Cheikh Bachir avait pour priorité les fameux 10452 Km2 devenus presqu’un slogan. Pour les préserver – ou les libérer – il était prêt à foncer, quels que soient les obstacles qui se seraient dressés sur sa route. Au sujet des musulmans, le jour de son assassinat, dans son dernier discours, cheikh Bachir avait précisé qu’il ne voulait pas d’un Liban chrétien, mais un Etat où les chrétiens pourraient vivre librement. De même pour les musulmans. C’était là son idée, mais il n’avait pas encore fixé de plan pour la réaliser.

Pensez-vous avoir les moyens, aujourd’hui, de la réaliser ? Cheikh Amine est-il l’homme qu’il faut pour cela ?

Je crois que oui. Je connais personnellement le président et je pense qu’il a une dimension nouvelle, pour le Liban, sur les plans national, régional et international. Selon moi, nous sommes sur la bonne voie, en vue de la réalisation des objectifs de la Résistance libanaise.

Voulez-vous dire qu’Amine Gemayel est l’élu des Forces Libanaises ? Quelles sont vos relations avec lui ?

Amine Gemayel est un homme de la Résistance. Il en est pratiquement issu. Je suis convaincu que ses prises de position et sa ligne de conduite seront guidées par cette même résistance qu’il a lui-même pratiquée au cours de ces dernières années.

Ne pourrait-il pas un jour s’opposer à vous ?

Non. Jamais.

Mais n’est-il pas le président du parti Kataëb plutôt que celui des FL ?

Beaucoup de rumeurs ont circulé à ce sujet. En réalité – et nous sommes les mieux placés pour en parler – elles sont dénuées de tout fondement. Nous sommes très confiants quant à l’avenir.

Quelles sont vos relations avec le parti Kataëb ?

Il ne faut pas oublier que la milice de ce parti a été diluée dans les FL. Il y a donc une relation très étroite entre les deux.

Si les FL étaient dissoutes, leurs membres pourraient-ils être intégrés au parti ?

C’est un autre problème, qui dépend uniquement des membres des FL. Elles voudront peut-être, auparavant, faire des réformes au sein du parti Kataëb.

Il existe pourtant de nombreuses divergences entre le parti et les FL, concernant notamment le pacte de 43 et l’expérience du pouvoir des représentants du parti. Comment les concilier et comment définir votre rôle dans ce domaine ?

Les FL ont certes un rôle à jouer dans ce domaine. A partir de leur poids militaire, elles ont une mission politique. Mais même lorsque leur mission militaire sera accomplie, elles continueront à avoir un rôle politique. Il faudra alors penser à la manière de réaliser leurs idées, en tant que ligne politique nouvelle dans le pays. Nous ne savons pas encore quel est le meilleur moyen d’y arriver.

Peut-être cela se fera-t-il par le biais des membres des FL qui appartiennent en même temps au parti Kataëb.

Il est donc question que le parti Kataëb « absorbe » les FL ?

Mais pas du tout. Maintenant, il se peut que le parti Kataëb décide de se réformer. C’est d’ailleurs une démarche normale pour un parti qui a 45 ans d’âge. Mais cela ne veut pas dire pour autant qu’il va « nous » absorber. L’avenir politique des FL n’a pas encore été décidé.

Jusqu’à quel point les FL se sentent liés par une décision émanant des Kataëb ?

Nous nous sentons surtout liés par les décisions du Front Libanais. Mais les Kataëb sont aussi membres de ce Front.

Qui est le représentant des FL au sein du Front Libanais ?

En principe moi. Mais je n’ai encore assisté à aucune réunion. Pour des raisons de pure forme.

Si on vous demandait aujourd’hui de déposer les armes, alors que les étrangers sont encore au Liban, quels sont vos moyens pour le refuser ?

Le cas ne se présente pas. A quoi bon en discuter ? Tant qu’il y aura des soldats étrangers sur notre territoire, tant que nous aurons la responsabilité de fronts, il ne peut être question, pour nous, de déposer les armes.

Mais si les étrangers s’en vont, le danger de conflits internes n’est pas pour autant écarté…

Si les étrangers s’en vont et que l’armée libanaise n’est pas encore en mesure d’assurer la sécurité des citoyens, nous considérons que le danger persiste.

Quel est le rôle véritable des FL dans le massacre des camps de Sabra et Chatila ? La presse étrangère cite des noms… Comment expliquez-vous les accusations israéliennes dirigées contre vous ?

Je l’ai dit à maintes reprises. Nous ne voulons pas nous engager dans des polémiques avec les israéliens. Le meilleur moyen de répondre à ces accusations est d’attendre le résultat de l’enquête menée par les autorités libanaises. De toute façon, les FL n’ont pas été impliquées dans le massacre des camps. Mais quelles que soient les conclusions de l’enquête de l’Etat libanais, nous nous y soumettrons.

Mais pourquoi Israël a ainsi ouvert le feu sur les FL ?

Peut-être pour des raisons de politique interne. Les israéliens avaient peut-être besoin de trouver une échappatoire.

Y a-t-il des relatons entre vous et Israël ?

Sur le terrain, il y a sûrement une coordination entre des unités des FL et des unités israéliennes. Plusieurs armées se trouvant sur un même territoire doivent coordonner leur action.

Lorsqu’elles ne sont pas ennemies ??…

Certainement, car lorsqu’elles sont ennemies, il n’y a plus de coordination possible.

Comment voyez-vous l’avenir du Nord, après les ouvertures réciproques entre Amine Gemayel et Sleiman Frangié ?

Il y a avant tout le retrait des forces étrangères. A partir de là, le pouvoir légal doit asseoir son autorité sur la région. Ensuite, il faudra résoudre le problème initial qui était un conflit entre le féodalisme et les partis démocrates, en instaurant une véritable liberté d’opinion. C’était d’ailleurs l’objectif de la lutte dans le Nord du pays.

Ce qui s’est donc passé au Nord n’était pas une tentative de rétablir « l’ordre des FL » mais une réaction populaire. Dans ce cas comment définissez-vous l’opération d’Ehden ?

Au départ, il y a certainement eu une réaction populaire. Preuve en est le nombre de réfugiés venus du Nord. Tous ceux-là refusaient le féodalisme existant là-bas.

Parlons du Sud. Que pensez-vous de la mainmise grandissante israélienne sur la région ? Y a-t-il un problème Saad Haddad ?

Israël a entrepris une vaste opération au Sud Liban, en ayant sûrement des objectifs politiques. Actuellement, Tsahal continue à contrôler une vaste partie du territoire libanais. On assiste ainsi, dans les « zones occupées », à un processus de normalisation, accentué par les israéliens dans le but de maintenir l’occupation. Arriver à une normalisation avec le Liban est l’un des buts politiques de l’opération israélienne. C’est d’ailleurs évident à travers les échanges économiques – encore à sens unique – et « humains », depuis que les libanais se rendent en Israël.

Cela ne constitue-t-il pas un danger pour l’avenir du Sud-Liban ?

Si cela continue ainsi, c’est un danger. Actuellement, il y a un « dumping » des produits israéliens sur le marché libanais et il cause beaucoup de tort à l’économie libanaise.

Comment pourrait-on y remédier ?

C’est le problème de l’Etat libanais.

Les FL entrées récemment au Sud ne peuvent rien faire dans ce domaine ?

Les FL ne sont pas à la frontière libano-israélienne. De toute façon, ce n’est pas à elles de faire la douane. La présence des FL au Sud, au Chouf et à Jezzine est localisée dans des casernes. Elle a pour but d’aider la population civile à retourner dans les villages dont elle avait été chassée pendant huit ans. Elle ne contrôle pas toutes ces régions et n’y est pas responsable de la sécurité. C’est l’armée israélienne qui les contrôle et qui a pour mission d’y maintenir la sécurité. Il n’est donc pas question pour les FL de surveiller la circulation des produits israéliens ou autres…

Pourquoi, dès la mort de cheikh Bachir, Saad Haddad a-t-il multiplié les déclarations à la radio avec un feu vert israélien ?

En 1976, Saad Haddad a accompli son devoir au Sud, pour protéger sa région des attaques palestiniennes. Etant à la frontière, il s’est fatalement tourné vers Israël qui lui a ouvert ses portes. Il n’avait pas d’autre choix. Il a donc accepté l’assistance militaire, économique et sociale d’Israël. A partir de là, je crois que le problème de Saad Haddad sera réglé avec le retrait des forces israéliennes du Liban. Lorsque l’autorité légale s’imposera de nouveau au Sud, le problème de Saad Haddad en tant que personne ne se posera plus.

Dans quel sens ?

L’Etat pourra toujours trouver une formule à ce sujet.

Y a-t-il un climat d’antipathie entre Saad Haddad et les FL ?

Je ne pense pas qu’on puisse parler d’antipathie. Tout simplement, Saad Haddad ne recevait pas ses ordres des FL.

Mais les relations n’étaient et ne sont toujours pas bonnes entre les deux. Nous l’avons constaté au cours de nos reportages au Sud…

Il y a peut-être eu une sorte de lutte d’influence dans la région. Mais je crois surtout que le problème de Saad Haddad est lié à la signature d’un traité de paix avec Israël, à la présence des civils palestiniens au Liban et au problème de l’unité nationale. Tout cela constitue une nouvelle réalité. Aujourd’hui, nous ne pouvons plus nous permettre de faire de la politique avec des sentiments. Il nous faut traiter avec la réalité. C’est ce qu’on appelle la « real politic ». Au Liban, il y a de nouvelles données, qu’il s’agisse du phénomène Saad Haddad, de la présence israélienne au Liban, de la présence palestinienne ou encore de l’avenir du Liban en tant qu’Etat. Nous devons traiter avec ces nouvelles données avec réalisme, sans les fuir et en tenant compte des intérêts du Liban en tant que patrie et Etat. Si ces intérêts nous commandent de collaborer avec Saad Haddad, avec la présence israélienne, syrienne et même palestinienne – armée ou civile – nous devons prendre des décisions en ce sens, sans le moindre complexe. Le Liban a des problèmes. L’Etat doit leur trouver des solutions, sans honte. Mais les remèdes ne seront pas gratuits. Ils peuvent même coûter cher. Il y a une facture à payer que ce soit aux israéliens ou aux palestiniens.

Comment voyez-vous le paiement ?

Je ne sais pas. Personne ne peut encore le dire. Une chose est sûre, nous ne pouvons y échapper.

Vous n’avez toujours pas répondu à la question. Pourquoi y a-t-il un problème entre Saad Haddad et les FL ?

Mais il n’y en a pas. Il y a simplement une atmosphère créée par quelques incidents individuels entre des hommes de Saad Haddad et des éléments des FL.

Et le Chouf ? Qui se bat dans cette région ?

Il faut revenir à la source du problème. En 1975-1976, l’alliance faite entre Kamal Joumblatt et les palestino-syriens leur a permis de contrôler tout le Chouf. Ceux qui n’étaient pas d’accord ont dû partir. Lorsque les israéliens sont arrivés, cette alliance s’est effondrée. Le poids politique de M. Walid Joumblatt a chuté. Mais les israéliens n’ont pas désarmé les hommes de Joumblatt.

Intentionnellement ?

Je ne peux pas le savoir. Actuellement, le leader du PSP tente de reconquérir son pouvoir politique à travers les incidents provoqués au Chouf, pour qu’il puisse redevenir le véritable leader des druzes.

Se heurte-t-il aux FL ou à la population chrétienne de la région ?

A la population chrétienne. La présence des FL au Chouf est localisée dans les casernes. Il n’y a pas de front au Chouf. Les conflits éclatent dans les villages où la communauté druze est utilisée pour se battre contre la communauté chrétienne et la faire fuir.

Qui aide les druzes d’une part et les chrétiens d’autre part ?

Naturellement, les FL entraînent la population chrétienne du Chouf dans ses casernes. Je ne peux pas savoir qui aide les druzes.

Quel est le véritable rôle des israéliens dans les combats du Chouf ?

Les israéliens sont présents dans la zone des affrontements. Pourquoi se sont-ils retirés au moment du massacre de Kfarnabrakh ? Etait-ce intentionnel ? Je n’en sais rien. Mais il n’y a pas de preuve concrète de leur culpabilité dans l’instigation des incidents du Chouf.

Mais peut-on parler de complicité tacite ?

Là aussi, il n’y a pas de preuve. Peut-être simplement se contentent-ils de fermer les yeux.

On se croirait revenu aux temps de la guerre de 1975-1976. C’était bien la peine de se battre pendant huit ans pour en revenir au point de départ…

Je ne pense pas qu’on peut parler de conflit entre les communautés druze et chrétienne. Pourquoi les incidents n’ont éclaté que maintenant alors que les chrétiens – et les FL – sont retournés depuis plusieurs mois dans la région ?

Oui, pourquoi ?

Parce que c’est un problème politique. M. Joumblatt veut s’imposer de nouveau. Le jour où il y aura un équilibre politique, les incidents cesseront.

Comment concevez-vous cet équilibre ?

La solution au Chouf ne sera que politique. L’équilibre doit être basé sur la coexistence de toutes les communautés dans cette région.

Combien de temps la communauté chrétienne pourra-t-elle encore tenir le coup ?

Je ne crois pas à l’exode chrétien. Les FL sont prêtes à aider économiquement et militairement les chrétiens du Chouf pour qu’ils restent dans leurs villages. Tous ceux qui sont partis insistent pour rentrer chez eux.

Pour se venger ?

Le désir de vengeance existe. Mais il faut le dépasser à tout prix. Sinon, nous ne sortirons jamais du cycle de la violence.

Vous avez parlé d’assistance économique. Mais vos moyens sont illégaux. Comment voyez-vous votre avenir dans ce domaine ?

Certes, nos ressources sont illégales. Mais les présences palestinienne, syrienne et israélienne le sont aussi. De même, la vente des produits israéliens au Liban est illégale, la visite des libanais en Israël l’est aussi. On n’en est plus à une illégalité près. Toute la situation du Liban est anormale. La normalisation va se faire progressivement. Commençons par la sécurité, viendront ensuite les questions économiques. Les ressources financières des FL sont directement liées à leur existence même. Lorsque les FL n’auront plus de raison d’être militaire, ces rentrées illégales disparaîtront.

La présence civile palestinienne fait-elle partie des raisons d’être des FL ?

Le problème de la présence civile palestinienne devra être résolu par étapes. Les palestiniens venus au Liban en 1948 s’y trouvent donc légalement. Ceux qui n’ont pas de papiers en règle doivent sortir.

Quel est le nombre qui vous rassure ?

Ce n’est pas une question de nombre. Cheikh Bachir avait déclaré à la Maison du Futur, lors de l’émission « Le Parlement du Peuple » :

« En ce qui concerne les civils palestiniens et en attendant qu’on trouve une solution à leur problème, nous nous entendons pour les garder au Liban ». C’est donc une mesure provisoire.

Mais le provisoire peut durer au Liban.

C’est un autre problème. Il ne tient qu’à nous qu’il en soit autrement.

Si les FL sont dissoutes, que deviendrez-vous ?

J’ai hâte de reprendre « mes fonctions civiles » et d’utiliser mes diplômes enfouis dans mes tiroirs.

Pensez-vous avoir un rôle politique à jouer ?

Peut-être, oui. Cela dépend de la conjoncture, du temps que prendra le processus de normalisation au Liban et de beaucoup d’autres facteurs.

Fady Frem sera-t-il donc candidat aux prochaines législatives ?

Je vise plus haut. Cheikh Bachir disait toujours que l’armée doit être la plateforme de départ pour la vie politique. L’esprit pionnier et militaire que nous avons acquis au combat doit être appliqué dans l’Administration et les services publics de l’Etat. il insistait beaucoup sur ce point.

Pouvez-vous évoquer pour nous quelques souvenirs de votre vie avec cheikh Bachir ?

Lors de la bataille de Zahlé, nos hommes ont été à Zahlé, après dix-huit heures de marche dans la neige. Les syriens ont alors commencé à encercler la ville. Il fallait prendre une décision très difficile : rappeler nos jeunes gens ou leur dire de rester sur place. Cheikh Bachir n’arrivait pas à trancher. Il ne pouvait leur ordonner de rester et donc de mourir presque certainement, alors qu’il n’était pas avec eux. Je le sentais très gêné. En fait, la décision est venue des jeunes gens eux-mêmes. « Nous restons », ont-ils dit et cheikh Bachir a acquiescé.

Une autre fois, au cours d’une réunion de l’état-major, cheikh Bachir a déclaré :

« Si on me tue un jour, j’aimerais que l’un de vous se lève, sorte du rang, dise : « Je suis le chef ». Il l’a même répété à plusieurs reprises.

Pensez-vous avoir accompli ce vœu ?

J’ai été élu avant cela. La veille même de l’assassinat de cheikh Bachir. Je me souviens d’ailleurs de son soulagement lorsqu’il a appris mon élection. Il n’y avait pas assisté, mais il tenait beaucoup à ce qu’elle ait lieu.

Forces Libanaises : Six ans de lutte… (Par Scarlett Haddad) – Nouveau Magazine numéro 1320 du 20 novembre 1982

Ahrar, Amine Gemayel, Bachir Gemayel, Dany Chamoun, Discours et Textes, Fadi Freim, Gardiens du Cèdre, Kataëb, Nizamiyyet, Parti National Libéral, Phalanges Libanaises

Le 1er septembre 1976, quinze jours après la chute du camp palestinien de Tell Zaatar, tous les groupes de la Résistance libanaise décident de s’unifier sur l’impulsion d’un homme, cheikh Bachir Gemayel.

Les Forces Libanaises sont nées. Accueillies avec scepticisme d’abord, avec colère, crainte ou enthousiasme ensuite, elles ont aussitôt lié leur destin à celui du Liban.

Semée de grandeur et de misère, leur histoire s’est souvent écrite dans le sang jusqu’au coup du 14 septembre 1982 que l’on croyait fatal.

Les doutes commencèrent alors : « Privées de leur tête et peut-être même de leur âme, que représentaient encore les Forces Libanaises et quel peut être leur avenir ? ».

C’était oublier que l’on ne peut effacer du jour au lendemain six ans de lutte, et de sacrifices. C’était oublier aussi que l’œuvre d’un grand homme ne peut disparaître avec lui.

C’est pourquoi aujourd’hui, à l’heure où nous célébrons une nouvelle fois une indépendance dépendante, à l’heure où l’avenir hésite encore entre la joie et la déception, nous décidons de faire en quelque sorte le point de la situation actuelle et du passé des Forces Libanaises, par la photo et le texte, et surtout par une interview de leur nouveau commandant en chef, Fady Frem.

 

Curieusement, l’annonce de la création des Forces Libanaises, le 1er septembre 1976, ne suscite aucune réaction. Elle passe même inaperçue comme si personne ne prend réellement au sérieux cette décision d’unifier tous les groupes de la Résistance libanaise. D’ailleurs, dans la fièvre de l’après Tall el-Zaatar, chaque combattant continue à penser Tanzim, Gardien du Cèdre, PNL ou Kataëb, suivant sa propre appartenance initiale. Les Forces Libanaises sont encore pour tous, une entité abstraite, étrangère et surtout insignifiante.

Pourtant, de nombreux fronts restent à défendre, de multiples batailles à mener. Si la « zone-Est » est libérée des enclaves palestiniennes de la Quarantaine, Tell el-Zaatar, Nabaa et Jisr el-Bacha qui l’étouffaient, dans la montagne et au centre-ville, la bataille fait encore rage. L’OLP, tentaculaire, fait frémir la population de Beyrouth-Ouest pour compenser un peu ses récentes défaites.

Mais les soldats syriens sont déjà parmi nous, tentant de séparer les belligérants et surtout aidant les uns et les autres. A Elias Sarkis, qui n’est encore que « le président-élu », Hafez el-Assad promet formellement que « l’armée syrienne évacuera le Liban une fois sa mission accomplie, dès que le président Sarkis le lui demandera ». Déjà !… Sur le terrain, la tension persiste. Des deux côtés, on mobilise. Les Forces Libanaises ne font qu’appliquer une mesure adoptée par le Front Libanais, leur « parrain politique ». Elles ne sont alors qu’une organisation purement militaire… qui, aidée par les soldats syriens, entreprend le « nettoyage » du Haut-Metn. Les artisans libanais de la victoire de la montagne sont, à ce moment-là, Amine Gemayel et Dany Chamoun. Les combats sont violents à Salima, Mtein, Ouyoun el-Simane, Tell-Zaarour… Autant de batailles qui permettent aux Forces Libanaises naissantes d’asseoir leur réputation. Elles comptent déjà 700 jeunes filles parmi leurs « combattants », animées d’une foi et d’un enthousiasme presque contagieux…

Bachir Gemayel est certes leur chef, mais il n’a pas encore acquis une grande envergure. C’est la bataille d’Aley, décidée le 30 septembre avec des officiers supérieurs de l’armée, qui commencera à le présenter comme le véritable chef des FL. « Aley n’est pas plus imprenable que Tell el-Zaatar », se plaît-il à déclarer. Et l’on reconnaît déjà ce ton qui marquera notre destin à tous et qui permettra aux FL de s’imposer sur la scène libanaise. Mais la bataille s’enlise. Les négociations politiques commencent. Elles aboutiront à la signature de l’accord de Riyad, au cours d’une conférence au sommet groupant l’Arabie Saoudite, le Liban, la Syrie, l’Egypte, le Koweït et l’OLP.

A partir du jeudi 21 octobre, la présence des soldats syriens au Liban devient légale. Un cessez-le-feu est conclu, mais il ne satisfait personne. Au contraire, il marque le début d’une solide rancune et d’une profonde amertume.

En dépit de la paix imposée, les Forces Libanaises et les palestino-progressistes se renforcent militairement. Ils attendent leur heure. Pourtant, au cours d’une conférence de presse, le 6 novembre 1976, cheikh Bachir annonce qu’il « attend le jour où il retournera à son étude d’avocat ». Du côté des autorités légales, on nous promet monts et merveilles et on parle de la réédification de l’armée.

Mais, la lutte continue dans l’ombre. La ligne de démarcation demeure et les FL tentent une percée politique, tout en se structurant et en renforçant leur dispositif militaire. Enrôlement, entraînement, les préparatifs se multiplient en vue d’une nouvelle bataille. La bataille couve et la mésentente politique filtre à travers les déclarations des uns et des autres. Profitant de cette trêve relative, les FL, par la personne de leur chef, établissent des contacts avec les Etats-Unis et avec l’Europe et lancent une véritable offensive diplomatico-politique. Mais la tension s’accroît en permanence et entre les FL et les soldats syriens, les escarmouches sont nombreuses. C’est alors qu’a lieu l’opération d’Ehden qui marquera le retrait de Sleiman Frangié du Front Libanais – l’ex-président de la République accuse nommément les Forces Libanaises et plus particulièrement, les Kataëb. Coupables ou non, les Forces Libanaises commencent réellement à effrayer. Pour l’opinion publique, elles ne sont plus seulement capables de se battre, elles peuvent s’imposer. Mais, avec le Nord, la rupture est presque totale.

L’assassinat de Tony Frangié cède pourtant bien vite la place à une autre actualité. Les combats entre syriens et Forces Libanaises éclatent le 1er juillet 1978. Pour Beyrouth-Est, un été d’enfer commence. Entre une accalmie et l’autre, les bombardements redoublent d’intensité. Ils s’étendent même à la montagne. En septembre, le véritable siège d’Achrafieh commence. C’est au cours de cette période que les FL s’imposent réellement sur le terrain. Elles deviennent une puissance militaire incontestée et incontestable. Elles sont désormais en mesure d’exposer leurs idées et de chercher à les défendre, avec ou sans le pouvoir officiel. Les combats de l’été et de l’automne 1978, aboutissent au retrait des soldats syriens des zones Est de la capitale. Mais le problème n’est pas encore définitivement résolu. Cheikh Bachir lance déjà son fameux slogan « le retrait de toutes les forces étrangères du Liban ». Et lorsqu’il parle, on l’écoute maintenant. D’amateurs, menés par une foi gigantesque, ses hommes sont devenus de véritables professionnels de la Résistance et du combat de rues. D’ailleurs, c’est au cours des événements de 1978, que les FL se dotent d’une marine. Il ne s’agissait tout d’abord que de trouver un moyen pour aller de Beyrouth à Jounié, la voie terrestre étant coupée. A partir de l’automne 1978, leur marine se développe alors que l’entraînement des hommes continue.

A Beyrouth, le front du centre-ville demeure chaud. Dans la montagne, des conflits limités éclatent dans le Haut-Metn et dans le caza de Jbeil. Mais la population oublie le fantôme de la guerre et s’habitue à l’atmosphère tendue. Si le danger palestino-syrien est plus ou moins mis en veilleuse, à Beyrouth-Est et dans ses environs, les FL traversent une crise grave. Les incidents entre Kataëb et PNL se multiplient. L’unité de la Résistance libanaise est menacée d’effritement. Parmi les « rebelles », un certain Hanache, qui refuse de se rallier aux Forces Libanaises. L’Etat tente d’intervenir en ordonnant à l’armée de pénétrer à Aïn el-Remmaneh et de prendre en main la situation. En vain. Régulièrement, les escarmouches reprennent, bouleversant la population et faisant des victimes civiles. Les libanais sont excédés. Ils réclament le déploiement de l’armée. Mais le secours viendra d’ailleurs. Cheikh Bachir décide de trancher la situation et effectue la fameuse opération du 7 juillet 1980. Accueillie avec horreur ou soulagement, cette opération marque un tournant décisif dans l’histoire des Forces Libanaises. Désormais, celles-ci deviennent les seules « maîtresses du jeu », dans les zones-Est. D’ailleurs, dans toutes ces régions, l’ordre règne. L’appartenance à divers partis et organisations est définitivement oubliée. Une seule bannière groupe désormais les combattants de la Résistance libanaise : les FL.

Les problèmes « internes » résolus, les Forces Libanaises se lancent alors dans la structuration et l’organisation. C’est à partir de ce moment qu’elles prennent l’allure d’une véritable armée : création et installation des casernes, naissance de l’artillerie – qui permettra plus tard aux FL de défendre Zahlé – entraînement intensif des combattants, aucun effort n’est ménagé pour devenir une véritable « machine militaire », en vue d’une véritable bataille. Car, pendant la longue période de trêve – plus ou moins respectée – allant de 1978 à 1981, les FL n’ont jamais oublié l’imminence du danger que constituaient les palestiniens de plus en plus forts et organisés et les soldats syriens de plus en plus omniprésents. L’affrontement était fatal. Restait à en connaître la date.

La bataille de Zahlé commence en décembre 1980. Mais une trêve est rapidement conclue jusqu’au mois d’avril 1981. Alors que Beyrouth est soumise au feu des bombardements, Zahlé et les collines qui l’entourent sont le théâtre de combats héroïques. Défiant la neige et les soldats syriens, les combattants des FL transportent à pied leurs obus d’Ouyoun el-Simane à Zahlé.

Cette bataille mémorable apparaît pourtant tout d’abord comme une défaite des FL. En réalité, c’est grâce à elle que l’opinion publique internationale comprendra l’importance du Liban. C’est grâce à elle aussi que les FL gagneront une dimension qui dépasse nos frontières. L’idée d’une conférence internationale de solidarité naît alors. Après s’être imposées militairement, les FL se lancent dans la bataille politique. Elles engagent une véritable offensive de charme en direction des musulmans.

Elles pensent déjà aux « présidentielles », révélant ainsi un aspect d’elles-mêmes tout à fait inconnu jusqu’alors, le Front Libanais n’est plus qu’un conseiller politique, les FL devenant de plus en plus indépendantes. Cheikh Bachir multiplie les discours, expose les idées et devient rapidement un personnage politique appuyé toutefois par une puissante machine militaire. En effet, l’entraînement continue et prend de plus en plus d’ampleur. Les FL décrètent le service militaire obligatoire dans les zones qu’elles contrôlent. Leur puissance effraie mais le charme de leur chef séduit. Ces deux aspects sont, en fait, complémentaires. Cheikh Bachir se réunit maintenant avec les membres du comité quadripartite et se rapproche de plus en plus du président Elias Sarkis.

L’invasion israélienne et la neutralité de « ses » hommes vient encore renforcer sa position. Après les combats militaires, les FL remportent donc une éclatante victoire politique. Leur chef est élu président de tous les libanais. Pour elles, c’est une fin grandiose, l’apogée de six ans de lutte et de sacrifices. Elles n’ont presque plus de raison d’être… Mais le destin en décide autrement. Il frappe le président-élu et remet en question le combat même et la victoire finale des FL. On pense tout d’abord qu’elles ne s’en remettront pas. On craint un nouveau bain de sang. Mais les FL demeurent dignes. Pas un coup de feu, pas un incident, ne seront signalés. Etêtée, la machine continue à fonctionner. Les structures demeurent, tout comme le souhaitait le président disparu. Le temps de reprendre le souffle, les FL s’imposent de nouveau. Avec ou sans Bachir, elles continuent à être la force la plus structurée et la plus puissante sur le terrain. Jusqu’à ce que l’armée libanaise puisse contrôler tout le territoire et le défendre. De cet aperçu sommaire et superficiel – parce qu’il n’est nullement dans notre propos de faire une longue étude sur les FL – une conclusion s’impose : au cours de ces six dernières années, les FL ont lié leur destin à celui du Liban, prenant constamment plus d’ampleur et jouant souvent un rôle national. Les combattants novices et désordonnés sont devenus de véritables soldats. Et cela – que nous soyons pour ou contre les FL, que celles-ci soient bientôt dissoutes ou qu’elles se lancent plus tard dans la politique – nous ne pouvons le nier. Tout comme nous ne pouvons oublier leur rôle dans notre histoire contemporaine.

Un entretien avec le président Amine Gemayel paru dans Le Monde du 29 octobre 1982 (propos recueillis par Lucien George) – Nouveau Magazine numéro 1316 du 23 octobre 1982

Amine Gemayel, Discours et Textes

Beyrouth – Le président Amine Gemayel nous reçoit sur la terrasse de son palais de Baabda dont des ouvriers réparent la toiture, endommagée par des tirs de diverses provenances, personne n’ayant épargné le symbole de l’Etat. Son bureau est installé derrière d’épaisses plaques de Plexiglas criblées d’éclats de bombes, et il observera au cours de l’entretien, avec un geste excédé, que les israéliens « sont encore là, à 200 mètres ».

L’ « armée d’invasion » – comment l’oublier ? – compte soixante-dix mille hommes dans le pays, les syriens en ont trente mille et la Résistance palestinienne dispose encore de dix mille combattants. Enfin, les Forces Libanaises se battent contre les militants de M. Joumblatt depuis près de deux semaines.

C’est dire combien la « paix » est fragile, étayée par une assistance extérieure que traduit la présence de la force internationale et plus encore par le désir farouche de l’immense majorité des libanais de tourner la page des déchirements. Le chef de l’Etat, décidé à en restaurer l’autorité, répond à nos questions avec détermination et confiance.

Le consensus qui vous a porté à la tête de l’Etat a pris, progressivement, la dimension de l’unité nationale. Comment pourrez-vous faire en sorte qu’il garde ce caractère et ne se dégrade pas en un simple compromis ?

Personne ne veut plus de compromis ici, pas même les ennemis d’hier. C’est une notion dépassée, et les libanais ont compris ce qu’elle leur a coûté, distinguant du même coup l’essentiel, c’est-à-dire les intérêts supérieurs de la nation de l’accessoire et des manœuvres politiques. C’est le cas de la gauche, qui avait longtemps confondu les intérêts du Liban et ceux de la Résistance palestinienne. Je comprends qu’elle se soit solidarisée avec celle-ci dans l’action politique, mais je n’admets pas que la priorité soit accordée par des libanais à la cause palestinienne sur celle de leur pays.

Cette prise de conscience est aujourd’hui le moteur de la reconstruction du Liban. Tous les préjugés sont tombés et nous repartons de zéro. S’il y a des surenchères désormais, c’est plutôt en matière de libanisme. Je puis vous dire que notre deuxième République est née. Je ferai table rase de toutes les vicissitudes du passé qui nous ont menés là où nous sommes.

Quelles réformes envisagez-vous pour rénover l’Etat ? Allez-vous faire appel à des hommes nouveaux ?

Oui, et le Liban n’en manque pas. J’ai sonné le ralliement de ces « nouveaux » et notamment de nos cadres supérieurs travaillant à l’étranger. Beaucoup ont déjà répondu à cet appel au détriment de leurs intérêts pécuniaires pour participer à la grande aventure de la reconstruction. C’est pour moi un grand encouragement que de les voir revenir, et, au niveau de la présidence de la République, toute une équipe de jeunes cadres ayant assumé d’importantes responsabilités à l’étranger est d’ores et déjà en place. N’oubliez pas que de nombreuses sociétés libanaises opérant à partir de l’étranger se préparent à rentrer au pays, ainsi que de grandes sociétés internationales qui attendent de retourner à Beyrouth et de nous proposer leurs services.

Le Cabinet de M. Chafic Wazzan est-il un gouvernement de transition ?

C’est un gouvernement de reconstruction et sa formation illustre ce que je vous ai dit du compromis. C’est un premier pas pour montrer que les choses ont changé. D’ailleurs, le peuple l’a bien compris et le message est passé. Nous ne pouvons nous offrir le luxe de formules de transition dans aucun domaine car le temps presse. Dès la première réunion du Cabinet, nous avons élaboré un plan ambitieux de réforme de l’administration et de reconstruction du pays.

L’application par l’armée libanaise du plan de sécurité à Beyrouth-Ouest a été à la fois vivement appréciée et sévèrement critiquée. Ne pouvait-elle agir simultanément et parallèlement à Beyrouth-Est ?

Il faut se remémorer les circonstances et le contexte de cette opération. Au départ il y avait un impératif : le retrait des forces israéliennes de Beyrouth-Ouest. Nos soldats y ont pénétré pour l’assurer. Ils s’y sont trouvés face à une tâche capitale : identifier et contrôler les dépôts d’armes et de munitions disséminés par la Résistance palestinienne un peu partout dans les sous-sols des immeubles résidentiels, les églises, les écoles… Je n’exagère pas en disant qu’il s’agissait d’éviter, en cas d’explosion de ces stocks, une catastrophe qui aurait coûté la vie à des milliers de citoyens. Passer Beyrouth-Ouest « au peigne fin » était donc et demeure obligatoire. A présent, le danger n’est écarté qu’à 50%. Ce qui a été découvert est effrayant ! Le même nettoyage sera entrepris à Beyrouth-Est, maintenant que les choses vont un peu mieux et que, de symbolique, la présence de l’armée y devient effective. Mais il faut bien dire que le problème n’est pas aussi aigu qu’à l’Ouest, les armes étant concentrées entre les mains des Forces Libanaises et non éparpillées. De plus, dans la banlieue Est, des unités israéliennes entravent le déploiement de notre armée. Elles sont là, à 200 mètres de la présidence ! Même symboliques, elles empêchent l’installation complète de nos troupes.

L’armée libanaise elle-même a été critiquée…

Oui, car il était facile de mener une campagne tendancieuse contre elle, et j’ai voulu en me rendant auprès de nos hommes leur faire sentir que je les soutenais totalement. Les abus ont été minimes par rapport à l’ampleur des opérations et ils ont été sanctionnés. A une armée qui s’est déployée pour la protection des citoyens, des libertés et de la démocratie qui sont l’assise du Liban, on ne pouvait demander l’impossible après huit ans de léthargie.

Sans doute, mais d’ores et déjà on qualifie, au sein du Mouvement National, le ramassage des armes prévu à Beyrouth-Est de « simulacre ». Est-il exact que l’essentiel de cet arsenal a été évacué vers la montagne ?

Ne confondons pas, là aussi, l’essentiel et l’accessoire. A l’Ouest, ni les armes de M. Walid Joumblatt, ni celles des Mourabitoun n’ont été, que je sache, ramassées. Des permanences ont été perquisitionnées mais non les sièges des partis libanais, y compris le parti communiste et pas davantage les domiciles des dirigeants politiques. S’il y a parallélisme entre l’Est et l’Ouest, c’est à ce niveau qu’il peut se situer et non à celui qui serait établi entre les armes palestiniennes et les autres. Cela étant, toutes les armes seront ramassées, et ma position de principe est intangible : le sauvetage du Liban n’interviendra que lorsque son armée détiendra le monopole des armes sur le sol national, ce qui implique, au préalable, le départ de toutes les forces étrangères. A ce moment, les Forces Libanaises seront les premières à respecter ce monopole.

En êtes-vous si sûr ?

Absolument. Elles ont été en tête de ceux qui ont appuyé ma candidature et après mon élection, tous leurs dirigeants se sont mis à ma disposition. Nous aboutirons à l’unité nationale.

Quelle armée comptez-vous édifier ? Votre frère Bachir parlait de cent à cent cinquante mille hommes ?

Avant de déterminer les effectifs, il faut identifier les besoins ou les missions, qui sont la défense des frontières, le contrôle du territoire et la protection des libertés publiques, enfin la protection à l’égard des périls extérieurs. Chacune de ces trois missions sera confiée à un corps spécialisé. La redéfinition pourra donc toucher l’armée, la Sûreté Générale et les Forces de Sécurité Intérieure. Le service national sera appliqué sans porter atteinte à notre système socio-économique.

Quand et comment pensez-vous obtenir l’évacuation des forces étrangères, israéliennes, syriennes et palestiniennes ? Dans quel ordre se fera-t-elle ?

Nous avons reçu des promesses internationales selon lesquelles le Liban retrouvera sa souveraineté à  bref délai. Avant la fin de l’année ? Je n’ose trop y croire mais j’espère qu’elles seront tenues, et M. Habib notamment nous a donné des assurances. Le renforcement de notre armée se fait dans cette perspective, mais soyons réalistes : le problème nous dépasse et touche aux intérêts des puissances étrangères impliquées ici. Le président Reagan apprécie notre souveraineté et nous aide réellement à la recouvrer. C’est d’ailleurs pour étudier les moyens de poursuivre ce processus que je vais le rencontrer ainsi que les présidents Mitterrand et Pertini. Nous escomptons une sorte de « plan Marshall » international auquel contribueraient, outre les Etats-Unis, les pays arabes et les organismes financiers mondiaux. L’assistance de l’Europe serait surtout technique.

Si les israéliens subordonnaient leur départ à la conclusion de la paix, la signeriez-vous ?

Eux-mêmes n’en parlent plus. Nous cherchons une paix véritable, non imposée ou artificielle. D’ailleurs, toute décision quant à un traité de paix ne pourrait être envisagée par le Liban que dans le cadre d’un consensus national. Une autre serait-elle viable ?

Quelle est, à vos yeux, la place du Liban dans le monde arabe ? Doit-elle changer par rapport au passé ?

Notre pays est un membre essentiel de la communauté arabe et un membre fondateur de la Ligue. Rien n’a pu l’écarter de ce rôle et il n’envisage pas de s’en départir. Cela étant, désormais nos relations seront beaucoup plus « musclées », franches et directes. Nous avons payé suffisamment cher pour les causes arabes et pouvons affronter tous les arabes sans complexes.

Quelles relations souhaitez-vous entretenir avec la Syrie ?

Les mêmes qu’avec le reste du monde arabe : amitié, respect mutuel, et, peut-être, du fait du contexte géographique, une coopération plus étroite et donc des relations privilégiées dans certains domaines. Mais il s’agira de privilèges réciproques et non unilatéraux.

Etablirez-vous des relations diplomatiques ?

Ce serait tout à fait normal, l’anomalie étant qu’elles n’existent pas. Le maintien de cette anomalie ne s’expliquerait que par des ambitions territoriales ou nationales d’un pays sur l’autre. Or, les dirigeants syriens ont toujours nié en nourrir à l’égard du Liban.

L’utilisation de la force multinationale a été très critiquée. Allez-vous demander qu’elle soit étoffée ou élargie à d’autres pays ?

A présent que se sont dissipées les contestations nées de la cabale contre l’armée libanaise, la force multinationale peut poursuivre sa mission dans la sérénité. Son élargissement est possible et certains pays ont proposé leurs services.

Pensez-vous accepter l’offre marocaine d’envoi de troupes ?

Pourquoi pas ? Le roi du Maroc a été à nos côtés dans les moments les plus difficiles, comme d’autres dirigeants arabes d’ailleurs. Il a été le premier à déléguer un émissaire auprès de moi après mon élection et à mettre toutes ses possibilités à ma disposition.

Que demandez-vous, en particulier, à la France, où vous allez rencontrer M. Mitterrand ?

Plutôt que demander, j’ai à remercier M. Mitterrand pour avoir toujours été attentif à l’appel du Liban. C’est la première fois depuis de Gaulle qu’un effort réel et tangible est déployé par la France, sans complexes, en faveur de notre pays. Son aide, ainsi que celle des autres pays dont les contingents forment la force multinationale, a été substantielle et efficace. Des soldats français en ont payé le prix dans leur chair et je leur rends hommage. Avec le président Mitterrand, je m’attacherai à affermir et développer la dimension toute spéciale des liens franco-libanais et de notre commun patrimoine culturel.

Où en est l’enquête sur l’assassinat de votre frère ? Qui a armé, à votre avis, le bras du suspect ?

Un coupable a été arrêté, mais la filière n’a pas encore été entièrement remontée. Il faudra se pencher sur les archives de certains services de renseignements. Je ne peux pas être plus explicite.

Où en est l’enquête sur les massacres de Sabra et Chatila ? Y aura-t-il un procès des éventuels auteurs libanais de ce crime ?

Posez plutôt la question au service de sécurité en place au moment des massacres. Ni l’armée libanaise, ni l’Etat libanais n’étaient présents dans cette zone qui, alors, était bouclée et passée au peigne fin par l’armée israélienne. Les conventions internationales sur la guerre sont claires : l’occupant est directement responsable de ce qui se passe dans les territoires qu’il contrôle.

J’ai néanmoins ordonné une enquête. Si votre question vise les accusations portées contre les Forces Libanaises, je puis vous affirmer en toute connaissance de cause qu’aucune décision n’avait été prise dans ce sens ni à leur niveau ni à celui des Kataëb.

Que comptez-vous faire des palestiniens du Liban non combattants ? Est-il exact que vous souhaitez réduire leur nombre, le faisant passer de quatre cent cinquante mille environ à cinquante mille ?

Le gouvernement libanais s’acquittera de toutes ses obligations envers les civils palestiniens résidant sur son territoire en vertu de titres réguliers et à l’approche de l’hiver, nous nous préoccupons de leur relogement. Quant à ceux qui sont entrés chez nous sans titre, ils doivent retourner là où ils étaient. D’autant que, pour la quasi-totalité, ils sont arrivés dans notre pays manipulés dans le cadre du grand complot dont il a été l’objet.

Une présidence, c’est aussi un style. Comment définiriez-vous la vôtre à la tête de l’Etat ?

Par une action directe et sans complexes. Il y a, en 1982, un Liban à reconstruire et un défi à relever : celui de la restauration de la souveraineté réelle, et donc des libertés et de la démocratie sans quoi le Liban ne se concevrait pas. Je relève ce défi.

Liban : nouveaux combats entre druzes et phalangistes, il y aurait 12 morts et 60 blessés (Le Figaro du 17 octobre 1982) – Nouveau Magazine numéro 1316 du 23 octobre 1982

Discours et Textes, Kataëb, Phalanges Libanaises

Pour la quatrième journée consécutive, de violents affrontements ont opposé hier dans les montagnes du Chouf (Sud-Est de Beyrouth) les milices chrétiennes aux musulmans druzes du Parti Socialiste Progressiste de Walid Joumblatt. Selon le journal Al-Safir, douze personnes au moins ont été tuées et soixante autres blessées au cours des combats qui ont commencé mardi soir et se sont poursuivis depuis de manière sporadique.

Le ministre israélien de la Défense, Ariel Sharon, a demandé hier aux belligérants de cesser les hostilités, déclarant que son armée allait « s’efforcer d’empêcher tout combat ». Mercredi déjà, des unités de Tsahal avaient tenté de s’interposer entre les deux parties, mais s’étaient retirées à cause de la reprise des combats dans la nuit.

De nombreuses démarches auraient déjà été effectuées, tant de la part du gouvernement libanais que du commandement israélien auprès des chrétiens et des druzes pour faire cesser les affrontements, mais, hier encore, ceux-ci semblaient au contraire s’étendre.

Les hostilités entre chrétiens maronites et druzes, vieilles de cent cinquante ans, s’étaient apaisées depuis le début de la guerre libanaise, en 1975, mais ont repris avec une violence accrue à la suite de l’invasion israélienne, début juin.

Deux soldats israéliens ont été tués et cinq autres blessés, hier après-midi, à Bhamdoun (25 Km au Sud-Est de Beyrouth) par l’explosion d’une voiture piégée, qui a fait au total trois morts et dix blessés. La voiture, garée à proximité d’une station service, a explosé au moment où passait un véhicule militaire israélien. C’est le quatrième attentat dont sont victimes des soldats israéliens dans cette région, depuis le 14 août dernier.

A Washington cependant, un groupe de travail israélo-américain a commencé jeudi soir ses discussions sur le retrait des forces israéliennes du Liban, et la sécurité de la frontière Nord de l’Etat hébreu. Le département d’Etat a indiqué hier que les deux parties souhaitaient un retrait « aussi rapide que possible de toutes les forces étrangères déployées au Liban ». Mais Jérusalem réclame le départ préalable des combattants palestiniens, évalués à 5000, qui sont encore dans la vallée de la Békaa. De plus, Israël veut signer un accord de sécurité avec le Liban, mais ne voit aucun rôle au Sud-Liban pour les 7000 hommes de la FINUL ni pour les contingents américain, français et italien de la Force Multinationale de Sécurité.

Au même moment, le « comité des Sept » (Maroc, Algérie, Tunisie, Arabie Saoudite, Syrie, Jordanie et OLP), mandaté par le dernier sommet arabe de Fès pour exposer aux cinq pays membres du Conseil de Sécurité des Nations Unies le nouveau plan de paix arabe, a tenu sa première réunion à Fès. A l’ordre du jour : mise au point du calendrier des visites des délégations du comité arabe auprès des cinq Grands, et examen des possibilités de représentation de l’OLP, membre à part entière du comité, au sein de chacune des délégations, lors de leurs visites à Washington, Londres, Moscou, Paris et Pékin. (AFP, Reuter).

Le cadeau de cheikh Bachir Gemayel à Sarkis – Nouveau Magazine numéro 1316 du 23 octobre 1982

Amine Gemayel, Bachir Gemayel, Discours et Textes, Joyce Gemayel, Solange Gemayel

Avant de quitter Yarzé pour l’Europe, le président Sarkis a reçu dans sa nouvelle résidence la visite de Solange Gemayel accompagnée de son beau-frère le président, et de sa belle-sœur Joyce. La rencontre fut très émouvante, d’autant plus que Mme Bachir Gemayel devait remettre au président Sarkis un cadeau que son époux lui destinait. Il s’agit d’un coffret en argent que ferme une clef également en argent mais qui contient une plaque en or sur laquelle est gravé : « Je vous remercie de m’avoir remis les 10452 Km2 qui vous étaient confiés ».

Le coffret a trouvé sa place sur une table du salon où le président Sarkis a choisi de s’installer le plus souvent, et il l’ouvre chaque fois avec une émotion encore plus grande.