Témoignage de Jocelyne Khoueiry, responsable des Nizamiyyet, sur la période 1983 – 1990…

Amine Gemayel, Discours et Textes, Elias Zayek, Elie Hobeika, Elie Karamé, Fadi Freim, Fouad Abou Nader, Jocelyne Khoueiry, Karim Pakradouni, Kataëb, Nizamiyyet, Samir Geagea

LA GUERRE DE LA MONTAGNE (1983)

 

La mort de Bachir n’a pas seulement provoqué une blessure douloureuse au sein des FL, elle a aussi laissé le champ libre à quelques petits chefs incapables d’entendre de telles recommandations. Les bévues sont commises. Des cheikhs druzes sont insultés, maltraités. La raïsseh (Jocelyne Khoueiry) en éprouve de la honte pour ses compagnons. D’autant que la population civile paie chèrement l’insouciance et l’arrogance de quelques-uns. La colère envahir Jocelyne face à ce gâchis. Parmi les FL, certains étaient tout indiqués pour parlementer avec les druzes. Helmy Chartouni, l’ami de toujours, est originaire du Chouf. Les druzes n’ont aucun secret pour lui. Il a toujours vécu avec eux. Cette connaissance et ce respect sont réciproques. Alors, quand ils s’affrontent, c’est sur un pied d’égalité.

Helmy a dû laisser sa place à des responsables n’aspirant qu’au pouvoir militaire, et qui ignorent les dimensions sociale, politique, traditionnelle de la vie de cette région. Helmy, habituellement serein, posé, est furieux. Il sait que les FL vont perdre la Montagne. Inévitablement. En raison de la conjoncture régionale. Mais aussi par leur faute. Il est vrai que le contexte n’est guère favorable. La mort de Bachir a altéré les rapports de force. Amin Gemayel – qui a succédé à son frère le 21 septembre 1982 – n’est pas Bachir et les FL éprouvent quelque réticence à collaborer avec lui tant il paraît différent de leur ancien leader. Et puis, il y a ce fameux accord du 17 mai 1983 qui prévoyait le retrait israélien et la pacifictation du front israélo-libanais. Il a été adopté par le gouvernement de Menahem Begin et voté par la quasi-totalité des députés libanais. Finalement, Amin refuse de le ratifier… Les israéliens entendront le punir de cet affront. Le retrait aura lieu, mais sans aucune coordination avec l’armée libanaise. Provoquant des dégâts lourds de conséquences. Cette année 1983 vient malheureusement corroborer les craintes de Helmy.

 

Des hommes à la conduite remarquable tempèrent cette désolation. Jocelyne découvre le courage inouï de Fouad Abou Nader… Avec les troupes de choc, il livre les batailles les plus audacieuses contre les druzes. Parfois même au corps à corps. Et commande les fronts les plus exposés.

En ce mois de septembre 1983, il est impératif de tenir les positions. Le 3, les israéliens ont commencé à se retirer de la banlieue sud de Beyrouth et du Chouf. L’armée libanaise devrait se déployer à leur place. Mais la situation semble plus compliquée. En attendant, les FL doivent résister. Il le faut, sinon ce sera un désastre. Les villages de Aley, Souk el-Gharb, Bhamdoun, Deir el-Kamar et tout le Chouf sont pris sous le feu des syriens, des palestiniens et des druzes… Les syriens veulent à tout prix contrôler cette route qui mène à Damas. Fouad Abou Nader – conduisant les unités d’Adonis, une troupe de choc – mène une attaque afin de rejoindre Samir Geagea, en faction au milieu de la région de Aley. De son côté, Samir a déjà pris la route du Chouf. Fouad a besoin de quelques heures pour effectuer la jonction. Il faut que Samir refasse ses lignes de défense, ne se retire que de deux ou trois villages. Fouad est blessé. A l’épaule, gravement. Il continue d’avancer poursuivant sa progression. Dans la radio, il prévient: “Tenez bon, j’arrive! Surtout restez où vous êtes! Tenez bon!”. Les jeunes gens d’Adonis – sous le commandement d’Elie Zayek à qui Fouad a laissé la place – ne sont plus qu’à quelques kilomètres de Samir.

Mais il est trop tard. Samir a fermé sa VHF. Il s’est retiré de soixante-six villages et s’est replié sur Deir el-Kamar qui sera assiégée durant trois mois. La région de Aley et une partie du Chouf sont perdues. La population s’enfuit; on dénombre près de cent mille réfugiés. Ceux qui restent sont massacrés à la hache par les druzes qui ont appuyé l’offensive des forces syriennes et palestiniennes. Les villages de la Montagne n’offrent plus qu’un spectacle déchirant: plus d’un millier de morts – des civils chrétiens -, des maisons dynamitées. Un paysage lunaire composé d’une centaine de cités et de bourgs fantômes. La raïsseh ne comprend pas l’attitude de Samir. Elle n’est pas la seule. Certains de ses compagnons se rappellent l’avoir entendu parler hébreu avec les israéliens et ne plus répondre ni à Fouad ni à Elie Zayek…pour la mort duquel il sera condamné en mai 1995.

L’aube pointe à peine en ce matin de novembre. Deir el-Kamar respire la fraîcheur. Le camp retranché a pour cadre les merveilleux palais à l’architecture florentino-orientale de la ville, ses demeures de pierre taillée, blanches et jaunes, trouées de fenêtres jumelles, ses cours intérieures qui, au printemps, embaument le jasmin et le chèvrefeuille et se bercent du plaisant murmure des fontaines et des bassins. Mais la guerre ne faiblit pas. Les combattants supportent de moins en moins le siège qu’ils subissent depuis plusieurs mois. Aussi, lorsqu’ils aperçoivent, dans la brume matinale, la silhouette de Fouad et de ses hommes, ils se demandent s’ils rêvent. Ils manifestent leur joie: Fouad est l’idole des militants. Et son arrivée, aussi héroïque qu’inattendue, ne fait que dorer un peu plus son blason de chef déjà orné de l’admiration de tous. Il vient de traverser, à pied et de nuit, les forêts, vallées et montagnes de la région pour entrer dans Deir el-Kamar.

Samir, lui, demeure invisible. Depuis quelque temps, il vit reclus dans sa chambre avec ses livres et son amertume. Fouad s’efforce d’égayer le quotidien de ses camarades – marqué par l’isolement et l’humiliation -, n’hésitant pas à organiser tournois de volley, entraînements militaires et autres activités sportives et culturelles. Les sourires refleurissent sur les visages des jeunes. Fouad les encourage aussi à méditer sur les fautes commises – concernant leur comportement dans la Montagne – et qui ne doivent pas se répéter. Bientôt, il parvient à faire sortir de la ville des poignées d’hommes, avant l’évacuation, obtenue sur un plan politique (au terme d’un accord entre Walid Joumblatt et les israéliens), des mille cinq cents membres des FL, fin novembre, et des cinq mille réfugiés civils, un peu avant Noël. 1983 touche à son terme. La Montagne est perdue. Le bilan est terrible. Une catastrophe majeure. Bientôt suivie par un nouveau chemin de croix.

 

La perte de Saïda et de l’Iklim el-Kharroub (1984)

 

Cette défaite rend plus difficile encore le contact avec le Sud. Pour rejoindre les militantes qui s’y trouvent, les filles doivent braver des risques permanents. Souk el-Gharb est inaccessible. Il faut le contourner. Le seul moyen: la mer. Pas toujours amène. Et lorsqu’elles posent le pied sur la terre ferme, elles sont bombardées. Mais elles ne peuvent pas délaisser la seule région qui reste en leur possession: l’Iklim el-Kharroub et le Sud-Est, de Saïda à Jezzine…

Fouad désire qu’elles intensifient leurs visites, prolongent leurs séjours. Aussi, toutes les deux semaines, effectuent-elles ce périple. En ce jour de décembre 1984, la raïsseh amorce la matinée par une première: elle pénètre dans un grand magasin! Ce n’est pas dans ses habitudes, mais Noël approche et elle doit acheter les cadeaux de quelque huit cents enfants de cette région à l’agonie.

En perdant la Montagne, les FL ont perdu également leur union dans la résistance. Un nouvel ennemi les guette: la division. Les défaites militaires ont fissuré un peu plus l’édifice, déjà fragilisé, de leur unité. Les anciennes inimitiés entre les Kataëb et les autres organisations refont surface. Sans compter le désir pressant de Samir Geagea de se réhabiliter et d’attribuer l’échec de la Montagne à la famille Gemayel.

Les réunions se multiplient, les intrigues s’ourdissent. Tandis que des jeunes continuent de lutter courageusement sur les fronts, la zizanie s’installe dans les rangs. Hala – que Jocelyne a envoyée au service des renseignements militaires à la demande des responsables – évoque l’imminence d’une intifada menée par Samir Geagea.

 

L’Intifada du 12 mars 1985

 

L’aube du 12 mars 1985 est dominée par le bruit des chars et le vrombissement des tanks venus de Jbeil – Byblos. Samir Geagea conduit le convoi. Non vers des positions ennemies, mais en direction de La Quarantaine, où il entend prendre le pouvoir et marquer son opposition radicale à l’autorité d’Amine Gemayel. Un sentiment ancien, certes, mais qui s’est ravivé récemment. En février, le docteur Karamé a donné l’ordre à Samir de démanteler le barrage de Barbara, situé sur le littoral et qui sépare les cazas de Jbeil et Batroun. Grâce aux taxes qu’il y prélevait sur les passants, Samir avait pu acquérir une autonomie financière. Ce pactole lui a permis de former et d’équiper sa propre force militaire. Son refus lui avait valu d’être expulsé des Kataëb et démis de ses fonctions. Samir prend donc sa revanche. L’opération semble fonctionner. La plupart des casernes font allégeance. Rapidement. Sans heurts. Il faut avouer qu’Amine Gemayel ne compte pas que des amis parmi les membres des FL. Beaucoup ne l’ont pas soutenu depuis sa nomination à la présidence de la République, pensant qu’il allait dissoudre la milice. Un reproche sévère. Si Bachir avait survécu, il se serait vraisemblablement résolu à prendre cette mesure. Aujourd’hui, on assiste donc à un véritable soulèvement. Amine détenait jusqu’alors le monopole de la décision chrétienne. Par cette intifada, Samir Geagea espère l’en dépouiller.

Jocelyne n’aime guère les méthodes usitées. Ni ce climat de confusion qui règne. Elle réunit les filles.

“Jocelyne, il paraît que ton frère Sami et ses hommes ont bloqué la route à Samir.

-Quoi? Hala, tu en es sûre?

-Certaine. Sami est venu avec des tracteurs. Ses troupes se sont réparties tout autour du tunnel de Jounié, afin de barrer le passage de Samir Geagea”.

Jocelyne ne sait que penser. Sami ne sert plus les FL. Dernièrement, il a rejoint Amine Gemayel qui lui a demandé de fonder les Forces 75, en référence à la première phase de la guerre. Des centaines de militants, de toutes les régions et soutenus par le parti, avaient approuvé.

Jocelyne ne peut plus attendre les bras croisés à La Quarantaine. Elle va voir Fouad, qui a succédé à Fady Frem comme commandant en chef des FL. Ils discutent jusqu’à trois heures du matin, imaginant ce qui pourrait advenir. Fouad est coincé, pris au piège. Jocelyne refuse cet état de fait. Alors elle va s’adresser aux responsables des casernes centrales, aux troupes de choc: “Il est impératif de faire bloc autour de Fouad, d’éviter la division. En demeurant solidaires, nous serons en mesure de maintenir cette unité. Et nous ferons échouer la tentative de putsch lancée par Samir”. Ses propos ne reçoivent aucun écho. Dans les yeux de ses camarades, Jocelyne ne voit qu’incrédulité. Ils ne lui font plus confiance. A cet instant précis, elle n’est plus que la soeur de Sami. Un danger, donc.

Il est désormais trop tard pour réagir. Par quelque mystérieuse négociation, le tunnel est rouvert. Samir Geagea le franchit. Entre dans Beyrouth. Arrive au Conseil Militaire. Sans ambages, il se présente comme le nouveau patron: “Celui qui n’est pas d’accord, qu’il s’en aille!”.

Jocelyne rassemble toutes les responsables: “Je démissionne. Notre bureau central également. Nous refusons ces agissements. Si nous les entérinons, ils se multiplieront. Et seront la porte ouverte à une série d’intifada qui s’avéreront sanglantes. Je refuse d’assumer tout le sang chrétien qui va couler. Je préfère partir. Vous pouvez rester, je connais vos situations respectives”. Des sanglots. Des pleurs. Après cinq ans d’un travail social, humain, militaire qu’elles ont mené ensemble, les militantes ne veulent pas voir leurs responsables renoncer. Même s’il leur en coûte, ces dernières n’ont pas le choix. Une seule consolation pour Jocelyne: elle continuera de diriger les militantes des Kataëb. Après dix années de mission, tout s’effondre.

 

Samir Geagea cherche à dissoudre les Nizamiyyet

 

Jocelyne est à son bureau. L’ardeur l’a désertée, mais elle s’attarde, noyée dans ses pensées. Il est deux heures du matin. Soudain, une silhouette d’homme: un certain Emile. Il est ivre et exhale une forte odeur d’arak. Il vient lui parler de Samir Geagea. S’embarque dans un long monologue. Puis: “Ecoute, Jocelyne, tout cela est ridicule. Soit tu te rallies à Samir, soit tu quittes ces locaux. Tu sais bien que Samir ne vous veut aucun mal. Il ne tient pas à vous faire sortir par la force. Regarde, si vous abandonnez les lieux à l’amiable, c’est mieux pour vous. Et aussi pour lui”. Jocelyne n’en croit pas ses oreilles. Après toute l’aide, tous les soins que son équipe a apportés aux hommes de Samir en 1978, comment peut-il les chasser de la sorte? Comment peut-il ne pas respecter “le pain et le sel”? Elle est révoltée. Emile part enfin. La raïsseh sort dans la cour. Elle lève les yeux. Au deuxième étage, elle aperçoit le bureau de Bachir, éclairé comme à l’accoutumée. Alors, les souvenirs la submergent.

Il est tôt. Elle n’a pas beaucoup dormi. Encore moins que d’ordinaire. Heureusement, Arzé est là. Elle lui raconte ce qui s’est passé la veille au soir, ou plus exactement cette nuit. Elle est amère. Presque aigrie. Arzé l’écoute, éberluée: “Mais c’est incroyable!”. Jocelyne décroche son téléphone. Samir lui répond, avec une extrême gentillesse:

“Oui Jocelyne. Alors que penses-tu de ma proposition?

-Avant de te répondre, j’ai une question à te poser. Peux-tu m’expliquer pourquoi tu évacues d’abord notre bureau?

-Tu sais, Jocelyne, je dois bien commencer par un endroit. J’ai choisi le coin le plus facile.

-Tu as tort de considérer que nous sommes les plus faibles. Ecoute, Samir, nous ne te reconnaissons pas comme chef des FL. Tu as pris le commandement par la force. Il te faudra également prendre notre bureau par la force. Tu es en train de tromper tout le monde, mais moi je te connais. Quand tu attaqueras notre bureau, quand tu nous expulseras des FL, nous qui avons contribué à leur fondation, tous comprendront enfin qui tu es réellement. Tu dévoileras ta vraie personnalité.

-C’est ta dernière réponse?

-Oui”.

 

Elle raccroche, regarde Arzé: elle est livide. Les voici engagées dans la mobilisation numéro 3. La plus importante. Toutes les filles sont en uniforme. Elles dorment sur place. Les armes à la main. En face d’elles, les hommes de Samir. Si c’est nécessaire, elles iront jusqu’à l’affrontement. Jocelyne ne le souhaite sous aucun prétexte. Mais elle ne se soumettra pas. Pas à cet homme. Pas à ses méthodes. Les jours s’écoulent. La tension monte. La Quarantaine n’a jamais aussi bien porté son nom. Ainsi neutralisée, Jocelyne essaie de s’évader par la pensée. Irrévocablement, elle la ramène vers l’Iklim el-Kharroub et l’Est de Saïda, la seule région qu’il leur restait et qu’il ne fallait pas perdre. Samir Geagea en avait la charge. Il a envoyé ses troupes pour désarmer la population. Jocelyne gardera à jamais ce désastre gravé dans sa mémoire. Elle était venue, une fois de plus, visiter les militantes. Et elle avait découvert des civils en pleurs et le jeunes gens en pleine dépression. Après trois ans de combats et de sacrifices, on leur annonçait qu’ils se retiraient. On les avait dopés en leur répétant: “Nous sommes là pour rebâtir ensemble le Liban”. On leur avait redonné espoir: “Désormais, vous êtes maîtres de votre région. Vous ne devez plus baisser la tête devant qui que ce soit, ni devant les syriens ni devant les palestiniens”. Ils les avaient crus. Ce 25 avril 1984, on les laissait à la merci de l’armée syrienne et des fondamentalistes musulmans. Sur la route, Jocelyne avait croisé les chiites du Hezbollah. Ils agitaient leurs drapeaux. Frénétiquement. Commençaient à se redéployer. Partout… Lui étaient ensuite revenus en mémoire des anciens propos de Samir Geagea à l’AFP, concernant la redistribution démographique, et une phrase lapidaire avant même la perte de l’Iklim el-Kharroub: “Maintenant, nous contrôlons le secteur qui s’étend du pont du Nahr el-Kalb (Jounié) jusqu’à Batroun (au Nord)”. Devant ce constat froid et prématuré, Jocelyne s’était insurgée. Elle n’était pas la seule. Et Beyrouth? Et le Chouf? Et Saïda? Et les 10452 km2 du Liban?

Cloîtrée dans les locaux, ce 15 août 1985, jour de ses trente ans, Jocelyne repense à ce triste épisode de la résistance. Comme pour l’arracher à ces souvenirs, la situation s’éclaircit. Une issue vient d’être trouvée à la crise qui dure depuis le mois de mars: le parti Kataëb conservera ses bureaux à La Quarantaine. Son équipe gardera donc le sien et pourra rester. La raison d’un tel cadeau d’anniversaire? Elle l’ignore. Peut-être l’évolution au sein du mouvement. Il faut dire que l’intifada de Samir a fait long feu. Elie Hobeika – qui l’avait soutenu avec Karim Pakradouni – l’a finalement renversé et a été nommé, le 9 mai, à la tête du Comité exécutif des Forces Libanaises (CEFL). Elles sortent de l’impasse, mais la désunion ne peut être évitée. De cela Jocelyne restera profondément meurtrie.

1986: La deuxième intifada et la prise de pouvoir de Samir Geagea

 

Au fil des mois, la dislocation du camp chrétien se révèle inéluctable. A coup d’insurrections successives, d’alliances et de mésalliances, les luttes pour la prise de pouvoir font rage. Les conséquences sont parfois dramatiques pour ces anciens frères d’armes. L’opposition la plus dure est certainement celle entre Elie Hobeika et Samir Geagea qui tourne finalement à l’avantage de ce dernier. Le 28 décembre 1985, à Damas, Elie Hobeika signe avec le chiite Nabih Berri et le druze Walid Joumblatt le fameux “Accord tripartite” qui stipule la fin de l’état de guerre. Cet accord, conclu entre les trois responsables des principales milices, et sous patronage syrien, entend, en contrepartie, annuler le système confessionnel et définir des relations privilégiées entre le Liban et la Syrie. Ces mesures ne font pas l’unanimité. Cet accord censé déboucher sur une paix intérieure suscite bien des controverses. Les contestataires sont nombreux côté chrétien. Samir Geagea profite de cette déchirure pour en finir avec son rival. On accable Hobeika. Allié d’Israël hier, il semble jouer aujourd’hui la carte syrienne. Déjà, sa visite, le 31 juillet, à l’ancien président Sleiman Frangié, jugé pro-syrien – première rencontre d’un chef des FL depuis l’assassinat de son fils Tony -, n’avait pas été du goût de tous, même si l’on s’accordait à qualifier d’historique cet échange symbolisant l’unité maronite retrouvée. Jocelyne, elle, repense aux propos d’un officier israélien qui l’avaient scandalisée. L’homme, également politologue, aurait déclaré lors du retrait de ses troupes de la Montagne: “Vous avez désormais intérêt à vous arranger avec les syriens. Vous n’avez pas le choix”. Elie serait-il parvenu à la même conclusion?

Les affrontements entre ses partisans et ceux de Geagea se multiplient. Battu, Elie Hobeika doit prendre le chemin de l’exil: d’abord Damas via Paris, puis Zahlé, le 22 janvier 1986. Samir Geagea règne en maître. Impuissante, Jocelyne assiste, jour après jour, à des opérations de “purification” au sein des Forces Libanaises. Les FL de Bachir ont définitivement disparu. Une dernière fois, avec une centaine de filles, elle célèbre le 31 mai devant le siège central du parti. Une dernière fois, elles organisent un défilé militaire en présence de responsables. Une dernière fois, Jocelyne prononce un discours rappelant les valeurs et les fondements sur lesquels repose la pensée du parti. Une dernière fois. La toute dernière fois. L’intifada manquée du 10 août, lancée par son frère Sami contre Samir Geagea, n’y change rien; d’autant que Fouad Abou Nader échappe de justesse à un attentat perpétré par les hommes de Samir, mais au cours duquel il est grièvement blessé. La raïsseh quitte le Conseil Militaire, révoltée par l’attitude des nouveaux dirigeants. La page est tournée. Définitivement.

 

Exactions inter-chrétiennes (1987)

 

Novembre 1987. Enveloppée dans une robe sombre, une écharpe noire autour du cou, le visage barré par de grosses lunettes de soleil, une femme s’avance vers un barrage. Elle est accompagnée d’un officier de l’armée libanaise qui la fait passer en quelques secondes de Beyrouth-Est à Beyrouth-Ouest. C’est Jocelyne Khoueiry  qui se rend à Zahlé pour visiter Elie Hobeika et ses anciens compagnons d’armes.

On arrive aux abords de Zahlé. Jocelyne cache son visage, elle ne doit saluer personne: des agents de Samir Geagea sont infiltrés partout. Une maison leur ouvre ses portes. Jocelyne se change. Quand elle ressort de la pièce, elle bénéficie d’un comité d’accueil; Bob, mais aussi Pierre, Mitri, Jaafar, etc. Un quart d’heure plus tard, Elie Hobeika arrive. L’émotion est à son comble. En une fraction de seconde, les guerres qui les ont opposés, les divergences de vue, tout s’estompe. Il ne reste plus que deux anciens combattants qui ont lutté côte à côte dans le centre-ville pour défendre le même pays. C’est pour cela que Jocelyne est venue jusqu’ici. Non qu’elle donne raison aux calculs politiques d’Elie. Mais elle n’admet pas que des compagnons d’armes qui ont risqué leur vie dans les batailles les plus dangereuses soient aujourd’hui pourchassés comme des traîtres.

Tel est l’un des reproches faits aux nouveaux dirigeants des FL: ils traitent leurs frères d’armes comme leurs pires ennemis. Ils les diabolisent, les poussant ainsi davantage dans les bras des syriens. Elle est heureuse de retrouver Elie, car elle sait qu’il respecte le passé. Certes, lui aussi a intrigué… Lui aussi a tenté de prendre le pouvoir. Lui aussi a engagé des négociations avec l’ennemi juré d’hier. Mais pour Elie, elle en est persuadée, l’amitié des armes a une signification. Elle en aura la preuve en 1990: le général Aoun – dont la guerre de Libération contre la Syrie, alors appuyée par les FL de Samir Geagea, a tourné court – sera évacué, vivant, grâce à l’intervention d’Elie Hobeika. Ce dernier s’était souvenu que, lors de son affrontement avec Samir Geagea, il avait eu la vie sauve grâce à Michel Aoun. Malgré des options politiques opposées, les deux hommes n’oublieront pas que, fondamentalement, ils appartiennent au même cap.

 

Les combats armée libanaise – Forces Libanaises et la fin de la Résistance chrétienne (1988 – 1990)

 

Le 23 septembre 1988, à la fin de son mandat présidentiel, Amine Gemayel nomme le général en chef de l’armée libanaise, Michel Aoun, Premier ministre, le chargeant d’organiser des élections libres. Fort de ses prérogatives, le général Aoun s’attache à restaurer les institutions libanaises. Il s’attaque aux ports illégaux contrôlés par les milices, demandant à ces dernières de fermer ces lieux par lesquels transitent armes et drogue. Mais renoncer à de tels pactoles n’est du goût d’aucune. La population, qu’il a appelée à renverser les lignes de démarcation et à se rencontrer de nouveau, semble soutenir cet homme qu’elle trouve honnête.

Cet “idéaliste” déclenche, le 14 mars 1989, une “guerre de libération contre l’occupation syrienne”. Le 28 mars, Beyrouth est sous les obus. L’aéroport étant fermé, Jocelyne, en déplacement en Italie, est bloquée à Milan. Dans l’incapacité de rentrer, la raïsseh multiplie les interventions pour que le monde prenne la mesure de ce qui se passe au Liban. Le 7 septembre 1989, la raïsseh rencontre un Jean-Paul II plus préoccupé que jamais par le sort des chrétiens d’Orient.

Le chaos est inévitable. Le 30 septembre 1989, en vue d’arrêter la guerre, les députés libanais sont convoqués à Taëf (Arabie Saoudite) où ils signent, le 22 octobre, un accords entérinant l’hégémonie syrienne sur leur pays. Le général Aoun refuse ce fameux accord de Taëf. Une partie de la population le suit dans ce rejet. Elle ne reconnaît à ces députés aucun droit de la représenter: depuis près de vingt ans, pour cause de guerre, ils n’ont été soumis à aucun suffrage universel. Les protestations sont vaines et n’empêchent nullement ces mêmes députés d’élire, le 5 novembre 1989, René Mouawad à la présidence de la République. Cet ancien député de Zghorta (Nord), réputé ouvert et prêt à engager le dialogue avec tous – y compris Aoun -, est assassiné quelques jours plus tard, le 22 novembre. On désigne alors Elias Hraoui, ancien député de Zahlé (Békaa), dont l’élection est annoncée à Radio Damas avant même la proclamation des résultats… Son gouvernement démet le général Aoun de ses fonctions et nomme le général Emile Lahoud à sa place. Dès le 29 novembre 1989, des mouvements de troupes syriennes sont signalés sur les hauteurs de Beyrouth. D’importantes manifestations s’organisent autour du palais présidentiel de Baabda où s’arc-boute Michel Aoun. Les Forces Libanaises de Samir Geagea, elles, synchronisent leur feu avec celui des syriens, attaquant les postes de l’armée libanaise. Une grande confusion règne en cette année 1990.

Le Liban s’enfonce dans l’impasse. Le 28 septembre 1990, pour en finir avec la résistance du général Aoun, le président Hraoui – dont la légitimité est mise à mal – impose un blocus alimentaire et économique sur le “réduit chrétien”, petit périmètre autour de Baabda encore aux mains des fidèles de Aoun. La population serre les rangs derrière ce militaire qu’elle juge intègre. Des foules musulmanes rejoignent les manifestants chrétiens dans ce dernier baroud d’honneur. On fraternise de nouveau. Des centaines de milliers de personnes font bloc derrière le Premier ministre déchu. Face à cette unité du peuple libanais, on se prend à espérer. Mais le 13 octobre 1990 au matin, tout bascule. Jocelyne est à Rome. Elle reçoit un coup de téléphone d’un ami italien: “L’aviation syrienne a bombardé les postes de l’armée libanais et le palais de Baabda. Le général Aoun s’est rendu à l’ambassade de France”. La raïsseh raccroche. Effondrée. Comment se peut-il que la ligne rouge ait été enfreinte? La ligne rouge: un accord tacite entre Israël et la Syrie, la chasse israélienne interdisant le ciel libanais aux avions syriens. Si ce veto a été levé, c’est qu’il y a eu un feu vert international. Jocelyne est révoltée. Elle ne peut y croire: son pays vient d’être vendu à la Syrie par les américains. Ces derniers remercient ainsi leur allié arabe de s’être rangé à leurs côtés contre l’Irak, dans la crise qui va déboucher sur la guerre du Golfe.

Quand elle rentre un mois après, Jocelyne trouve son pays en paix, mais sous occupation. La population est comme anesthésiée.

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Il y a dix-huit ans tombait le Dr Elie Zayek. Je n’oublierai jamais! (Fouad Abou Nader in L’Orient-Le Jour du samedi 19 janvier 2008)

Elias Zayek, Fouad Abou Nader

Je n’oublierai jamais nos débuts de combattants au sein de la troupe des “Begins” où nous essayions de pousser nos connaissances et nos capacités au maximum pour rattraper nos aînés. Pour arriver à ce stade avancé, il fallait participer aux entraînements de nuit à Ghosta, en sus des week-ends, et surtout seconder les anciens dans les entraînements des jeunes recrues dans les différentes régions. Pour cela, nous étions obligés de nous absenter les nuits et parfois de faire l’école buissonnière. Que de fois, pour justifier ces absences périodiques, nous avons dû dire à nos parents que toi, tu venais étudier chez moi et moi chez toi. Heureusement qu’ils n’ont jamais pensé à se téléphoner, sinon quels grands menteurs nours aurions été!

Je n’oublierai jamais notre baptême du feu à Dékouané, en 1974, et la fameuse nuit de février 1975 où nous avons eu l’honneur de faire la connaissance de Yasser Arafat après avoir été arrêtés par ses miliciens à Barbir. Nous devions assister, ce soir-là, à la destruction de ta voiture sous nos yeux. Et puis, il y a eu ces sombres années 1975-1976 qui ont vu partir beaucoup de nos camarades. Je n’oublierai surtout pas cette nuit glaciale de janvier 1976 quand, rentrant d’une mission dans les anciens souks de Beyrouth, je fus blessé pour la première fois alors que tu n’étais qu’à quelques mètres de moi. C’est toi qui me mît le bandage pour arrêter le saignement et pris le risque de me transporter à l’hôpital, alors que l’ennemi tentait de nous encercler. C’est la première fois que je t’ai vu perdre ton sang-froid et ton flegme qui sont devenus si légendaires par la suite. Tu avais la hantise que je n’arrive pas à temps à l’hôpital.

Je n’oublierai jamais cette nuit du 1er mai 1976 où on devait absolument faire une contre-attaque dans la région du port, et ce pour stopper l’avance de l’ennemi. Bachir fit appel à toi, toi le dernier “Begin” encore debout (le reste de la troupe ayant été blessé ou tué) pour commander cette attaque. Il avait besoin d’un chef charismatique pour relever le moral de la troupe, qui était au plus bas. Tu étais respecté par tous et pouvais entraîner nos jeunes recrues derrière toi. Ils avaient confiance en toi. Tu as réussi ce soir-là, au-delà de nos espérances. Tu as repoussé la percée de l’ennemi et tu as stabilisé le front d’une façon définitive. Le prix à payer, encore une fois, a été lourd. Beaucoup de nos camarades sont tombés, tel Michel Yared, et toi tu as été blessé à la jambe. Tu as refusé d’être évacué sur-le-champ avant de t’assurer que la relève prenait position pour maintenir les acquis sur le terrain et pour éviter une éventuelle panique chez nos jeunes. C’était à mon tour, ce matin, de te conduite à l’hôpital et surtout, tâche si délicate et ingrate, d’aller informer Nina de ta blessure et de la conduire chez toi. J’ai oublié de te dire qu’à l’aube de ce matin-là, Nina attendait à la fenêtre toute la nuit celui qui allait venir lui annoncer une mauvaise nouvelle te concernant; elle avait été réveillée de son sommeil par cette angoisse prémonitoire des mères, qui malheureusement s’avéra justifiée par la suite. Le destin a voulu que ce soit moi qui lui annonce cette mauvaise nouvelle et de subir, en prime, la douche froide de Nina! Mais tu étais vivant, et pour nous c’était l’essentiel.

Je n’oublierai jamais ce 6 septembre 1983, lors de la bataille de la Montagne, quand tu avais appris que j’avais été blessé au front et que tu avais décidé de sortir de l’hôpital où tu étais en convalescence après avoir subi la seconde opération chirurgicale à la jambe. Tu avais tout compris, tout seul: il ne fallait pas que le moral des troupes soit ébranlé et il fallait à tout prix mainteni le momentum de la bataille pour réussir au plus vite la jonction géographique avec notre troupe qui se battait dans la région de Bhamdoun. Cette jonction fut achevée grâce à toi et à ta présence physique sur le terrain. On ne se lassait pas de raconter comment tu te déplaçais sur le front avec tes “deux porteurs” qui te transportaient sur une chaise parce que tu ne pouvais ni ne devais marcher. Malgré ta douleur physique, tu savais garder ton sens de l’humour même durant les moments les plus critiques et difficiles. Cette force tranquille qui émanait de toi donnait aux jeunes gens la sérénité, le courage et le sens du dépassement.

Je n’oublierai jamais ton sens du devoir, ton abnégation, ta fidélité à tes camarades, ta droiture, ton panache, ta façon de donner sans compter, ta façon d’accepter les rôles les plus ingrats avec sourire, modestie, courage et surtout avec cette foi inébranlable que tu avais en notre cause. Je ne fais que répéter les mots que Bachir t’avais écrits dans sa lettre qu’il t’avait fait parvenir à Zahlé, lors de la fameuse bataille de 1981.

Mais ce que je n’oublierai jamais, mon cher Elie, c’est le jour de ton départ. Comment aurais-je jamais pu imaginer que tu tomberais à Achrafieh, lâchement assassiné! Comment pouvais-je expliquer à Nina, Maya, Mireille, Georges, Joseph et tes amis la cause de ta mort si incompréhensible et injuste? Dans notre pays, on assassine les héros au lieu de les glorifier et on récompense les assassins.

Dix-huit ans après, tu es toujours présent parmi nous.

Je n’oublierai jamais!