Des centaines d’émeutiers sèment la destruction à Achrafieh et s’attaquent aux lieux de culte (L’Orient-Le Jour du lundi 6 février 2006)

Poussy Achkar

L’enceinte de Saint-Maron et de l’archevêché grec-orthodoxe saccagés, des dizaines de voitures cassées, l’immeuble abritan le consulat danois incendié. Des centaines d’émeutiers sèment la destruction à Achrafieh et s’attaquent aux lieux de culte.

Une manifestation conduite par des organisations musulmanes pour protester contre les caricatures du prophète Mohammad a tourné à l’émeute hier à Achrafieh. Les affrontements entre émeutiers et forces de l’ordre ont duré environ trois heures; les bombes lacrymogènes et les coups de feu tirés en l’air par les FSI et les émeutiers n’ont pas réussi à disperser la foule, qui a incendié le centre Tabaris 812, abritant un bureau du consulat de Danemark. La représentation diplomatique cependant a été épargnée par le feu, mais quatre étages du bâtiment abritant une banque et des entreprises ont été détruits.

Les émeutiers ont également saccagé la croix située à l’entrée de l’archevêché grec-orthodoxe de Beyrouth, ils ont aussi brisé les vitraux de la sacristie de l’église Saint-Maron, tentant en vain d’y mettre le feu. Ils ont cassé plusieurs niches religieuses construites aux bords des rues d’Achrafieh. Les affrontements entre la police et les manifestants ont fait un mort parmi les émeutiers et une cinquantaine de blessés. Vingt-trois d’entre eux font partie des FSI, dont un officier, et deux de l’armée.

Plusieurs milliers de manifestants, venus en bus et en voitures de diverses régions du Liban, ont convergé hier matin vers Tabaris où se trouve la représentation de l’ambassade du Danemark, répondant ainsi à l’appel d’un groupe baptisé “Mouvement national pour la défense du prophète Mohammad”.

Les émeutiers ont été d’abord stoppés à 200 mètres de la chancellerie par les forces de l’ordre qui quadrillaient le secteur et qui avaient chargé la foule à coups de matraques et de gaz lacrymogène. En vain. Armés de battes en fer et en bois, de gourdins, de cailloux et de parpaings, les émeutiers s’en sont pris à la police, et des centaines d’entre eux ont réussi à forcer le cordon dressé par les FSI.

Une partie de la foule a marché ensuite vers l’ambassade en empruntant les rues adjacentes à l’avenue Charles Malek, lapidant et saccageant les devantures de magasins et des centaines de voitures stationnées. Ils ont mis le feu à plusieurs véhicules de la police. Ils ont détruit les véhicules des FSI et de la Défense Civile, s’emparant des échelles des pompiers, les utilisant notamment pour la casse.

Arrivés devant le centre Tabaris 812, un groupe d’émeutiers munis d’un bidon d’essence ont brisé la porte d’entrée du bâtiment et ont mis le feu à la cage d’escalier, alors que la foule applaudissait et scandait “Allah akbar” en agitant une multitude de drapeaux verts, couleur de l’islam.

“Tel est le sort de tous ceux qui s’en prennent à l’islam et à notre Prophète. Ils seront brûlés par le feu de l’enfer”, a affirmé un jeune manifestant, la tête ceinte d’un bandeau vert, à Rita Daou de l’AFP.

Les pompiers ont dû attendre que la foule se disperse pour pouvoir approcher du bâtiment en flammes et éteindre le feu qui a notamment dévoré les locaux de la Banque Lati, Intermarkets et Booz Allen Hamilton.

Situé au huitième étage du même bâtiment, le consulat de l’ambassade d’Autriche a été épargné. “Nous étions inquiets, mais notre bureau est intact”, a indiqué à L’Orient-Le Jour le consul autrichien, Manfred Moritsch, venu sur place en fin d’après-midi.

Les émeutiers ont également saccagé l’entrée de l’immeuble de la résidence du consul honoraire de Slovaquie située à la rue Sursock ainsi que l’entrée du bâtiment abritant l’ambassade des Pays-Bas. Ils ont aussi incendié un véhicule devant le palais Bustros.

Quatre ambulances de la Croix-Rouge de Tabaris ont été cassées, ainsi que la façade du bâtiment abritant l’organisation humanitaire. Les pare-brise de voitures stationnées au parking du centre Sofil ont volé en éclats.

SCENES DE GUERRE

Achrafieh, hier, peu après 16 heures, dans les secteurs de la rue Sursock et de Tabaris, de l’avenue Charles Malek et de la rue Chéhadé, le même spectacle de désolation: des bris de verre sur la chaussée, des voitures saccagées et des vitrines de magasins brisées. On distingue aussi sur l’asphalte des barres de fer et des restes de parpaings brandis par les émeutiers quelques heures plus tôt.

Les détonations, les cris et les éclats de la matinée ont donné place au silence lourd entrecoupé par le crissement des éclats de verre qu’on piétine.

Les habitants d’Achrafieh, terrés durant plus de trois heures dans leurs appartements, sont sortis de chez eux pour estimer les dégâts. Les visages sont livides et les mines défaites. Plus d’un raconte qu’il “vient de vivre une journée de guerre, 16 ans après la fin des événements du Liban”.

“La dernière fois que je me suis réfugié dans mon corridor, c’était le 13 octobre 1990”, raconte Hélène la rage au coeur. Elle en veut au ministre de l’Intérieur “qui était au courant de la manifestation, à l’armée et aux FSI incapables de nous protéger”. “Si un illuminé chrétien avait décidé de prendre des armes et de tirer sur les émeutiers, la guerre aurait éclaté à nouveau”, s’insurge-t-elle. Elle raconte aussi que “la veille, mon propre gendre avait vu des hommes à moto arborant les bandeaux et les drapeaux verts de l’islam. Ils lui avaient demandé l’adresse du consulat du Danemark. Il leur a indiqué le chemin sans se douter de rien”.

Georges habite la rue Sursock; il indique: “Ils voulaient saccager l’ambassade d’Argentine. J’étais là sur la chaussée. Nous leur avons dit qu’ils se trompent d’adresse, qu’il y a des musulmans en Argentine. Ils sont donc partis ailleurs”. “Je fais partie de la génération de la guerre. Nous avons donné des martyrs. Et jusqu’à présent, notre sang est versé pour l’indépendance du Liban, mais ces gens-là ont déchiré un grand portrait de Gebran Tuéni, dernier martyr en date pour la souveraineté du Liban. Je veux simplement savoir pourquoi y a-t-il tant de haine envers les chrétiens et qui va les protéger à l’avenir”, dit Georges.

La résidence du consul honoraire de Slovaquie, Roy Samaha, se trouve dans le même quartier. Les émeutiers ont confondu l’appartement avec le bureau du consulat danois. La gardienne de l’immeuble, qui ne veut pas dire son prénom de peur que “les vandales reviennent pour se venger” raconte: “Ils ont forcé l’entrée avec des battes en fer. Cinq d’entre eux ont fait irruption chez moi, l’un portait une cagoule. Ils avaient trois bonbonnes à oxygène et des câbles électriques. Ils voulaient mettre le feu à l’immeuble. Je leur ai dit qu’ils se trompaient, que le bâtiment était résidentiel et que nous défendions les mêmes causes”.

LES CROIX CASSEES

Les émeutiers n’ont pas mis le feu au bâtiment, mais ils ont cassé les portes des ascenseurs au rez-de-chaussée et au premier étage. Ils ont aussi jeté des gourdins, des parpaings et des battes en fer en direction de la résidence du consul honoraire située au premier étage, saccageant le balcon de l’appartement.

M. Samaha était présent avec sa famille à la maison. Il indique: “J’ai quitté mon appartement avec mon père, âgé de 85 ans, et ma mère. Nous avons couru dans les escaliers, arrivant au neuvième étage”.

A l’archevêché grec-orthodoxe de Beyrouth, la chambre du gardien a été détruite et la grande croix, pesant une dizaine de kilos, qui se dressait à l’entrée du bâtiment a été cassée.

A la cathédrale Saint-Maron, un homme raconte: “Le prêtre s’apprêtait à célébrer la messe de onze heures. Quand il a vu les émeutiers, il a fermé les portes de l’église. Les vandales ont réussi à briser les vitres de la sacristie, jetant de l’essence à proximité de l’une des fenêtres. C’est une voiture stationnée dans le parking qui a pris feu”.

Massoud Achkar, ancien candidat aux législatives de Beyrouth, s’insurge contre cette tentative d’incendier la cathédrale et les émeutes à Tabaris: “Nous avons défendu Achrafieh depuis 1976. Nous venons d’assister à une invasion”.

Le centre Tabaris 812: des drapeaux verts ont été plantés devant le bâtiment. Sur l’un des murs du rez-de-chaussée, l’on pouvait lire, après l’incendie: “Au nom de Mohammad, Allah akbar”.

Selon des témoins oculaires, les émeutiers ont forcé les portes des entreprises, volant et saccageant du matériel avant de mettre le feu. “Ils sont venus avec tous les outils imaginables servant à ce gendre d’effractions. Ils ont confisqué les échelles des pompiers pour grimper jusqu’au deuxième et troisième étage du bâtiment dans le but de voler”, indique un homme qui était présent sur place.

Devant la façade calcinée de l’immeuble, employés, directeurs et propriétaires des entreprises incendiées réalisent l’ampleur des pertes. “Des dizaines de familles se retrouveront dans le besoin”, indique l’un d’eux.

“Nous sommes venus aider, mais il ne reste pas grand-chose à sauver”, note un employé d’une entreprise.

Richard Jreissati, copropriétaire de Tabaris 812, a vu l’immeuble prendre feu sans broncher. “Je suis un homme croyant et je me dis que tout va bien tant que les vies sont épargnées”, dit-il.

D’autres préfèrent adopter une attitude cynique, se demandant “si les abribus, les réverbères, les distributeurs automatiques sont danois, norvégiens ou tout simplement chrétiens”.

L’immeuble Siriani, qui jouxte le centre Tabaris 812, abrite des appartements. Son entrée a été forcée, la chambre du concierge complètement saccagée.

Kamlé occupe seul le premier étage. Elle a 77 ans et ses enfants sont à l’étranger. Des parpaings et des cailloux ont transpercé des fenêtres de son appartement et ont atterri dans l’une de ses pièces. Des balles ont atteint la salle de séjour. “J’ai trouvé refuge à la cuisine jusqu’à la fin des émeutes. J’ai eu peur des flammes qui dévoraient le bâtiment et des émeutiers que j’entendais. J’ai subi deux opérations à coeur ouvert, j’ai vécu la guerre, mais je n’ai jamais eu aussi peur de mourir”, dit-elle en séchant ses larmes.

Une autre habitante s’insurge: “C’est une honte. Nous n’avons pas vu ça durant toute la guerre, même pas durant les événements de 1978”.

Michel, qui occupe un appartement du bâtiment et qui a deux enfants en bas âge, raconte que les habitants de l’immeuble ont été épargnés grâce à un cheikh. “Il a empêché les manifestants d’entrer chez nous en les appelant au calme et en récitant des versets coraniques sur la tolérance”, souligne-t-il. “Pour que nous puissions quitter l’immeuble, il a couvert mes deux enfants avec le drapeau vert de l’islam”.

Mais il tente de se rassurer: “Ceux qui ont fait ça ne sont pas libanais. Ce sont des palestiniens”.

18 heures. La nuit tombe sur Achrafieh quadrillée par l’armée et les forces de l’ordre. Des jeunes se promènent avec divers drapeaux et des véhicules diffusent des chants partisans. Certains habitants des secteurs visés par les émeutiers ont toujours le visage pâle et la mine défaite. Ils se promènent dans leur quartier, évaluant les dégâts, comme s’ils voulaient se prouver que la journée qu’iils ont vécue fait bel et bien partie du présent et non d’un passé qu’ils estimaient révolu..

Les vétérans de la guerre racontent… (par Jad Semaan, in L’Orient-Le Jour du 27 avril 2006)

Dany Chamoun, Poussy Achkar

Qu’est-ce qui peut réunir Massoud Achkar, Issam Abou Jamra, Bob Azzam, Fayez Karam et Obad Zouein autour d’une même table? Tous ont résisté, chacun à sa manière, pour que reste le Liban souverain et libre de tout occupant étranger.

C’est une histoire de 30 ans et 13 jours de lutte, écrite en rouge, entre le 13 avril 1975 et le 26 avril 2005. Tous les personnages sont vrais: Issam Abou Jamra est ancien vice-Premier ministre d’un cabinet de militaires et général retraité de l’armée; Obad Zouein est un “résistant en continuité” depuis les événements de 1958 et membre actif du Tanzim; le colonel à la retraite Fayez Karam a été fait prisonnier à Mazzé (Syrie) après la razzia du 13 octobre 1990, avant de prendre le chemin de l’exil; Massoud Achkar, qui a recueilli 10000 voix aux législatives d’Achrafieh en 2000, s’est forgé un nom au glaive lors du siège des 100 jours et depuis, il n’a pas cessé le combat; et Bob Azzam, aujourd’hui sur chaise roulante, est un “tigre” vétéran du PNL.

A l’invitation de l’Amicale des étudiants de pharmacie de l’Université Saint-Joseph et de l’association Union pour le Liban (l’UPL est un regroupement de vétérans de la guerre, issus du Tanzim, du PNL, des Kataëb, des FL, de l’armée libanaise et des FSI, à la texture, malheureusement, purement chrétienne), une table ronde a été tenue à l’auditorium de la faculté de médecine, en mémoire des centaines de milliers de martyrs et en mémoire de ceux qui ont lutté ouvertement, clandestinement ou à partir des pays de l’émigration.

Dans son allocution, M. Zouein est revenu sur la naissance de l’UPL. “L’histoire se répète chez les peuples qui ne connaissent pas leur passé”, a-t-il dit. “Nous voulons tirer les leçons de notre histoire et éviter aux nouvelles générations de payer les mêmes factures. C’est en mémoire de nos camarades martyrs et pour rester fidèles à la même éthique, aux mêmes idéaux de résistance, que nous nous sommes réunis”.

Pour parler des préliminaires de la guerre (1968-1975), il a suffi au général Abou Jamra de fouiller sa mémoire d’officier de l’armée. “Le destin du Liban est de se trouver dans le berceau des trois religions monothéistes et à la lisière de la plus importante zone pétrolière”, a-t-il déclaré. M. Abou Jamra est revenu sur la révolte de 1958. “Elle a été conduite à partir de la Syrie contre le président Camille Chamoun. En dépit des réformes menées, plus tard, lors du mandat Chéhab, 1958 a fissuré les liens entre chrétiens et musulmans. Et de n’avoir pas participé à la guerre de 1967, qui se solda par un échec, le Liban a été puni. La Ligue arabe a, en effet, décidé que les opérations des fedayin devaient se poursuivre à partir de la Jordanie et du Liban…”. Issam Abou Jamra a narré divers incidents où l’armée a réussi à contenir les fedayin. Mais le couperet de l’accord du Caire (1968), puis celui de Melkart (1973), sont venus mettre un terme aux élans de l’armée. L’OLP régnait désormais en maître et l’armée de désagrégeait. Le général à la retraite se souvient que les libanais étaient désormais divisés entre “ceux pour qui le Liban était la priorité et ceux pour qui la cause palestinienne primait”.

Qui mieux qu’un ancien des “Noumours” pour parler de la Guerre des Deux Ans (1975-1976) et de l’assaut contre le camp de Tall el-Zaatar, que même l’aviation israélienne redoutait? Bob Azzam (blessé de guerre en 1978) a notamment relaté les préparatifs des assauts, concoctés par un certain colonel Michel Aoun (alias Raad…) et Dany Chamoun. “Ils parlent de l’union du 14 Mars, a noté M. Azzam. Je vais vous dire que Dany l’a déjà consacrée, lorsqu’il est allé, au front, à la rencontre de cheikh Hassan Yaacoub (disparu avec l’imam Sadr), en 1975…”.

Dans son intervention, Azzam a également rappelé qu’une grande partie de “ceux qui réclament aujourd’hui le désarmement des palestiniens nous ont combattus, côte à côte avec les palestiniens…”.

Massoud, alias Poussy Achkar, n’y est pas allé par quatre chemins: “Que les syriens se souviennent que la seule région d’où ils ont été chassés par la pointe des armes, c’est bien Achrafieh!”. Le camarade de Béchir Gemayel parlait, bien entendu, du siège de 1978. Ils s’est souvenu, non sans grande émotion, que c’est le soutien de la population qui a assuré aux résistants la victoire. “Que ceux qui prétendent que ce sont les chrétiens qui ont appelé les syriens au secours réécoutent le discours de Hafez el-Assad, du 20 juillet 1976, où il se plaît à dire qu’il ne s’est excusé auprès de personne pour entrer au Liban!”, a asséné M. Achkar. L’homme, qui a recueilli 90% des suffrages chrétiens sans pour autant avoir été élu, a réitéré que les brigades palestiniennes (Hittine, Aïn-Jalloud, al-Saïka…), “qui ont sévi au Liban”, étaient encadrées par des officiers syriens.

Sans emphase, le verbe digne, le colonel Fayez Karam est revenu sur les années de l’effervescence populaire autour du phénomène Aoun et sur les trois batailles menées par “le petit général” (contre Sami el-Khatib, les syriens et les FL), sur ce macabre 13 octobre, lorsquel le colonel Karam, fait prisonnier, a aperçu cent soldats libanais agenouillés, à Dahr el-Wahch, sur le point d’être abattus. “Nous entendons des critiques sans cesse formulées à l’encontre des militaires. Laissez-moi vous dire que ma plus grande fierté est d’avoir été soldat au service de mon pays”, a conclu l’ancien candidat aux législatives de Tripoli.

Les témoins ont conclu leur récit en répondant aux questions de l’auditoire. Pourquoi des combattants “d’en face”, de “l’ex-gauche”, n’ont-ils pas été conviés à cette rencontre? “Il faut encore du temps pour que les choses mûrissent”, a-t-on répondu à l’une des questions. Dommage.

Massoud Achkar aux jeunes: “Ayez foi dans le Liban” (L’Orient-Le Jour du vendredi 12 novembre 2004)

Poussy Achkar

SMS: Massoud Achkar aux jeunes: “Ayez foi dans le Liban”

 

Cette rubrique vise à donner la parole à une personnalité active sur le plan politique, social, culturel, économique, ou sportif. Cette personnalité adressera spontanément un message court – une sorte de SMS – aux jeunes.

Cette semaine, nous avons choisi d’offrir cette tribune à Massoud Achkar, ancien compagnon du président-martyr Béchir Gemayel et ancien responsable FL du secteur d’Achrafieh durant la guerre:

“Depuis un certain temps, les jeunes émigrent pour plusieurs raisons (économiques, sociales, politiques, etc.). Ceux qui émigrent, ce sont les cerveaux, les meilleurs, ceux qui ne trouvent pas de travail, ceux qui sont obligés de quitter pour des raisons politiques, ceux qui sont déprimés par l’absence de liberté et d’indépendance… Il ne faut pas avoir peur, le Liban renaîtra toujours de ses cendres. C’est vrai que notre histoire est pleine de hauts et de bas; le Liban a toujours été un refuge de liberté dans cette partie d’Orient, un pont entre l’Orient et l’Occident, entre les musulmans et les chrétiens.

A travers son expérience et son histoire, le Liban a toujours été au centre du dialogue des cultures et des religions, la meilleure formule pour cette coexistence (aussi fragile soit-elle). Il s’agit d’une expérience qui a besoin d’être approfondie et élargie dans ce monde mondialisé. Le Liban est un message unique dans ce monde en pleine mutation, et c’est aux jeunes surtout de le préserver. Regardons autour de nous les problèmes qui se posent, que ce soit en Irak, en Palestine, en Europe…où le dialogue n’est pas en train de s’établir.

C’est un défi, et c’est à vous, les jeunes, de le relever. Le monde devrait être un espace de paix, de dialogue et d’échange. Afin d’atteindre ce but, on devrait mener un combat pour les libertés, le dialogue et la mise en place de structures évoluées dans le but de parfaire encore plus la mission du Liban.

Il ne faut donc pas baisser les bras et déserter. L’injustice, la répression, l’étouffement des libertés ne doivent pas avoir raison de vos aspirations et de vos projets. Notre génération a payé le prix du sang. A vous de maintenir le cap. Courage”.

Massoud Achkar dénonce la “mentalité politique héritée des ottomans” (L’Orient-Le Jour du jeudi 15 novembre 2007)

Poussy Achkar

Le secrétaire général de l’Union pour le Liban, Massoud Achkar, a dénoncé, dans un communiqué de presse, “la mentalité politique héritée des ottomans et qui est basée sur le mensonge réciproque”. “C’est cette mentalité qui nous a menés à tous ces problèmes, depuis l’indépendance jusqu’à aujourd’hui”, a déclaré M. Achkar. “Le plus grave dans cette mentalité, c’est que certaines parties en viennent à accuser les autres de miser sur l’étranger afin de justifier le pari qu’elles font elles-mêmes sur d’autres forces étrangères”.

M. Achkar a, d’autre part, affirmé que “le règlement de la crise ne passe ni par un vote à la majorité obsolue ni par un boycott de l’élection présidentielle, mais par une entente véritable et sincère qui place l’intérêt du pays au-dessus de l’intérêt des individus”.

Et le secrétaire général de l’UPL d’ajouter que “l’issue réside dans l’élection d’un président de la République dans les délais constitutionnels, sa première mission devant être d’organiser un congrès national fondateur qui aurait pour tâche d’édifier un Etat moderne et stable, de manière à mettre un terme aux conflits des autres sur le territoire libanais”.

Massoud Achkar presse les responsables de plancher sur la crise socio-économique (L’Orient-Le Jour du jeudi 24 janvier 2008)

Poussy Achkar
Le secrétaire général de l’Union pour le Liban, Massoud Achkar, a exprimé “le souhait que le siège patriarcal maronite reste constamment le rassembleur de tous les libanais, et plus particulièrement des chrétiens, de manière à ennrichir le rôle particulier des chrétiens en tant que trait d’union entre les composantes du peuple libanais”. “Le patriarcat maronite ne devrait pas prendre parti pour une fraction contre une autre”, a jouté M. Achkar, qui a en outre appelé à ne pas s’en prendre à “la plus haute autorité religieuse maronite”.
M. Achkar a, d’autre part, évoqué la crise socio-économique qui frappe le pays, appelant les responsables à plancher sur les dossiers qui se posent sur ce plan, de crainte que cette situation ne dégénère en troubles sur le plan de la sécurité et que l’armée ne soit pas contrainte de s’enliser dans des problèmes qui la détourneraient de sa mission fondamentale.

Massoud Achkar: “Bachir était contre l’héritage politique” (L’Hebdo Magazine du 13 mars 2009)

Poussy Achkar

Cet ancien militant des Forces Libanaises à l’époque de Bachir Gemayel n’a jamais abandonné ses principes. Même après l’assassinat du président élu, il a poursuivi la lutte et défendu les idées qu’ensemble ils prônaient. Massoud Achkar considère qu’il est l’élu des habitants et des fils d’Achrafieh et se présente au siège maronite face à Nadim Gemayel, parce que, dit-il, “Bachir était contre l’héritage politique et contre l’utilisation des martyrs à des fins électorales”.

 

L’ancien compagnon de Bachir Gemayel que vous avez été se présente pour le siège maronite de Beyrouth I contre son fils Nadim. Comment les habitants d’Achrafieh réagissent-ils face à ce dilemme?

Je ne me présente contre personne. Je suis né, je vis et j’ai combattu pour cette région. Je ne l’ai jamais quittée, ni pendant ni après la guerre. Je suis resté en contact avec ses habitants. Pour une fois, la circonscription regroupant Achrafieh-Rmeil-Saïfi-Medawar va pouvoir élire ses représentants. Les lois précédentes avaient été injustes à l’égard de cette région, même après le retrait des forces syriennes, puisque c’est la loi Ghazi Kanaan qui a été adoptée en 2005, nous marginalisant davantage. La loi actuelle n’est pas parfaite, mais elle est meilleure que les précédentes. Laissons les habitants se prononcer, puisqu’ils ont, pour une fois, le droit de s’exprimer à travers les urnes.

 

Vous qui avez connu Bachir Gemayel de près. Comment aurait-il réagi face à la candidature et aux alliances de son fils Nadim?

Personnellement, j’ai vécu avec Bachir. Je le considère comme un ami. J’ai fondé les Forces Libanaises à ses côtés. Son rêve d’un Etat fort et indépendant est le mien. Nadim Gemayel est le fils de mon camarade; je le considère aussi comme le mien. En ce qui concerne les choix électoraux, chacun est libre d’exprimer ses opinions. Nous devons les respecter, même si nous ne les partageons pas.

 

Vous avez évoqué, dans vos discours, l’achat des voix dans votre circonscription. Sur quoi vous basez-vous pour lancer de telles accusations?

Mon vrai problème se situe avec la machine électorale de Saad Hariri et ses alliés qui misent sur l’argent électoral. Quand on parle des émigrés, ce n’est un secret pour personne qu’on leur offre un billet d’avion et du cash pour venir voter. La loi électorale pose des contraintes matérielles et financières qui ne sont pas respectées par certains candidats et partis. N’oublions pas que, pendant la tutelle syrienne, ce sont eux qui ont couvert les comportements de la Syrie avec les libanais, notamment contre les chrétiens. En 2005, ils nous ont fait rater une occasion en or d’aboutir à un réel partage du pouvoir entre les différentes coomposantes du tissu libanais. Je peux pardonner à ceux qui ont fait du tort au Liban, mais je ne peux pas oublier. Les gens non plus d’ailleurs. Certains oublient que le Liban est un pays de partenariat, pour lequel Bachir Gemayel est mort, pour lequel tous nos martyrs ont payé de leur vie, pour lequel des étudiants ont été tabassés, des militants arrêtés et conduits dans les prisons syriennes… Le 14 mars 2005, nous sommes tous descendus sur la Place des Martyrs. Malheureusement, le groupe Hariri et ses alliés continuent d’accaparer le pouvoir et les chrétiens continuent d’être marginalisés.Les prérogatives du Premier ministre sont plus importantes que celles du président de la République, qui se contente d’un rôle d’arbitre.

 

Vous êtes donc favorable à un amendement de l’accord de Taëf?

Oui. IL faut rendre ses prérogatives au président, sans pour autant toucher à celles de la communauté sunnite, pour assurer un rééquilibrage au sein du pouvoir. Il faut également que ce changement consolide le rôle du vice-président grec-orthodoxe du Cabinet, qi ne jouit actuellement d’aucune prérogative. L’une des bonnes choses de Taëf est la décentralisation. C’est une clause vitale qu’il s’agit d’appliquer sous toutes ses formes pour faciliter la vie des libanais à tous les niveaux. La loi électorale doit être remaniée pour aboutir à l’application du projet proposé par Fouad Boutros après discussion avec toutes les factions. La loi électorale étant la base de toute vie politique démocratique dans le système libanais, chaque communauté marginalisée va être source de problème. Rectifions le tir une fois pour toutes. Aujourd’hui, ce sont les chrétiens qui le sont.

 

Le Conseil municipal de Beyrouth est dominé par le 14 mars. Est-il partie prenante dans ces élections ou se tient-il à égale distance de tous?

Puisque l’on parle de la ville de Beyrouth, le mohafez doit garder ses prérogatives pour préserver l’équilibre communautaire, parce que les chrétiens dans la capitale sont aussi marginalisés au niveau de la municipalité. Nous demandons une nouvelle loi qui respecte chaque région administrative à Beyrouth. Il y en a 12, chacune doit élire ses représentants municipaux et les sanctionner s’ils ne remplissent pas leurs fonctions comme il se doit, à l’instar de ce qui se passe dans toutes les grandes capitales du monde. Les nominations doivent aussi être réajustées pour pouvoir assurer un meilleur développement de la ville. Beyrouth I paie des taxes et ne reçoit, en contrepartie, qu’une partie infime de ce qui lui revient. Nous avons beaucoup de pauvreté, une seule école publique, le renforcement de l’Hôpital de la Quarantaine n’a pas été fait malgré nos demandes répétées. Achrafieh a donné beaucoup de martyrs, elle a souffert et lutté pour le Liban. Tout cela n’a pas été pris en compte depuis 1990.

 

En tant qu’ancien combattant, que ressentez-vous lorsque vous constatez que le sort des détenus en Syrie et celui des réfugiés en Israël n’ont toujours pas été réglés?

Ces deux dossiers sont prioritaires. Ils doivent être réglés très vite. C’est un combat permanent que je mène, d’autant plus que des amis à moi se trouvent toujours dans les prisons syriennes. Ce dossier est plus important que la délimitation des frontières et l’échange diplomatique. Il revient à l’Etat de s’en occuper. Depuis 9 ans, des centaines de familles vivent en Israël. Pourquoi l’amnistie décrétée il y a 17 ans ne les englobe-t-elle pas? Il faut leur permettre de revenir dans leur terre.

 

Quel regard portez-vous sur les armes palestiniennes et celles du Hezbollah?

Je suis favorable, en tant qu’ancien combattant, au transfert de toutes les armes vers la légalité. Nul dossier ne peut être réglé par la force; seul le dialogue peut résoudre tous les points litigieux.

 

Quel regard portez-vous sur les armes palestiniennes et celles du Hezbollah?

Je suis favorable, en tant qu’ancien combattant, au transfert de toutes les armes vers la légalité. Nul dossier ne peut être réglé par la force; seul le dialogue peut résoudre tous les points litigieux.

 

Quelles seront, selon vous, les répercussions du rapprochement syro-saoudien sur le Liban?

Quand on parle d’un Etat fort, souverain, indépendant, il faut resserrer les rangs pour ne pas être vulnérables face à n”importe quel compromis entre les axes régionaux. Seul le dialogue peut nous sauver. Depuis que Barack Obama a été élu, il est clair qu’il y a une approche différente que l’on perçoit et qui se traduit par une ouverture sur la Syrie et l’Iran. Une ouverture que Londres a clairement exprimée en se disant prêt à entamer des contacts directs avec la branche politique du Hezbollah.

 

Au sein de quel bloc allez-vous siéger si vous remportez les élections?

Notre combat a commencé avant le 14 et le 8 mars. Je suis le candidat des habitants d’Achrafieh. Bachir Gemayel était contre l’héritage politique et contre l’utilisation des martyrs à des fins politiques. Il a été lui-même le martyr de tout le Liban et non seulement d’une seule partie ou d’une seule famille.

 

(Propos recueillis par Danièle Gergès)

Massoud Achrakr: “Le rêve de Bachir est le mien” (L’Hebdo Magazine du 15 mai 2009)

Poussy Achkar

Depuis 1992, nous avons assisté à un déferlement de l’argent électoral dans notre région, par l’intermédiaire de la machine du Courant du Futur. Les habitants d’Achrafieh sont les plus honnêtes. Je mets en cause ceux qui ont profité de la pauvreté de ses habitants qu’ils ont créée. Nous avons été marginalisés pendant des années. Cela fait 20 ans que les habitants demandent qu’ils puissent élire leurs députés. Cette année, nous avons la possibilité de le faire.

J’ai défendu cette région pendant la guerre et je ne l’ai jamais quittée. Je connais mieux que beaucoup d’autres les besoins de cette région. Achrafieh est la première région à s’être soulevée contre l’implantation des palestiniens et contre l’armée syrienne, en 1978. Achrafieh sera, pour toujours, le symbole de la lutte contre la tutelle syrienne, pour sauvegarder l’indépendance et préserver la coexistence. Je représente les amis de Bachir Gemayel. Le rêve de Bachir est le mien.

Cette année (mai 2009), je me présente, en tant qu’indépendant, avec le CPL et le Tachnag. Cette alliance ne m’empêche pas de m’exprimer sur les armes hors de l’Etat, qu’elles appartiennent au Hezbollah ou aux palestiniens. Ce sujet doit être traité dans le cadre d’un dialogue. Notre programme commun: rectifier le déséquilibre entre les communautés en promouvant le partenariat. Je crois que la participation aux élections sera importante, car chaque vote va enfin compter. Mais je ne le répèterais jamais assez: il faut venir voter.n691465936_438789_9391

Bachir… par ses compagnons – Chef militaire et leader politique

Bachir Gemayel, Discours et Textes, Fouad Abou Nader, Poussy Achkar

Bachir… par ses compagnons – Chef militaire et leader politique

Il y a le soldat dur au mal, le combattant déterminé à défendre sa cause. Il y a aussi le leader visionnaire, espoir de toute une génération. Mais il y a surtout un homme simple et réfléchi, affable et cultivé, qui a su fédérer les compétences autour de lui. Nos grands témoins, Fouad Abou Nader et Massoud Achkar, dressent pour Magazine le portrait d’un grand frère qu’ils regrettent encore aujourd’hui.

Le temps n’efface pas la trace des grands hommes, a écrit le tragédien grec Euripide dans Andromaque. Même dans un pays où l’Histoire reste l’objet de tant de controverses et de basses récupérations. Bachir Gemayel a incontestablement marqué son époque. A peine avait-il quitté le monde des vivants qu’il devenait un mythe, une référence. Ses compagnons de toujours ont vu l’homme construire sa légende. Ils sont les discrets héritiers du projet pharaonique de leur mentor, de leur frère, de leur ami. Ils étaient de toutes les réunions, de toutes les prises de décision. Ils ont vu cet homme au visage d’ange soulever les foules, ce combattant tisser des liens naturels avec les gens, un leader au firmament de sa gloire se soucier des petites choses. Ils ont grandi ensemble, dans la dure école de la guerre. Ils ont vécu main dans la main la peur et les joies, partagé les responsabilités et les peines. Ces expériences marquent une vie et trente ans après la mort de Bachir, Fouad Abou Nader et Massoud Achkar en parlent encore avec passion, et toujours avec fierté. Les jeunes échevelés peuvent en prendre de la graine.

Un leader proche du peuple
«Chef Fouad» n’est pas un expansif. Extrêmement réfléchi, il porte un regard lucide sur cette période. Mais lorsqu’il est question de Bachir, sa voix s’éclaircit. «Bachir, je le connais depuis mon plus jeune âge. Il est de tempérament joyeux. C’était mon oncle, mais je le considérais comme mon grand frère». Il poursuit. «Bachir était un homme de terrain, qui savait être proche des gens. Il avait une capacité impressionnante à nouer des relations humaines. C’était quelqu’un de très avenant qui n’aimait pas les protocoles trop pompeux. Il n’a jamais snobé personne». Fouad Abou Nader raconte qu’au moment où il est élu président de la République, il insistait pour que ceux qui l’avaient accompagné jusque-là continuent à l’appeler «Bacho».
Massoud «Pussy» Achkar le décrit dans les mêmes termes. «Bachir était véritablement quelqu’un de modeste, de proche du peuple. C’était un être humain, dans tous les sens du terme. Il savait écouter». Tous les deux décrivent ces jours éreintants de camps d’entraînement dans les montagnes pendant lesquels ils travaillaient dur, les mains dans le cambouis, la boue sur le visage. C’est aussi comme cela que se forgent les groupes les plus soudés, les communautés de destin. Aux liens familiaux se sont accolés des liens fraternels qui ne se sont jamais démentis.
Bachir a tiré de ces expériences des avis tranchés sur cette génération. «Bachir comptait beaucoup sur la jeunesse. Il avait compris qu’il devait s’adresser à ceux qui allaient devenir des citoyens de demain», explique Massoud Achkar. Fouad Abou Nader renchérit. «Il a toujours insisté sur les jeunes. Même lorsque ses responsabilités se sont accrues, il mettait un point d’orgue à monter toutes les deux semaines au camp d’entraînement de Don Bosco qui a accueilli 20000 jeunes pendant un temps. Durant les heures les plus difficiles de la guerre, il avait le souci de cette jeunesse qui représentait l’avenir du pays».
Bachir, l’homme de terrain, ne rechignait pas à aller au front. Mais avait-il peur? «Non, ce n’était pas quelqu’un qui se cachait. Sur ce plan, il n’avait pas de craintes». Mais Abou Nader explique qu’il n’était pas un va-t-en guerre. «Il est évident que toutes les manœuvres militaires étaient savamment calculées. Il avait la phobie des morts et des blessés. Il respectait les vies humaines. Mais d’un autre côté, il était conscient que c’était quelque part un prix à payer».
Cet esprit de groupe qu’il a forgé au cours de sa formation militaire, s’est rapidement traduit, lorsqu’il a accédé aux responsabilités qui ont été les siennes, en méthode de travail. Après avoir bâti autour de lui des cercles de confiance, de la base jusqu’aux arcanes, Bachir Gemayel s’est efforcé de réunir «des cercles de compétences», tels que les qualifie Massoud Achkar.

Eloge du collectif
«Bachir était un leader naturel. Il a su s’entourer de personnes compétentes. La plupart des décisions, même les plus urgentes, se prenaient en groupe». De par les responsabilités qui lui incombaient et la nature de la structure qu’il dirigeait, Bachir Gemayel a greffé quatre commissions de travail portant sur le politique, le militaire, le social et l’économique.
«Il orchestrait un véritable travail d’équipe. Quand une décision prise à la majorité allait à l’encontre de son opinion personnelle, il ne s’imposait pas par la force, il étayait son point de vue». L’inverse était vrai. Lorsqu’une décision qui se conformait à sa vision était prise, il faisait en sorte qu’elle soit argumentée. Tous ses discours étaient scrupuleusement préparés. «Il n’y avait pas de place à l’improvisation», expliquent-ils de concert.
Abou Nader et Achkar chassent une idée communément admise dans le Liban d’aujourd’hui. Bachir Gemayel et les autres dirigeants n’étaient pas en charge uniquement de la structure politico-militaire. Ils veillaient également à l’équilibre social et économique de la communauté. Pour réussir à maîtriser autant de champs de travail, selon nos grands témoins, il fallait un leader et un visionnaire de la trempe de Bachir Gemayel.
A sa façon de gérer les ressources humaines à l’intérieur de l’organisation, s’accole une vision du Liban. «C’était un leader naturel. Mais pour Bachir, c’était également un devoir», explique Fouad Abou Nader. «Il fallait, à ce moment précis de l’Histoire, que nous prenions nos responsabilités». «Il a engendré beaucoup d’espoir», poursuit Massoud Achkar. «C’était un personnage charismatique qui voyait loin». Pussy soupire, puis reprend. «Son projet pour le Liban était un projet pour tous, pour un nouveau Liban. Son objectif, mettre les Libanais sur le même pied d’égalité. Il voulait éradiquer la corruption et le féodalisme politique. Il voulait que chacun puisse faire ses preuves».
Abou Nader ne dit pas autre chose. «Il voulait juste que le musulman puisse vivre avec le chrétien. Il voulait que le Liban devienne un modèle pour l’ensemble du monde».
Une chose frappe. Pour ses compagnons, Bachir est un éternel espoir. Une folle espérance fauchée en pleine ascension, mais un souvenir toujours aussi vivace. Non par simple nostalgie, mais par l’exemple et le souffle qu’il a su donner à ses proches et à ses partisans. Ceux qui ont participé activement, et à ses côtés, à cette aventure restent admiratifs et extrêmement sensibles à la façon dont le nom de Bachir est utilisé aujourd’hui. «Nous, nous avons connu Bachir. Nous avons vécu avec lui. Nous étions avec lui, nuit et jour et du début à la fin. Nous, nous avons le droit de parler de lui». Julien Abi-Ramia

Tranches de vie
Ils ont des souvenirs plein la tête, les anecdotes sont légion. Massoud Achkar se souvient qu’au cours d’une réunion «qui avait lieu en pleine période de combats, Bachir a organisé un débat sur l’environnement, la propreté des plages, le traitement des déchets. En pleine guerre, Bachir était déjà dans l’après».
Fouad Abou Nader se souvient que pendant une période, «Bachir consacrait pas mal de temps à faire du sport, surtout de la gymnastique. Il lisait également beaucoup». Mais les loisirs étaient rares. «Nos réunions se terminaient généralement vers dix heures du soir. Lorsque nous partions, Bachir, lui, tenait pendant deux heures à recontacter les personnes qui l’avaient appelé au cours de la journée. «Toutes, je dis bien toutes les personnes qui l’ont appelé ou contacté ont reçu réponse de sa part», étaye Massoud Achkar.

L’incarnation du rêve libanais

Discours et Textes, Poussy Achkar

L’incarnation du rêve libanais

Comme chaque année, comme chaque jour, ton souvenir me revient et me fait ressentir le vide énorme que tu laisses. Je ressens aussi une grande tristesse quand je pense qu’au plus fort de la guerre, nous gardions l’espoir du lendemain. Quand nous marchions ensemble dans les rues à moitié détruites par les bombardements, nous voyions les familles boucher les trous laissés par les obus et reconstruire ce qui avait été détruit la veille, sachant qu’il s’effondrera sous les tirs du lendemain. Dans les yeux de cette population résistante, nous puisions l’espoir et la force d’affronter toutes les guerres.
Aujourd’hui, ce regard, qui nous donnait toute cette force, je le cherche mais ne le trouve plus, ou très peu. Tu laisses derrière toi un peuple que la paix, plus que la guerre, a brisé parce que cette paix n’est pas celle des braves, celle dont nous rêvions, celle d’un pays où la loi protégerait le faible et le fort, et où l’égalité et la justice seraient loi.

Où est ce rêve de grandeur que nous espérions pour notre peuple et notre pays ? Dans quels yeux le retrouver, avec quelles mains le reconstruire ? Les Libanais s’achètent et se vendent pour une bouchée de pain. Nous avons aussi perdu le respect de l’autre et le respect de nous-mêmes. Les gens se battent et s’insultent pour un rien, en public et en privé, alors que, face à face, dans les tranchées et dans la politique, nous avions voulu, malgré le sang qui coulait entre nous, garder pour « l’autre » tout le respect qu’il mérite. Quelles valeurs persistent aujourd’hui? Où les retrouver ?
Tu restes, malgré toutes les avanies auxquelles nous faisons face, l’incarnation du rêve libanais, notre rêve, celui d’un pays fort, souverain, indépendant et équitable. Un pays d’espoir, de liberté et de solidarité.
Il y a des jours où, face à moi-même et à ce passé que j’ai partagé et construit avec toi et beaucoup d’autres qui sont ou ne sont plus, je ne sais plus si je peux encore aider ces personnes qui viennent à moi en quête d’espoir. Et pourtant, comme tu nous l’a appris, alors que nous avancions sous les tirs, entre les corps tombés de nos frères, avec la poussière dans les yeux et dans la bouche, le soleil se lève après la nuit malgré tout.
C’est pourquoi, alors que notre pays traverse aujourd’hui une période aussi noire que celles que nous avons traversées côte à côte, pour toi et tous nos amis qui t’ont devancé ou rejoint dans le paradis des héros, mais aussi pour nos amis et nos enfants, je te promets d’espérer, d’œuvrer et de croire encore, et jusqu’à notre prochaine rencontre, au Liban de nos rêves.
Et toi aussi, jeunesse, pense à cet homme comme nous pensons à lui nous-mêmes, ses compagnons ; rappelle-toi qu’il fut, par sa foi, sa détermination et son courage, l’image lumineuse du Liban éternel, du Liban message, et qu’il a laissé, dans son sillage, des anges et des démons dont la résultante sera le Liban de demain. C’est votre rôle, jeunesse d’aujourd’hui, de faire pencher la balance du côté des anges, d’apprendre à vaincre sans faire de morts, d’obtenir vos droits sans léser les autres, de vous enrichir sans voler, de gagner sans tricher, d’être riche par les valeurs des héros, comme Bachir et ses compagnons qui ont marqué notre pays pour l’éternité.